‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 212 sur 262 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

le maréchal de Mac-Mahon ait résolu de faii-e une tentative pour dégager le gros de l'armée ennemie, bloquée sous Metz. S'il en était ainsi, il aurait quitté Reims depuis le 23 août. Ses têtes de colonnes pourraient donc se trouver aujourd'hui à Vouziers. Il y aurait lieu, dans ce cas, de resserrer vers faile droite l'armée de S. A. le prince royal de Saxe, en dirigeant le XW corps sur Varonnes et en rapprochant la Garde et le IV° corps de la route de Verdun-Vu rennes.

LeP' et lelP corps bavarois suivraient aussi dans cette direction, le cas échéant.

Toutefois, l'exécution de ce mouvement demeurera subordonnée aux renseignements que S. A. le prince royal de Saxe doit posséder déjà, et dont il serait trop long d'attendre l'arrivée au grand quartier général.

La Garde et le IV" corps ont été avisés de surseoir au mouvement qui leur avait été prescrit aujourd'hui pour la matinée de demain, de manger de bonne heure et d'attendre de nouveaux ordres avant de se mettre en marche. »

En même temps qu'on envoyait copie de cet ordre au commandant en chef de la 111° armée, on l'invitait à faire exécuter à ses corps (sauf les deux bavarois) les mouvements déjà prescrits pour la matinée du lendemain, sauf à les faire appuyer ensuite, si cela était nécessaire, sur Sainte-Menehould.

Telles étaient les déplorables conséquences des indiscrétions commises par la presse. Jusque-là, M. de Moltke, malgré les efforts d'une cavalerie très hardiment lancée de l'avant, tâtonnait ; tout ce qu'il avait pu savoir, c'est que le maréchal de Mac-Mahon venait d'abandonner le camp de Chàlons pour se porter à Reims. A dater du 25, les projets du général français n'eurent plus de secrets pour lui ; grâce aux intelligences qu'il avait conservées dans Paris, grâce aussi aux nouvelles si inconsidérément données par les journaux, il savait maintenant ce qu'il lui importail tant de connaître, et pouvait, aussitôt que sa cavalerie, dirigée dorénavant à peu près à coup sur, lui aurait confii'mé le fait, faire exécuter à ses forces la grande conversion vers le nord qui devait anéantir l'armée de Châlons. L'opération était ardue, c[ M. de Moltke ne s'en dissimulait cerlain(Mnenl pas les difficultés; mais la grandeur du but à atteindre apparaissait si haute, et les résultats de cette combinaison si féconds, que le chef d'état-major allemand ne pouvait plus hésiter à en affronter les dangers. D'ailleurs il allait, emuine toujours, appiuier un soin jaloux à ce que rien ne maïKpiTit pour le faire réussir.

11 est inutile, assurément, d'insister plus longuenii'ut sur \o rôle fatal de la presse en cette affaire. Les auteurs de cette grave intempérance do plume eussent été certainement les premiers à la maudire, s'ils en avaient pu soupçonner toute la gravité. Mais il faut que la leçon j)orle ses tViiits; la presse tait [ireuve, dans les questions où la patrie seule est en j'en, d'assez de desintéressement pour sacrifier au salut suprême son désir naturel de pninitiv bien infiu-mée. Son devoir, en temps de guerre, est il'i'^liv luurllc cl pas une lii^uc conerriKuil les o|H'ratioiis ne peut, sans eriinc", èln' iiubliéc ;i\iiiil d'a\(iir été soumise au \ isa du eoinmamlement. La jjresse, il faut le croire, saura s'inqKJseï' d'elle-même ciMIe loi sacrée du silence, cl abditpier, devant les raisons di' s;dnl |nililie, le priviiêi^c de sa libi'rtê.

CIIAPITUE II

^L\R(:llKS DK rA\I!MKK FRANÇAISE DM "23 AU 26 AOUT.

Le 23 août au matin, il faisait un temps oflVeiix : la pluie tombait par l(UTenls et achevait de défoncer les chemins déjà détériorés par une série de mauvaises journées. L'armée française partit de Reims sur quatre colonnes formées chacune d'un corps d'armée et occupant un front de marche qui s'étendait de Domlrien à Hentrégéville, sur une largeur de 17 kilomètres. Elle avait à droite le T corps, puis successivement jusqu'à la gauche les l", 5' et 12° corps. La division Margiierilte {{'" de réserve) éclairait la marche en occupant Monlhois, pour, de là, surveiller les défilés de l'Argonnc. La division Honnemains (2° de réserve) était chargée de couvrir le flanc droit, en o('cu])anl Aubcrive-siir-Suippes; mais elle ne se trouvait pas ainsi à [ilus di; i kihtinètrcs, distaïu'c absolurnenl insuflisaulo jiour assui'iT, en cas d'altaipic, la .■-rcui'it('' dr ranri(''c.

