La Guerre franco-allemande, page
3. Le commaridantdu 2° corpsaexpliqué comme suit son absence prolongée du théâtre de raction : « Une grande partie de la journée, le général Frossard s'était tenu en arrière de sa gauche, à proximité de sa division de réserve, du télégraphe, de l'arrivée possible des secours. D'incessantes relations avec ses deux ailes, qui ne communiquaient entre elles que par le point où il se trouvait, l'avaient mis en mesure de répartir suivant les besoins son insuffisante réserve» {loccit., page 49). Il n'en est pas moins vrai que jusqu'à une heure de l'aprôs-midi, le commandant du 2" corps ne semble pas s'être rendu com[)te do l'importance de l'affaire. La première dépêche où il soit question d'une bataille est datée de 1 heure 2.5; encore n'insiste-t-elle pas sur l'urgence du l)esoin de renforts au lieu même de l'action. Il est permis de croire que si le général Frossard s'était trouvé à Spichereu dès la matinée, il aurait pu apprécier beaucoup plus vite l'iniportanco du conil)at qui s'engageait et préciser plus nettement le danger que couraient ses troupes, 'si elles n'étaient pas secourues il temps.
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a donné une preuve qui, malheureusement, ne devait pas rester la dernière. Certes, les trois divisions Montaudon, Gastagny et Melman auraient pu mieux faire, et on regrette de n"avoir pas à constater dans leurs mouvements cet esprit de décision et d'initiative qui caractérisaient à un si haut degré les procédés allemands. Mais il est juste d'ajouter aussi que jamais direction plus indécise n'a été imprimée à des troupes dans des circonstances aussi critiques, et que jamais l'effacement du commandant en chef devant la pression des événements n'a été aussi complet. Le rapporteur du conseil de guerre de Trianon a insisté avec énergie sur cet effacement coupable, et il l'a stigmatisé dans des termes que nous croyons devoir reproduire ici.
« En résumé, dit l'acte d'accusation dressé contre le maréchal Bazaine, en no donnant pas en temps utile des ordres aux troupes placées sous son commandement, en restant éloigné du cliamp de Jjaiaillë, et par conséquent dans l'impossibilité de diriger Je combat, en n'indiquant pas de point de ralliement à son armée, Je maréchal Bazaine a pleinement assumé la responsabilité de la perte de la bataille de Spicheren, du désordre qui marqua les journées suivantes, du découragement profond qui en résulta pour nos troupes et de l'exaltation extraordinaire que ces événements inspirèrent à Vennemi. On ne trouve d explication plausible à la conduite du maréchal que dans le parti pris de ne pas compromettre les troupes placées sous ses ordres directs et de les conserver intactes. L'exactitude de cette appréciation résulte d'un propos tenu par le maréchal le soir du combat. D'après le dire dun témoin qui en a déposé, le maréchal, s exprimant sur la position en /lèche si dangereuse du général Frossard, fit la reflexion qu'il ne s'était pas soucié d'engager ses divisions à la suite de celles du général.
« Chose singulière! le maréchal paraissait considérer sa responsabilité comme tout à fait dégagée dans cette circonstance. — Il y a trois ans que le général Frossard étudie la position de Forbacli et qu'il la trouve suporhe jiour y livrer bataille, dit-il à un oflicier qui en a déposé, — eh liicMi! il l'a inainlcnanl cette bataille !
