DIVISION
Cabinet du Général
« Mon cher général, « (Jomme je vous l'ai dit par ma dépêche de cette nuit, hier soir, à cinq heures, j'étais au Pigeonnier, avec le colonel du 96°, qui occupe cette position depuis quelques jours et a poussé des reconnaissances dans toutes les directions. Je ne pense pas que l'ennemi soil en forces dans nos environs, du moins à une dislance assez i-approcliée pour en/reprendre immédiatement quelque chose de sérieux. Toute-
1. A. Le Faurk, La Guerre franco-allemande de 1870-71. Paris, Gaiiiicr IVeres, 1«7I, i. I, p. 92 et 93. — (Dépêches inédites).
2. La Guerre franco-aUemande, par le grand état-major prussien, t. I, page lfi9.
fois, pour parer à toute éventualité, je pense qu'il est convenable de prendre les dispositions suivantes :
« Ainsi que vous en avez reçu l'ordre de Son Excellence le Maréchal, vous vous porterez sur Wissembourg avec votre division, le S" hussards et :2 escadrons du 11^ chasseurs. Vous établirez votre l'embrigade sur le plateau de Geissberg, la '2° à gauche, sur le plateau de Vogelsberg, occupant ainsi la ligne des crêtes qui, par la route de Wissembourg à Bitche, se relie avec le Pigeonnier. La cavalerie et l'artillerie seront en seconde ligne sur le versant sud-ouest du mouvement de terrain. Je pense, d'ailleurs, qu'il sera facile de défiler les troupes.
« Vous ferez entrer le soir même un bataillon dans Wissembourg; demain, de bonne heure, vous enverrez un régiment de la "2° brigade relever le 06^ dans la position qu'il occupe entre Climbach, le Pigeonnier et Pfaffenschlicli ; le 96° se portera en avant dans la direction de Nothweiler; un de ses avanl-postes sera établi à droite, à Durrenberg, se relianl ainsi à la gauche de votre division, vers (llimbach; ma gauche sera à Olier-Sleinliach, où elle se reliera avec ki droite du 5" corps, à Hulzelhof.
« Mon quartier général et le gros de ma (li\ision seront à Lembach. \'nus pdiirrez élaliiir votre ([uartier général suit au Geissberg, soit à Oberhoi'fen, soit à Iloth.
« L'escadron du rJMnissards ipii est en ce moment à Glimbach, y restera jinivisoirement, mais il est probable que je conserverai seulement un peloton et que j'enverrai le reste seulement après-demain rejoindre le régiment.
« Il est bien entendu que celte brigade de cavalerie est placée sous vos ordres immédiats et que vous l'utiliserez pour vous éclairer soit en avant de Wissembourg, soit à droite dans la direction de Lauterbourg.
« Aussitôt que Wissembourg aura été occupé par un de vos bataillons, je vous prie de faire examiner la situation de la manutention, de relever les accessoires qui peuvent y manquer, de les faire fabri(iuer sur place, ou à Strasbourg ou à Haguenau, et d'organiser des brigades de boulangers avec les ressources qui peuvent se trouver dans vos régiments. Je crois que la dimension des fours .permet de faiiri([ner ;J0,(II)() rations en vingt-quatre heures, mais à la condition que le service soit bien organisé. Votre sous-intendant demandera immédiatement de la farine et l'on se mettra à l'ouvrage sans tarder, car c'est de Wissembourg que nous devons lircr l/i majeure partie de nos subsistances
<( ... Lorsque vous aurez eu le temps d'étudier le terrain et de conuaili'e la silnaliou di' l'enuemi, vous apprécierez s'il sérail utile d'occup(>r le fort Saint-lîeniy et les anciennes rciloules ipii st)nt en avant d'Alicnsladl, mais la chose nie parait douteuse.
