KiupcKi, Hfsioire de I. Unification allemande (passim
Or, le personnage auquel incombail ainsi la lâche difficile de réconcilier l'Empire avec ses adversaires, s'il avait en lui-même une confiance absolue, manquait totalement de l'autorité morale nécessaire pour s'imposer. Ancien ennemi résolu du. régime napoléonien, membre de ce fameux groupe des Cinq, qui avait pendant si longtemps personnifié à lui tout seul l'opposition libérale, il était considéré par ses anciens coreligionnaires politiques comme un renégat, et par les dynastiques comme un ambitieux vulgaire qui, jugeant par les faits de l'inanité de ses premiers efforts, s'était brusquement, suivant une expression célèbre, tourné du côté du manche. Non qu'il fût absolument médiocre, tant s'en faut. C'était, au contraire, un orateur remarquable, un écrivain distingué, un dialecticien habile. Mais de là à devenir un homme d'État, capable d'enrayer la crise actuelle, et de présider d'une main ferme et sûre à un changement de régime aussi radical, il y avait tout un abîme, au fond duquel M. Emile Oilivier ne pouvait manquer d'être précipité.
Dès ses débuts au pouvoir, il se trouva aux prises avec des embarras qu'il n'avait pas prévus. Le malheureux événement de Néuilly, qui faisait d'un membre de la famille de l'Empereur un meurtrier, le déchaînement d'injures et d'outrages qui en fut la conséquence de la part des intransigeants, visant là personne même du souverain, mirent M. Oilivier dans lalternativc ou de capituler vis-à-vis de ses anciens amis ou de rompre complètement avec eux jiar un acte d'énergie. C'est à ce dernier parti qu'il se résolut, voulant, a-t-on dit, montrer aux mameluks du césarisme qu'il avait autant de « [loigne » qu'eux. Il fit donc arrêter à la fois le prince Pierre Bonaparte, qui fut traduit devant la Haute Cour de justice, et M. Henri Rochcfort, député radical, qui passa en police correctionnelle.
Mais ce qui advint de ces deux actes de fermeté, à savoir, l'acquittement du prince et la condamnation du journaliste à trois mois de prison et 6,000 francs d'amende, produisit des résultats tout différents de ceux que le ministère avait espérés. On épilogua avec passion, dans les milieux i)0])ulaiivs, sur l'anomalie de ces deux sanctions pénales, pourtant liien explicable si l'on tient compte des circonstances inhérentes à chacune des deux alTaires et de la différence des juridictions. La presse, dont certains représentants avaient ])assé sans transition de la contrainte à l'extrême licence, attisa par une campagne des jilus violentes les ferments d'effervescence qui commençaient à se numifester dans le^; faubourgs de Paris, et bientôt l'émeute, encouragée peut-être par une police maladroite, releva la tête assez haut pour légitinu>r de fré(puMils déploiements militaires et provoquer un malaise incpiiétant.
Les choses en étaient là, quand l'Emperenr, qui, malgré le régime parlementaire, entendait rester le César de la démocratie, jugea à propos de faire ratifier par le peuple les modifications qu'il venait d'apporter aux constitutions de l'Empire. Certes, si quelqu'un s'était jamais, ])ar ses paroles et ses écrits, prononcé ouvertement contre la doctrine plébiscitaire, c'était bien M. Emile Oilivier. Ce fut lui cependant qui, par une amère ironie du sort, dut en faire accepter le principe au ministère, et en assurer l'exécution, malgré l'opposition de deux de ses collègues, M^L Daru et Buffet, qui préférèrent se retirer.
Or, quelle que soit la théorie gouvernementale que l'on professe, l'appel au peuple, en un pareil moment, devenait une double faute. La majorité était, il est vrai, assurée au gouvernement, parce que les campagnes aimaient l'Empereur, et parce que le peuple français est généralement porté à accepter ce qui existe. Mais l'armée, fortement travaillée par les révolutionnaires, n'était déjà plus unanime, et elle le prouva, aussi bien par le chiffre relativement élevé de ses votes négatifs que par les scènes regrettables dont certaines casernes furent le théâtre, scènes peu compatibles aA'ec les idées que l'on se fait généralement de la discipline et de la dignité de l'uniforme. En outre, ce qui était plus grave, le nombre total des votes militaires, qui ne s'élevait qu'à 331,867, accusa trop formellement la faiblesse de nos effectifs, et l'infériorité numérique manifeste de nos forces nationales. La Prusse en fit plus que personne son profit, et se résolut, dès lors, à hâter la guerre qu'elle désirait de tous ses vœux. Un point noir qui grossissait à l'horizon lui donna l'espoir que le prétexte ne se ferait pas attendre. Ce point noir était la situation des affaires espagnoles.