La sortie de lleims, exécutée par cette masse énorme d'hommes, de chevaux et de voilures, ne se lit pas sans encoud)re ni désordre. Vers dix heures du matin, seulement, il fut possililc de déliouchcr, et celle [U'emière étape, qui devait compter

24 kilomètres en moyenne, fut assez pénible. Elle ne se termina qu'assez tard dans la soirée; les corps bivouaquèrent sur la Suippes, le 7" à Domtrien, le 1" à Bétheniville, le 5° à Pont-Faverger, le 12° à Hentrégéville. ÎSIais cette journée fut signalée par un acte grave d'indiscipline, qui montrait quels éléments détestables coudoyaient, dans les rangs de l'armée de Ghâlons, ceux qui étaient résolus à faire jusqu'à la fin leur devoir. Vers six heures du soir, une bande de traînards, restés en arrière après le départ des troupes, se porta sur la gare en hurlant, et pilla deux trains de vivres et d'effets qui étaient garés sur une voie latérale. Au nombre de 400 environ, ils défoncèrent les caisses, éventrèrent les sacs, se gorgèrent de vin et d'eau-de-vie, puis finirent par vendre tout ce qui leur tombait sous la main à une populace ignoble, accourue elle aussi à la curée , et qui achetait à vil prix les denrées et même des effets d'officiers. Cette scène dégoûtante se prolongea près de trois heures. Enfin, un détachement d'hommes armés, qu'on avait pu réunir à grand'peine, vint y mettre fin. On arrêta une cinquantaine de ces bandits, mais les événements, dans leur succession si rapide et si terrible, entravèrent la répression rigoureuse qui aurait dû suivre une telle faute, et servir d'exemple à ceux qui pourraient être tentés de l'imiter.

L'armée se porta le lendemain sur les collines de la rive gauche de l'Aisne, et campa entre Vouziers et Rethel. C'était là une première modification au plan de marche, dont l'objectif était toujours Montmédy. Le maréchal se vit contraint de l'effectuer par suite des difficultés de ravitaillement, qui exigeaient qu'il se rapprochât d'une voie ferrée (celle de Reims à Mézières). Dans toute cette série d'ordres et de contre-ordres, dans cette hésitation si troublée des premiers jours, il avdit été impossible, en effet, à l'intendance, d'assurer les vivres suivant un projet ferme d'opérations, puisque celui-ci n'existait pas. De là des erreurs dans la direction des convois, des distributions irrégulières et insuffisantes et enfin ce résultat, fâcheux à tous égards, de jeter l'armée entière hors de sa ligne de marche, en l'obligeant à un détour qui diminuait d'une journée le temps déjà si parcimonieusement mesuré dont elle disposait pour arriver à destination.

Dans la soirée, les différents corps, après une marche assez courte et exécutée sans fatigues \ se trouvaient: le 7° à Semide et Contreuve, le 1" à Juniville, les 5" et 12° à Rethel avec le quartier général. Mais la cavalerie, qui semblait, d'après les indications de la première journée, devoir être mieux utilisée qu'elle ne l'avait été jusqu'alors, reçut, ce jour-là, des destinations (lu'il est assez difficile de s'expliquer. Car si on comprend, à la rigueur, que la division Margueritte ait été laissée à Monthois, on ne découvre pas les motifs qui ont pu déterminer l'appel à Rethel de la division de Bonnemains. Le flanc gauche de l'armée n'était menacé par rien, tandis que le fianc droit se trouvait directement exposé aux premiers coups de l'ennemi; c'est donc de ce côté que la majeure parlie.de la cavalerie aurait dii être lancée. Monthois était déjà trop rajjproché des bivouacs du 7'^ corps pour que la division Margueritte pût assurera celui-ci, le cas échéant, sa liberté de maniruvre,

1. Les troupes purent ce jour-là, en raison de l'état et lio la natui'o du terrain, nuirclier on dehors des roules, en colonnes de peloton. L'artillerie, seule, tenait la route.

ou tout au moins le renseigner sur les dangers qu'il pouvait courir. Quant à la position de Rethel, affectée à la division de Bonnemains, elle ne répondait à aucune idée tactique, et la cavalerie qui s'y trouvait ne servait absolument à rien.

Le 25, le maréchal dut songer à ravitailler ses troupes, dont les vivres de sac étaient épuisés. Par suite, le chemin parcouru dans cette journée fut excessivement court. Le o" corps se porta à Amagne (à 10 kilomètres de Rethel), le l" corps à Attigny (à 17 kilomètres de Juniville) et le 7° corps à Vouziers (à 8 kilomètres de Contreuve). Quant au 12' corps et à la division de Bonnemains, ils restèrent à Rethel avec le quartier général.

