Metz, Campagnes et négociations, page
armées des deux princes. Nous avions devant nous Iiier le prince Frédéric-Charles et le général Steinmetz. »
2° Au Ministre de la guerre, Paris.
« Nous avons été attaqués, le 14, dans nos lignes devant Borny, au moment où une partie de l'armée était déjà sur la rive gauche de la Moselle. Hier, 10 août, une bataille a été soutenue de neuf heures du matin à huit heures du soir sur la position que nous occupions entre Doncourt et Vionville, contre les corps réunis du prince Frédéric-Charles et du général Steinmetz. L'ennemi a été repoussé dans les deux rencontres, en subissant des pertes considérables. Les nôtres sont sensibles. »
Il est facile de remarquer dans ces deux télégrammes un certain nombre d'erreurs, involontaires ou non. Mais on ne peut pas ne pas être frappé du laconisme du second, surtout en ce qui touche la question vitale des approvisionnements. Le maréchal, qui vient d'expédier un exprès au ministre pour lui exposer la situation de la place à ce point de vue particulier, n'en souffle plus mot maintenant et reste muet sur ce sujet qui cependant concerne tout spécialement celui-ci. Craint-il de s'exposer à des invitations trop pressantes de reprendre sa marche ? C'est ce qu a supposé plus tard le ministère public près le conseil de guerre de Trianon, et il est assez difficile, après examen, de ne pas partager cette manière de voir.
En outre, il y a incompatibilité manifeste entre le parti déjà adopté de prendre position sur la ligne Rozerieulles-Saint-Privat' et le projet de reprendre la marche sur Verdun, que le maréchal communique à l'Empereur. Car il est bien évident que l'abandon de la ligne de bataille, si glorieusement défendue le 16, a pour première conséquence de laisser à l'adversaire la faculté de s'établir non seulement sur la route de Mars-la-Tour, mais encore sur celles d'Étain et de Briey. Donc, il faudra forcément livrer une seconde bataille pour se rouvrir le chemin. Cette bataille, le maréchal prétend qu'il a voulu la livrer défensivement, sur des positions choisies par lui, afin de pouvoir déboucher plus à son aise quand l'ennemi, affaibli par de lourdes pertes, ne serait plus en état de lui disputer le passage ; il faut convenir ([ue s'il a raisonné ainsi, c'est qu'il avait une étrange conception des choses, et qu'il envisageait d'une faf-on singulièrement erronée la situation réciproque des deux belligérants. Il est permis de supposer, au contraire, que s'il avait eu bien réellement l'intention de continuer la marche sur Verdun, il n'aurait pas hésité, le 17 au matin, à lancer sur les faibles troupes qu'il avait devant lui et qui n'étaient pas encore remises de la secousse de la veille, toute son armée, dont une bonne partie n'avait pas encore donné. Les Allemands, qui faisaient la guerre avec un esprit dégagé de toute préoccupation étrangère à son exécution, n'envisageaient celte évenlualilé (ju'avec des craintes justifiées, et le recul des forces françaises, dans la
1. I.c iiiarériial a ditau procès que c'était jjar siiilo d'une oi'i'our de copie i|ue la ligne VigiiouUos Lessy avail été indiquée dans sa preniiore lettre à l'Kmpereur.
matinée du 17, est resté longtemps pour eux un profond sujet d'étonnemcnlV En définitive, le mouvement que le maréchal Bazaine a, dans cette journée, fait exécuter à son armée, constitue, malgré son peu d'étendue, l'acte décisif de la guerre. Il a amené l'investissement de Metz, la chute de cette place, la destruction de la principale armée du pays, et, par répercussion, le désastre subi plus tard à Sedan par celle du maréchal de Mac-Mahon. On ne saurait donc jamais assez regretter la funeste puissance d'une opinion désorientée qui, parmi tant de chefs valeureux et loyaux, désigna impérativement au choix du souverain, pour guider nos efforts, le général le moins digne assurément de ce périlleux honneur.
B. Mouvements des armées allemandes. — Examinons maintenant les mesures prises par l'état-major allemand pour tiier parti d'une situation qui ne laissait pas de l'inquiéter. Nous avons vu quf le prince Frédéric-Charles ne se faisait, sur le danger qu'il courait, aucune illusion, et qu'il s'attendait à soutenir, le 17, une nouvelle lutte. « L'épuisement des troupes engagées dans la journée du 16, dit à ce sujet la Relation prussienne, commandait impérieusement de se préoccuper de réunir sur le champ de hataille, le plus lût possible, des forces fraîches en quantité suffisante pour faire face à l'attaque qu'on prévoyait. » N'y a-l-il pas, dans cette constatation, comme l'aveu implicite d'un insuccès, et en même temps une indication nette du parti qu'aurait dû prendre le commandant en chef de l'armée française? Cependant celle-ci, dès le point du jour, a abandonné ses positions ; le prince Frédéric-Charles, revenu dès quatre heures du matin à son poste d'observation, près de Flavigny, le roi lui-même, que la gravité de la situation a déterminé à venir l'y rejoindre", voient nos bivouacs se dégarnir progressivement et la masse de nos corps se replier vers le nord. Comme leurs reconnaissances, craignant quelque piège, n'osent s'aventurer trop avant, on ne saisit pas d'abord la portée de notre mouvement, et les deux princes demeurent en proie à une anxiété cruelle. Mais, bientôt, il n'y a plus de doute possible; l'armée française est définitivement partie; elle n'attaquera pas; l'inquiétude fait alors place à une joie qu'il est facile de s'expliquer, et rien n'empêche plus d'expédier à Berlin, à deux heures du soir, un bulletin de victoire. « L'ennemi, y est-il dit, malgré sa supériorité numérique, a été rejeté sur Metz après une lutte très vive de douze heures. Sa Majesté le Roi a félicité aujourd'hui les troupes sur le champ de l)ataille, sur lequel elles se son/ victorieusement maintenues. »
Malgré tout, l'état-major allemand ne croyait pouvoir négliger aucune précaution, et, par un ordre expédié immédiatement, il se hâta d'appeler à lui toutes les
1. " I,e jour où les troupes furent livrées aux mains des Prussiens, après la ia|iiiiila(ioM, un colunel de la (iardc impériale causa quelques minutes avec le prince Frédéric-Cliarlo.s, qui avail tenu à assister à ce triste défilé ; dans la conversation, le prince lui demanda quel motif avait pu avoir le maréchal Bazaine pour no pas l'attaquer do nouveau le 17 et compléter ainsi ses avantages de la veille; il avoua qu'il l'avait craint toute la matinée, et qu'il ne fut rassuré qu'après avoir été certain de notre retraite ; ses renforts, ajouta-t-il, étaient encore trop éloignés pour qu'il pût compter sur leur cooijération. » (Metz, Cnrnpar/nes et négociations, page 75, en note.)