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Or ces événements n'étaient nullement le résultat du hasard; ils découlaient, au contraire, d'un plan d'opérations poursuivi par l'ennemi dans un but précis, mais aussi dans des conditions de temps et d'espace qui permettaient son développement régulier. Et s'il est vrai, comme l'a écrit le maréchal Hugeaud, que le secret de la victoire réside le plus souvent dans la possibilité de se battre où l'on veut et quand on veut, on peut déjà, à cette date du 27, prédire la défaite à cette malheureuse armée de Chàlons, qui, privée de toute liberté de manœuvre, s'en va de position en position jusqu'à l'abîme où l'entraine sa destinée fatale.
Les responsabilités auxquelles il faut faire remonter un pareil état de choses sont, assurément, d'ordres divers; mais une bonne part en incombe à ceux qui, obéissant à des considérations politiques, ont cru pouvoir engager l'opération dans des conditions matérielles et morales presque exclusives, son exécution tactique mise à part, de toute chance de succès.
Ajoutons, t iitcfois, que dans le cas particulier que nous venons de relater, on ne pouvait s'en prendre de l'émoi soulevé par l'aventure de la brigade Bordas qu'à l'emploi vicieux de la cavalerie française. L'envoi de cette brigade en tlanc-garde vers Grandpré n'était, en effet, nullement contraire aux principes, mais constituait plutôt une sage précaution, dont même c'était là le premier exemple depuis le début des hostilités. Seulement il eût fallu laisser cette brigade groupée, et surtout la faii'e précéder, au loin, par une force de cavalerie autrement sérieuse qu'un régiment de hussards. Toute la cavalerie de l'armée aurait dû, à l'exception d'une division explorant vers la Meuse, être lancée sur le flanc droit qu'on savait seul menacé pour le moment. Peut-être alors qu'une exploration bien dirigée eût deviné ce qui se passait derrière le rideau assez faible de cavalerie qui couvrait les masses allemandes, et, en signalant le danger à temps, permis au commandant de l'armée de (Jhàlons de se dérober à l'étreinte qui le menaçait à son insu. (l'était là le seul moyen de recouvrer une liberté d'action d'autant plus indispensable que le péril était plus grand. Il ne fut pas employé parce que, ainsi que nous avons eu trop de fois l'occasion de le constater, on avait oublié, en France, que le rôle princiiial de la cavalerie est, non pas de renverser des lignes qui ne la craignent plus, mais de voir et surtout de renfieigner.
Examinons donc les mouvements qui, du côté allemand, s'étaient opérés dans cette journée du 26, amenant presque sur nos positions les escadrons de découverte, et les avant-gardes des colonnes do l'ennemi. Nous avons vu [ilus liant (chapitre I"") quelles dispositions avait dictées à M. de Moltke la connaissance, acquise d'une manière si regrettable, de notre mouvement vers l'est, ('/est en exécution des ordres qui en étaient la conséfiucncc, (pie le 26, dès le malin, les deux armées allemandes commeiu'èi'riit leur coiixci-sidn. I^es ixiinls attciuls par les dilférents corps furent les suivants :
AiiMKK i)K i Le Xi!" corps se porta de Dombasle sur \ arcmics. LA i La (iarde, de Triaucourt sur Dombasle.
Mkijse- ( Le IV° corps, de Leheycourt à Fleurv.
IIP Armée
Le II" corps bavarois remplaça la Garde à Triaucoiirt.
Le I" corps bavarois se porta de Bar-le-Dac à Erize-la-Pelite. I Le y corps bavarois se porta à Gharmont. j Le XP corps bavarois se porta à Vavray. f La division wurtembergeoise se porta à Révigny. \ Le VF corps se porta à Thiéblemont.
G'est-à-dire que les deux cor[)s liavarois étaient rapprochés de l'armée de la Meuse, pour l'appuyer au besoin. Les autres corps suivaient d'assez près. (Juant au VI° corps, il était laissé un peu en arrière, proliablement pour protègei' les derrières des deux armées.
Les divisions de cavalerie furent chargées de couvrir le mouvement, au nord (3 divisions) et à l'ouest (2 divisions). Dans l'armée de la Meuse, la division saxonne devait reconnaître la route de Varennes à Dun; la division de la Garde poussait vers Dombasle; la 5' division marchait sur Grandpré; enfin la 6" était dirigée vers la Suippes. Dans la IIP armée, la 4° division était lancée dans la direction de Reims et de Vouziers.
