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Au moment de l'affaire du Luxembourg

2. Lea Transformations de Varmée française, tome I, page 111.

Les projectiles lancés par les canons de 4 et de 1-2 étaient de troi. sortesrobus ordinaire, l'obus à balles, ou schvapnell, et la boite à mitraille ^ De cette dernière, destinée à agir à courte distance, il n'y a point à parler. Mais l'effet utile des deux autres projectiles, qui est de se faire sentir à la portée extrême de I-i pièce ne pouvait s'exercer au delà de 2,800 mètres, parce que la fusée fusante . dont Ils étaient munis les faisait éclater à cette distance maxima. Il en résultait que T^^a ^'^^^'"''^ allemandes, et c'était le cas le plus général, se postaient à 3,000 ou 3,o00 mètres des nôtres, les obus lancés par celles-ci ne les atteignaient pas, tandis que les leurs, qui étaient à fusée percutante, éclataient dès qu'ils touchaient le sol. Cette inégalité dans les effets du tir explique en partie comment notre artillerie a été si fréquemment réduite au silence au bout de quelques heures de feu. Après la chute de Metz, on adopta pour les nouvelles pièces une fusée percutante ; l'armée du Rhin n'en possédait dans ses coffres que quelques-unes de rechange. Au surplus, les approvisionnements en munitions, qui, aux termes de la décision ministérielle du 13 octobre 1867, auraient dû être de 440 coups par pièce se trouvèrent réduits presque de moitié, par suite de l'absence du grand parc dé reserve. Uelui-ci, en effet, ne put être constitué, et il en résulta pour nos batteries une pénurie de munitions qui les obligea parfois, comme on le verra à cesser leur feu au moment où il eût été le plus utile. L'infanterie, avec ses 134 cartouches par homme ', ne fut pas réduite à cette extrémité, malgré l'énorme consommation de munitions qu'elle fit dans les grandes batailles du début. Cependant, il est certain que si l'armée de Metz avait réussi à percer, l'impossibilité où elle était de se ravitailler n'eût pas tardé à la mettre dans une situation critique, et elle aurait bientôt manqué de cartouches, comme elle avait déjà, sur le champ de bataille même, manqué de gargousses et d'obus.

C'est encore là un des résultats de ce système déplorable, qui dispersait sur tout le territoire le personnel et le matériel. Les arsenaux possédaient bien en effet un approvisionnement suffisant de voitures, de canons, de munitions et de fusils pour former le grand parc; mais cet approvisionnement n'était pas réuni, pendant le temps de paix, en groupes distincts, destinés, comme cela existe aujourd'hui, à telle division, à tel corps d'armée ou à telle armée, et conservés à proximité de leur centre de mobilisation. A la déclaration de guerre, il fallait donc tout d'abord constituer les groupes, puis réunir le matériel nécessaire à chacun d'eux. Or ce matériel, épars dans deux ou trois arsenaux, quelquefois davantage, et donnant lieu par suite à une série d'expéditions qui se croisaient en tout sens, encombrait certaines gares au point d'arrêter le service des trains, et souvent n'arrivait pas à temps à sa destination. Les batteries de campagne elles-mêmes, réduites en temps de paix à leur matériel d'instruction, devaient se compléter à la mobilisation ; il en est qui tirent la guerre sans avoir reçu ce complément. Quant aux parcs, c'était bien autre chose : on ne put les former qu'à la diable. Le grand parc de réserve, lui, ne fut pas formé du tout.

1. 90 cartouches dans le sac, 21 à la réserve divisionnaire, et 20 dans les caissons de parc du corps d'armée.

Et puis, pour atteler toutes ces pièces, ces caissons, ces voitures, il eût fallu des chevaux, et on n'en avait pas. Pour les conduire, il eût fallu des hommes, et on n'en avait pas davantage. Déjà, dans les batteries et dans les parcs mobilisés, il existait un déficit de près de 9,000 chevaux, qu'on essaya de combler en partie par des chevaux de gendarmes et des achats in extremis. Gomment aurait-on pu, le svstème des réquisitions étant alors inconnu, trouver assez d'animaux pour atteler des parcs de réserve, même si l'on eût possédé des harnais en nombre suffisant, ce qui n'était pas? Quant aux hommes, on a vu, par les chiffres donnés plus haut, à quel effectif dérisoire la manie toujours croissante des économies les avait réduits.