« Qui donc commandait cette bataille, si ce n'est le maréchal J3azainn? « J.e maréchal Bazaine nie formellement le premier de ces deux propos. Quant au second, il déclare ne pouvoir se souvenir des paroles prononcées peutêtre dans un moment de mauvaise humeur. Mais en tout cas il déclare qu'il na pu y avoir dans ses expressions, et encore moins dans sa pensée, un sentiment hostile au général Frossard ou dénigrant pour ce qui venait de se passer. »
Quelles que soient les explications fournies par le maréchal pour sa défense, le fait est là, brutal et douloureux. C'est parce qu'il n'a pas donné d'ordre que ses trois divisions sont parties trop tard; c'est parce qu'il ne leur avait pas précisé le but à atteindre qu'elles ont erré, toute une journée, sans autre résultat que de se fatiguer inutilement. Si les principes pratiqués par l'adversaire eussent été observés chez nous, la division Montaudon serait arrivée à Spicheren à trois heures, la division Metman à trois heures et demie, la division Castagny à quatre heures. Ouant au maréchal, il se lui li'i^uvé sur le chiniii. de bataille dés midi, \><>uv piviidrc la direc-
tion de l'action et faire agir en un effort d'ensemble les 60,000 hommes qu'il avait sous la main, et qu'auraient appuyés près de 150 bouches à feu.
Qui doute, à n'en juger que d'après la bravoure déployée par nos soldats dans une lutte si terrible, si inégale et si longue, que la victoire nous serait restée alors ?
De même, la présence du général Frossard à Spicheren dès huit heures du matin aurait eu pour résultat probable de mettre en ligne beaucoup plus rapidement la brigade Valazé et la division Bataille, a Par conséquent, dès les premières heures de la lutte, nous aurions eu une supériorité marquée, même en artillerie. Par suite, il est permis d'admetti'e, en voyant la vigueur de l'action, que l'attaque de l'Éperon, du Gifert-Wald et du Stiringerwald auraient échoué'. »
D'autant plus que la tactique des Allemands n'était pas exempte de reproches. Sans parler, en effet, de la témérité du général de Kameke, engageant une simple avant-garde contre des positions difficiles et fortement occupées, ni de l'absence de direction méthodique qui a caractérisé les premières heures de la lutte, on est en droit de critiquer le développement excessif donné presque tout de suite à la 14" division, alors qu'on ne pouvait pas prévoir encore le moment exact où paraîtraient les renforts attendus. Que dire aussi de cette cavalerie qui escalade des hauteurs pour se faire décimer, de l'artillerie qui s'aventure en dépit de toute prudence, et perd en un instant la moitié de ses servants? (voir page 2â9). « Les troupes arrivaient en partie par petites fractions, goutte à goutte en quelque sorte », a écrit le prince de Hohenlohe^ et il en résulta dans les unités un tel mélange que les officiers durent renoncer à rétablir les liens tactiques^ Tout cela aurait pu avoir des conséquences graves, si on ne s'était pas borné de notre côté à une défensive passive, et si le 3° corps était venu renforcer le 2°.
Conséquences de la bataille de Spicheren. — Mais à quoi bon raviver encore les regrets, par l'évocation d'un succès qu'on a laissé échapper? Le fait malheureusement trop certain est que cette nouvelle défaite, subie le même jour que le désastre de Frœschwiller, avait des conséquences plus fatales encore. L'armée française était forcée d'évacuer la ligne de la Sarre et d'abandonner à l'ennemi tout le territoire qui s'étend jusqu'aux places de la Moselle, Thionville et Metz. Quant à la barrière des Vosges, elle était absolument perdue pour nous, et la marche en avant de l'armée victorieuse du Prince royal pouvait s'effectuer sans crainte pour son flanc gauche. Les derniers espoirs d'offensive s'évanouissaient définitivement. Il ne fallait plus maintenant songer qu'à s'opposer aux progrès d'un adversaire rendu plus entreprenant encore par ses succès, et qui trouvait de singulières facilités d'existence dans les approvisionnements considérables que nous
1. Général Derrkcagaix, La Guerre moderne, tome I*', page .527.
2. Lettres sur l'artillerie, Paris, Vestliausser, 1886, page 33.
3. Dans le Gifert-Wald, on vit jusqu'à trente-deux compagnies de corps dilTi-rents mélangées entre elles d'une t'at^on presque inextricable. (Capitaine Bonnet, Guerre franco-allemande, Paris, Dumaine, 1878, tome I", page 69.)