Général Thol-.mas, /oc- cit., page
destinataires, fut laissée de côté. « Effectuée à temps, puis employée avec habileté, elle aurait peut-être modifié le résultat des premières rencontres*. » On préféra tout remettre en chantier, à la hâte, au hasard, sans vue d'ensemble, et au lieu de trois armées que voulait le maréchal Niel, en constituer une seule, au dernier moment, sans s'inquiéter de savoir comment on pourrait, dans ce fatal désordre, lui assurer la possession de tout ce qui lui était indispensable, aussi bien en personnel qu'en matériel.
Le résultat de cet incompréhensible égarement fut que l'armée du Rhin, privée de ses réserves et d'une partie de son matériel, se trouva, comme nous le dirons bientôt, réduite à Fimmobilité sur la frontière et condamnée, dès le début, à ime défensive passive qui lui ôtait tout espoir de succès.
On voit, d'après ce qui précède, combien le commandement et lorganisation de l'armée française étaient précaires, et quel mince profit on avait tiré de l'expérience du passé. Mais ce n'était pas tout.
Aces causes matérielles d'infériorité, il faut aussi, hélas! en ajouter d'autres, toutes morales, il est vrai, mais non moins essentielles. Il faut se rappeler combien l'état militaire était déchu, depuis de longues années déjà, de son indispensable prestige, combien la séparation entre l'armée et le pays s'était creusée plus profonde, après que le remplacement et l'exonération eurent éloigné du métier des armes toute l'élite de la nation, quel était devenu l'esprit de ce peuple, naguère encore si accessible aux idées généreuses, mais rongé alors par le scepticisme et l'illusion. Il faut se rappeler les théories extraordinaires que soutenaient, dans la presse et dans le public, les sophistes à courte vue qui rêvaient déjà de fraternité universelle, de désarmement général, de baisers Lamourette donnés de peuple à peuple à travers des frontières veuves de leurs murailles et de leurs canons. Il faut se rappeler quel souverain mépris professaient pour la guerre les philosophes à la mode, qui proposaient bénévolement, au nom des principes, de désarmer sur toute la ligne, pendant que nos voisins restaient armés jusqu'aux dents, et de quelles acclamations on saluait les élucubrations de rhéteurs utopistes qui flétrissaient les armées permanentes comme un reste de barbarie odieux de la civilisation! Vraiment, quand on songe à tant de folie, suivie à si courte échéance de tant d'héroïsmes, on se demande comment est fait ce pays étrange, qui sait à un sommeil aussi funeste donner un si éclatant réveil !
La valeur intrinsèque de l'armée avait singulièrement baissé, elle aussi. La loi de 1855, nous l'avons vu, avait détruit l'homogénéité si précieuse qu'on devait à celle de 1832. Il restait dans les rangs quantité de bons soldats, cela est certain; mais il y en avait aussi quelques-uns de médiocres, et si le dévouement des régiments à la patrie et au drapeau demeurait incontestable, il ne pouvait plus s'appuyer sur liuiiversalité des individus, comme cela existait en Afrique et en Grimée, où chaque homme avait fait des prodiges. La qualité avait donc diminué, en même temps que la quantité. Bien plus, cette loi fatale de 1855 avait profondément modifié la
1. Colonel V. Derrecagaix, La Guerre moderne. Paris, Baudln, 1885, tome I", page 103.
constitution des cadres inférieurs et presque tari la source de ces excellents sousofficiers, serviteurs modestes, dévoués et braves, qui étaient la moelle de l'armée et faisaient la force des régiments : en sorte que la dégénérescence menaçait de s'accuser tous les jours davantage.
Quant aux officiers, je ne puis mieux faire, |)(iur exposer l'état moral oîi les trouva la guerre de 1870, que de citer intégralement celte page typique, où un écrivain militaire considérable a consigné, dans un langage vivant et admirablement net, des impressions auxquelles sa grande expérience donne une incontestable valeur :
« Mêlés à la vie commune, les officiers voyaient tout le monde chercher à s'enrichir et beaucoup y réussir; le prix de toutes choses avait augmenté à un tel point que leur solde était devenue absolument insuffisante, d'autant plus que grand nombre d'entre eux avaient été endettés par la guerre de Grimée, guerre pendant laquelle la presque totalité de leurs appointements avait été dépensée à se mal nourrir. Ils devinrent donc forcément ambitieux; la lecture de Y Annuaire et le calcul de leurs chances d'avancement formèrent la base de leur instruction militaire, et tandis qu'à l'époque de notre entrée au service on aurait honni quiconque eût parlé de ces choses-là à une table d'officiers, elles y étaient devenues le sujet principal des conversations. L'étude était en défaveur, le café en honneur; les officiers qui seraient restés chez eux pour travailler auraient été suspectés comme vivant en dehors de leurs camarades. Pour arriver, il fallait avant tout avoir un beau physique, une bonne conduite et une tenue correcte : avec cela, dans l'infanterie, comprendre le service de l'officier comme celui du caporal et tenir correctement la main sur la couture du pantalon, les yeux fixés à quinze pas devant soi, en écoutant parler le colonel; dans la cavalerie, réciter par cœur le littéral de la théorie et faire du passage dans la cour du quartier avec un cheval bien dressé; dans l'artillerie, affecter le plus profond mépris pour les connaissances techniques....; enfin, dans toutes les armes, être recommandé. Un nouveau fléau s'était en effet abattu sur l'armée et sur le pays : la recommandation ! Et, tandis que tous les fléaux sont passagers, comme la peste, le choléra, le vol des sauterelles, la recommandation a persisté ainsi qu'un mal chronique, destiné à tuer le malade si l'on ne prend pas des mesures énergiques pour tuer le mal.
