‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 11 sur 262 · Discours du trône du 18 janvier · texte numérisé non relu

Discours du trône du 18 janvier

Tout cela eût été bien beau, si c'eût été vrai. Mais il fallait malheureusement en rabattre, et les chiffres suivants, puisés à des sources authentiques, montrent à quel point le gouvernement, volontairement ou non, s'abusait.

L'armée active se montait réellement, sur Je papier, a 639,748 hommes. Mais en défalquant de ce nombre les indisponibles, et les troupes nécessaires à la garde de l'Algérie, à la constitution des dépôts et à la division d'occupation de Rome, on ne trouvait déjà plus que 407,082 combattants. En outre, comme la garde mobile n'était ni constituée, ni équipée, ni habillée, ni armée, ni instruite, il fallait prélever tout d'abord sur l'armée active un chiffre de 57,000 hommes environ, pour former la garnison des places fortes. Reste 350,000 hommes, dont il convient de défalquer la gendarmerie (19,374 hommes), l'escadron des Cent-Gardes de l'Empereur (338 hommes), et les services administratifs (11,830)'.

On voit qu'en tenant compte des déchcls inévitables et des difficultés inhérentes au rappel des réserves, que l'absence de toute réglementation du détail rendait fort aléatoire, il devenait difficile de tabler sur lui nomlu'e rond supérieur à 300,000 hommes, même en comptant largement.

C'était là une évaluation que tout le monde, j'entends dans le gouvernement, pouvait faire, et que personne ne fit. Le plébiscite d'abord, la mobilisation ensuite, se chargèrent de démontrer malheureusement qu'elle était encore exagérée.

Nous allions donc nous trouver, dès le début, dans un état d'infériorité numérique manifeste vis-à-vis de nos adversaires. Mais telle était la valeur de l'immense majorité de nos soldats, et la confiance qu'ils avaient en leur bravoure, que cette infériorité, si elle eût été la seule, ne nous condamnait pas irrémédiablement à la défaite. On verra par la suite à quoi il a tenu qu'au moins dans la première partie de la guerre, nous n'ayons pas été victorieux. Non ! C'est ailleurs qu'il faut cherclier 'es véritables causes de nos désastres. Pour se les expliquer comi)lètement, il est nécessaire de connaître dans le détail non seulement l'état matériel et moral de l'armée, mais encore celui de la nation française en 1870, et de savoir comment nos institutions militaires, naguère données en exemple à l'Europe, étaient à ce point dégénérées à cette époque qu'on n'y trouvait plus trace de leur ancienne splendeur. Je m'efforcerai de peindre ce tableau, malgré ses couleurs si sombres, sans atténuation comme sans parti pris.

I. Organisation et commandement. — Aux termes de la Constilutinn, l'Empereur était le chef de l'armée. Il en avait le commandement suitrème, en choisissait les généraux, et se mettait à sa tète, s'il le jugeait convenable, quand elle entrait en campagne. Mais, du moins dans le temps de paix, ce commandement ne s'était januiis exercé d'une manière effective, en ce sens que sa direction n'était pas oslonsible, et semblait, aux yeux du soldat, s'effacer devant l'autorité plus directe de chefs qu'il connaissait mieux, pour les avoir vus sur les champs de bataille, ])arlici|)ant à sa gloire el partageant ses dangers. L'heureuse issue et les faciles

1. Colonel V. DurinECAo.Mx, La Guerre moderne, tome I", page 12.

Départ de Guillaume I", lioi du Prusse.

COMIIAITANIS

succès de la guerre de 1859, en Italie, n'avaient pas réussi, peut-être en raison de leur rapidité, à établir entre le souverain qui y commandait en chef et ses soldats ces liens d'affection enthousiaste que le premier Empereur savait si bien exploiter pour exalter les courages et provoquer les dévouements. C'est que celui-ci, vivant toujours au milieu de ses troupes, connaissait par le menu leurs besoins, entrait par lui-même dans tous les détails de leur existence et, ne laissant à personne le soin de s'en occuper, affirmait dans les circonstances les plus minimes en apparence son autorité souveraine et son rôle de général en chef. Napoléon III, au contraire, ne se montrait guère à ses soldats, si ce n'est dans les rassemblements périodiques du camp de Chàlons, et c'était plutôt comme un inspecteur générai d'un rang supérieur que comme un chef véritable, qui met, à l'occasion, l'épée à la main. En sorte que si la majorité de l'armée française, qui connaissait sa bonté, faisait preuve à son égard de loyalisme absolu, et lui témoignait, en toute circonstance, le respect dû à la majesté du trône, elle était bien loin de lui accorder le prestige militaire dont jouissaient certains de ses généraux, et la confiance qu'ils avaient su lui inspirer. De là un vice grave dans le commandement, où se faisait trop sentir l'absence d'une autorité incontestée.