« Signé : HrcHOT. »
Ge document nionli'c claii'cnient deux choses : d'alioi'd ipie le sei'vice des renseignements était fait d'une façon déplorable, puisque le général Ducrot ne croyait pas l'ennemi en force dans Jes environs et ne pensait pas que la division Douay
COMliATTANIS
put être immédiatement attaquée, ensuite que Ton attachait à la possession de Wissembourg une importance capitale au point de vue des approvisionnements et des magasins'. Mais il ne contient ni explicitement ni implicitement l'ordre d accepter le combat. Cet ordre, les Prussiens assurent qu'il a été donné. Le général Ducrot s'en est vigoureusement défendu, et rien n'autorise à révoquer en doute ses affirmations. Mais il est probable que le général Douay, en lisant dans la dépêche de son chef que Wissembourg devait fournir la majeure partie des subsistances de l'armée, attacha à la conservation de cette place un intérêt peut-être exagéré et ne se crut pas en droit, le lendemain, de l'abandonner sans combattre. Il préféra laisser écraser sa division plutôt que d'éviter la lutte, comme la prudence lui en faisait un devoir.
Description du champ de bataille. — La petite ville de ^^'issembourg, à cheval sur les deux rives de la Lauter, est une ancienne place forte, déclassée en 1867. Elle conservait encore, au moment de la guerre, son mur d'enceinte et ses fossés, mais sa position encaissée entre des hauteurs qui la dominent au sud et au nord, lui ôtait toute valeur défensive contre l'artillerie moderne. Trois portes y donnaient accès : celle de Landau, à l'est; celle de Bitche, à l'ouest; celle de Haguénau, au sud, à quelque distance de la gare, située sur la rive droite de la Lauter.
Les derniers contreforts des Vosges, aboutissant à la rivière, se relèvent au sud de la ville en deux mamelons dits le Vogelsherg et le Geissberg où, comme on l'a vu, devaient s'établir nos troupes : sur ce dernier existait un château solidement bâti, bordé à l'est par une terrasse que soutenait une muraille à pic, et fermé à l'ouest par un aulre mur épais percé d'une seule porte. L'ensemble de ces bâtiments formait un point d'appui très résistant, sur le versant est du mamelon. Le sommet de celui-ci était occupé par trois peupliers, devenus douloureusement célèbres, et un peu en arrière, sur le bord de la route de Strasbourg, s'étalaient les vergers de la ferme de Schafbusch, qui offraient aux tirailleurs des abris précieux.
Mais ces positions avantageuses pouvaient, malheureusement, être aisément tournées, car la Lauter, guéable sur un grand nombre de points, est, en outre, traversée \rd\- un pont au village d'Altenstadt, silué à un kilomètre à l'est de Wissembourg et, une fois la rivière franchie, il est assez facile de prendre à revers et la ville et les hauteurs du sud. De plus, les forêts épaisses qui entourent la position dérobaient à nos cavaliers, d'ailleurs peu entrepreiianls, les mouvements de Fenncmi et rendaient la situation très périlleuse. Kulin, les lignes de Wissembourg, célèbres au temps des guerres de la Révolulidu, si vigoureusemenl reprises à \\'urmser par le général Hoche, en déeciiibrc ITltr!, cl donl il restait encore des vestiges assez im])ortants à l'est et à rmicsl ili' la xillc, ne possédaient ])lus, au point de vue militaire, aucune valeur.
(l'est sur le terrain dmil ikius veiiniis d'esquisser la pliysinuiunie que vint
1. Dans sa Ijrocliui'e iiitiluloo : Wissembounj, réponse à Vélal-major allemand, le goiiéi'iil Diici'ot fait remonter la responsabilité de l'owiipation do Wissemlittupf;; à l'Intondance, qui aurait (loclaru ntt piiuvoli' iissuroi' les sulisislancos si cotte ville nous était enlovép:
camper, le 3 au soir, la division Douay. Elle avait marclir Imite la Journée par une chaleur torride, et quand elle arriva, à la toinl)rç de la iiiiil, sur les emplacements qui lui étaient désignés, un orage violent s'abattait sur la campagne, iuuudée de pluie. Il fallut donc, dans une obscurité profonde et sur un terrain détrempé, opérer une dislocation que les circonstances atmosi)liéri([ues, jointes à la fatigue, rendaient particulièrement pénible, pour se rendre aux postes indiipiés.
