Voir livre II, chapitre III
Combattants
4'2f3 I/ARMÉE DE CHALONS
à organiser. Les éléments du désordre qu'il semblait contenir alors, la menace d'une attaque possible, la difficulté de couvrir le rassemblement qui s'opérait, tout cela nécessitait une solution prompte, qui put soustraire aux hasards d'une surprise ou d'une mutinerie l'armée qu'on cherchait à former. Le général Berlhaut, interrogé le premier par l'P^mpereur, insista sur ces différents points; le prince Napoléon agita lé spectre de la révolution et demanda que, pour la prévenir, l'Empereur rentrât à Paris, dont le général Trochu serait nommé gouverneur: « Sire, dit-il, voici l'heure des grandes décisions. Placez le maréchal de Mac-Mahon à la tète de l'armée de Ghàlons ; revenez à Paris, nommez le général Trochu gouverneur de la capitale; nous prendrons toutes les dispositions nécessaires à la défense et si, par malheur, nous tombons, nous tomberons au moins comme des hommes ! » Quant au général Schmitz, qiii était du même avis, il apjjuya sur l'étrange situation que faisait à l'Empereur son effacement volontaire : « La situation que vous vous faites ne peut durer, dit-il. A'otreMajesIé n'est pas sur son trône ! .» — a Oui ! j'ai l'air d'avoir abdiqué », répliqua tristement l'Empereur'.
Le résultat de cette conférence fut, ainsi qu'il était à prévoir, conforme à la majorité des opinions exprimées. Dans l'après-midi, le général Trochu était investi des fonctions de gouverneur de Paris; le maréchal Bazaine, nommé généralissime des armées françaises; enfin le maréchal de Mac-Mahon, .commandant en chef de l'armée de Ghâlons, recevait l'ordre de ramener cette armée sous les murs de Paris. Ce même jour, le capitaine de frégate Duperré, officier d'ordonnance de l'Empereur, partait pour la capitale, avec mission de communiquer au gouvernement les décisions du souverain ; les mobiles étaient embarqués en chemin de fer, à destination du camp de Saint-Maur, et le maréchal de Mac-Mahon télégraphiait au maréchal Bazaine, sous les ordres duquel il se trouvait placé désormais, pour lui demander ses instructions. L'Empereur avait annoncé son départ pour le lendemain.
Il n'y avait à ce moment au camp de Ghâlons, avec divers éléments des 12° et 13° corps, que les débris du 1" corps^, arrivés dans la matinée. Les- 5° et 7° corps étaient encore en route. Le maréchal de Mac-Mahon ne pouvait donc savoir à quelle date précise il lui serait possible de diriger ses troupes sur Paris. Il commençait néanmoins à prendre ses dispositions dans ce but, quand arriva, le 17 au soir, une dépèche du ministre de la guerre, qui remit tout en question. La nouvelle apportée par le commandant Duperré avait en effet causé dans le gouvernemcid une vive émotion, et effrayé à hi fois rimpératric(> et les ministres. On redoulait le retour de l'F'^mpereur à Paris, à cause de l'état des esprits; le général de Palikao croyait, en outre, que la seule solution à adopter était de voler au secours de l'armée de Bazaine, afin de prendre les forces allenuindes entre deux feux. 11 télégraphia donc, ù 10 heures 25 du soir, ce qui suit :
« Ij'Impératrice me communiiiue la lettre pai' laipu^He XOtre Majesté annonce
1. Procùs Tro(!hii-Vilii-\'i//niiiC!isaiil dovMnt In cniii- d'assises de la Seine. Deposilidii^ du f^éiiéral S<diiiiit/. et du luarccliai de Mae-Malioii.
2. Le iiiareelial adressa aussitùl à sou ancien corps J'arnioc une proi'laiiialii>n i|ue muus donnons aux pièces justiliealives Q)i6i;e n" lllj.
L'ARMEE DE CHALONS 'i-^T
i|n'elle veut ramener l'armée de Cliàlons sur Paris. Je la supplie de renoncer à cette idée qui paraîtrait l'abandon de l'armée de Metz qui ne jieut faire, en ce moment, sa jonction à \'erdun. L'armée de C-hàlons sera, avant trois jours, de 85,000 hommes, sans compter le corps de Douay, qui rejoindra dans trois jours, et qui est de 18,000 hommes. Ne peut-on pas faire une puissante diversion sur les corps prussiens déjà épuisés par plusieurs comljats? L'Impératrice partage mon opinion. »
Ce document était l'exact reflet des sentiments du gouvernement, en ce qui concerne le cùté militaire, mais il ne disait pas à quel point le conseil des ministres redoutait le retour de l'Empereur à Paris. L'Impératrice fut moins réservée, quand, recevant le lendemain matin le nouveau gouverneur de Paris, elle lui dit, il'un ton animé :
— Général, les ennemis seuls de l'Empereur ont pu lui conseiller ce retour à Paris. Il ne rentrerait pas vivant aux Tuileries' !
