La Guerre franco-allemande, page
de Mouzon. — La IIP armée opérera contre le front et la droite de l'adversaire; elle aura à déterminer en outre, sur les liauteurs de la rive gauche, de bons emplacements desquels son artillerie puisse inquiéter les colonnes ennemies en marche ou campées dans cette partie de la vallée. — Dans le cas où l'adversaire passerait sur le lerriloire belge sans y être désarmé aussitôt, on l'y suivrait sans attendre de nouveaux ordres. — Le Roi a l'intention de se rendre, à huit heures du matin, de Buzancy à Sommauthe ; Sa Majesté compte avoir reçu, pour ce moment, les rapports des deux commandants d'armée relativement aux dispositions qu'ils auront cru devoir prendre. »
Considérations générales sur la marche de l'armée de Chàlons. — Ces ordres, comme on le voit, tendaient uniquement à acculer les forces françaises à la frontière belge. Des circonstances que l'ennemi ne prévoyait pas encore, jointes à la situation extrêmement dangereuse oii vint se placer l'armée de Chàlons, transformèrent le but poursuivi, et amenèrent l'enveloppement complet de celle-ci. Ainsi allait se terminer, par une catastrophe sans précédent, la périlleuse tentative imaginée par le comte de Palikao, et condamnée presque d'avance, on peut le dire, tant étaient aléatoires les conditions où on l'avait entreprise.
Pour que la marche vers Metz réussit, il fallait, en effet, deux choses : le secret et la célérité. Or le secret était impossible à garder, dans l'état de surexcitation des esprits, dont une presse agitée se faisait la trop Odèle interprète. Quant à la célérité, pouvait-on vraiment espérer l'obtenir avec cette armée composée d'éléments disparates, où les soldats les plus médiocres et les moins faits aux exigences de la vie de campagne coudoyaient les héroïques débris de Wissembourg et de Frœschvviller, où trois corps sur quatre étaient démoralisés, oii enfin ni le chef, ni les officiers, ni les hommes n'avaient foi dans le succès d'une entreprise qu'on leur imposait? Une marche de flanc comme celle-là, exécutée à deux journées à peine de masses ennemies considérables, et longeant sur une partie de sa durée la frontière d'un pays neutre, ne pouvait être tentée qu'avec des troupes absolument sûres, compactes, homogènes, complètement en main, et rompus à la guerre. L'armée de Chàlons, on peut le dire sans faire injure à sa bravoure ni insulter à ses malheurs, ne réunissait pas à un degré suffisant ces qualités indispensables.
Or les difficultés et les incertitudes du départ, dues à cet état particulier aussi bien qu'aux influences politiques, ont pesé jusqu'à la fin d'un poids très lourd sur la bonne exécution du mouvement. Des fautes graves ont été commises dans l'emploi de la cavalerie, tenue partout excepté sur le ffanc menacé, dans le placement des convois, laissés au milieu des colonnes, dans l'utilisation des renseignements parvenus au quartier général, enfin dans l'exécution des reconnaissances. Témoin la panique causée par l'affaire do Grandpré, le 20, où la brigade Bordas, ayant rencontré quelques patrouilles de cavalerie, qu'elle prit pour les tètes de colonnes elles-mêmes de l'adversaire, faillit entraîner hors de leur ligne de marche tous les corps de l'armée de Chàlons. Si l'on n'avait pas complètement ignoré alors, dans nos rangs, que la cavalerie d'exploration précède toujours au loin les forces qu'elle
est chargée d'éclairer, on aurait compris que ces coureurs ne pouvaient avoir aucune consistance, et un incroyable émoi, que rien ne justifiait d'ailleurs, n'eût pas gagné jusqu'aux chefs les plus élevés de notre armée. Quant à l'exécution du service d'élat-major, elle fut, là, plus défectueuse que jamais; les croisements de colonnes, les encombrements de routes, le manque de liaison des corps, toutes ces conséquences si regrettables d'ordres mal donnés ou mal transmis étaient courantes. Heureux encore quand ces ordres arrivaient à temps, ou n'étaient pas interceptés par l'ennemi, parce que, comme cela se produisit le 29 août, on avait confié à un seul officier, dans les circonstances les plus difficiles, des instructions de la dernière importance. Si l'on ajoute à tout cela un état moral de plus en plus déprimé par les souffrances, les angoisses, les perpétuelles inquiétudes et le manque de distributions