Il a été dit, et écrit souvent, que nous avions été battus parce que notre artillerie n'était pas de taille à lutter avec celle des Allemands. Ce n'est pas là, hélas ! la seule cause de nos défaites, et les vices radicaux de notre organisation eurent sur les premiers désastres une influence bien plus considérable que l'infériorité de nos canons. Mais il n'en est pas moins vrai que cette infériorité, s'ajoutant à tant d'autres, s'est fait cruellement sentir, quand à Frœschwiller, à Saint-Privat et à Sedan, nos batteries, aux trois quarts ruinées et à bout de munitions, durent si souvent abandonner le champ de bataille, où l'infanterie restait seule, écrasée par une pluie d'obus. Non pas que le personnel de l'artillerie ait ménagé son sang plus qu'un autre. Il faut au contraire lui rendre cette justice qu'il s'est partout prodigué avec un dévouement et une bravoure dont l'armée tout entière a maintes fois été le témoin ; les canonniers ont fait feu jusqu'à leur dernière gargousse, et leur attitude sur le champ de bataille, le sang-froid qu'ils ont toujours déployé dans les circonstances les plus critiques, le calme superbe avec lequel, au milieu d'une tempête de fer et de plomb, ils servaient leurs pièces et les tiraient, a souvent arraché à leurs camarades des autres armes un cri d'admiration méritée '.

L'arme de l'artillerie était véritablement une élite, et jouissait d'un puissant esprit de corps, que ses chefs entretenaient avec un soin jaloux. Peut-être même est-ce à l'exagération de ce sentiment si fécond d'ordinaire, quand il n'est pas poussé jusqu'au particularisme, qu'elle dut de rester, avant 1870, enserrée dans les étreintes d'un organisme suranné, qui ne laissait pas pénétrer jusqu'à elle les idées nouvelles, et la maintenait en dehors de la voie du progrès. En effet, tandis que nos adversaires possédaient depuis longtemps déjà des pièces en acier à chargement rapide, on en restait, chez nous, aux canons démodés de 1859; tandis que les Allemands préconisaient, après expérience, les avantages des grandes masses d'artillerie, qui agissent par des efforts d'ensemble et des tirs convergenls, nos batteries commettaient encore l'erreur de s'engager une à une, et d'entrer en ligne isolément ou successivement, méthode stérile et impuissante, quel que soit le nombre des

1 Le ranoiii.ier a sur le fantassin cet avantage incontestable, qu'au feu il est toujours occupé. Tandis que souvent les lignes d'infanterie, immobiles, étaient éventrées par dos projectiles qui leur arrivaient on ne sait d'où, et auxquels elles ne pouvaient pas répondre, les artilleurs, tout a la préo.-cupation salutaire de leur service spécial, échappaient à l'influence démoralisatrice de l'inaction. Ceci dit, non point pour diminuer en rien leur mérite, mais seulement pour expliquer comment ils échappent à ces pani<iues soudaines, que l'énervement d'une attente prolongée sous le feu détermine quelquefois dans les rangs d'une infanterie réputée la meilleure et la plus aguerrie.

LARMÉE FRANÇAISE EN 1870 53

pièces mises en ligne, à assurer jamais la prépondérance dans le tir. Enfin, tandis que nous traînions derrière nos colonnes des batteries dites de réserve, qui ne pouvaient ouvrir leur feu que trop tard, quand encore elles l'ouvraient, nos adversaires avaient, eux, des batteries de corps d'armée, qu'ils engageaient absolument comme les batteries divisionnaires, dès le début de l'action, si c'était nécessaire, et qui assuraient tout de suite à leurs troupes une inviolable suprématie '.

Telle était, en 1870, la situation désavantageuse, à tous égards, où se trouvait l'artillerie française. Certes, la pénurie des hommes et des chevaux ne provenait point de son fait, et il serait souverainement injuste de l'en rendre responsable. Mais son matériel inférieur, sa tactique défectueuse, sa répartition routinière dans les corps de bataille, voilà des vices qu'elle ne devait qu'à elle-même, puisqu'elle ne permettait à personne de s'immiscer dans son gouvernement particulier. On s'expliquera peut-être, par l'esprit un peu trop exclusif qui l'animait, et dont il a été question plus haut, que ces vices, un corps devenu aujourd'hui le plus réputé de l'Europe les ait laissés si longtemps subsister.