Quoi qu'il en soit, la dépêche du général de Palikao suffit à influencer le souverain, puisque dès neuf heures du matin, le 18, celui-ci y répondait par ces mots: « Je me rends à voire opinion. »
En conséquence Je ministre invita, le 19, le maréchal de Mac-Mahon à se |)orter sur Metz et lui adressa même des ordres de marche, qui fixaient Suippes, Sommepy et Bétheniville comme premiers gites d'étapes à atteindre le "21. Le duc de Magenta y répondit par ce télégramme :
« Veuillez dire au conseil des ministres qu'il peut compter sur moi et que je ferai tout pour rejoindre Bazaine. »
Cependant, malgré cette affirmation, il parait n'avoir accepté qu'avec une certaine répugnance l'abandon des projets primitifs. Il savait en effet, depuis le 18 au soir, par les dépèches de Pazaine lui-même, (pie la bataille de Piezonville avait inlerromiJU la retraite de l'armée de Metz sur Verdun ; il craignait également de découvrir Paris, et ses perplexités se traduisaient dans la dépêche (ju'il adressait, le 19, au généralissime :
« Si, comme je le crois, éciivail-il, vous êtes forcé de battre en retraite très prochainement, je ne sais, à la distance où je suis de vous, comment vous venir en aide sans découvrir Paris. Si vous en jugez autrement, faites-le-moi savoir. »
Il est vrai que, de son côté, le maréclial Bazaine s'était empressé de rendre à son subordonné toute liberté d'action, et (ju'il ne semblait même pas se soucier beaucoup de le voir accourir à son secnui-s. \'oici, en effet, ce qu'il lui avait télégraphié,' le 19: — « Je suis trop éloigné du centre de vos opérati(Uis pour vous indiquer les mouvements à exécuter. Je vous laisse libre d'agir comme vous l'entendrez. »
Dans ces conditions, le maréchal de Mac-Malmn, ijui voyait sou armée encore à peinc! constituée (les 5° et 7" corps n'ayani jjas encoi'c rcjoiid (mi entier) et
1. Diseours du tjênéral Trochu à l'Assemblée nationale, lo 13 juin 1871. L'iiiiporatrice redoutait à ce point la surexcitation populaire qu'elle ne voulut pas consentir à ce que le nom de l'Empereur figurât dans la proclamation que le général Trochu adressa à la population, pour arinoncor sa pri»e de possession du gouvernement de Paris.
s'avouait l'impérieuse nécessité de la soustraire au danger imminent d'un nouveau contact avec l'ennemi jusqu'à ce qu'elle ait repris sa cohésion, le maréchal penchait pour le retour à Paris. Mais l'Empereur, qui n'était pas parti, devenait maintenant un des plus chauds partisans de la marche vers l'est. D'autre part, il répugnait à la nature loyale du maréchal de Mac-Mahon d'abandonner ainsi Bazaine, son camarade et son chef. Sa perplexité allait donc en augmentant, en raison même de l'indépendance qui lui était laissée, et de la nécessité de prendre rapidement un parti.
Départ de rarmée pour Reims. — Sur ces entrefaites, le colonel Stoffel, chargé à l'état-major général du service des renseignements \ reçut, dans l'aprèsmidi du 20, un avis émanant du maire d'une localité située à une quarantaine de kilomètres, et signalant l'arrivée de coureurs ennemis. A ce moment, le maréchal paraissait décidé à attendre sur place des renseignements plus précis sur la situation de l'armée de Bazaine, et avait même télégraphié en ce sens, dans la matinée, au ministre de la guerre ^ Cette nouvelle, en lui faisant craindre une attaque prochaine, modifia immédiatement ses projets; il considéra comme imposé par la prudence le départ du camp de Chàlons, et ordoima aux troupes qui s'y trouvaient de se porter, le lendemain 21, sur Reims. C'était là un moyen terme et qui paraissait ne pas devoir engager l'avenir ; l'armée, en exécutant ce mouvement, se rapprochait, il est vrai, de Paris, mais elle ne s'éloignait pas sensiblement de la Meuse moyenne, qu'il faudrait gagner pour rejoindre Bazaine, si celui-ci se dérobait par le nord. En tous cas, on gagnait ainsi le temps nécessaire pour attendre, avant toiile opération, les fractions de l'armée qui n'avaient pas encore rejoint'.
