‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 3 sur 262 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

vernements même firent preuve d'étranges illusions et comptèrent jusqu'à la fin sur une victoire complète de l'Autriche... La catastrophe de Sadowa fut pour eux un coup de tonnerre, et il en est, tel celui de l'empereur Napoléon III, qui ne s'en relevèrent pas.

C'était bien, en effet, comme on l'a dit, une ère nouvelle qui se levait pour les armées et pour les peuples. C'était le début de profondes perturbations apportées à l'organisation politique, sociale et économique de l'Europe, perturbations que l'avenir ne devait qu'aggraver et dont il est impossible encore de prévoir la fin ; c'était enfin la rupture définitive de l'équilibre européen, l'invasion du règne de la force et l'obligation, pour les nations qui ne veulent pas mourir, de s'imposer des sacrifices hors de toute proportion.

La Prusse victorieuse dictait ses lois à l'Allemagne, annulait de sa seule volonté les traités antérieurs, détruisait la Confédération germanique, excluait sa rivale de toute ingérence dans les pays allemands, s'annexait violemment et sans le consentement des populations, un territoire de 73,125 kilomètres carrés, avec 4 millions d'âmes, et enchaînait étroitement à sa politique tous les États allemands, les uns directement, par; la constitution de la Confédération du Nord; les autres subrepticement, par des conventions militaires. Elle devenait d'un seul coup puissance de premier ordre, constituait un ,État formidable au centre de l'Europe, et donnait pour appui à son hégémonie souyeraine, d'une part un Zollverein refondu à son gré, d'autre part une organisation milttaire telle qu'aucun peuple n'en avait connu de pareille jusqu'à ce jour.-.

Bien évidemment la France, avec ses traditions généreuses, son passé glorieux et la fierté légitime de sa .situation jusqu'alors prépondérante, ne pouvait se défendre d'une certaine amertume en présence des faits accomplis. Elle sentait sa suprématie contestée, son influence compromise et les idées dont elle était le champion séculaire foulées aux- pieds par un .triomphateur implacable, qui traitait d'idéologie les droits les plus sacrés des nations. Mais elle n'était malheureusement pas en état de jeter dans la balance le poids de son épée : la désastreuse expédition du Mexique, gouffre sans fond, où s'engloutissaient depuis quatre années son or et ses soldats, lui interdisait pour le moment toute intervention péremptoire dans les affaires de l'Europe, et la condamnait de fait à une impassibilité qui n'était ni dans ses intérêts ni dans son tempérament. Aussi, bien que la cession de la Vénétie par l'empereur d'Autriche à l'empereur des Français ait fait l'office d'un léger baume appliqué sur notre blessure, celle-ci était trop vive encore pour se refermer, et l'amour-propre national trop profondément atteint pour se contenter d'une aussi infime compensation. L'empereur Napoléon le comprit, et voulut tenter d'en obtenir d'autres; mais les démarches officieuses entreprises dans ce sens auprès de M. de Bismarck par M. Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères, au nom du cliché démodé de l'équilibre européen, n'aboutirent qu'à un échec complet. Le ministre se retira et le gouvernement impérial, obligé d'accepter les faits accomplis, demeura en butte aux reproches d'imprévoyance, voire même d'impuissance, que ses adversaires ne lui ménagèrent pas.

Combattants

A ces difficultés si graves venaient d'ailleurs s'en ajouter d'autres, d'ordre intérieur et politique. La guerre déclarée par le libéralisme au pouvoir absolu devenait chaque jour plus ardente, et l'hésitation du gouvernement dans le choix définitif d'une voie nouvelle portait atteinte à son prestige et à son autorité. De là un malaise de jour en jour plus accentué, auquel les concessions successives faites par l'Empereur, et l'abandon à petite dose de ses prérogatives autoritaires n'apportaient que des palliatifs insuffisants. L'entourage immédiat du souverain, qui ne voyait pas sans regret le maître s'engager dans la voie libérale, désirait ardemment qu'une guerre extérieure, au succès de laquelle il croyait, vint mettre un terme à cette situation, et, en rendant au régime impérial son ancienne popularité, lui permit de remettre la main sur son autorité despotique. De là l'existence, à la cour, d'un parti belliqueux qui ne manquait pas une occasion de signaler les dangers extérieurs, et d'aviver les regrets du chauvinisme français. De là aussi l'acuité grandissante des moindres incidents diplomatiques, et îa tension progressive des rapports entre les deux nations.

