I.n Guerre franco-nllemandr, paire
.S. Ihid.
EVENEMENTS MILITAIRES ET POLITIQUES DU 7 AU 14 AOUT Wl
frontière et le camp de Chàlons, de lignes de défense où l'armée du Rhin aurait pu se masser pour faire tète à l'envahisseur. Un aussi long mouvement de recul, exécuté d'une seule traite, devait avoir pour conséquences de semer dans l'armée et dans le pays la démoralisation et l'inquiétude. Mais il avait au moins le mérite d'être basé sur une idée et de tendre à un but défini ; tandis que la plus déplorable confusion présida seule aux opérations décousues par lesquelles on crut devoir le remplacer.
Quoi qu'il en soit, la résolution de l'Empereur sembla un moment devoir être suivie d'exécution. Le 2° corps reçut l'ordre de se diriger directement sur le camp de Chàlons, les 3" et 4' celui de se replier sur Metz'. La Garde, qui s'était avancée jusqu'à Longeville-lès-Saint-Avold, fut renvoyée à Courcelles-Chaussy. Enfin, le 6° corps, qui, le 5 août, avait reçu de l'Empereur l'ordre de porter à Nancy, par voie ferrée, ses trois divisions d'infanterie", et de se faire rejoindre là par son artillerie et sa cavalerie marchant par les voies de terre, dut retourner au camp de Chàlons. En même temps, l'état de siège était proclamé dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, de la Moselle et de la Meurthe, et la place de Metz- recevait un gouverneur en la personne du général Goffinières de iNordeck. Le major général porta le nouveau plan de campagne à la connaissance du gouvernement dans les termes que voici :
Metz, 7 août, 5 heures soir. — « L'Empereur a décidé que Farinée entière se concentrerait sur Cliâlons, où Sa Majesté pourrait avoir 150,000 liommes et au delà, si nous parvenons à y réunir les corps de Mac Mahon et de Failly. Douay restera à Belfort. L'Empereur va diriger, sur-ie-cliamp, tous Jes impedimenta sur Chàlons. Envoyez-y, de votre côté, des vivres et des munitions. L'aile gauclw, sous le maréchal Bazaine, sera concentrée sous Metz d'ici quaranlc-iiuit lieures, dans sept jours à Cliàlons. »
Opposition du ministère. Retraite sur Metz. — Mais le Conseil des ministres, au reçu de ce télégramme, s'empressa d'y répondre par des objections basées sur les considérations énoncées plus haut. 11 se faisait en même temps l'écho des plaintes et des récriminations générales, et l'interprète du sentiment de désillusion pénible qui avait gagné la nation et allait, à Paris, jusqu'à l'irritation. Il faisait comprendre qu'une retraite nouvelle produirait dans le pays un effet déplorable, et pourrait avoir les conséquences les plus graves. De son côté, l'Impératrice, comprenant les dangers dont la dynastie était menacée en cas de recul trop prolongé, désirait vivement qu'on livrât bataille le plus vite possible et insistait auprès de l'Empereur pour qu'avant tout, il prit conseil du maréchal Bazaine, lequel, on ne sait pourquoi, jouissait dans l'opinion publique, et surtout dans les rangs de l'opposition parlementaire, d'une réputation d'habile capitaine que rien dans son passé ne
1. Le 4" corps, bien que placé, pour les opérations, sous les ordres ilii marcclial Ha/.ainc, fut rappelé à Metz par un ordre direct du, major ijéncral, sans niéiiie que io maréchal en lut prévenu.