Dans la matinée du 21, les 1", 5° et 12" corps se mirent en marche de Mourmelon sur Reims. Le temps était mauvais, la route boueuse et défoncée ; on laissa en arrière une énorme quantité de traînards, des convois et des vivres ; la désertion exerça ses ravages dans les unités de nouvelle formation, et le maréchal put s'apercevoir que la discipline, fortement ébranlée par la démoralisation de la défaite, faisait jdace à des symptômes fâcheux de faiblesse et de désorganisation '.
1. La situation du colonel Stoflol à rôtat-major général n'était pas très nettement définie. Il vêtait chargé d'un serciee spécial et personnel qui eonsisinit à recueillir des renseignements sur la force et les niouDements de l'ennemi ; il n'avait aucun rapport avec l'état-major yénèral, il ne dirigeait ni section ni bureau de renseignements ; il n'était qu'un officier isolé, n'agant sous ses ordres que M. de Waru, lieutenant de cavalerie. (Colonel Stofkel, La Dépêche du 20 août. Paris, Lachaud et Burdin, 1874, page 9.)
2. « Cliâlons, 8 h. 45 matin. — Les renscignonicnts ])arv('nus scmljlcnt indiquer que les armées ennemies sont placées de manière à intercepter à Bazaine les routes do Briey, do Verdun et do Saint- Miliicl. Ne sachant pas la dlioction qu'il peut prendre, hicn ijuo je sois dès demain prêt à marcher, je pense que je resterai en position jusqu'à connaissance de la direction prise par Bazaine, soit au nord, soit au sud. — Mac-Mahon. » — A ce télégramme, le ministre répondit, dès 3 h. 41) du soir, par celui-ci: « J'ai reçu votre dépêche de 8 h. 45 ; le seul renseignement que je puisse vous donner est le suivant : le 18 au soir, Bazaine occupait comme position la ligne d'Amanvillers à Sussy. »
3. On se souvient que la division Goze, la lirigade Maussion et le 7" corps arrivèrent îV Reims le 22.
4. Quand le maréchal passait devant ses soldats, certains alToitoient de ne pas le saluer et prenaient même une altitude grossière. (De Frœschwiller à Sedan, journal d'un officier du l"' corps, page 40.)
Conférence du 2i août à Courcelles. — Il était près de sept heures du soir quand le duc de Magenta put arriver à son quartier général, à Courcelles. Apprenant là que l'Empereur, installé dans le même village, l'avait fait demander à plusieurs reprises, il se hâta de se rendre auprès de lui, et le trouva en conférence avec M. Rouher, alors président du Sénat. Celui-ci, venu de Paris tout exprès pour obtenir que l'armée de Chàlons se portât au secours de Bazaine, demanda avec la plus grande insistance au maréchal de renoncer définitivement à toute idée de retraite sur la capitale. « L'abandon de Bazaine, dit-il, aura à Paris les plus graves inconvénients, tandis que le mouvement vers l'est protégerait la capitale dans des conditions de victoire qui sauvegarderaient tous les intérêts. »
Mais le maréchal, qui depuis la veille au soir était en possession de renseignements très précis sur la force et la position des armées allemandes \ semblait maintenant tout à fait résolu à ne pas se risquer au milieu d'elles. « En me portant vers l'est, répondail-il, je puis me trouver dans une position très périlleuse et éprouver un désastre que je veux éviter. » Et il ajoutait, avec une fermeté indiquant une volonté bien arrêtée : « Je vais me diriger sur Paris, dès aprèsdemain 23, à moins que je ne reçoive, dans l'intervalle, de nouvelles instructions du maréchal Bazaine. » En présence d'une affirmation aussi nette, M. Rouher crut devoir ne pas insister. Toutefois, il demanda à l'Empereur la nomination du maréchal de Mac-Mahon comme commandant en chef de « toutes les forces militaires composant l'armée de Chàlons, ainsi que de toutes celles qui sont ou seront réunies sous les murs de Paris ou dans la capitale » et la promesse que le souverain n'y rentrerait qu'escorté de ses soldats. Puis, le maréchal ayant accepté, M. Rouher rédigea séance tenante différents documents, entre autres un projet de proclamation pour le maréchal, et une note, dictée par l'Empereur, qui indiquait les mesures de défense à prendre dans l'éventualité d'un siège. Après quoi, la nuit étant déjà assez avancée, le président du Sénat repartit pour Paris ^
Le conseil des ministres attendait impatiemment son retour. Quand M. Rouher lui eut fait part de l'échec de sa mission, ce fut, pour la majorité de ses membres, un désappointement réel ; plus que personne, le général de Palikao en témoigna sa violente contrariété, et, développant encore une fois son projet de marche sur Metz, fit décider l'envoi d'une nouvelle dépèche, plus pressante encore, à l'Empereur.