V. Subsistances ET SERVICE DE SANTÉ. — L'alimentation des armées en campagne ne peut être assurée que par deux moyens : ou bien il faut vivre sur le pays qu'on traverse, ou bien il faut tirer sa subsistance des magasins échelonnés d'une façon rationnelle, et fournissant les denrées au fur et à mesure des besoins. Mais chacun de ces systèmes, employé exclusivement, présente des inconvénients graves, comme il est facile de s'en convaincre. Les régions traversées par les armées sont, en effet, inégalement riches, et dans quelques-unes, qui ne se suffisent pas à ellesmêmes, il est impossible de faire subsister une troupe d'un effectif élevé; en outre, il arrive souvent que si les premiers occupants réussissent à trouver quelque-^jart les ressources nécessaires, il n'en est pas de même de ceux qui viennent après, et auxquels le pays dévasté refuse tout moyen d'exister. Les corps de la Grande Armée, cantonnés pendant l'hiver de 1807 sur les bords de la Passarge, en ont fait la dure expérience, et si Napoléon, avec sa prévoyance habituelle, n'avait pas amoncelé dans Varsovie des approvisionnements de toute nature, que des bateaux descendant la Vistule apportaient aux soldats, ceux-ci n'auraient certainement pas pu subsister. D'autre part, le ravitaillement exclusif d'une armée par les magasins présente ce danger, que ses mouvements ne sont plus libres ; elle risque, en s'éloignant trop, de mourir de faim, et les combinaisons du général en chef sont entravées par la préoccupation constante de ne pas se séparer des approvisionnements. L'histoire des guerres est pleine de faits à cet égard parfaitement probants, et, depuis Napoléon, ce système a été définitivement condamné.

C'est donc à la combinaison des deux méthodes qu'il faut demander les moyens

1. 11 a fallu les rudes loi;ons de la défaite pour faire cesser la fâcheuse équivoque que le mot de réserve a si souvent provoquée. On considérait alors les troupes auxquelles il s'appliquait comme ne devant être engagées qu'à la dernière extrémité et c'était là une grave erreur dont nous aurons plusieurs fois l'occasion de signaler les conséquences funestes. Il est aujourd'hui bien entendu que le mot réserve désigne une force laissée à la disposition du chef, mais qui peut et doit être employée partout, à toute heure, et dans toutes les circonstances où son intervention est jugée utile par celui ci.

de vivre, c'est-à-dire qu'il faut constituer à l'avance les approvisionnements, et créer des magasins dont certains sont fixes et d'autres mobiles. Tant que les ressources du pays le permettent, l'armée vit sur elles, ou bien l'administration les exploite pour compléter ses magasins, le cas échéant. Ces ressources viennent-elles à manquer, aussitôt les magasins mobiles s'approchent des lignes, y apportent les denrées nécessaires, et sont à leur tour réapprovisionnés par des échelons placés en arrière, qu'alimentent de proche en proche les magasins fixes du territoire national. Tel est le fonctionnement rationnel et normal de ce service capital, que les règlements actuels ont assuré sur des bases solides, mais qui, en 1870, n'était réglementé par rien.

A cette époque, l'Intendance, investie à la fois de la direction, de l'exécution et du contrôle, jouissait d'une indépendance absolue que tempéraient seules quelques instructions ministérielles de principe. L'autorité des généraux sur son service technique était nulle, aussi bien en temps de guerre qu'en temps de paix, et ses membres, agissant en qualité de délégués directs du ministre, traitaient les affaires administratives complètement en dehors du commandement. Ce n'est pas que celui-ci acceptât la situation sans protester ; s'appuyant au contraire sur ce fait incontestable que, somme toute, la responsabilité définitive remonte toujours jusqu'à lui, il avait à plusieurs reprises revendiqué le droit légitime d'exercer son action aussi bien sur l'administration de l'armée que sur le reste. Toujours ses efforts s'étaient brisés contre la résistance opposée par un corps puissant, compact, composé de façon exceptionnelle, et doté d'un haut personnel où les individualités brillantes foisonnaient.

Cependant, dans les guerres récentes, l'Intendance n'avait pas fait merveille. On l'avait vue, en 1854, obligée de recourir à une maison de commerce de Marseille, la maison Pastré, pour faire vivre nos soldats jetés sur le plateau de Chersonèse. Encore ceux-ci vécurent-ils fort mal, et durent-ils rester, au début, près de trois semaines sans recevoir ni pain ni vin. Quant aux bestiaux qu'on leur distribuait, leur maigreur était telle et leur faiblesse si grande qu'ils pouvaient à grand'peine faire le trajet de Kamiesch au camp, et qu'on les abattait en chemin pour qu'ils ne mourussent pas d'épuisement. Ce qui n'empêchait pas l'Etat de les payer fort cher'. Pendant la campagne d'Italie, en 1859, les vivres avaient souvent manqué, ainsi qu'en fait foi la relation officielle de la guerre, publiée par ordre de l'Empereur. Il est vrai que ce document en rejette la faute sur le défaut d'organisation du train des équipages, ce qui ne saurait absoudre l'Intendance, puisqu'à cette époque, le train des équipages dépendait d'elle uniquement. « Si celte organisation avait été complète au début de la campagne, dit la relation précitée, elle aurait certainement facilité les premières opérations, et épargné aux troupes quelques priva/ions. » Pour qu'un ouvrage destiné à exalter tout ce qui avait été fait dans cette guerre s'exprime de la sorte, il faut (jue ces privations aient été sérieuses, en vérité.

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