2. La 4» division du 6" corps avait été laissée provisoirement à Paris, dans la crainte de complications politi([ues et de troubles que l'effervescence de la population ne faisait que trop redouter.
semblait cependant justifier. Le souverain était trop profondement affecté par les premiers revers pour résister à ces influences diverses ; son esprit, frappé et éperdu devant la soudaineté des désastres, n'avait plus l'indépendance nécessaire pour suivre logiquement et fermement une voie quelconque. Aussi abandonna-t-il son projet presque aussi soudainement qu'il l'avait conçu, et se laissa-t-il entraîner vers les murailles de Metz, par cette sorte d'attraction passive qu'exercent les places fortes sur les généraux irrésolus. Dès le 7 au soir, il adressait à l'Impératrice le télégramme suivant :
« La retraite sur Chàlons devient trop dangereuse ; je puis être plus utile à Metz avec 100,000 hommes bien réorganisés. Il faut que Canrohert retourne à Paris et soit le noyau dune nouvelle armée. Ainsi, deux grands centres, Paris et Metz. Telle est notre conclusion. Prévenez-en le Conseil. Rien de nouveau. »
En même temps, il faisait expédier au ministère de la Guerre, par le major général, l'ordre de rappeler à Paris les quatrièmes bataillons qu'on avait rassemblés au camp de Chàlons. Une division d'infanterie de marine était réunie dans la capitale, sous le commandement du général de Vassoigne, et le régiment d'artillerie de la marine y était transporté également. Enfin, les trois corps d'armée de la frontière (2°, 3^ et 4°), la Garde, la réserve générale d'artillerie qui était à Nancy et la 1" division de réserve de cavalerie, qui était à Lunéville, devaient prendre sans délai la direction de Metz. On espérait que la forte armée formée ainsi sous cette place pourrait, soit arrêter celle du prince Frédéric-Charles, « soit se jeter sur les flancs ou les derrières de celle qui semblait devoir pénétrer par Saverne. »
Le mouvement de concentration commença aussitôt. Dans la nuit du 8 au 9, les 2°, 3° et 4^ corps se mirent en marche et reculèrent de quelques kilomètres sans que l'ennemi, dont les éclaireurs suivaient cependant d'assez près nos colonnes, eût rien tenté pour entraver notre retraite. Toutefois, deux escadrons de uhlans firent mine de marcher sur Longeville-lès-Saint-Avold; la vue des divisions Decaen et Clérembault, encore en position sur les hauteurs avoisinantes, les fit s'arrêter. L'intention de l'Empereur était de faire occuper à l'armée une position défensive sur la Nied française entre les Étangs et Pange, et de se retirer ensuite, si la bataille qu'on attendait là avait encore une issue malheureuse, sous les murs de Metz, entre la Seille et la Moselle, en avant des deux forts de Queuleu et de Saint-Julien, qui protègent la place à l'est. Il donna en conséquence l'oi^ilre aux dilTérents corps d'armée de hâter leur mouvement, malgré la persistance du nuiuvais temps, qui rendait les marches jiarticulièrement pénibles, et le désarroi du service des subsistances, qui, au milieu de tous ces contre-ordres, ne i)arvenait pas à assurer les distributions avec quelque régularité. ( lependant, grâce à la valeur des troupes, dont le moral savait triompher de tant de souffrances, grâce aussi à la mollesse de l'ennemi, la retraite s'effectua en bon ordre, et, le 10, la ligue défensive de la Nied française se trouva occupée dans toute sa longueur.
A cette date, le 'i" corps occupait lîT-inilly, le 3" corps s'élrinhiil ilr i'aiigc à Silly, le 4° corps occupait une position vers Sainte-Barbe et Glatigny. La Garde campait en arrière du 3" corps, à Maizery et Colligny. Enfin, la division de cavalerie de
EVENEMENTS MILITAIRES ET POLITIQUES DU 7 AU 11 AOUT -im
Forton (3" de la réserve), qui venait d'arriver à Metz, s'établissait à Monligny-lès- Metz, tandis que la réserve générale d'artillerie formait son parc en avant de Borny. Toutes ces troupes étaient, par décret du 9, placées sous le commandement du maréchal Bazaine, mais sans que celui-ci prît encore le titre de général en chef.
