Rapport du maréchal Bazaine sur la bataille de Bornij
2. Le général de Manlouffel leur avait ordonné " d'entrer vigoureusement en action et de refouler l'adversaire, mais sans se laisser entraîner dans la zone du feu des forts ». U suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte pour voir qu'en débouchant de Noissevilie et surtout de Nouilly, elles s'y trouvaient déjà.
3. C'est en se portant vers le 71" de ligne placé, comme on l'a vu, en avant de la ferme de Sébastopol que le général Decaen reçut au genou droit une balle qui, contournant la rotule, se logea daus le jarret. Malgré la gravité de cette blessure, le général résista aux instances de son aide de camp, le commandant Munier, qui voulait lui faire quitter le champ dé bataille, et resta à cheval. Trois quarts d'heure plus tard, voyant le maréchal passer devant lui, Decaen voulut le rejoindre ; mais son cheval, frappé d'une balle au cou, s'abattit brusquement: la jambe blessée se trouva prise sous la monture, et les chairs déchirées furent douloureusement meurtries. Il fallut cependant l'intervention du maréchal lui-même pour décider le vaiUaut général à se laisser emporter à l'ambulance, où il mourut peu de jours après.
4. C'était la sixième blessure ou contusion que le maréchal, en plus de trente-ueufans de service dont trente -cinq années de guerre, recevait ce jour-là.
Sur ces entrefaites, la tête de la 1" division prussienne était, à son tour, arrivée à Noisseville, en sorte que tout l'espace compris entre Colombey et Nouilly se trouvait maintenant garni de troupes. L'action se déroulait avec une intensité toujours croissante, sans que l'ennemi gagnât de terrain, mais aussi sans que nos bataillons, qu'aucun ordre ne poussait de l'avant, sortissent de leur attitude passivement défensive. Des masses d'artillerie allemande, appartenant soit à la 13° division \ soit au I" corps, venaient successivement soutenir l'infanterie déjà épuisée par cette lutte opiniâtre, et vers six heures du soir, 60 bouches à feu, en batterie depuis Coincy jusqu'à la Brasserie, vomissaient sur nos braves fantassins la mitraille et la mort. Et cependant, si, grâce à ce puissant appui, quelques tirailleurs ennemis avaient réussi à gravir, vers Lauvallier et la Planchette, le versant ouest du ravin, « il était toujours impossible aux Allemands de pousser plus avant vers Bellecroix. Ceux-ci échouaient de même, entre Colombey et la route de Sarrebruck, dans toutes les tentatives pour gagner du terrain sur la rive gauche du ruisseau, le défenseur n'ayant pas encore été contraint d'évacuer le petit bois de sapins de la route de Colombey à Bellecroix- ».
Ainsi nos positions demeuraient intactes; des troupes fraîches, toutes bouillantes d'ardeur, nous arrivaient sur la gauche et il n'y aurait eu qu'à les pousser d'un signe pour infliger à la P armée prussienne un désastre sanglant. Mais personne n'osait, le maréchal étant prâsent, prendre sur soi de faire ce signe, et celuici semblait au contraire redouter qu'on s'engageât trop à fond". D'ailleurs, loin de chercher à imprimer à la bataille une direction d'ensemble, et de coordonner par son intervention les efforts un peu décousus de ses soldats, il n'exerçait son action que sur les détails tactiques, et pas toujours très heureusement, comme on va voir.
Cependant, sur la gauche de notre ligne, la division Grenier {-2"' du 4'' corps), qui s'était déployée aux premiers coups de canon, occupait mainteiuuit les positions suivantes :
La i"' brigade (général Bellecour) tenait le village de Mey par le 1" bataillon
1. Une de ces batteries (la 5' lourde du 7" régiment) avait essayé de francliir le ravin devant Colombey, et s'était mise en position à l'angle est du parc de ce village, dans une petite prairie qui borde le ruisseau ; en un instant, criblée d'obus, de balles de mitrailleuses et de fusils, elle vit tomber son capitaine, tous ses officiers, et un tel nombre de sous-officiors, d'hommes et de chevaux que le service des pièces devint impossible. Il fallut que le plus jeune de ses lieutenants, moins grièvement atteint que les autres, la retir<àt du feu, avec l'aide de l'infanterie, et allât l'abriter derrière les maisons du village. Ce ne fut que longtemps après que cette batterie put venir reprendre part à l'action; encore avait-elle une de ses pièces, sans avant-tiain, ti'ainée par un seul cheval.