Un an ne s'était pas écoulé depuis la défaite de l'Autriche, que déjà la paix était de nouveau menacée, et qu'une étincelle inopinément allumée menaçait d'embraser l'Europe occidentale. Il s'agissait de la question du Luxembourg.

Ce grand-duché, attribué par les traités de Vienne à la maison d'Orange- Xassau, mais rattaché à la Confédération germanique, a pour capitale la ville de Luxembourg, qui, en sa qualité de forteresse fédérale, possédait une garnison mixte d'Autrichiens et de Prussiens. La Confédération dissoute, le droit de garnison semblait aboli de fait ; cependant la Prusse déclara le maintenir pour son compte, sous prétexte qu'il lui appartenait en vertu de traités particuliers. C'était aussi un traité particulier que le gouvernement français négociait dans le même moment avec la Hollande, dans le but d'obtenir la cession du Luxembourg; le secret n'en fut cependant pas gardé jusqu'au bout, puisque le roi de Hollande, pris de scrupules à l'instant décisif, jugea prudent d'en informer le ministre de Prusse à la Haye.

L'irritation des Allemands, vraie ou feinte, fut à son comble. Permettre à la France de mettre la main, même avec le consentement de celui-ci, sur un pays de Zollverein, ancien fief impérial au temps déjà lointain des Césars germaniques, était, aux yeux de gens que l'annexion violente du Hanovre, de la Hesse et du Nassau n'avait nullement choqués, une idée odieuse, quelque chose comme l'abomination de la désolation. Un Hanovrien rallié, M. de Benningsen, d'accord avec M. de Bismarck, la signala à la vindicte publique, dans une interpellation portée le 1" avril 1867 à la tribune du Reichstag de l'Allemagne du Nord, et le chancelier n'eut garde, en y répondant, de jeter de l'eau sur le feu. Les choses s'envenimèrent, des communications aigres-douces furent échangées entre les deux gouvernements,' qui armèrent aussitôt, et un vent de guerre souffla pendant plusieurs jours à travers le Rhin et les Vosges, menaçant de tout embraser.

Mais la France était hors d'état d'accepter la lutte. Privée de ses meilleurs régiments, qui étaient encore au Mexique, réduite à un noyau d'armée qu'aucun

LES CAUSES DE LA GUERRE j,

système de réserves ne venait encore renforcer, elle eut le bon sens de suivre les conseils de la prudence, et d'accepter rintervention des puissances, qui lui prccura somme toute, sinon un accroissement de territoire, du moins des satisfactions suffisantes. Le traité de Londres, en effet, signé le 81 mai, déclara le Luxembourg Etat neutre, tout en le maintenant sous le sceptre do la maison de Nassau obiio-ea la Prusse à retirer sa garnison, et prescrivit que la forteresse serait démanteL Ce n était pas là, évidemment, tout ce qu'on avait espéré; c'était assez cependant pour modérer l'effervescence générale, et ramener au moins momentanément le calme dans les esprits.

Malheureusement, l'orage qui grondait sourdement, et qu'on venait de si heureusement détourner, n'avait rien perdu de son intensité menaçante. Les mêmes causes continuaient à produire les mêmes effets, et si l'Exposition universelle de 1867, en faisant pendant six mois de Paris la capitale de l'Europe, détourna un moment l'attention publique des graves complications qui se préparaient, elle eut aussi pour résultat d'augmenter les haines jalouses de nos voisins, et de leur montrer de trop près sur quelles fragiles bases reposait notre apparente prospérité.

Au reste, si la France était en proie à des agitations intérieures, l'Ailemagne, de son côté, semblait ne pas vouloir se résoudre sans difficultés au système inauguré par le traité de Prague. La Prusse ne rencontrait pas partout, en effet, surtout dans les États du Sud, l'entière soumission qu'elle entendait obtenir. Des tiraillements s'en suivaient, gros de menaces, et pour en triompher, M. de Bismarck n'eut bientôt plus, lui aussi, d'autre ressource qu'une puissante diversion. Il savait que la haine du nom français ferait taire toutes les divisions et toutes les rancunes, et que, le cas échéant, les Allemands se lèveraient en masse contre l'ennemi commun, pourvu toutefois que celui-ci prit l'initiative des hostilités. C'était \k seulement, dans ce sentiment de patriotisme unitaire, qu'il fallait chercher la solution du problème; c'était lui seul qu'il fallait exploiter pour réussir. On revint donc, à Berlin, aux idées belliqueuses, et l'on se mit en devoir de provoquer une occasion décisive, si celle-ci tardait trop à se présenter.

