La Guerre franco-allemande, page 6M
3. Le niaréclial ne parait pas se douter ici que plus de .5,000 l)lcssos, laissés dans les ainiinlances de Rezouville et de Gravelotte, sont entre les mains de l'enneuii.
Ainsi l'idée d'attaquer vivement l'ennemi pour le rejeter sur la Moselle ne se jirêsente pas à l'esprit du maréchal ; du moins il n'en dit mot. Bien plus, la seule solution qui puisse encore intervenir, si on ne doit pas prendre une offensive hardie, à savoir la marche rapide, immédiate, sans hésitation ni délai vers Briey, afin de dérober l'armée et de recouvrer la ligne de communications compromise, cette solution qui ne comporte aucun retard, le commandant en chef semble ne pas même l'entrevoir. II se reporte en arrière et laisse le champ libre aux Allemands.
« Nous n'avons plas ni vivres ni muni /ion s, écrit-il, et il est nécessaire de procéder, avant toute cliose, à un rnvitidllcmcnt. » Voyons donc, d'après les pièces officielles apportées devant le conseil de guerre de Trianon, ([uei est le degré d'exactitude de ces allégations.
Le matin du 16, l'armée française, qui s'était réapprovisionnée après Borny, traînait dans ses coffres 106,493 coups de canon de 4 et de 12, sans compter les boites à mitraille et les munitions de canons à balles, qui étaient surabondantes. La bataille de Rezonville n'ayant exigé qu'une consommation inférieure à "26,000 obus, il restait, le 16 au soir, pour le moins 80,453 coups disponibles ; la consommation avait été de moins d'un quart de l'approvisionnement total. Mais, en outre, l'arsenal de Metz était en mesure de livrer, dans la nuit même, si on l'eût voulu, 1-2,400 coups, chargés sur coffres et montés sur roues, et cela sans préjudice pour la sécurité de la place, car ces munitions, empruntées aux batteries mobiles de celle-ci, pouvaient être immédiatement remplacées par l'arsenal qui, les 19, 20 et 21, livra 23,000 coups de canon \
Voilà [tour l'artillerie. D'autre part, le chiffre total des cartouches d'infanterie, qui, au début de la bataille, se montait à 17,580,000 ^ s'élevait encore, dans la soirée du 16, à 16 millions au moins. La journée de Rezonville n'en avait absorbé qu'un million, et d'ailleurs on peut voir à quel point les allégations du maréchal étaient peu sérieuses, quand on pense que depuis le début de la guerre jusques et y compris la bataille de Saint-Privat, le nombre total des cartouches consommées n'atteignit pas le chiffre de trois millions et demi. Notre infanterie pouvait donc, sans courir le danger de manquer de munitions, être exposée encore à livrer plus d'une grande bataille ^
11 est juste de dire que c'était le général Soleille, commandant de l'artillerie de l'armée, qui le premier avait jeté l'alarme ; rendant compte au maréchal de la consommation faite durant la journée du 16, il évaluait celle-ci au tiers ou a la moitié (le l'approvisionnement total. Or, nous avons vu de combien en réalité elle était inférieure à ce chiffre, et, si le général Soleille, comme l'a dit le général de Rivières, avait, avant de faire son rapport, consulté les commandants de l'artillerie des diffé-
1. Ces ctiiffres, ainsi que les suivants, sont extraits intégraleincjit du rai)pcirl do M. lo général do Rivières sur la capitulation de Metz. {Procès Bazainc.)
2. Onze millions environ sur les hommes, six millions et demi dan» les cofTres.
.'J. Le maréclial n'ignorait pas, au surplus, que deux divisions entières n'avaient pas donné, et i|ue, poui' plusieurs autres, la consommation des cartouches s'était trouvée très faillie. Il pouvait (lonc, comme pis aller, faire exécuter, pendant la nuit du Ifî au 17, une répartition rapide entre les différents corps.
rents corps d'armée, les indications transmises par lui eussent été tout autres. D'ailleurs, le commandant de l'arlillerie de l'armée était si peu renseigné sur la situation générale des approvisionnements que, dans son évaluation des ressources existantes, il négligeait de faire entrer en compte, pour l'arlillerie, les livraisons journalières de l'arsenal de Metz ', pour l'infanterie, les munilions que les hommes portaient sur eux! Mais, cette circonstance admise, le maréchal ne manquait certes pas d'autres moyens d'investigation, et il est infiniment regrettable qu'il ail cru devoir s'en tenir au renseignement, très invraisemblable par son exagéralion même, que lui a fourni le général Soleille.
Si maintenant nous examinons la question des vivres, nous nous trouvons en présence de faits d'une gravité telle que le ministère public a pu, lors du procès de 1873, relever en eux une des charges les plus accablantes qu'il ait portées contre le maréchal. « A sa sortie de Metz, a dit le général de Rivières, l'armée emmenait avec elle 3,390 voitures qui contenaient 750,000 rations (pain, biscuit et farine\ pour les hommes, et 200,000 rations d'avoine, so'û qtialre Jours el demi do vivres. De grands approvisionnements avaient été préparés, en outre, par l'intendant général, sur les plateaux fertiles qui séparent Metz de Verdun. » Mais, comme au lieu de faire tiler les convois en avant, ainsi cpi'il est prescrit dans toute retraite, on les avait laissés au Ban-Saint-Martin, une partie seulement de leurs voilures put arriver le 16 sur le plateau de Gravelolte, encore non sans ])eine et sans avoir considérablement gêné la marche des colonnes qui suivaient le même chemin. Cette fraction, qui comprenait les convois du 2° corps et du grand quartier général, portait 173,000 rations de pain ou biscuit, 13(3,000 rations de farine et 3 jours de vivres de campagne pour toute l'année. En comptant les vivres de sac porlés |)ar les soldats, celle-ci possédait donc des subsistances assurées i)our un laps de temps très supérieur à celui que nécessitait la marche sur \'erdun, où l'on savail d'ailleurs devoir trouver de nouvelles ressources.
