‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 217 sur 262 · La Guerre franco-allemande, page · texte numérisé non relu

La Guerre franco-allemande, page

la honte d'une catastrophe sans précédent dans son histoire. A l'heure présente, cette retraite pouvait encore s'exécuter sans trop de difficultés; car, en constituani de fortes arrière-gardes, les corps avaient la possibilité de se dérober, par une marche de nuit, au besoin. Ajoutons qu'elle s'imposait; car déjà la route de Vouziers à Montrnédy était interceptée, et la ligne de communication directe avec Paris fortement menacée.

La détermination prise sous la pression des événements par le maréchal, dans la soirée du 27, et communiquée au gouvernement, était donc la seule logique. Elle seule répondait à la situation actuelle de l'armée de Châlons. Depuis cinq jours, cette armée n'avait gagné que 60 kilomètres vers l'est; les indécisions du début, les nécessités du ravitaillement, l'encombrement et le mauvais état des routes, l'absence de toute tactique de marche, enfm la démoralisation produite dans certains corps par des souffrances de toute sorte, un piétinement perpétuel et des à-coups constants, avaient produit ce maigre résultat. Or il était plus qu'improbable que celte rapidité, indispensable à la réussite de l'opération, et qu'on n'avait pas pu atteindre au début, s'obtînt maintenant que l'ennemi venait harceler nos colonnes. Il ne restait donc plus qu'une chose à faire : renoncer à la marche vers l'est, et se replier sur Paris, par le nord. C'était là le sentiment de toute l'armée, j'entends de ceux qui par leur situation personnelle pouvaient se rendre compte de l'état des choses. C'était celui du maréchal. C'était aussi celui de l'Empereur. Comment donc n'a-t-on pas obéi à cette voix unanime? Comment a-t-on repris, le 28, cette marche fatale, sûrement condamnée maintenant à finir par un désastre? C'est ici qu'on voit à quel point peut être funeste l'immixtion du gouvernement dans la conduite des armées et avec quelle énergie un commandant en chef doit toujours, sous sa propre responsabilité, poursuivre la ligne de conduite que lui inspire la situation tactique. C'est lui seul qui la connaît complètement, lui seul par conséquent qui peut être juge des décisions qu'elle commande. En tous cas, assurer le salqt de son armée constitue un devoir exclusif et supérieur à toutes les considérations dynastiques ou politiques qui pourraient lui être suggérées. C'est pour avoir perdu de vue ce principe absolu et sans limites que le. ministère du général de Palikao a assumé dans la responsabilité de la catastrophe de Sedan une part si grande de responsabilité, et rendu inévitable un dénouement tragique dont les conséquences pèsent encore sur nous d'un poids si lourd.

Journée nu 28 août. — Le matin du 28 août, sous une pluie battante et par des chemins détestables, l'armée de Châlons commença la retraite vers le nord que le maréchal de Mac-Mahon, d'accord avec l'Empereur, venait de prescrire. Officiers et troupes avaient accueilli avec une sorte de soulagement la nouvelle que le mouvement vers l'est était abandonné, et que l'on allait en linir avec les marches et contremarches qui n'aboutissaient à rien.

« Une seule et même pensée nous animait tous, a écrit iM. le prince Dibesco, attaché à l'élal-major du général Douay : sortir à tout prix de ce statu quo plein de périls; prendre sans plus tarder un parti. Les soldats, réunis par groupes, inter-

rogeaient du regard leurs officiers; les généraux entouraient leur commandant en chef; tous attendaient...

« Aussi avec quelle promptitude les ordres furent-ils exécutés ! Dès neuf heures du soir (le 27), les bagages et le lourd convoi d'administration s'ébranlaient pour gagner Chagny, sous la direction du lieutenant -colonel Davenet, sous-chef de l'état-major général. Il nous importait d'avoir évacué la vaste position à l'est de Vouziers, dès la première heure du jour, et d'avoir atteint la tète du défilé qui s'étend de Vouziers au Ghesne-Populeux, avant d'être attaqués. Débarrassés de nos impedimenta, nous pouvions librement manœuvrer ou combattre.

« La cavalerie partit à deux heures et demie du matin, avec la mission de s'arrêter à Ballay et à Quatre-Ghamps pour observer les débouchés de Boult-aux- Bois et de la Croix-aux-Bois. L'infanterie et Fartillerie suivirent : leur mouvement s'opéra, le 28 au point du jour, dans le plus grand silence... Chacun marchait d'un pas plus ferme; on semblait avoir oublié le froid, la pluie, Tanxiété des jours précédents. On sentait dans l'air comme des bouffées d'espoir, car la pensée de reprendre bientôt une revanche sous Paris venait tout à coup d'éclairer notre horizon.

« Sans doute l'ennemi se lancerait à notre poursuite, mais, outre que son attention était actuellement concentrée vers la Meuse, dont il voulait nous barrer le passage, les efforts qu'il tentait pour nous atteindre depuis le moment où il avait retrouvé notre trace, devaient l'avoir fatigué; la retraite sur Paris, bien que tardive, semblait donc encore possible'. »

Ces sensations, si exactement dépeintes par un témoin oculaire, tnute l'armée les ressentait. On juge donc quels furent sa stupeur et son désappointement quand, vers six heures du matin, on vit des officiers de l'état-major général courir audevant des têtes de colonnes pour les arrêter, et annoncer qu'on allait reprendre la direction de Montmédy. Que s'était-il donc passé? « Avait-on appris quelque victoire de l'armée de Metz? Pouvait-on compter sur une très prochaine jonction avec elle'? » Hélas ! non. Mais le ministre de la guerre venait d'expédier à l'Empereur une dépêche, dont les termes pressants avaient amené le retrait de la seule combinaison qui put encore sauver l'armée.

Voici cette dépèche. On verra sur quels faux renseignements s'appuyait le général de Palikao, et quel jugement erroné il portait sur une situation dont son éloignement lui faisait ignorer la gravité redoutable.

Guerre a Empereur. — Quautieu i.mpérial.

Paris, 27 août, 11 licures soir.

« Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est dans Paris et vous serez attaqué vous-même par toutes les forces de [ennemi. Contre le dehors, Paris se gardera. Les fortifications sont terminées. Il me paraît urgent que vous

Page 1