« Comme si ce n'était pas assez de ces causes ùanioindrisscment, la littérature et le théâtre vinrent s'en mêler. Un romancier de talent inventa le type du capitaine Bitterlin, et, pour le bon public, tous les capitaines furent des Bilferlin. Bientôt tous les généraux furent, pour le même public, modelés sur le type ridicule du général Boum, personnage d'opérette imaginé par deux hommes d'esprit. Enfin, un autre écrivain, beaucoup moins amusant que ceux-là, ce qui aurait dû le rendre moins dangereux, trouva moyen de populariser la lâcheté et fit école, grâce aux dispositions entretenues dans l'esprit public par des conférences sur la suppression des armées permanentes. Des orateurs de talent se firent applaudir en vantant la tendresse de nos bons voisins d'outre-Rhin, qui ne demandaient qu'à nous serrer . dans leurs bras, et en s'écriant qu'au bout du compte, s'ils s'avisaient de nous
chercher noise, nous les mettrions en fuite rien qu'en prenant ch«oun un fusil pour courir à la frontière. Voilà ce que nous avons entendu dire et vu applaudir par une foule composée d'hommes réputés intelligents M... »
Et M. le général Thoumas ajoute : « Cependant l'armée française avait encore assez, pour vaincre, de ce qui lui restait de ses vertus d'autrefois, de telle sorte que, malgré le nombre et l'habileté de ses adversaires, elle eût été victorieuse si elle avait été commandée. »
Piien n'est plus vrai, car il restait dans ses rangs bon nombre d'hommes aguerris, dévoués, valeureux, prêts à sacrifier leur vie sans regret et sans murmure, comme d'ailleurs ils ont fait. Et si cette espèce de fatigue morale, si cet éloignement de l'élude qui avait, nous l'avons vu, gagné beaucoup d'officiers, devait influer sur la direction stratégique et tactique des opérations d'une manière malheureusement trop sensible, il n'en était pas moins certain aussi que sous le rapport de la bravoure, du dévouement, de l'ardeur, notre corps d'officiers ne le cédait en rien à celui de rennemi. Il ne possédait pas au même degré que celui-ci la connaissance théorique de la guerre, acquise par un travail énergique et constant de temps de paix ; mais cette infériorité incontestable, que rien ne pouvait compenser dans les grades élevés, n'empêchait pas les officiers des corps de troupe, surtout ceux de l'infanterie, de montrer en toute occasion des qualités de commandement, qui eussent dû, sous une direction plus habile, fournil' de précieux éléments de succès.
Quant aux sous-officiers, j'entends les très bons, ils commençaient, en 1S70, à se faire rares, sauf dans la Garde, où des avantages sérieux de solde, d'uniforme, de garnisons et des prérogatives réelles de commandement réussissaient encore à les retenir. La défaveur où était tombé le service militaire, le bien-être général et l'augmentation de la fortime publique, l'abolition des ])rimes de rengagement prononcée par la loi de iHliS, tout cela avait contribué à démolii' peu à peu le \ieux cadre si solide d'instructeurs admirables, de serviteurs modèles et d"aides si |)récieux i)our les officiers, que l'armée française, à l'exclusiou de loule aulrr, axait possédé jusfpi'après la guerre de (Crimée, ("iertaincmeul il m rcsiail encore, mais pas assez.
En résumé, nos forces, trop réduites et de valeur assurénieid moimlrc i|u'antrefois, étaient cependant encore resjiectables et ne méritaient poiul, eu luul i;is, le sort lamentable qui les atlendail. (Tesl poui- le ilémonlrcr |)ai' leslails eux-mêmes i|ue j'ai entrepris d'écrire ce livre, où l'on \rvvd eoiumeul iioire |iiiiL;uée de soldais a cherché à sup])léer par son courage au nombre el à la ilirei-liou (|Mi lui iiiaiii|uaieut à la fois, et comment aussi la Nation, retrempée dans l'int'orlune, a su se reirouver et se ressaisir tjnand il a fallu, dans un effort suprême, affirmer sa volonté de \ivrc et le patriotisme de ses enfants