Mais ce n'était pas tout. Le maréchal, voyant le convoi réuni auloiir de (iravelotte le 16 au soir et ignorant sa contenance, avait demandé à cet égard des renseignements à l'intendant de Préval, qui, nouvellement investi du service, n'avait \m lui en donner, mais s'était offert pour aller chercher à Metz ce qui y élail resir. Le maréchal ayant accepté, l'intendant avait inimédialement gagné le Hau-Saiiil-Marlin, réuni les voitures laissées là, requis tout ce (pii se li-ouvait disponible dans les magasins de la place, et ramené, dès l'aube, 500 voitures chargées sur le plateau de Gravelolte. Par conséquent, non seulement les vivres ne manquaient ])as, mais ils étaient surabondants; malheureusement, l'inleiulanl de Préval ayani rencontré à son arrivée le capitaine Fix, de l'étal-major général, qui lui ap|)ril le mouvenienl de retraite, dut faire arrêter le convoi et, dans l'impossibilité où il se Iniuvai! de lui assigner une deslinalinu ré.uuliei'e, dislnlma aii\ lr(iii]jes (|ui passaient les vivres duiit il élail cliai'gé '.
1. ('(!S livraisons cUiioiit assez considéraljlos, iniisiiiu', Ir IS, elles |iinx'iil .•lUcMinlrc le elnlliv ilc •i\,{W i)l)iis, ut, le 2.5, celui de 51,077 obus.
2. Procès liazairie, audience du 24 octobie 1873. — Dt'iiosiiioii de M. do l'ruval.
1. Génoral Ladniiraiilt. — "2. Général Coffinières. — 3. Général de Cissey. 'i. Général Jarras.
Pressù de questions par le président du conseil de guerre, le maréchal est revenu en partie sur ses affirmations relatives au défaut de vivres. « Dans ma pensée, a-t-il dit, ce n'était pas les vivres qui manquaient, mais il fallait les distribuer de façon à ce que les hommes aient deux ou trois jours de vivres dans le sac, de manière à nous débarrasser de notre immense convoi \ » Or rien n'était plus facile que de procéder, pendant la nuit, à cette distribution ; il suffisait de le vouloir et d'en donner l'ordre.
Mais ce qui démontre surabondamment que la question n'était même pas celle-là, c'est le fait extraordinaire qui s'est produit dans la matinée du 17. Au moment où l'armée commençait son mouvement rétrograde, on s'aperçut qu'un amas considérable de denrées de toute espèce était déposé autour du village de Gravelotle ; c'étaient des vivres déchargés, la veille au soir, du convoi du quartier général, dans le but d'opérer le licenciement des voitures civiles, prescrit par le maréchal, et aussi d'évacuer les blessés sur Metz. La seule chose à faire, ce semble, eût été, plutôt que de perdre ces vivres, de les distribuer aux soldats, même hâtivement, même sans régularité. Mais, comme aucun ordre n'avait été donné à cet égard et que les troupes abandonnaient déjà la position, // fallut y mettre le feu, pour les empêcher de tomber aux mains de l'ennemi. Du procès-verbal de perte dressé à cette occasion, il résulte que 2,063,000 rations de vivres de toute espèce, dont 5,000 rations de biscuit et 625,000 rations de sel, furent ainsi détruites ' !
De tout cela on peut conclure que les raisons données par le commandant en chef, pour expliquer sa retraite, n'avaient aucune base sérieuse, pas plus en ce qui concerne les vivres qu'en ce qui concerne les munitions. En tout cas, si l'on voulait bien réellement se ravitailler, rien n'était plus aisé que de le faire iuuuédiatcment. Le général Soleille, pour ce qui le regardait, l'avait proposé ; le maréchal crut pouvoir remettre l'opération au lendemain, connue si ce n'était pas là s'interdire toute reprise de la marche sur Verdun.
( '.ependant le général Coffmières, gouverneur de Metz, avait fait observer que la place, en fournissant si largement au ravitaillement de l'armée, s'appauvrissait singulièrement, dans le moment même où, celle-ci devant l'abandonner, elle avait besoin de toutes ses ressources. Le maréchal savait à quoi s'en tenir là-dessus; il rédigea néanmoins, dans la matinée du 17, un rapport au ministre, et le remit à 2 h. 15 de l'après-midi à M. Bell, secrétaire d'ambassade attaché au grand quartier général, pour que celui-ci le portât à destination. Or M. Bell (|uitta Metz, non pas jiar li' clieniin de fer de Longwy, (jui était encore parfaitement libre, mais /;,//' Ja mute de Verdun, si dangereuse à ce moment. Le résultat de celte coujjable insouciance fut lualheureusemcnt fort grave; car, lorsque le ministre put ordonner les expéditions nécessaires au ravitaillement de la place, il était trop tard ; h-s voies étaient coupées et ses convois n'arrivèrent \m\\\[ à dcsliiiatinn.