Le 2° bataillon du 74" (commandant Liaud) entra en ville; cpiant au 78°, désigné pour aller le lendemain relever le 96°, il s'étalilil sur U- VogelsixM-g, à di'oite du 1" tirailleurs. Puis on plaça des grand'gardes , trop prés, il est vrai, des corps à couvrir, et les troupes, accablées de fatigue, s'enfouirent sous leurs tentes-abris, pour se reposer enfin.
Positions occupées par h' 1" curps. — A la suite de ce mouvement, le I'' corps occupait, en définitive, les positions suivantes :
l'" division (général DrciKir). — Quartier général à Rciclishoffen.
[ 13° bataillon de chasseurs à Leniliach. l'" brigade. 96° de ligne à Climliach.
( 18° de ligne à Lembach.
/ 45° de ligne à Niederbronn.
2° brigade. 1°"' zouaves à Reichshoffen.
( Arlillerie et génie à Reichshoffen.
2° division (général A. Douay). — (Quartier général à Steinseltz.
16° bataillon de chasseurs à Seltz.
( 1°"' et 3° bataillons au Geissberg.
I 50° de ligne s -,,. , . .„ • ^ u 1'° brigade. { { 2' bataillon a Seltz.
( [" et 3° bataillons au (ieissberg.
74° de ligue ; ^„ , . .,, . -.x-- ■
'^ ( 2° bataillon a \\ issemlioui'g. .
( 78° de ligne J , . , . ,. , , 2° brigade. . . .,7 dernciv le \ ogeisberg.
'^ ( 1° tirailleurs^
P)rigade de cavalerie uk Skptkiu, au Geissberg.
3° division (général Raoi'lt) à Ilagiu-naii (parlant le 4 poiu' Reiclislioffeii). 4° division à Strasbourg (partant pour Haguenaui.
2° brigade de cavalerie (général de Nansouty) à Seltz (2° lanciei's) et Strasbourg (6° lanciers).
.3° brigadi' de cavalerie fgénérid Mir,iiKi.)à l'.rumalli
Comme le dit la n'iation alleiuandr, ■< la situation de la division Douay était assurément fort hasardée. De plus, elle n'avait surplace que « bataillons. 18 pièces
140 COMBAT DE WISSE.MBOL RG
el 8 escadrons, car un bataillon de chasseurs et un bataillon du 50' de ligne étaient attachés à la brigade de cavalerie de Nansouty, à Seltz, pendant que le 78° régiment avait été dirigé sur Climbach, au matin du 4 août, pour y relever le 96' de la division Ducrot. On pouvait donc tout au plus compter, dans le courant de la matinée, sur le concours de ces deux régiments, le reste du 1" corps se trouvant à une marche et au delà, sur les derrières'. )>
Bien que cette dernière assertion ne soit pas tout à fait exacte, puisque au moins la 1" brigade de la division Ducrot, campée à Lembach et Climbach, était parfaitement en mesure de soutenir, si on l'eût voulu, le général Douay, il n'en est pas moins vrai que la faute commise dans la concentration de l'armée du Rhin se trouvait ici répétée en petit, que le i" corps était éparpillé dans toute l'Alsace, et que sa 2* division occupait, tout à fait en flèche, une position extrêmement dangereuse, s'allongeant elle-même sur plus de 8 kilomètres, et cela alors qu'on ne connaissait absolument rien ni des mouvements ni des projets de l'ennemi.
Le général Douay se rendait compte du danger de la situation, car le 3 au soir il informait le maréchal des dispositions qu'il avait prises, el lui demandait si Wissembourg devait rester occupé. Le maréchal lui répondit qu'il résoudrait la question en se rendant auprès de lui, le lendemain 4, au matin'. Nous verrons bientôt ce qu'il en advint.
Mouvements de la III' armée. — Que se passait-il, pendant le cours de ces événements, dan.s le camp ennemi? Là, on en avait fini avec les tergiversations et les tâtonnements. On était complètement revenu des craintes qu'inspirait au début la perspective d'une attaque brusquée sur les États du Sud ; on était renseigné sur notre faiblesse, ainsi que sur les difficultés toujours croissantes de notre mobili-sation, et l'on se disposait à profiter de notre infériorité manifeste pour entamer vigoureusement l'action. Le SO, M. de Moltke adressait lordre suivant au Prince royal de Prusse :
« Sa Majesté considère comme opportun qu'aussitôt que la III' armée aura été ralliée par la division badoise et la division wurtembergeoise, elle s'avance vers le sud par la rive gauche du Pihin, pour chercher l'ennemi et l'attaquer. De cette façon, on empêchera l'établissement de i»onts au sud de Laulerbourg et on protégera de la manière la filus cffirîicc loiiU; rAlIcmagne du Sud.