Cependant la plus grande ignorance des mouvements de l'ennemi continuait à régner au grand quartier général. Les reconnaissances de la cavalerie, exécutées toujours à une distance dérisoire, ne perçaient jamais la ligne des patrouilles de découverte qui couvraient le front des armées allemandes. Des escarmouches stériles et la capture de quelques uhlans dont on ne pouvait tirer que des renseignements sans valeur, tels étaient les seuls résultats de ces maigres chevauchées où la bravoure de nos cavaliers restait paralysée devant des adversaires dont la supériorité consistait surtout en une connaissance beaucoup plus précise de leur métier. Il en résultait pour l'état-major impérial une inquiétude tiDujours croissante, et une indécision chaque jour plus pénible. Si le gouvernement lui-même n'avait pas réussi à se procurer quelques renseignements assez exacts, l'armée française eût marché
complètement à l'aveugle C'est ainsi que, le 10 août, l'Impératrice télégraphiait
à l'Empereur : « Je crois absolument nécessaire que vous ayez des renforts. D'après les avis que j'ai reçus, la jonction des deux armées prussiennes va vous mettre au moins 300,000 hommes sur les bras. Appelez à vous les troupes de Châlons et tout ce que vous pourrez rassembler. »
Or ceci était plus facile à dire qu'à faire. Le 6° corps reçut bien Tordre de se porter immédiatement de Chàlons sur Metz, et le 5°, qui opérait alors la retraite dont nous avons raconté les difficultés (livre II, chap. ni), celui de rejoindre l'Empereur si c'était possible. Mais l'arrivée de ces renforts demeurait problématique, et en tous cas sa date ne pouvait être escomptée. D'autre part, le maréchal Bazaine n'acceptait qu'avec répugnance la mission de défendre la position de la Nied; il estimait, non sans motif, que le champ laissé à l'armée française sur son front n'y était ni assez découvert ni assez étendu; que la proximité des bois de Hayes et de Chuby offrait à l'adversaire de trop sérieux avantages, et que son propre effectif ne lui permettait pas de les disputer à celui-ci. Quant à l'offensive, que le maréchal Le Bceuf préconisait d'autant plus que l'arrivée successive des réservistes avait assez sensiblement grossi les effectifs de l'armée, Bazaine ne se croyait pas en état de la prendre, avant de pouvoir compter sur les corps attendus. Enfin, on venait d'apprendre que l'armée du Prince royal était aux portes de Nancy, menaçant de tourner nos forces de Lorraine. C'était là une cause nouvelle d'inquiétude, peu faite pour apporter une trêve aux perplexités du souverain. Cehii-ci se laissa encore une fois conduire par les événements, et, abandonnant non seulement l'idée de reprendre l'offensive, annoncée cependant déjà par le major général au miiiislre de la Guerre, mais encore celle de défendre la ligne de la Nied, il revint à son premier projet de concentration au camp de Chàlons. Un conseil de guerre tenu à Pangc, le 10 août, sous sa présidence, décida que l'armée du Rhin gagnerait Chàlons par Verdun, en franchissant la Moselle ; qu'elle laisserait dans la place une garnison suffisante pour la défendre, et qu'elle se grossirait enfin, à Chàlons, des 1", 5° et 7° corps. C'était, depuis le G, la
troisième modification apportée au plan d'opérations ; les circonstances allaient en créer une quatrième, définitive cette fois^ Mais, en attendant, les différents corps furent, dès le 11, dispersés de la façon suivante :
2° Corps. — Quartier général à Mercy-le-Haut, avec la brigade Lapasset, qui se retrancha au château.
2° et S° divisions, face au sud, sur les hauteurs qui s'étendent de Peltre à Magnysur-Seille ;
r° division, en deuxième ligne, entre la Basse-Bevoye et la route de Strasbourg.
3' Corps. — Quartier général à Borny.
1" division, à Grigy ; 2" — à Montoy ; S" — à Colombey ; 4" — à Nouilly.
4° Corps. — Quartier général au château de Grimont. 1" division, à Mey ;
2'' — devant le fort Saint-Julien ; 3° — à côté de Chiculles.
Garde impériale, en réserve derrière Borny.
Les RÉSERVES GÉNÉRALES d'artillerie et de cavalerie, dans les positions que nous avons indiquées plus haut.