Etant donné que la ligne de marche primitive de la IIP" armée sur Paris était constituée par la direction Bar-le-Duc-Vitry-le-François, on voit que, dès le -26 août au soir, quatre corps sur cinq que comptait celte armée avaient déjà abandonné cette ligne et se trouvaient sensiblement plus au nord. La cavalerie patrouillait sur un front de 80 kilomètres, de la Vesleà la Meuse, et l'on pouvait prévoir que les incertitudes de M. de Moltke sur le plus ou moins bien fondé des nouvelles si importantes venues de Paris ne seraient pas de longue durée. On sait, en effet, que ces premiers mouvements, exécutés le 26, n'étaient qu'une amorce et que le chef d'état-major entendait n'achever sa grande conversion des forces allemandes qu'autant que la cavalerie lui en confirmerait la nécessité.
Or c'est ce jour-là même qu'eut lieu la rencontre d'une patrouille appartenant à la cavalerie saxonne ( IX" uhlans) avec la brigade Bordas, et l'arrivée à Senne d'un régiment de dragons de la o' division, lequel avait immédiatement informé sa division, bivouaquée au nord d'Autry, de ce qui se passait, et prévenu de la présence d'un camp français à l'est de Vouziers. On possédait donc de ce double fait un premier élément d'appréciation.
Mais on reçut bientôt, d'autre i)art, une série de renseignements plus inq)orlants encore. La 6° division avait en effet envoyé des reconnaissances d'officiers sur Vouziers, Châlons et Reims (certaines avaient poussé jusqu'à 45 kilomètres). L'une d'elles parvint, à cincj heures et demie du soir, sur les hauteurs qui bordent r.\ire au sud de Vouziers et permit au commandant de la division d'envoyer à Clermont, où venait d'arriver le grand quartier général, le rapport circonstancié que voici :
« Des troupes ennemies de tontes armes campent sur les hauteurs à fcst de Vouziers, entre CJiestres et Falaise. Un ou deux régiments d' infanterie sont sur la route de Lonrjwé, couverts par une batterie et un bataillon de chasseurs. A
Cbestres, des colonnes débouchent précisément du bois et se disposent à camper. Un escadron de lanciers se tient en avant de Vouziers. Il ne paraît pas se trouver d'infanterie dans la ville même. Les habitants disent qu'il y aurait environ 140,000 hommes dans les environs, que Mac-Mahon serait à Attigny et qu'on r attendrait dans deux jours. »
Enfin, les patrouilles envoyées vers Châlons et Reims n'avaient rencontré personne; mais elles avaient entendu dire que les forces françaises signalées précédemment en ces points s'étaient dirigées vers le nord\
Les derniers doutes de M. de Moltke étaient donc définitivement levés. Il savait maintenant, d'une façon absolument sûre, que l'armée de Châlons, si hasardeux que cela fût, marchait vers Metz, et qu'elle n'avait pas encore atteint la Meuse. Ce dernier point était d'une importance capitale, puisque les forces allemandes pouvaient, désormais, espérer nous devancer aux points de passage de la rivière. Le 26, donc, à onze heures du soir, il donna l'ordre d'achever le mouvement de conversion. L'armée de la Meuse devait, le lendemain, continuer son mouvement sur Damvillers, occuper les ponts de Dun et de Stenay, et pousser sa cavalerie sur le flanc droit de notre armée. Les deux corps bavarois recevaient l'ordre de suivre l'armée de la Meuse sur Nixéville et Dombasle, tandis que les autres corps de la IIP armée marcheraient vers Sainte-Menehould. Quant au prince Frédéric-Charles, il était invité à envoyer, pour le 28 août, deux corps de l'armée d'investissement de Metz, sur Damvillers, quitte à débloquer momentanément la place sur la rive droite de la Moselle, mais en s'arrangeant pour que tout mouvement de l'armée de Bazaine, sur la rive gauche, soit arrêté à tout prix.