régulières, on s'explique comment a pu se produire un fait aussi anormal dans les annales de la guerre que cette fatale surprise de Beaumont, que la moindre précaution pouvait éviter! Et l'on maudit celte déplorable intervention de la raison d'Etat, qui a par deux fois empêché le maréchal de Mac-Mahon de suivre son impression personnelle, la seule logique, et causé toutes ces hésitations, tous ces flottements, toutes ces indécisions, dont la dernière devait être si funeste à notre pays. On a cru pouvoir réparer tout cela en mettant la Meuse entre les deux armées; ce n'était là qu'une illusion, car des troupes en retraite, harcelées de près par un ennemi résolu, ne peuvent espérer se dérober sans combat, même en traversant un fleuve. D'ailleurs un pareil expédient avait, dans le cas particulier de l'armée de Chàlons, le grave inconvénient de laisser subsister pour celle-ci la menace toujours entière d'être acculée à la frontière belge. En se plaçant donc au seul point de vue de la logique de la guerre, et sans aucune intention de récriminer contre des événements accomplis dans les circonstances les plus douloureuses qui soient, il semble que la seule manière de sortir, le 30 août, de l'impasse où l'on se trouvait, eût été de chercher à contenir jusqu'à la nuit l'offensive prussienne avec les h', 1" et 12° corps, puis de se dérober ensuite dans la direction de Mézières, en protégeant cette retraite par de fortes et solides arrière-gardes. On le pouvait encore, et peut-être l'eùt-on fait, si la surprise infligée aux troupes du corps de Failly, par suite d'une impardonnable négligence, n'avait ])as agi tout de suite d'une façon déprimante sur le moral de tous.
Nous avons déjà vu, par contre, avec quelle netteté et quelle précision s'était accompli le grand mouvement stratégique entamé par les Allemands, après que des indiscrétions à jamais regrettables leur eurent appris et la situation de l'armée de Châlons et le but poursuivi par son chef. C'est que, ici, nulle autre considération n'avait cours que celle de faire la guerre, et de vaincre. « Cherchez l'ennemi, et attaquez-le partout où vous le rencontrerez », avait dit, au début de la guerre, le chef d'état-major général des armées allemandes, et c'était là le seul principe qui guidât princes, généraux et officiers, la véritable pensée dirigeante, l'inflexible but de tous les efforts. Ici, nous constatons cpjo ciiacun est mû pav la piéoccupation constante de manoi-uvrer conformément aux grands principes dont Napoléon a été le vulgarisateur et l'armée prussienne l'héritière. La cavalerie explore, renseigne
et protège; les masses convergent vers l'objectif dans un ordre qui leur permet de s'appuyer mutuellement ; enfin le front de marche se rétrécit progressivement jusqu'à ce que le contact existe et il se réduit, à ce moment, à un front de bataille. C'est ainsi que l'armée de la Meuse, qui, le 26 août, s'étend sur un front de "24 kilomètres, n'en occupe plus que 8 le 30; de même pour la IIP armée. Certes, là aussi, il se produit des à-coups, des accidents de marche, des croisements de colonnes et de convois, pour ainsi dire inévitables dans des mouvements d'aussi grande envergure, et nous avons vu que particulièrement le 30, dans la matinée, ces embarras ont été plus fréquents que de raison. Cependant, si complète était dans cette armée la connaissance de la guerre, si puissant l'esprit de solidarité qui animait chacun, telle était surtout la confiance acquise par des succès inespérés, que ces légers accidents furent réparés bien vite, et n'influèrent en aucune façon sur le succès définitif de la vaste opération qui devait prendre tin ce jour-là.
De tout cela se dégage ce double enseignement que, d'abord, l'action du commandement ne peut, sans danger, être entravée par des considérations étrangères à l'exécution de la guerre; qu'ensuite il n'est pas de bravoure qui puisse racheter l'oubli des leçons imprescriptibles de l'expérience et le mépris des principes basés sur l'histoire, la logique et le bon sens. Nous avons payé assez cher notre imprévoyance pour ne plus oublier jamais que ces grandes leçons, nous les avons, les premiers, données à l'Europe, et que c'est dans nos anciennes victoires même que nos redoutables adversaires de 1870-71 ont puisé le secret des leurs.