« Signi- ; IiK Moi.TKK. »
Cependant ce fut le 2 août seulement que le Prince royal, voyant son armée tout à fait prête, donna .ses ordres préliminaires, et s'occupa dégrouper ses corps plus élroilemenl. Toute la III' armée, sauf la division wurtembergeoise, passa sur la rive gauche flu Rhin, et vint se masser, à quelques kilomètres de la frontière française,
1. Im Guerre franco-all f;manrJ.e , f>ai- le grand <iiat-major prussien, tome !•■, p. 170 et 177.
2. Dépo.'iition du iiiaréclial de Mac-Maliori devant la CoinmiHsion d'ein)ii6te du 1 septembre.
dans une zone peu étendue (21 kilomètres) et profonde de moins d'une demi-journée de marche, où elle maîtrisait les voies d'accès dans nos départements alsaciens'. Ses avant-postes allaient de Schweigen au Rhin. « Ils étaient ainsi, ceux de Schweigen à 1,400 mètres des maisons de Wissembourg, et ceux de Neubourg à 1,500 mètres de la frontière-. »
Puis, ce même jour, le Prince royal donna ses ordres délinilit's pour la marche en avant : « Mon intention, disait-il, est de porter demain malin la 111° armée jusqu'à la Lauter et de franchir cette rivière avec les troupes avancées. A cet effet, on traversera le Bien-Wald par quatre routes. L'ennemi devra être refoulé partout où on le rencontrera. »
La IIP armée formait donc quatre colonnes. La l'", à droite, se composait du 11" corps bavarois (général de Hartmann), dont l'avant-garde (division de Bothmer) recevait l'ordre de marcher sur Wissembourg et de s'en emparer. Cette avant-garde était flanquée, à droite, par un détachement. Le reste du corps Hartmann marchait sur Ober-Otterbach.
La 2° colonne, formée par le ^'° corps, se dirigeait sur Kapsweyer. Son avantgarde particulière devait passer la Lauter au-dessus de Wissembourg et placer des avant-postes sur les hauteurs de la rive droite.
La 3° colonne, formée par le XP corps, après avoir traversé la forêt du Bien-Wald, devait franchir la rivière au moulin du même nom, et envoyer, comme la précédente, son avant-garde sur la rive droite de la Lauter.
Enfin la 4" colonne, formée par les divisions badoise et wurtembergeojse sous le commandement du général de Werder, avait ordre de remonter la rive gauclu^ du Rhin jusqu'à Lauterbourg, de se rendre maîtresse de cette ville, et de pousser ensuite ses avant-postes sur la rive droite de la Lauter.
En seconde ligne marchaient la 4" division de cavalerie, se dirigeant sur l'Otterbach, à 3 kilomètres à l'est d'Ober-Otterbach, et le 1" corps bavarois (général von der Thann), qui suivait la route de Germersheim à Wissembourg, avec ordre de bivouaquer, le soir, à Langenkandel.
« Je me tiendrai dans la matinée sur les hauteurs entre Kapsweyer et Schweigen, ajoutait le Prince royal, et j'élabliiai probaljlenient mon quartier général à Nieder- Otterbach. »
Ainsi, cette masse de cinq corps d'armée allait aborder la Lauler sur un front de 26 kilomètres; et trois d'entre eux menaçaient immédiatement la malheureuse division Douay, affaiblie par des détachements et livrée à ses seules ressources. Tandis que le petit nombre de nos soldats, déjà trop disséminés, nous interdit de jjrendre possession des passages du fleuve, l'adversaire va s'en emparer, coûte que coûte, les occuper, pousser ses avant-gardes sur la rive opposée, et se poster en maitre incontesté sur ces débouchés qui ouvrent la porte de l'.Vlsace. Et ces projets, si nettement arrêtés et si clairement énoncés, notre état-major les ignore à ce point