Le ministre de la guerre, de son côté, n'était pas en droit de revendiquera son profit ce rôle de chef suprême, nominalement attribué au souverain. Il dirigeait l'armée, exerçait sur son personnel, son organisation, son instruction, son matériel, sa discipline et son administration une action prépondérante, mais ne pouvait en prendre le commandement. Ceux qui étaient les vrais dépositaires de celui-ci, maréchaux et généraux, ne trouvaient donc nulle part la direction ferme et unique qui eût assuré l'unité des vues, la continuité des efforts et l'indivisibilité des résultats. On verra coml^en plus l'armée prussienne était, à cet égard, avantagée. Quant à l'exercice même du commandement, il était assuré par l'existence, auprès des généraux, d'un corps spécial d'état-major, créé en 1819 par le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, et fournissant à la fois les aides de camp et les états-majors proprement dits. Ce corps se recrutait par voie de concours, parmi les élèves de Saint-Cyr et les sous-lieutenants de l'armée, et par voie directe, parmi les élèves de l'École Polytechnique, dont deux ou trois par an étaient admis, sans examen, à l'École d'application détat-major. Après deux années de cours, ces officiers étaient classés détinitivement dans le corps, avec le grade de lieutenant, mais n'en exerçaient les fonctions qu'après des stages d'une durée totale de cinq ans dans les trois armes de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie.

« Tel était le corps d'état-major, a écrit M. le général Thoumas, corps essentiellement l'ernié, comme on le voit, composé d'officiers instruits ou tout au moins ayant reçu une instruction spéciale, peu familiers avec le service des troupes et formant eux-mêmes deux catégories assez tranchées : d'une part, les officiers brillants et hommes du monde, recherchés comme aides de cam|) ; (f antre part, les officiers travailleurs, ferrés sur les règlements, occupés dans les bureaux à un métier peu fait pour développer les aptitudes militaiï>s, forcés en tout cas de persévéï'cr jiisi|u'aii ImhiI dans une cai'rièrc (pi'ils axaicni ciioisic à un moment où

leurs idées n'étaient pas encore bien arrêtées et oii, pour ainsi dire, ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. On avait donc, en créant le corps d'élat-major, coupé court à de graves abus et remédié à un mal profond; mais si le principe était bon, rapplication en laissait fort à désirer. Aussi, de nombreuses plaintes s'élevèrent-elles contre les officiers d'état-major, jalousés par les officiers de troupe pour des avantages souvent plus apparents que réels, pour l'avancement rapide donné aux plus brillants d'entre eux et dont le plus grand nombre était loin de profiter, pour le ton de supériorité et les airs de commandement ([ue certains puisaient dans le commerce journalier des généraux'. »

Ajoutons qu'aucun règlement ne fixait les attributions ou les fonctions de l'étatmajor, en sorte que le service y était uniquement dirigé par les habitudes de chacun, quelques traditions et surtout la routine, qui excluait de parti pris le corps d'étatmajor de toute participation à la préparation de la guerre, exclusivement réservée aux bureaux du ministère. Il en résultait pour les officiers d'état-major une situation effacée et indigne du réel mérite qui était l'apanage de la plupart d'entre eux, condamnés à confiner leur activité et leur intelligence dans les limites très bornées d'un champ d'action oîi leurs qualités ne tardaient pas à s'émousscr. Placés, après quelques années de ce régime, aux prises avec les difficultés de la guerre, ils se montraient généralement inférieurs à leur mission, et ne rendaient ni dans les reconnaissances, ni dans la préparation et la rédaction des ordres, les services qu'on eût été en droit d'attendre d'eux.