Événements politiques. Chute du ministère Ollivier. — Pendant que l'armée du Rhin se fatiguait ainsi en marches et contre-marches qui n'apportaient à nos affaires déjà compromises aucune amélioration, des événements graves s'étaient déroulés à Paris, où le gouvernement venait de passer entre des mains nouvelles. Le jour même où la valeur de nos soldats succombait sous le nombre, dtms les deux sanglantes batailles du 6 août, une dépèche, affichée sur les murs de la Bourse par on ne sait quel tripoteur d'affaires, annonçait une grande victoire et la destruction presque complète de l'armée du Prince royal. On juge de l'émotion soulevée par une pareille nouvelle. En un clin d'œil, la ville se pavoisa d'orifiammes et des illuminations furent préparées pour le soir.
Mais une heure ne s'était pas écoulée que la joie patrioticjue de la population
1. Dans son ouvrage Les Grandes batailles de Mets, M. Alfred Duquel semble croire qu'au roi;u de la dépcclie du 10 août, envoyée par l'Impératrice, Napoléon III résolut de livrer bataille sous Metz, » espérant ainsi s'assurer le concours des gros canons de rempart. » C'est là une erreur. La concentration du 11, sous les murs do la place, n'était qu'un mouvement préparatoire à la retraite sur Cliàlons, et l'Empereur, revenu définitivement à son premier projet, désirait oxémitor celui-ci le plus tùt possible, sanscombattrc. (Voir les Souvenirs dugénératJarras, Paris, l'Ion, lS!l2,pajj;e08).La bataille du 14, due, comme colles du (j, à l'initiative un peu excessive d'un clicf d'avanl-gai de allemand, fut au contraire une surprise pour le souverain et pour le marcclial, qui ne ccni]itaicnt la livrer m l'un ni l'autre, sans cependant pour cela pressentir les déplorables conséquences qu'elle devait avoir.
faisait place à la plus amère des désillusions : on apprenait que la nouvelle était fausse et qu'un spéculateur malhonnête en était seul l'auteur. Aussitôt la colère de la foule se manifesta par des mouvements tumultueux qui eurent pour théâtre, vers trois heures de l'après-midi, la Bourse et le Ministère de l'Intérieur. Dans l'une, on faillit tout saccager; devant l'autre, on exigea que M. Ollivier parût et dit lui-même quelle était la vérité.
Or celui-ci rentrait à peine de Saint-Cloud, où il avait été porter à l'Impératrice la nouvelle du combat de Wissembourg. Il dut se montrer au balcon et affirmer, ce qui était vrai, qu'il n'en connaissait pas d'autre ; il jura, au milieu de clameurs hostiles et injurieuses, que le ministère ne cacliait rien à la presse, et qu'il allait rechercher, pour les punir, les auteurs de la mann?uvre indigne qui venait de se produire. Il ajouta que le maréchal de Mac Mahon se préparait à prendre une revanche éclatante de la surprise de Wissembourg, où il avait fallu deux corps d'armée allemands pour venir à bout d'une seule division française, et parvint avec quelques autres lieux communs à dissiper le rassemblement. L'idée que certains membres du cabinet avaient trempé dans l'abominable affaire du matin n'en persista pas moins dans les milieux populaires, et quelques journaux opposants s'empressèrent d'en être les échos complaisants.
Cependant, le 7, arrivait un télégramme de l'Empereur annonçant les désastres de Frœschwiller et de Spicheren, et faisant appel au patriotisme français. L'Impératrice accourut à Paris en toute hâte, et le ministère convoqua immédiatement les (Ihamlircs pour le surlendemain 9, au lieu du H, date fixée primitivement. Une proclamation, affichée sur-le-champ, en instruisit la capitale, tandis que paraissait à Y Officiel un décret de la Régente versant dans la garde nationale tous les citoyens figés de 30 à 40 ans en état de porter les armes, et annonçant un projet de loi destiné à incorporer dans la garde mobile tous les hommes âgés de moins de 30 ans.