GuKHHK A F]MPERp;uri, à Reims.
Paris, 23 a<n'it, 1 !i. .5 du soir.
« Le sentiment unanime du conseil, en présence des nouvelles du maréchal Bazaine, est plus énergique que jamais. Les résolutions prises hier soir devraient être abandonnées. Ni décret, ni lettre, ni proclaniatinii ne dcvi'airnt être publiés.
1. « Je dois supposer, dit-il, que le maréolial Bazaine est entouré par une année de 2(X),000 hommes. En avant de Metz, dans la direction de Verdun, se trouve l'armée du prince de Saxe, estimée à 80,000 hommes. Enfin, le Prince royal est près de Vitry-lo-François à la tête dt- 1.50,000 hommes. »
2. Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, passim.
430 LARMEE DE GHALONS
Un aide de camp du ministre de la guerre part pour Reims avec toutes les instructions nécessaires.
« Ne pas secourir Bazaine aurait à Paris les plus déplorables conséquences. En présence de ce désastre, il faudrait craindre que la capitale ne se défendit pas. Votre dépêche à l'Impératrice nous donne la conviction que notre opinion est partagée.
« Paris sera à même de se défendre contre l'armée du prince royal de Prusse. Les travaux sont poussés très promptement, une armée nouvelle se forme à Paris. Nous attendons une réponse par télégraphe. »
La niarclie vers fest est décidée. — Mais, sur ces entrefaites, la dépêche de Bazaine annonçant la bataille de Saint-Privat était parvenue, à neuf heures du matin, au quartier impérial. Elle se terminait, on s'en souvient, par ces mots : « Je compte toujours prendre la direction du nord et me rabattre ensuite, par Montmédy, sur
la route de Sainte-Menehould à Châlons etc. \ » Elle semijlait donc indiquer,
chez le généralissime, le désir bien arrêté de se soustraire à l'investissement. Dans ces conditions, le maréchal de Mac-Mahon ne crut pas pouvoir, sans manquer aux devoirs de la camaraderie et de la solidarité des armes, se dérober à l'appel implicite qui semblait lui être adressé, et bien que les ordres fussent déjà donnés pour le retour à Paris, il en suspendit immédiatement l'exécution et indiqua Stenay comme nouvel objectif de la marche à entreprendre le lendemain. Puis il s'empressa d'informer le ministre de ses nouvelles dispositions, par un télégramme daté de 11 h. 30 du matin, qui se croisa avec la dépêche citée ci-dessus, laquelle était adressée, seulement une heure et demie plus tard, par le gouvernement à l'Empereur -.
Courcelles, 22 août 1870, 11 h. 30 matin,
« Le maréchal Bazaine a écrit du 19 qu'il comptait toujours opérer son mouvement de retraite par Montmédy. Par suite, je vais prendre des dispositions. » — Mac-Mahon.
En même temps, il expédiait au maréclial Bazaine cet autre lélégramme, pour le prévenir de ses mouvements :
« Reçu votre dépêche du 19. Suis à Reims ; me porte dans la direction de Montmédy. Serai après-demain sui' l'Aisne, d'où j'ai^irai selon les circonstances pour vous venir en aide. »
Enfin, ce même jour, à quatre heures du soii-, l'Empereur adressait au minisire un troisième télégramme, en réponse à celui iiu'il \(-iiait de recevoir:
« Reçu votre dépêche. Nous partons dciiiain |i(iiii- Mdiitinédy. Pour lroni|)er l'ennemi, faire mettre dans les journaux (jue nous j)ailnus avec 150,000 luuumes