‹ Les combattants de 1870-71Chapitre 240 sur 262 · Prince Bibe.sco, loc. cit., page VZl · texte numérisé non relu

Prince Bibe.sco, loc. cit., page VZl

3. Un olïicier d'administration, noninié Luciani, avait réussi à gi'ouper i|uelfjucs centaines (riionimes, et les amena à peu près en ordre au général de W'impten.

4. Le 17" de ligne, de la brigade AJjbatucci, avait réussi, au moment où les troupes se retiraient de Villemontry sur Mouzon, à trouver un gué et ù. gagner Mouzon par la rive droite.

de tout vestige d'organisation. Le 5" corps fut dirigé sur le Vieux-Camp; le 12° n'atteignit Bazeilles qu'aux premières lueurs de l'aube, le 31.

7° corps et division de Bonnewains. — Ici nous allons nous borner à transcrire lexluellement l'émouvant récit d'un témoin oculaire, le prince Bibesco. Nous nous ferions scrupule d'altérer en quoi que ce soit ce tableau si vivant et si douloureux, tracé par la plume d'un ami de la France qui est resté fidèle à ses affections jusque dans le malheur.

Le général Douay, poursuivant vers Villers la marche dont il a été question ci-dessus, venait d'arriver à Raucoui't, quand il vit apparaître, sur le chemin de Yoncq, des bandes de blessés et de fuyards appartenant à la division Conseil- Dumesnil. C'était api'ès que cette division se fût heurtée, près de Warniforêt, avec les tètes de colonnes du I" corps bavarois.

« Navrant spectacle que celui de ce pèle-mèle d'hommes, de chevaux, de voitures, courant à travers champs, comme affolés! A la vue de la débandade de ces régiments, le général Douay a un moment d'hésitation; ira-t-il, comme il en a reçu l'ordre, passer la Meuse au pont de Villers-devant-Mouzon? Le pont ne sera-t-il pas envahi et le passage obstrué, avant l'arrivée du T corps, par les troupes du 5° qui n'auront pas pu passera Mouzon? Il y a encore huit kilomètres jusqu'à "Villers, et il est déjà quatre heures et demie! L'ennemi victorieux n'y aura-t-il pas précédé, en forces, ses deux divisions harassées''' Ne fera-t-il pas nuit quand elles y arriveront? Et alors, dans l'une comme dans l'autre de ces hypothèses, n'est-ce pas courir au-devant d'un désastre que de continuer sur Villers?...

« Notre cavalerie est déjà engagée sur la route de Villers, quand elle reçoit l'ordre de revenir sur ses pas et de marcher vers Rémilly. C'est à ce dernier parti que le général vient de s'arrêter; et son inspiration est heureuse, car, à quatre heures du soir, le pont de Villers était détruit. Encore deux heures, et la rive gauche de la Meuse va être au pouvoir de l'ennemi.

« Le T corps continue donc sa marche à travers l'étroit défilé d'H'araucourt. Mais quelle animation subite parmi nos troupes! Nos fantassins paraissent ne plus sentir le poids de leur sac, tant ils ont le jarret lendu, et les chevaux euxmêmes, gagnés par l'impatience de leurs cavaliers, relèvent la tète, dressent l'oreille et allongent l'allure.

« A voir cette colonne dont l'aspect est tout autre qu'il y a une heure, nul ne pourrait croire qu'elle est éprouvée par plusieurs jours de fatigue et de privations, et qu'elle marche depuis douze heures sans s'être arrêtée.

« C'est qu'à ce moment, un sentiment domine tous les autres; il engourdit la l'aligne, il réveille les forces épuisées, il donne, comme on dit, dos jambes à ceux qui n'en ont plus; c'est le sentiment du danger auquel nous sommes exposés au cas d'une attaque pendant le passage de ce long et étroit défilé, sur un terrain où tout déploiement de troupes est impossible, dans un moment où la moindre perte de temps peut être fa.ale. C'est à ce sentimcnl que nos soldais obéissent!

« Mais l'ennemi a le même intérêt à nous allcindic que nous avons à lui

échapper; il connaît notre marche, il en a pesé toutes les difficultés, et la preuve, la voici : on entend de nouveau son canon, et les obus viennent tomber au milieu de notre arrière-garde.

« Il se produisait en même temps, en tête de colonne, un arrêt qui, en se propageant jusqu'à rarrière-garde, pouvait, dans la situation d'esprit et de corps où se trouvaient nos troupes, avoir les plus terribles conséquences.

« Dix minutes, qui parurent des heures, s'écoulèrent à marquer le pas et à subir la canonnade ennemie. Une impatience fébrile courait déjà les rangs et gagnait jusqu'à certains officiers.