Ainsi fut décidée la vaste opération qui devait consommer la ruine de l'armée de Châlons. En l'étudiant avec détails, on est frappé tout ensemble et de la remarquable souplesse d'articulation de ces masses énormes qui peuvent ainsi, sans s'entre-croiser ni s'entre-choquer, exécuter une manœuvre aussi délicate et aussi compliquée, et de la sûreté de vues qu'apportent, dans leur rôle tactique, les généraux allemands. Assurément, M. de Moltke a montré dans cette conception une ampleur de jugement, une justesse de coup d'œil et une rapidité de décision qui n'appartiennent qu'aux véritables hommes de guerre. Mais il lui fallait, pour réussir, le concours absolu d'un état-major rompu à la pratique de son métier et de commandants de corps d'armée habitués à vouloir et à "obtenir. A ce point de vue, la manoeuvre dont il est question est un grand exemple, parce qu'elle démontre que les difficultés les plus ardues peuvent toujours, à la guerre, être surmontées avec de la volonté et du savoir, et que, lorsqu'on a su conserver les avantages du temps et de l'espace, il est peu de combinaisons qu'on ne puisse aborder.
Mais il faut aussi rendre hommage à la façon dont la cavalerie allemande a compris et exécuté son rôle. Elle s'est monlrér, dans toute cette affaire, luu'die,
1. Toutefois, la 6° division annonçait que Reims était occupé par 4 ou 5,(KM1 hommes. C'étaient des troupes du 13° corps (général Vinoy) récemment formé et qui, ainsi qu'on le verra plus tard, allait rejoindre le maréchal.
intelligente, vigoureuse, admirablement instruite, et c'est elle qui certainement a le plus aidé le généralissime à exploiter, en toute connaissance de cause, la situation. Nous sommes loin de la mollesse des débuts, et plus loin encore, hélas! de l'oubli dans lequel, chaque jour davantage, nos escadrons, pourtant si braves, semblaient tenir leur véritable mission.
Journée du ^27 août. — .\ffaire de Buzangy. — En exécution des ordres du maréchal, l'armée se mit en mouvement, le 27, dès la pointe du jour, pour obliquer tout entière vers le sud. Le 1" corps se dirigea sur Youziers, et le 6° sur Buzancy, suivi par le l^'. Mais, sur ces entrefaites, l'alarme causée par l'affaire de la brigade Bordas s'était calmée, et le commandant en chef croyait aussitôt pouvoir reprendre le mouvement vers la Meuse. Il envoya donc de nouveaux ordres destinés à remettre les différents corps sur leurs lignes de marche, et, par suite, ceux-ci revinrent immédiatement sur leurs pas. Dans la soirée, le 1" corps revenait à Voncq, le 12° au Ghesne et le 5° à Brieulles, après une marche pénible qui ne se termina que fort tard.
Cependant le général Douay avait appris, par les prisonniers et les paysans, que deux masses ennemies s'avançaient l'une par l'Aisne, l'autre par l'Aire. Il expédia sur-le-champ au maréchal le commandant Loizillon, qui arriva au Ghesne à trois heures et demie et exposa la situation dans tous ses détails. Le maréchal écoutait, attentif et soucieux, quand on vint l'avertir que l'Empereur le demandait. Le souverain venait d'être prévenu que le prince royal de Prusse, suspendant sa marche vers Paris, dirigeait son armée vers le nord, et il en paraissait fort inquiet. L'entretien dura longtemps; quand le commandant en chef revint, il congédia les officiers présents, à l'exception des généraux Faure et Lebrun, et arrêta des dispositions nouvelles en vertu desquelles la marche au secours de l'armée de Metz était définitivement abandonnée. « On ne peut plus rien pour Bazainc, dit-il, qu'on a déjà trop attendu dans l'Argonne \ » Le commandant Loizillon fut chargé de transmettre au général Douay l'ordre de retraite, en vertu duquel l'armée devait, le lendemain 28, remonter vers le nord, derrière le canal des Ardennes, et se porter : les l"et 12' corps, sur Venderesse; le 5° corps, sur Poix; le 7' sur Chagny, par le Ghesne. La division Margueritte restait à Stonne pour couvrir le mouvement. L'intention du maréchal était de reprendre ensuite la route de Paris.
Dans l'intervalle s'était produit un incident qui avait contribué en partie à cette détermination nouvelle : c'était la rencontre de cavalerie survenue vers onze heures du matin, à Buzancy. Le 5° corps, dirigé sur cette ville par suite des ordres donnés le 26, dans la nuit, avait marché jusqu'à Bar, où il s'était arrête. De là, le général de Failly avait envoyé le 12° chasseurs et le 5° lanciers (division Brahaut) ^ recon-