Ces dernières mesures devaient incontestablement augmenter le chiffre des individus sous les armes. Mais étaient-elles capables de faire des soldats, et, comme le disait dans son rapport le général Dejean, ministre de la Guerre, de former de nouvelles (roiipes de campagne à envoyer à f Empereur? Pouvait-on improviser des officiers pour conduire ces troupes, et créer de toutes pièces ce qui li'iir était nécessaire pour s'armer, s'(''i[iii|ici', marchi'P cl citmhntlrc :' LiMuinistre espérait mobiliser sans délai 610,000 liimuncs (.(u'il décnnipusail ainsi ;
1" Les troupes de ki marine; 2" les régiments encore disponibles de France et d'Algérie (nous avons vu ce qu'il en restait); 3° les 4"' bataillons des 100 régiments d'infanterie portés chacun à 900 hommes en y incorporant des mobiles ; 4" une portion de la geiulai'nierie organisée en unités de com])at ; 5" GO, 000 jeunes soldats ,1(. la classe di' 1S('>'.I arrivés sons les di'apeaiix du S an 12 cl pouvant partir au liniil d'un iiiDis: ciiliii la garde iiioliilc cl les IVanes-lirein's évalués ensemble à /]()(), 01)0 lioiiuncs.
Il n'est pas licsoiii (le se li\rer à de longs caleuls pour voir à ipiel point se Iciiriiiil le uiinisli'e ilans ses espérances, et (|uel temi)s était nécessaire pour donner
EVENEMENTS MILITAIRES ET POLITIQUES DU 7 AU 1 'i AOUT '267
à ces levées nouvelles la seule apparence de la cohésion. L'événement a prouvé d'ailleurs que l'organisation de toutes ces forces ne devait se faire qu'à la longue, (juand il était déjà trop tard pour venir appuyer les armées de première ligne ; le seul secours qu'aient reçu celles-ci leur est venu, en effet, de l'infanterie de marine et des quatrièmes bataillons ; quant au reste, on ne pouvait raisonnablement y compter de longtemps.
(Juoi qu'il L'u soit, le Sénat et le Gorps législatif se réunirent à la date indiquée, au milieu d'une émotion facile à comprendre. La multitude, houleuse et menaçante, ihit être contenue par la force autour du Palais-Bourbon, et c'est au bruit d'interruptions passionnées et de sourdes clameurs que M. Emile OUivier ouvrit la séance de la Chambre, à laquelle il venait demander des sacrifices nouveaux. — « Nous voulons bien ùure tous Jes sacrifices, s'écria M. Emmanuel Arago, wtu's sans vous! >/ — Le ministre, décontenancé par l'hostilité générale dont cette apostrophe et d'autres plus injurieuses encore indiquaient la violence, essaya de faire une diversion en exaltant l'héro'isme de l'armée. Il ne put réussir à étouffer les voix qui l'accusaient d'imprévoyance et d'incurie. Brûlant alors ses vaisseaux, il posa la question de confiance; on lui répondit par un ordre du jour, qu'avait proposé Clément Duvernois, et dont l'insolente ambiguïté constituait le plus sanglant des outrages. — « Le Corps Icgislatif, décidé à soutenir un caljinet capable de pourvoir à la défense du pays, passa à l'ordre du Jour. »
Ministère Palikao. — C'était lui signifier son congé. M. Ollivier p(n'la immédiatement la démission du cabinet à l'hnpératrice, et quand il revint, à six heures du soir; au Palais-Bourbon, ce fui pour annoncer que le général de Monlauban, comte de Palikao, avait été chargé par la Régente d'en constituer un nouveau'. Dès le lendemain, celui-ci se présentait devant les Chambres et se constituai l en uiinislère de la défense nationale, ce qui lui valut du Parlement un accueil chaleureux, et fit accepter d'enthousiasme toutes ses propositions, dont certaines cependant, telles que le cours forcé des billets de bancpie, et l'émission de (iOO millions de papier nouveau, pouvaient passer pour révolutionnaires. On vota à l'armée des remerciements qu'elle méritait, et l'on décréta qu'elle avait bien mérité de la patrie ; puis on adopta d'urgence une série de mesures destinées à grossir encore les