Cette assertion n'est en aucune façon une appréciation gratuite, faite après coup, quand, l'événement s'étant produit, toutes les suppositions sont possibles. Les écrivains allemands eux-mêmes, avec une admirable candeur, se sont char"-és d'éclairer à cet égard la postérité, et la meilleure preuve en est dans les pages suivantes, où l'état des esprits se trouve exposé sous un jour suffisamment clair.

« Au printemps de 1870, écrit M. Klûpfel, on ne pouvait se dissimuler que le « mouvement unitaire rétrogradait. Le parlement douanier avait perdu toute « signification nationale; en Bavière et en Wurtemberg, des Chambres particiila- « ristes se donnaient pour tâche d'anéantir les traités d'alliance

« M. de Bismarck considérait l'état des choses en Allemagne comme ninlsiiin « et insupportable, et comptait sur certains événements, pour mûrir lus rOso- « Jutions dans le Sud. Il savait sans aucun doute qu'il y avait sur le métier une « affaire qui non seulement confirmerait l'alliance du Sud avec la T^russc, mais

« retendrait, ou donnerait à la Prusse, d'une autre manière, le droit de tirer les « choses au clair... — Il savait qu'il se préparait des événements qui présenteraient « une occasion plus favorable d'unir non seulement Bade, mais tout le Sud, au « Nord de l'Allemagne. Il savait que la guerre avec la France était inévitable, mais « il ne voulait pas qu'on pût accuser la Prusse d'avoir provoqué la crise par son « impatience d'étendre sa sphère d'action. Il voulait que la France trouvât, dans « ditutres circonstances, un motif de commencer la guerre, et de telle manière « qu'elle assumerait évidemment le rôle d'agresseur et de perturbateur de la paix... « Cet liomme d État sut exploiter si bien la situation que le conflit, conséquence « nécessaire de la politique française, éclata au moment opportun. Cette guerre « quil tenait pour indispensable à l'exécution de ses desseins, il n'eut pas « besoin de la chercher, il n'eut qu'à l'accepter '. »

Voilà qui est clair. Ajoutons que la situation dépeinte ici, d'une plume candide, par l'auteur allemand, remontait beaucoup plus haut qu'il ne le dit, car déjà en 1<SG8, le ministre de France à Berlin, qui pouvait juger de visu de la situation, écrivait à son gouvernement cette phrase caractéristique: « La guerre est à la merci d'un incident. » Cet incident, à jamais déplorable, se produisit au milieu de 1870, et quand on songe aux catastrophes qu'il a déchaînées sur notre malheureux pays, on est en droit d'envelopper d'une égale malédiction, et l'homme dont l'ambition démesurée en a rendu l'explosion si terrible, et le ministère au cœur léger, qui s'est jeté tète baissée dans le piège tendu à son incapacité vaniteuse, entraînant ainsi son i^ays dans une des plus épouvantables aventures dont l'histoire fasse mention.

Si l'on ne connaissait d'ailleurs par le menu les détails qui précèdent, il serait difficile de s'expliquer comment un événement en apparence aussi futile a pu avoir les conséquences que l'on sait. Certes, l'affaire du Luxembourg, dont on avait pu se tirer sans encombre, présentait des dangers bien autrement redoutables que l'acceptation ou le refus du trône d'Espagne par un cadet sans avenu' tlo la maison de Hohenzollern. Mais les temps n'étaient déjà plus les mêmes. Le gouvernement de l'Empereur, abandonnant définitivement la forme césarienne, avait cédé à la pression de l'opinion publique, et à la mise en demeure qui lui avait été adressée, dans une interpellation célèbre, par 116 membres du Corps législatif. Après quelques nouvelles concessions jugées insuffisantes, après la promulgation d'un sénatus-consulte qui n'était qu'un moyen terme, et n'empêcha jjas l'arrivée à la Chambre, par les élections de iNCi», d'une minorité d'opposants t'-op importante pour être négligée, Napoléon III, déjà malade de l'affection organique qui devait l'emporter, physiquement usé et moralement affaibli, ne se sentit plus de taille à lutter seul contre une nation qui semblait exiger sa liberté. Il abdiqua les pouvoirs qu'il tenait de la constitution de 185^2, et," le ^27 décembre 18(!9, chargea M. Emile Ollivier de former un ministère, responsable devant le.> (Jiambr<«s, ..| ),ris, en ,grande majorilé, dans

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