« Un oflicier supérieur d'artillerie de l'arrière-garde, après avoir envoyé, deux fois, un de ses officiers, pour expliquer la situation et demander pourquoi on ne marchait pas, arriva au galop de son cheval, pressant chacun de se porter en avant. Nous n'avons jamais mieux compris- qu'en ce moment combien il devait falloir peu de chose pour déterminer une panique. Une altitude moins ferme chez nos officiers, un cri de défaillance échappant tout à coup à un homme égaré par une terreur subite, et nous avions un désastre!

« Enfin, le temps d'arrêt cessa, et la colonne se hâta vers Rémilly. Bientôt l'arrière-garde arriva à un coude où le défilé longe les bois, et elle se trouva à l'abri des projectiles ennemis. Ceux-ci continuèrent, pendant ipiolque temps encore, à sillonner l'espace et à fouiller les bois dans la direction nouvelle, puis tout rentra dans le silence ^

« Notre tète de colonne était arrivée à un kilomètre environ du village de Rémilly, lorsqu'elle fut contrainte de s'arrêter; elle avait trouvé la route encombrée par la division de cuirassiers de Bonnemains. C'est là ce qui avait occasionné l'à-coup qui s'était propagé jusqu'à la queue de la colonne, et auquel un prompt remède avait été apporté par l'ordre de faire dégager sur l'heure la sortie du défilé, et de masser les troupes, à mesure qu'elles arrivaient, dans les champs qui bordent la route de chaque côté.

« Ces dispositions prises, on s'était porté au poni de Hémilly. Là, nouvelle déception; outre que le village était rempli de troupes, le pont et ses abords étaient encombrés; la division L'Hériller, du l" corps, n'avait pas entièrement effectué son passage, et derrière elle se pressaient toute une colonne de bagages et la division de cuirassiers! Que faire? se résigner et attendre, quoi(iu'il en coûtât de voir échouer au port les efforts de celte pénible journée.

« Il est sept heures un quart, voici la nuit; il faut compter au moins sur deux heures d'immobilité forcée. Les troupes du 7° corps reçoivent l'ordre de former les faisceaux sur l'emplacement même qu'elles occupent, et d'attendre. Des grand'gardes sont établies sur les faces ouest, sud et sud-est, et l'artillerie de réserve, réunie sur un vaste emplacement situé à la droite de la route, fait face en arrière en bataille, pour voir et battre au besoin le débouché du défilé.

1. Ces obus étaient tirés par l'artillerie du I" corps bavarois, lancée k la poursuite du 7° corps, et qui s'était avancée, comme il a été dit. plus haut, jusqu'à Roncourt.

« C'ependant, en dépit de la faligue, nos soldats ne sont pas aussi pressés que de coutume de se livrer au repos; ils s'arrêtent à regret, Tair inquiet et le regard tourné vers Haraucourt, comme s"ils redoutaient une nouvelle attaque. — C'est en hésitant que les cavaliers et les conducteurs descendent de cheval, et les fantassins, débouclant lentement leur sac, ne se séparent de leur fusil qu'après s'être assurés que la cartouche est bien à sa place.

'( Les plus prévoyants trouvent encore, au fond de leur sac, un morceau de biscuit, mais la grande majorité a épuisé ses provisions. Point de vivres ce soir-là, point de tapage; l'aspect général du camp est grave; il est le reflet de la situation.

(( Au bout d'une heure, la fatigue l'ayant emporté sur les préoccupations, le camp se trouva plongé dans le silence du sommeil. Nos grand'gardes veillent. Un homme veille aussi, au milieu de ces ombres endormies ; c'est le général Douay.

« Il songe, avec an.xiété, au temps qui s'écoule; il compte le nombre d'heures qui le séparent de l'aube; car il ne se dissimule pas qu'avec le jour les Prussiens arriveront à la Meuse, et il sent qu'il faut, à trois heures du malin, n'avoir plus un homme en deçà du tleuve.

« Ses inquiétudes ne sont que trop fondées. Dès le matin, le génie avait établi, à l'aide de quelques bateaux, sur la Meuse, près de Rémilly, une passerelle en bois, étroit passage réservé à l'infanterie, et où deux hommes seulement pouvaient s'engager de front; à coté de la passerelle, il avait également construit un pont destiné à l'artillerie et à la cavalerie. Ce dernier n'avait guère plus de deux mètres de large. Or, sous le poids des voitures, les terres avaient tîni par céder, les bacs qui supportaient le tablier du pont avaient été en partie submergés, le pont s'était affaissé, et il se trouvait à quatre ou cinq centimètres au-dessous du niveau des eaux. Ce qui avait encore contribué à cet état de choses, c'est la fermeture du barrage destiné à inonder les abords de Sedan, laquelle avait amené une crue subite de la Meuse.