La division Margueritte alla de Monthois au Chesne et se trouva ainsi portée à 11 kilomètres en avant de la ligne des bivouacs. Mais son mouvement eut pour résultat de découvrir complètement le flanc droit de l'armée, d'évacuer les passages de l'Argonne où se trouvaient jusqu'alors ses avant-postes et de laisser au 7° corps, qui ne disposait que d'une brigade de cavalerie', le soin de pourvoir tout seul à sa propre sécurité. Le général Douay se hâla de diriger vers Grandpré le 4° régiment de hussards ; c'était, à la vérité, bien peu pour lutter avec avantage contre les nuées de cavaliers qui inondaient le pays, éclairant et protégeant les masses ennemies prêtes à commencer leur grand mouvement de conversion vers le nord.

Ainsi, deux faits saillants dans cette marche de trois jours.

Un retard considérable, dû à une lenteur dont les causes sont multiples et proviennent autant du défaut absolu de préparation que du malaise de l'armée, dont l'état moral commençait à se ressentir de toute cette indécision. Puis un emploi vicieux, on pourrait même dire une inutilisation complète de la cavalerie, et, par suite, une ignorance radicale des mouvements de l'ennemi. On s'avance à tâtons et à l'aveuglette, sans savoir si l'on est près ou loin de l'adversaire, si on est ou non exposé à être attaqué bientôt, et, pendant ce temps, les escadrons encombrent les colonnes, ou bien se portent, groupés comme dans une marche militaire, sur des points où il est parfaitement inutile de les envoyer. Telle est la caractéristique de ce mouvement entrepris à regret par le maréchal, exécuté dans les conditions les plus mauvaises, accompli avec mollesse par une armée que toutes ces hésitations troublent et déconcertent, et insuffisamment prniégé par une cavalerie dont il semble qu'on ait complètement perdu de vue le rôle et la mission. Si, dans de pareilles conditions, il avait réussi, c'eût été un véritable prodige... et le temps des prodiges est passé.

B. — Marcue des ahmées allemandes et i'uançaisk sl;r Sedan.

Journée du 20 août. — L'inti'Ulion du mavéclial était de reprendre, ce jour-là, la marclie sur Stenay; ordre fut donné au 5" corps de se porter d'Aniagne au

1. La division de cavalerie Ameil (du 7° corps) no comptait que la brigade Cambriol (1° hussards, 4' et !■' lanciers), l'autre brigade (.lolif-Ducoulombier) étant restée à Lyon. Cette division comprenait 13 escadrons, dont 4 étaient forcément'distraits pour le service des divisions et du i|uartior général.

Chesne, au liS" d'aller de Rethel à Tourteron, et au 1"" de franchir tout simplement l'Aisne à Voncq. On voit combien l'étape était courte. Le 7° corps ne reçut point d'instructions. Quant à la cavalerie, elle fut portée, la division Margueritte aux Petites-Armoises, la division de Bonnemains à Atligny, derrière le front des troupes, en réserve.

Le général Douay, pensant que son corps d'armée serait moins exposé sur la rive droite de l'Aisne, lui fit franchir le pont de Vouziers, en ne laissant, sur ce point, qu'une brigade de la division Liébert, chargée de surveiller la route de Menthols. Le 4'" hussards, à Grandpré, avait mission de se procurer, par tous les moyens possibles, des renseignements sur l'ennemi, et il était soutenu par la brigade Bordas (de la division Dumont), qui, d'après les ordres donnés par le maréchal d'occuper Grandpré et Buzancy, avait porté le 52° au premier de ces points et le 72° au second. Cette brigade avait avec elle deux batteries d'artillerie.

Vers trois heures de l'après-midi, le général Douay fut informé qu'elle était aux prises avec des troupes allemandes et que sa retraite paraissait aventurée. En effet, en arrivant à Grandpré, le colonel Lavigerie, du 4° hussards, avait envoyé des reconnaissances vers le sud, le long des deux rives de l'Aire, et celles-ci s'étaient heurtées, à hauteur d'Apremont et de Senne, à des partis de cavalerie ennemie qu'on disait suivis d'infanterie et d'artillerie. Ces i)arlis poursuivii'ent nos patrouilles jusqu'à Grandpré; mais là, apercevant la colonne Bordas qui y arrivait de son côté, ils avaient disparu vers le sud. Le général Bordas aurait pu en avoir facilement raison ou, tout au moins, les faire tâter pour connaître leur force; il craignit, au contraire, en les voyant à Senne, d'être coupé de Vouziers, et, dans son premier mouvement d'anxiété, eut la pensée de rallier immédiatement à Buzancy le 72°. Il écrivit donc au général Douay: « J'ai devant moi des forces supérieures. Je suis foi'cé de me retirer sur Buzancy'. » Mais, sur ces entrefaites, il était informé que Grandpré n'élait pas occupé; il s'y jiorla aussitôt et y plaça le 52°. a A ce moment y arrivait également une patrouille du 1 T régiment de hussards prussiens...... Croyant

