Documents diplomatiques
échec grave, pour la diplomatie française un succès incontestable, pour le ministère une victoire éclatante et inespérée. Comment donc celui-ci, dont l'imprudence avait déjà une première fois failli tout compromettre, ne sut-il pas s'en contenter? Comment, à peine sorti d'une aventure dont l'heureuse issue n'était certainement pas due à l'habileté de sa politique, se lança-t-il sans transition dans une autre, plus périlleuse encore, qu'il pouvait si facilement éviter? C'est ici qu'il faut rendre à chacun sa part des responsabilités, et montrer quel étrange aveuglement poussait à une catastrophe inévitable ceux qui formaient le parti belliqueux de la cour.
Le 12 juillet, un député de la majorité, adversaire, on pourrait presque dire ennemi personnel de M. E. Ollivier, M. Clément Duvernois, demanda à interpeller le gouvernement sur « les garanties qu'il s'était assurées contre le retour d'éventualités semblables à celle qui venait de se produire ». L'interpellation fut fixée par la Chambre au vendredi 15 juillet. Mais, sur ces entrefaites, dans la séance du 12, M. de Gramont vint apporter à la tribune la nouvelle officielle du désistement du prince Léopold, en ajoutant maladroitement à sa communication que c'était là tout ce qu'il pouvait faire connaître à la Chambre, les négociations avec la Prusse « n'ayant pas encore donné de résultat ». Aussitôt, un autre membre de la droite, le baron Jérôme David', se leva, et d'un ton véhément, déposa une demande d'interpellation nouvelle, sur les causes des lenteurs « dérisoires » apportées par la Prusse aux négociations, lenteurs qui, disait-il, constituaient un danger autant pour la fortune publique que pour notre honneur national.
Des murmures et des protestations nombreuses accueillirent ces paroles plus qu'imprudentes ; aucun des ministres présents ne crut cependant devoir les relever. Bien plus, elles exercèrent sur l'esprit de certains d'entre eux une impression déplorable, et les poussèrent, par crainte d'être renversés s'ils paraissaient faiblir, dans une voie fatale. Ils crurent voir dans l'excitation toute factice de leur interlocuteur un reflet de l'opinion générale, et ne se sentirent point assez forts pour résister à des sommations si violemment formulées. La légèreté des uns, la fatuité des autres leur masqua le précipice qui s'ouvrait devant eux. Ils s'y jetèrent tête baissée, à la grande joie de leur terrible adversaire, sur, cette fois, qu'ils ne lui échapperaient plus.
Dans la journée même du 13, M. Benedetti recevait à Ems une dépêche lui enjoignant de demander au roi de Prusse qu'il interdît à jamais au prince Léopold d'accepter la candidature du trône d'Espagne, si elle lui était offerte de nouveau. On juge quel effet désastreux cette attitude nouvelle et imprévue, qui voulait paraître énergique, et n'était qu'insensée, produisit en Europe, quelle explosion de colère elle provoqua dans les pays allemands, et quelle satisfaction elle causa à M. de Bismarck, assuré maintenant de prendre telle revanche qu'il entendrait. Quant au roi, après avoir, le matin du 13, annoncé lui-même à M. Benedetti le désistement du prince Léopold, qu'il ne connaissait encore que par les journaux, et fait confirmer par un de ses aides de camp la nouvelle, aussitôt ipiil l'eut officiellement
1. M. Jérôme David était fils naturel du prince Jérôme, frère de Napoléon l" et ancien roi do Westphalio. Sa mère était une fille du grand peintre David.
reçue, il lit répondre aux dernières ouvertures de l'ambassadeur « qu'il avait consenti à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de HolienzoUern, mais quil ne pouvait faire davantage. » Le comte Benedetti, dont les instructions étaient trop précises pour qu'il se contentât de celte fin de non-recevoir, revint alors à la charge et sollicita une entrevue qui ne lui fut pas accordée. Le roi se borna à lui adresser, le soir à cinq heures et demie, son aide de camp le pi'ince Radziwill, avec mission de déclarer qu'à ses yeux l'incident était clos, qu'il n'y avait plus lieu d'en parler, et qu'on devait purement et simplement s'en rapporter à la déclaration communiquée précédemment. Dès le lendemain, le roi quittait Ems pour se rendre à Goblentz. Gomme il allait monter en wagon, il aperçut à la gare le comte Benedetti, qui partait de son côté pour Paris. Il le salua avec urbanité, mais froidement.