On sait en effet qu'en renversant le trône d'Isabelle II, les auteurs du pronunciamiento de 1868 n'avaient entendu faire qu'une révolution dynastique. Le peuple espagnol, et moins encore le gouvernement provisoire à la tête duquel était le maréchal Serrano, ne désirait nullement proclamer la République, et cherchait, au contraire, un prétendant de bonne volonté, pour poser sur sa tète la couronne que a fille de Ferdinand VII avait laissée tomber. Les candidats ne manquaient pas, à vrai dire ; on n'avait que l'embarras du choix. Malheureusement, tous n'étaient pas également acceptables, en sorte qu'après avoir oscillé entre le duc de Montpensier, trop antipathique, le roi in partibus de Portugal, don Ferdinand', trop ami de son repos, et le duc d'Aoste, trop indécis, on se décida, pour ne pas arriver à don Carlos, qui sentait son ancien régime d'une lieue, à offrir le sceptre des Espagnes à un prince allemand.
Il existait à Berlin une branche de la maison régnante, qui possédait autrefois deux fiefs dans la Souabe, mais les avait cédés depuis 1849 à ses puissants aînés. Le chef de cette branche, Charles-Antoine de Hohenzollern-Sigmaringen, général prussien, était fils d'une nièce du roi Murât, et veuf d'une princesse de Bade, fille elle-même de la princesse Stéphanie, proche parente de la reine Horlense et par suite de Napoléon III. On voit que ces liens de famille le rapprochaient bien moins du roi de Prusse que de l'empereur des Français.
De son mariage avec la j)rincesse Joséphine de Bade, Charles-.\ntoine avait eu cinq enfants :
Léopold, né en 1835, prince héritier;
Charles, actuellement roi de Roumanie, né en 1830;
Antoine, né en 1841, et mort des blessures qu'il avait reçues à Sadowa, dans les rangs prussiens ;
1. Don Ferdinand avait renoncé à la couronne du Portugal en faveur de son fils, don Luis, père du roi actuellement régnant, et, tout en conservant son titre de roi, vivait complètement éloigné des affaires, à Oporto.
Frédéric, né en 1843; Marie, née en 1845.
C'est au prince Léopold que s'adressèrent les offres du gouvernement provisoire espagnol et, dès le mois de mars 1869, des pourparlers s'engagèrent à cet effet'. Un mois plus tard, M. Salazar y Mazarredo, député aux Cortès et ancien attaché à l'ambassade de Berlin, se rendait auprès de M. de Bismarck et entamait des négociations officieuses-. Mais le gouvernement prussien, résolu à ne s'engager qu'à bon escient, refusa tout d'abord de donner un acquiescement formel. M. Salazar, éconduit une première fois, retourna en Espagne, et ne revint à Berlin qu'au mois de novembre, porteur cette fois d'une lettre du maréchal Prim qui parut triompher des résistances pour la forme rencontrées tout d'abord. On lit en effet, dans une dépêche officielle, écrite par le Chancelier au maréchal Prim : « La candidature du prince de HohenzoIIern est en elle-même une excellente chose, qu'il ne faut pas abandonner et qui pourra, à un moment donné, devenir opportune^. »
Ce ne fut cependant que six mois plus tard, en juin 1870, que le prince Léopold demanda au roi de Prusse son consentement, lequel fut accordé sans difficulté. Aussitôt les ministres espagnols se réunirent en conseil, le 3 juillet, et convoquèrent les Cortès pour le 2-2 du même mois. L'élection était fixée au 1" août, et le nouveau roi devait faire son entrée solennelle dans sa capitale, le 1" novembre suivant.
L'émotion causée à Paris par ces nouvelles extraordinaires fut prodigieuse. On traversait précisément, à cette époque, une période d'accalmie qui semblait devoir reculer pour longtemps encore toute chance de conflit, et divers symptômes, auxquels nul ne pouvait se tromper, indiquaient clairement que le gouvernement, rassuré par la terminaison pacifique des derniers incidents*, ne croyait plus à une guerre prochaine. C'est ainsi que le ministre de la guerre, en présence de la rareté des fourrages, due à une sécheresse excessive, venait de donner l'ordre de vendre un nombre important de chevaux ; c'est ainsi que le 30 juin, le Corps législatif abaissait, sans discussion, le contingent annuel de 100,000 à 80,000 hommes, et que M. Emile Ollivier déclarait à cette occasion que jamais la paix de l'Europe n'avait été mieux assurée. Enfin le camp de Châlons ne reçut cette année qu'une série de troupes, au lieu de deux, et nombre d'ofiiciers étrangers y furent invités. D'ailleurs l'Empereur, « qu'il faut, pour être juste, séparer du parti de la cour, qui connaissait mieux l'Allemagne qu'elle n'est connue généralement en France, qui eût fait volontiers une guerre victorieuse pour donnera sa race un nouveau relief, mais gardait jusqu'à la dernièi'e heure des doutes sur la supériorité militaire des Français