1. Cousin de Montauban, né en 1790, s'engagea de bonne heure dans la cavalerie et prit part, en qualité de lieutenant, à la prise d'.\lger. 11 Ht toute sa carrière dans nolro nouvelle colonie, devint général de brigade en 1851, général de division en 1855 et fut promu, à cette date, au commaiideincnt de la province de Constantine. Choisi par l'Empereur, en ISCO, pour diriger l'expédUion do Chine, il fit preuve dans cette circonstance de remarquables qualités de capitaine et d administratour. Mais il ne sut malheureusement pas empêcher le pillage .des immenses richesses du I alais <rÉté, et fut accusé à tort, par l'opinion, d'en avoir détourné à son prolit une large part, .\iissi quand l'Empereur qui, en récompense de ses services, l'avait nommé, dès 18bO, grand-croix de la Lrgion d'honneur, .sénateur en 18G1, et comte de Palikao en 1802, voulut couronner sa carrière par l'octroi d'une récompense nationale, trouva-t-il dans le Corps législaUf une vive opposition qui triompha de la volonté du souverain. Celui-ci, pour éviter un échec certain dut lairereUrer le projet .le loi. Le comte de Palikao fut nommé en 1805 commandant du .1" corp.s d année u Lyon, et. occupait cette haute position quand l'impératrico-régento lui offrit lo ministèro. 11 est mort on 18, (s
effectifs, et à se procurer de l'argent. C'est ainsi que tous les hommes de 25 à 35 ans, célibataires ou veufs, qui n'appartenaient pas à la garde mobile, furent appelés sous les drapeaux ; que des engagements volontaires furent admis, sans condition, pour la durée de la guerre ; que le contingent tout entier, fixé à 140,000 hommes, fut convoqué sans tirage au sort; enfin, que l'emprunt de guerre fut porté de 500 millions à un milliard. Comme palliatif à ces décrets rigoureux, la somme de 4 millions, votée le 14 juillet pour venir en aide aux familles des militaires sous les armes, était élevée à 25 millions.
Le ministère pensait qu'avec toutes ces ressources il lui serait possible de faire face à l'invasion. Néanmoins il se préoccupa sans délai de l'éventualité d'un siège de la capitale, et deux de ses membres les plus actifs \ MM. Henri Chevreau et Clément Duvernois, se mirent à l'œuvre avec une ardeur et une intelligence auxquelles il faut rendre hommage, pour accumuler dans Paris la plus grande quantité possible de vivres, de bétail sur pied et d'approvisionnements de toute espèce. C'est grâce à leur habileté et à leur dévouement que Paris dut de pouvoir résister pendant cinq mois à l'un des blocus les plus rigoureux dont l'histoire fasse mention.
Le maréchal Bazaine est nommé au commandement en chef do l'armée du Rhin. — Mais les débats orageux qui avaient précédé et accompagné au Corps législatif la chute du ministère Ollivier devaient malheureusement avoir à l'armée une répercussion fatale. La violence avec laquelle certains orateurs de l'opposition avaient attaqué le commandement, le peu de mesure qu'ils apportaient dans leurs récriminations ^ et l'insistance qu'ils mettaient à réclamer pour l'armée un nouveau chef, finissaient par enlever à l'état-major impérial toute autorité et tout prestige. Dans la séance du 9, qui fut particulièrement tumultueuse, des députés accusèrent formellement certains généraux d'impcritie, et critiquèrent la présence à l'armée de l'Empereur, qui entravait, disaient-ils, la liberté du commandement (ju'il n'était plus capable d'exercer. — « Que le maréchal Bazaine soit' mis à la tète des troupes, s'écria Jules Favre d'une voix qui dominait le bruit, et que l'Empereur revienne à Paris! » — Puis, comme il n'osait pas encore parler de déchéance, le même député proposa de nommer une commission executive prise dans le sein du Corps législatif.