« Le passage d'un fleuve, sur un pont jeté, est toujours une opération délicate; quand il faut l'exécuter dans de pareilles conditions, et au milieu d'une obscurité qui fait du moindre émoi une cause de désordre, toute difficulté devient danger.

« De quart d'heure en quart d'heure, les officiers laissés au pont de Rémilly viennent rendre compte de la situation. Elle s'est peu modifiée; l'encombrement est considérable; le passage est toujours lent. Il est neuf heures et demie. Impatient déjuger de la situation par lui-même, et de voir sur place s'il est impossible de donner à ces masses d'hommes, de chevaux et d'artillerie, un écoulement plus lajiide, le commandant du 7" fi)r|)S monte à che\al avec son état-major pour se rendre au pont de Rémilly. Le pont n'est qu'à un kilomètre du village; mais quel travail que de s(! frayer un passage au milieu de cet enchevêtrement d'hommes, de canons, de voilures et de chevaux ! \u bout d'une demi-heure, pendant laquelle vingt fois nous sommes sur le point de renoncer à avancer, nous atteignons enfin le pont.

« Il est dix heures. La division de cavalerie de Bonnemains est engagée sur le pont. Les chevaux, effrayés de ne pouvoir^ distinguer ce plancher mouvant

t OMBATl ANl».

caché sous les eaux et qui se dérobe sous leurs pieds à chacun de leurs pas, n'avancent qu'avec répugnance, le cou tendu, les oreilles dressées. Droits sur leurs étriers, enveloppés dans leurs grands manteaux blancs, les cuirassiers passent silencieux; ils semblent portés par les eaux. Deux feux allumés sur chacune des rives, aux deux extrémités du pont, éclairent seuls, de leur lumière blafarde, hommes et chevaux; leurs flammes se reflètent, d'une façon étrange, dans les casques brillants des cavaliers, et donnent à ce spectacle quelque chose de fantastique.

« A dix heures un quart, le T corps commence son mouvement; notre artillerie divisionnaire s'avance sur le pont. Les chevaux hésitent; ils se cabrent sous l'éperon des conducteurs. Ici, c'est un caisson qui se renverse et qu'il faut précipiter dans la Meuse; là, c'est un cheval qui se prend la jambe entre deux madriers, tombe, cherche en vain à se relever, et qu'on laisse aller au courant, pour déblayer la voie. Cependant, on s'engage, on se presse, on passe; on Unit, après mille efforts et mille déboires, sous l'étreinte d'une angoisse indicible, par atteindre la rive opposée.

« A une heure et demie de la nuit, le général Douay retourne à Rémilly; il s'assure que chacun est à son poste et que les officiers ont leurs hommes sous la main; puis il revient au pont pour hàler encore le passage, car le temps presse; il est déjà deux heures du matin, et nous n'avons encore pu jeter que deux régiments et trois batteries^sur la rive droite de la Meuse!

« C'est à ce moment que le commandant de Bastard, attaché à l'état-maj'or du maréchal de Mac-Mahon, nous apprend que l'armée entière se porte sur Sedan. « A cette nouvelle, le commandant du 7" corps, qui a sous la main les adjudantsmajors, fait transmettre par ceux-ci, aux chefs de corps, l'ordre de se porter immédiatement sur Sedan, chacun pour leur compte et par la manœuvre la plus rapide. S'adressant ensuite au général du génie Doutrelaine, il lui confie le soin de veiller à ce que toutes les troupes, en train d'effectuer leur mouvement, l'aient terminé avant le jour, et il lui recommande de ne se remettre en marche qu'après avoir fait détruire le pont. Puis, avec son état-major, sa 2= division d'infanterie (Liébert) et son artillerie de réserve, il se dirige sur Sedan, en suivant la rive gauche de la Meuse.

« A cinq heures, nous arrivons à Sedan, suivis de près par les troupes qui avaient marché le long de la rive droite, et par la division Conseil-Dumesnil qui, la veille, avait effectué son passage à Villers. Le comiuaudant de la place de Sedan, sommé d'ouvrir ses portes, laissa pénétrer dans la ville les troupes du 1' corps.

« Hommes cl chevaux élaienl brisés j.ar la fatigue, la laiiu, le froid, et les émotions qu'ils subissaient sans relàelic depuis vingt-quatre heures. Les chevaux faisaient pitié; ils se traînaient iilulùt ([uils ne luarchaicut. (Juaut aux homiues, la lassiludr riail arrivée à ce ixiiut, i|ii'à prine assis, les jjIus éuei'giipies succombaicut au souiuieil '... >«

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