Une pareille situation ne pouvait échapper à la i)erspicacité du maréchal Niel. Aussi, en 1868, essaya-t-il de tirer l'état-major de la torpeur oîi on le laissait s'enlizer, en demandant à ses membres des travaux sur les armées étrangères et des études sur les principaux problèmes qui étaient alors à l'ordre du jour. Plusieurs répondirent à cet appel, et il en résulta des brochures intéressantes el utiles, parmi lesquelles on doit citer en première ligne celles que publièrent M. le commandant Fay, sur l'armée prussienne et la campagne de 186G, et M. le colonel Lewal, sur le service de marche, dont personne ne s'était soucié avant lui. Mais ces travaux individuels, qui émanaient de personnalités déjà en vue, ne consliluaient aucun changement dans le fonctionnement général du service d'état-major. Celui-ci continuait à s'user dans une bureaucratie improductive et ne se préparai! en ;iiicune façon aux responsabilités redoutables qui allaient bientôt lui incomber.

Si maintenant nous examinons la répartition des troupes sur le territoire, nous voyons qu'elle, non plus, ne répondait malheureusement pas aux exigences d'une mobilisation rapide et à une conception logique de la sécurité nationale. La France était, depuis 1858, partagée en sept grands commandements, confiés à des maréchaux ou à des généraux ayant commandé en chef, et dont les chefs-lieux étaient placés respectivement à Paris, Lille, Nancy, Lyon, Toulouse, Tours et Alger. Mais cette institution, survenue après l'attentat d'Orsini et dictée par des considérations plutôt politiques que militaires, assurait peut-être, comme le disait le

1. Général Thovmas, Les Transformations de l'armée française, tome I", page 202.

36 LARMEE FRANÇAISE EN 187 0

décret impérial de 1858, « l'action des sommités militaires et la cohésion des forces divisionnaires », sans toutefois qu'il y eût aucun rapport entre ces dernières et les grandes unités de combat.

Chacun de ces grands commandements, improprement appelé corps d'armée, comprenait un nombre variable de divisions militaires dont le chef exerçait son commandement, purement territorial, sur les troupes qui y étaient stationnées. Enfin, chaque division était elle-même partagée en autant de subdivisions qu'elle contenait de départements, les subdivisions ayant à leur tète un général de brigade. L'armée française tout entière était donc ainsi territorialement répartie, et exception était faite seulement pour la garde impériale, qui formait un corps d'armée i^ermanent, les troupes réunies dans les camps d'instruction, que l'on constituait temporairement en une ou plusieurs divisions, l'armée de Paris e(, enfin, l'armée de Lyon

Les défectuosités de ce système avaient été clairement démontrées une première fois lors de l'expédition de Crimée et, une seconde fois, dans des conditions encore plus fâcheuses, au début de la guerre d'Italie. On avait vu les difficultés que présentait, au moment de la déclaration des hostilités, la constitution hâtive d'un certain nombre de corps d'armée et de divisions actives qu'il fallait composer de pièces et de morceaux, avec des éléments venus des quatre coins de la France, sans cohésion parce qu'ils ne se connaissaient pas, et sans confiance, au moins jusqu'aux pi^emiers engagements, envers des chefs nouveaux, obligés eux aussi de quitter leur commandement la veille de la lutte, pour se mettre à la tète de troupes que le hasard seul leur confiait. En 1859, « notre organisation militaire n'avait permis d'autres préparatifs que le travail des arsenaux et quelques mouvements ayant pour objet de rapprocher de la frontière les troupes destinées à entrer en Italie; puis, quand l'ultimatum de l'Autriche avait mis le Piémont en danger, il avait fallu, coûte que coûte, pour arrêter les Autrichiens, lancer à travers les Alpes ou sur la Méditerranée nos divisions à peine organisées, incomplètes en hommes et en matériel, en même temps que se formaient les états-majors de l'armée et des corps d'aimée. Vingt-cinq jours suffirent pour opérer ce mouvement; mais, malgré les habiles dispositions inspirées par le maréchal Canrobert au roi Victor-Emmanuel et prises par lui-même pour l'avant-garde du T' corps d'armée, malgré l'apparition de nos premiers bataillons à Suse et à Gavi, sur la route de Gênes à Alexandrie, il faut convenir que les Autrichiens y mirent de la bonne volonté et qu'il était hardi, sinon imprudent, de nous en aller organiser nos corps d'armée et compléter nos bataillons et nos batteries à quelques-dizaines de kilomètres d'une armée sérieuse par la qualité comme par le nombre. Nous fûmes heureux, soit! mais nous avons payé cher ce bonheur, parce qu'il nous a endormis sur la pente où nous nous laissions aller'. «

Il semblait, en effet, qu'une pareille expérience eût dû porter des fruits. L'empereur Napoléon III lui-même avait eu l'air de le ju'omettre quand, dans un toast

Page 1