III. Au inarêclial de Mac-Mahon
<( J'ai dû prendre position près de Metz pour donner du repos aux soldats et les ravitailler en vivres et en munitions. L'ennemi grossit toujours autour de moi, et je suivrai très probablement, pour vous rejoindre, la ligne des places du Nord, et. vous préviendrai de ma mareiie, si toutefois je pris e'entreprexdre sans compromettre l'armée. »
Ces trois dépèches furent confiées, en double, à une madame veuve Imbert, jeune femme de 26 ans qui avait déjà, le 10 août, rempli une mission analogue, et à un agent de police nommé Flahaiit. Ce dernier arriva, le 21, à Thionville, et remit les documents en question au colonel Turnier, commandant de place, lequel chargea M. Guyard, commissaire de police, de les porter au colonel Massaroli, commandant la place de Longwy. Là se trouvaient deux agents de la sûreté, les sieurs Miès et Rabasse, envoyés par le colonel Stoflel pour avoir des renseignements sur les mouvements de l'armée de Metz. Ils furent mis en possession des trois pièces et les portèrent au télégraphe, où on les expédia immédiatement, la première à l'Empereur, la seconde au ministre, la troisième au colonel Stoffcl, pour le maréchal de Mac-Mahon.
Or cette troisième dépêche ne fut communiquée ni au maréchal, ni à son chef d'état-major, le général Faure, ni à ses aides de camp, les colonels d'Abzac et Hroye; du moins aucun d'eux ne s'est souvenu de l'avoir vue'. Elle avait cependant une bien liante importance, dans sa forme dubitative, et le maréchal de Mac- Mahon a aftirmé « qu'il était impossible qu'elle lui ait échaiipè, car elle aurait certainement modifié ses mouvements sur Metz ».
Que s'étail-il donc passé? Le colonel Stollcl a-t-il, comiuo l'a cru le ministère public du conseil de guerre de trianon, intercepté la dépêche dans le but, dicté par des considérations politi(jues, d'éviter tout ce qui pourrait faire renaître le projet de retour à Paris? A-t-il tout bonnement supposé qu'elle n'était qu'une
1. I.'agoiit Mios a dit on avoir remis l'pri.iriiial au cciloriol d'Abzan, le I^liiioùl, à iiii<'lieun> du malin, en aiiivant à Rethel. Mais eet ot'lîcier supérieur aaffirinù devant le conseil de guerre do Trianon qu'il n'avait aunun souvenir de rinoident et qu'il no se rappelait pas avoir re<;u la moindre nouvelle du maréciial Hazaine, l)ieii ([u'oii attendit avec impatienco ses communications.'
nouvelle édition, sans intérêt, de celle de la veille, et ne méritait pas d'être mise, sous les yeux du maréchal? La question n'a jamais été élucidée, même après le procès retentissant au(iuel elle a donné lieu, et il est douteux qu'elle le soit jamais^ Mais il n'en existe pas moins, dans ce fait extraordinaire, une des manifestations de l'étrange fatalité qui a présidé, dans le cours de cette guerre, à toutes nos opérations, et réduit à néant tous nos efforts.
Ouoi qu'il en soit, le mouvement fut ordonné le i"! dans l'après-midi, et commencé le "US. La distance qui sépare lleims de la Meuse, par Vouziers et Buzancy, est de 100 kilomètres environ; elle pourrait donc être franchie en cinq jours, à raison de -20 kilomètres par jour, et l'armée serait alors arrivée à Slenay le 27. C'est sur quoi comptait le ministre de la guerre, qui estimait à deux jours pleins l'avance que le maréchal de Mac-Mahon avait sur le Prince royal. Mais il fallait aussi tabler sur les diflicullés inhérentes à un mouvement de cette nature, exécuté par une masse énorme de soldats, entravé par des convois interminables, et retardé par des conditions climatériques peu favorables en général. A côlé d'éléments excellents, l'armée de CJiàlons, si hâtivement constituée, en contenait d'autres dont la valeur ne comportait pas une épreuve aussi rigoureuse ([ue celte marche de cin(i jours, en une seule.masse, sans repos ni détente; ceux-là n'auraient pas résisté à une marche forcée. Par suite, le succès de l'opération n'était rien moins qu'assuré, et les événements ont prouvé combien en tout cas elle était difficile. Plusieurs écrivains cependant ayant cru pouvoir, après coup, blâmer énergiquement la mollesse de son exécution, il ne nous semble pas inutile d'examiner jusqu'à quel point sont fondées leurs récriminations.