le bourg déjà occupé par les leurs, les hussards y pénètrent donc lorsque, tout à coup, ils sont assaillis de tous côtés par une vive fusilladt^; la plus grande partie du détachement est prise et quelques cavaliers seulement parviennent à regagner ^'arennes^... »

Cependant, au reçu de la dépêche du général liordas, le général Douay avait été saisi d'une vive inquiétude. Si la brigade B.ordas se portait tout entière à Buzancy, la i-nulr de ^'()uzicl■s était découverle cl la brigade risi[uail d'être enveliqipée. « Il

fallait, à (oui pi'ix, oiupêcher nu |iai'('il mouvciucnl V;\\rc partir iinmédiatemenl

])<iui' (ir;ui(l])rè deux csciidi'diis de lanciei's qui (k'M'niil rappdi'Icr des nouvelles du

1. lie/fort, Jininifi, Snlun, |iai le prim-c (i. Iiii3i:sc;ii, atiaclii' à l'ol.-it-iiKijor du ;.ri^néi\'il Douay, page 53.

2. La Guerre franco-aUemande, ]\a'^o flll. En qultinnl (Iraiidprc', un ]iou plus taid, le freinerai Bordas y laissa les Prussiens prisonniers, en sorte que ceux-ci purent, sans dil'lieultô, rejoindre leur rétriment.

COMUAITANTS

général Bordas et du 4° hussards, envoyer en même temps, par deux voies différentes, au colonel du 72', à Buzancy, l'ordre de rallier Vouziers par la Groix-aux- Bois, enfin prévenir le maréchal de ce qui se passe, telles sont les dispositions qui 6ont prises.

« L'orage montait ; nous le sentions venir, et, nous trouvant en première ligne, il fallait nous mettre en état de lui tenir tête assez longtemps pour permettre au reste de l'armée de venir nous appuyer.

« En cas d'attaque, notre grand convoi de vivres, la colonne de bagages et le parc du génie ne devant être qu'un gros embarras, on leur fit prendre la direction de Terron. Dès lors, toute l'attention du commandant en chef se tourna vers le camp.

« Au dire des paysans, les Prussiens se concentraient à Sainte-Menehould, au nombre de 60,000 environ, et ils auraient poussé des éclaireurs jusqu'à Monthoiset Liry. Le 4° hussards, qui rentra de Grandpré vers quatre heures du soir, vint confirmer une partie de ces renseignements. L'approche de l'ennemi, aussi bien que la distance à laquelle le 1° corps se trouvait du reste de l'armée, nous commandait de prendre, avant la nuit, des positions de combat, de façon à recevoir l'assaillant, soit qu'il vînt du côté de Sainte-Menehould, soit du côté de Grandpré, soit des deux côtés à la fois.

« Il était près de sept heures du soir quand un cavalier, envoyé par le général Bordas, accourut annoncer que le général était resté à Grandpré, ne jugeant pas pouvoir revenir en arrière. Il croyait toujours la route de Vouziers coupée par l'ennemi. Elle ne l'était pas, mais le commandant du 1" corps, craignant d'y voir les Prussiens d'un moment à l'autre, envoya le général Dumont avec la brigade qui lui restait sous la main pour rejoindre et ramener la colonne Bordas.

« Pendant que ces ordres s'exécutaient, la nuit était venue. Chacun était à son poste; notre général et son état-major au milieu de ses troupes, attendant impatiemment, dans un champ tout près de la route, autour d'un feu de bivouac, le retour du général Dumont. Les émotions et les travaux de la journée avaient quelque peu brisé le général et sa suite; cependant ils passèrent la nuit l'oreille au guet, courant vers le chemin au moindre bruit, le pas d'un homme ou le sabot d'un cheval.

« Enfin, entre une heure et deux heures du matin, un billet du général Dumont les tira d'inquiétude. Le général avait rejoint la brigade Bordas et rentrait avec toute sa division.

« A trois heures du matin, il arrivait à Vouziers, ramenant quatre uhlans faits prisonniers la veille et rapportant des renseignements conformes en tous points à ceux qui étaient parvenus jusqu'alors au quartier général du 7' corps\ »

Ainsi, sur la foi d'un renHteigiU'mcnl iucxacl, le 7" corps avait passé hi nuit,

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