Tout nalurcllenKîut, l'Empereur, tenu au courant de ces discussions passionnées, s'inquiétait des symptômes menaçants qu'elles dévoilaient, et se demandait s'il pourrait résister au courant de l'opinion publique, à laquelle il avait dû céder tant de fois. Ses amis (Mix-mènu;s lui conseillaient d'abamlonner sou comunuidcMncul,
1. Los membres principaux du cabinet du 10 août 6laieiit, outre le général de Palikao, prcsident du Conseil et ministre de la Guerre, i'auiirai lligault de Gonouilly, mtnî's^re de la Marine, M. Henri (Jlievreau, ministre de l'Intérieur, M. Magne, ministre des Finances, M. Clément Duvernois, ministre de l' Agriculture et du Commerce, le prince de La Tour-d'Auvergne, ministre de* Affaires étrangères.
2. Dans la séance du II août, M. de Kératry demanda que le marociial Le Bonif lut traduit devant une commission d"en(iuétc du Corps législatif.
que son état de santé lui rendait particulièrement difficile, et jnij^-naient leurs instances à celles de l'Impératrice pour ([ue le maréchal Bazaine en lût définitivement investi. En outre, ainsi que Va écrit un des historiens de la guerre, « le maréchal, proposé par l'opposition, poussé par l'opinion, était désiré aussi par l'armée, (jui se lassait des tergiversations. La l'avcui' puMiipie, par une de ces iue\|ilii-aliU's révolutions de la popularité, se déclarait Imit à coup pour l'ancien euininandaiil de la désastreuse expédition du Mexique, pour le chef du 3" corjis de l'armée du Uliin, qui, après tout, n'avait pas fait plus que d'autres, qui, le jour de la bataille de Forbach, n'avait point, certes, montré tout le zèle possible. L'opinion ne laissait même pas la liberté du choix au souverain ou au gouvernement '... » L'Empereur, incapable, au milieu de ses tortures physi(jucs et morales, de faire tète à toutes ces influences diverses, dut taire ses répugnances pour l'homme auquel, trois ans auparavant, il avait refusé les honneurs mililaires dus-à un maréchal de France, el, par décret du L2 août, jour néfaste entre tous, il nomma le maréchal lîazaine au commandement en chef de l'armée du Pdiiu. « La toute-puissance d'une opinion mobile et inquiète^ » avait imposé sa volonté.
Or l'armée du Rhin, une des plus belles qu'ait jamais eue la France, comptait 178,000 hommes, 39,500 chevaux, 446 pièces et Si mitrailleuses. Composée d'officiers pleins d'énergie et de dévouement, de soldats aguerris, vétérans de rudes et glorieuses guerres, animée d'un puissant esprit de discipline et île bravoure, une pareille force, bien commandée, conduite par un chef décidé et vigoureux, était capable, et elle l'a prouvé, d'enrayer net les incroyables succès que les Allemands avaient dus, depuis le début de la campagne, à l'éparpillement de nos forces et à l'incohérence de notre direction. Peut-être même qu'un homme de guerre digne de ce nom aurait trouvé dans la valeur de ses soldats les moyens de reconquérir la victoire. — « Le maréchal, lui, n'appela à son aide qu'une soinnoleui'c égoïste, une sorte d'indifférence pour les intérêts généraux, un petit esprit et de petits moyens ^.. »
Le général Jnrras, chef d'elat-major (/Onôral. — Pour coudile de nudheur, en même temps que s'opérait la transmission du commandement, d'impoiiantes modifications étaient apportées, avec une précipitation fâcheuse, dans le haut personnel de l'état-major général. Les fonctions de major général étaient supprimées et à la place du maréchal Le Bœuf, demeuré à l'armée momentanément sans emploi, le généralJarras, deuxième aide-major, prenait, auprès du maréchal Bazaine, celles de chef d'état-major général, sans que celui-ci eût été consulté. Or, « pour être constamment en mesure de remplir ses fonctions dans toute leur éleu(lu(\ le chef d'étatmajor a besoin d'une autorité qu'il ne peut tenir que de la confiance du commandement. Il ne peut rien faire par lui-même sans l'ordre ou l'autorisation de son chef, et, s'il agit sous sa propre responsabilité, ce ne peut être qu'avec l'assurance qu'il
1. Ch. de Mazade, La Guerre de France (1870-1871). Paris, Pion, 1875, toiiio 1", page 135