Dans son ouvrage sur Sedan, le général de Wimpffen estime que l'armée de Châlons pouvait arriver sur la Meuse le "21 ou le 28, au plus tard, et se jeter sur l'armée du prince de Saxe avant que la III' armée soit en état de prendre part à la lutte. La défaite du prince de Saxe aurait eu, suivant lui, pour conséquence d'obliger les troupes du prince Frédéric-Charles, chargées du blocus de Metz, à se replier pour éviter de se trouver dans une position aussi fausse que le fut la nôtre à Sedan '.
Voici, d'autre part, ce que le colonel Iiiislow a «crit sur ce sujet : « Après (|ue Mac-Mahon se fut décidé à marcher au secours de Hazaine, il devait chercher, avant tout, que le Pi ince royal n'en fût point informé. Pour cela, il pouvait former un rideau autour du camp de (^liàlons avec une partie de sa cavalerie; il devait ensuite fuira nmrchcv la plus ntpidcment possiblo la nnisse de ses Iroupus, pour avoir la probabilité de ne combattre, de concert avec Bazaine, que la I" et la ir armée allemandes, sans avoir affaire en même temps à la IIP et à la 1V° aimée. Dans ces circonstances, il fallait exiger des Iroiipas des marches forcées^... «
On voit combien sont vagues ces argumentations, puisque les deux auteurs ne
1. Sedan, par le général de Wimpffen, page 119. '■i. \V. RusTow, loc. cit., page SWi.
sont même pas d'accord sur le but à atteindre. Le général de Wimpffen assigne comme objectif l'armée du prince de Saxe. Le colonel fédéral estime qu'il fallait arriver assez tôt pour que celle-ci ne puisse même pas intervenir. Dans de pareilles conditions, il est assez difficile d'attribuer quelque valeur à des combinaisons dont le premier élément de succès était un tour de force absolument impossible, à savoir l'exécution de marches forcées, et de discuter sérieusement des critiques échafaudées sur des bases aussi peu sérieuses. Aussi bien, pour les éliminer d'un mot, il suftit d'observer que, le 23 août, des masses ennemies, supérieures en nombre, et surexcitées par la victoire, se trouvaient déjà, comme on le verra plus loin, entre les deux armées de Metz et de Chàlons, et que la jonction de ces deux armées ne pouvait plus s'opérer que par un miracle.
Il semble donc que la pression exercée dès le début par le gouvernement sur le maréchal de Mac-Mahon, en s'ajoutant à des scrupules honorables, mais basés sur une correspondance incomplète, ait été la cause déterminante du désastre de l'armée de Chàlons. Celle-ci n'était pas en état de supporter une aussi rude épreuve. « L'expérience a maintes fois démontré qu'en pareil cas il n'y a ni raison d'Etat, ni règles de stratégie qui puissent prévaloir' », et les circonstances dans lesquelles on se trouvait, donnaient absolument raison à la répugnance qu'éprouvait le commandant en chef à exécuter l'opération qu'on lui demandait avec tant d'insistance. A cet égard, on ne peut qu'être frappé des considérations suivantes, exposées par l'élat-major allemand : « La solution la plus simple et la plus sûre était assurément de rétrograder jusque dans le voisinage de la capitale; puis, appuyé sur ses ouvrages et sur les immenses ressources qu'elle présentait, d'offrir la bataille dans les conditions les plus avantageuses. Dans l'hypothèse même d'un revers, l'armée française demeurait en mesure de se soustraire promptement à la poursuite du vainqueur; quant à un investissement rigoureux ou à un blocus de Paris, il était a peine nécessaire d'y songer, devant la concentration sous ses murs de plus de 100,000 hommes de troupes de ligne ^ »
La conclusion de tout ceci est que la politique est une mauvaise, conseillère, et qu'un pays est bien près de sa perle, quand il la laisse se substituer aux seules considérations auxquelles ait, en principe, à obéir un général en chef. C'est la politique seule qui nous a conduits à Metz et à Sedan; il faut espérer que la leçon si chèrement payée portera ses fruits dans l'avenir.
La composition de l'armée de Chàlons, le 28 août, au moment où elle se mettait en marche, était la suivante (voir pièce n° 11) :
1" corps d'armôe : général de division Dtcnor (4 divisions d'infanterie) : 26,000 fantassins, 2,500 cavaliers, 84 pièces, 22 mitrailleuses.
5° corps d'année : général de division de Failly (S divisions d'infanterie) : 18,000 fantassins, 1,496 cavaliers, 61 pièces, 18 mitrailleuses.
1. Général Derrécagai.x, La Guerre moderne, tome I"', page 572.