General Uuciwr, La Journée de Sedan, page "J5i
484 BATAILLE DE BEAUlVrONT
veau, sur la nécessité qu'il y avait de se hâter de passer la Meuse coûte que coûte, le soir même.
« Il fallait avertir, en toute hâte, le général Conseil et activer sa marche sur Mouzon. On lui dépêcha, à cet effet, le lieutenant-colonel Davenet et le capitaine Danès. Ces officiers devaient guider le convoi par le chemin convenu et surveiller son passage à Mouzon.
« Vous aurez 60,000 hommes sur les bras, ce soit, si vous n'êtes pas au delà de la Meuse », nous avait dit le maréchal. Il nous avait quittés depuis peu de temps, que le canon retentissait derrière nous. C'était l'ennemi qui avait établi plusieurs pièces sur la crête séparant Oches de Saint-Pierremont, et qui, malgré la grande distance, tirait sur notre arrière-garde \
« Déjà le général Dumont avait mis en batterie et ripostait, quand le général Douay survint, fit cesser le feu et reprendre la marche. En effet, répondre, c'était perdre un temps précieux, c'était se prêter aux manœuvres de l'ennemi dont le but était de retarder notre marche à tout prix, tandis que notre intérêt était d'avancer quand même.
« L'arrière-garde se remit donc en marche, tout en surveillant l'ennemi. Jusqu'à l'entrée du défilé de Stonne, où notre cavalerie nous avait précédés dès le matin,, aucun incident nouveau ne survint; mais là, nous entendîmes le grondement sourd du canon qui s'accentua à mesure que nous approchâmes de Stonne; la canonnade avait lieu du côté de Beaumont...
« Ce bruit nous avait remués jusqu'au fond du cœur. Il faut être soldat, s'être trouvé au milieu des angoisses d'une pareille situation, pour comprendre tout ce qu'il y a de poignant à entendre l'écho d'une lutte dans laquelle le drapeau est engagé, sans qu'on puisse lui porter secours !
« Au premier moment, il n'y eut, au 7° corps, qu'une même pensée : marcher au canon ! Mais dès que nous fûmes montés sur un mamelon, situé près de la route de Stonne, nous pûmes constater, au moyen d'une longue-vue, que cela était impossible. Au loin, à droite, se dessinait une ligne de feux demi-circulaire avançant dans la direction de Beaumont : là était l'ennemi; à gauche, on voyait la fumée des coups de canon tirés à intervalles par des troupes en retraite sur Mouzon; ces troupes étaient celles du 5° corps.
« Pour nous porter au secours du 5° corps, il aurait fallu faire halte, réunir en toute hâte les troupes, forcément très espacées dans ce défilé, se frayer, avec une peine extrême, un chemin à travers la colonne Gonseil-Dumesnil qui encombrait encore la route de Beaumont, franchir en bon ordre les dix kilomètres qui nous séparaient de cette ville, et arriver compactes sur le lieu de la lutte! (^.ette man<i!uvre, très périlleuse en face de l'ennemi qui nous suivait dans le défilé en nous canonnant, et cherchait à nous prendre en défaut, n'eût pas exigé moins de trois à quatre heures. Or, conmu; il était midi, l't (pu' déjà les troupes
1. C'ùluieiit deux escadrons de ulihms de la (larde, qui suivaloiit le "'■' rorps dol)ui^ la veille, «U ([ui venaient do se joindre à la bi'itrade do euiiassiers bavarois, laneée eu avant du l"' corps bavarois.
du général de Failly étaient en retraite ', il était évident que nous étions menacés de n'arriver sur le champ de bataile que pour constater un désastre, et offrir aux Prussiens l'occasion d'écraser en détail nos deux divisions. Voilà quant aux chances de réussite.
« Restait le devoir de ne pas compromettre le but stratégique du maréchal : le passage de la Meuse, le soir même, par un mouvement qui était en dehors de ses ordres formels. D'ailleurs le maréchal venait de nous quitter, et il n'était pas si loin qu'il ne put envoyer ses instructions au 7" corps, dans le cas où il combinerait une attaque avec les 12" et l" corps qu'il avait sous la main. Il n'ignorait pas que le corps de Failly était exténué par les marches, les contremarches, les combats et les privations des trois jours précédents ; il avait donc certainement pris les mesures nécessaires pour assurer le passage de ces troupes à Mouzon et tenir tête à une attaque, sinon certaine, du moins vraisemblable. S'il ne faisait rien dire, c'est que la Meuse était toujours l'objectif important. Nous n'avions qu'à nous conformera ses ordres ; — marcher, nous hâter vers la Meuse ^ »
Telles sont les explications données par M. le prince Bibesco pour justifier la décision prise de ne pas se porter au secours du 5° corps. Certaines d'entre elles ont une valeur incontestable, et l'absence d'ordres contradictoires, par exemple, peut très bien expliquer que le général Douay n'ait pas cru pouvoir passer outre à ceux qu'il avait reçus. Il n'en est pas moins fort regrettable que le général Douay n'ait pas suivi sa première impression ; car, en poursuivant sa marche vers Rémilly, non seulement il laissait le 5* corps livré à lui-même, mais encore il abandonnait aux hasards des événements sa 1" division, engagée avec les convois sur la route de Villers. Nous verrons bientôt quelles furent, pour cette division, les conséquences de son isolement.
Le T corps, après quelques instants d'hésitation, reprit donc sa marche vers Raucourt, harcelé par la brigade de uhlans de la Garde et l'avant-garde du \'° corps prussien, que la brigade Bittard des Portes avait toutes les peines du monde à cuntenir. Nous allons le quitter un instant, pour revenir aux événements si graves qui se passaient sur sa droite, et dont il subit, malgré lui, la fatale influence, au point de ne pouvoir franchir la Meuse que dans la plus complète désorganisation.
yiiTivée du .'/' corps à Beaumont. — A son arrivée à Beaumont, dans la nuit du 29 au 30 août, le 5° corps s'était établi en hâte sur des positions déterminées sans étude préalable du terrain par le chef d'état-major, général Besson. Il était dans un état d'abattement physique et moral dont le tableau suivant, tracé dans V Historique par le général Clémeur, ne donne qu'une idée affaiblie. — « Les troupes, harassées de fatigue et difiicilemcnt dirigées par leurs officiers dans
1. Ici, M. le priiico Bibesi'o commet ti'cs cerlainciueiit une erreur. La bataille de Beaumont n'a commencé qu'à midi et dorai, et la retraite qu'à une heure et demie, ainsi qu'on le verra plus loin. L'arrivée d'une partie du 7° corps aurait donc été d'un grand secours, même si elle ne s'était produite que pour soutenir cuUo-ci.