C'était, cette fois, au gouvernement français de reculer, s'il ne voulait pas absolument et décidément la guerre. Mais l'effervescence grandissante et l'exaltation générale qui se manifestaient à la fois dans la Chambre et dans l'opinion, l'acculaient déjà à ce dilemme, ou céder, ou se retirer. Il préféra ne pas céder, et, dès lors, les événements se précipitèrent.
On répandit aussitôt dans Paris le bruit que notre ambassadeur avait été outragé par le roi de Prusse ; j'ai dit ce qu'il y avait de vrai dans cette allégation. On laissa les journaux et certaines personnalités très en vue entretenir dans les esprits une excitation fâcheuse, que des bandes avinées traduisaient dans les rues par les cris répétés de « A Berlin ! » Enfin, les représentations théâtrales elles-mêmes devinrent l'occasion de manifestations soi-disant patriotiques, où la Marseillaise, chantée ou déclamée par des artistes en vogue, était chaque soir acclamée par un auditoire dont l'ardeur belliqueuse ne se connaissait plus.
Disons, pour être juste, qu'une excitation pareille se montrait de l'autre côté du Rhin, et que M. de Bismarck, certain maintenant de pouvoir se dire provoqué, l'entretenait soigneusement par ses journaux. La Gazette nationale et la Gazette de la Bourse tenaient, dès le 12, un langage menaçant. Le \S, la Gazette de r Allemagne du Nord publiait le télégramme suivant, daté d'Ems:
« Après que la nouvelle de la renonciation du prince de HolienzoUern a été officiellement donnée au gouvernement français par celui de Madrid, famhassadeur fj-ançais a fait demander au roi Guillaume de f autoriser à télégraphier à l'aris que Sa Majesté Je roi s'engageait pour fa venir à ne Jamais donner son consentement aux HolienzoUern, dans Je cas où ceux-ci reviendraient sur leur renonciation. Sa Majesté le roi a refusé de recevoir encore une fois l'ambassadeur français, auquel il a fait savoi/' par faide do camp de service qu'il n'avait plus rien à lui communiquer. »
Ce télégramme fui envoyé le 14 aux rei)résenlauts de la Confédération du Nord près des puissances éti'angères, avec ce commentaire significatif du chancelier « que du moment où la Prusse penserait être arrivée à la limite que lui traçait f honneur national, elle serait plus ferme qu'on ne le croyait peut-être d'un autre côté. »
C'était mettre le feu aux poudres. Aussitôt une agitation pareille à celle dont Paris était le théâtre se manifesta à Berlin ; par une réciprocité singulière, on y colporta la fable d'une offense commise par l'ambassadeur de France contre le roi. Les esprits se montèrent au point que tout apaisement devenait impossible, et la guerre se trouva déclarée de fait.
Cependant, le gouvernement français, ou plutôt l'Kmpereur, hésitait encore. Le conseil des ministres, qui fut tenu dans la nuit du 14 au 15, au château de Sainl- Cloud, et rappelait la séance fatale où avaient été résolues les ordonnances de 1830, ne parvint qu'avec quelque peine à vaincre les répugnances du souverain, répugnances d'ailleurs platoniques, quand on songe que les réserves avaient été, dès le 14, rappelées sous les drapeaux par le ministre de la guerre, maréchal Lebœuf. L'assurance donnée par celui-ci « iju'il ne man(iuait pas un bouton de guêtre », finit cependant par l'emporter. A deux heures du matin, M. É. Ollivier rentrait à Paris, ayant en poche la déclaration des hostilités, et se préparait à la notifier, dès le lendemain, au Parlement. Le ministre de Prusse avait déjà quitté Paris dans la journée.
Rien ne pouvait donc plus, désormais, triompher de la folle obstination du ministère. L'Angleterre essaya bien, tant à Paris qu'à Berlin, d'ofl'rir sa médiation en faveur de la paix. M. Emile Ollivier la remercia poliment de ses bons offices. Quant à W. de Bismarck, « déjà instruit de ce refus, il déclara qu'il accepterait avec reconnaissance la médiation anglaise, mais à la condition que la France l'accepterait également '. » On voit que le chancelier connaissait son Machiavel.
Le 15 donc, à l'ouverture de la séance du Corps législatif, M. Emile Ollivier lut une nouvelle déclaration ministérielle qui levait tous les doutes, et réclama l'urgence pour le vote d'un crédit de 500 millions de francs. Il l'obtint naturellement, malgré les protestations de l'opposition, qui s'abstint tout entière, et un discours plein de sagesse de M. Thiers. Le vieil homme d'État s'efforça de démontrer, en des paroles éloquentes et émues, que la guerre, entreprise dans les circonstances présentes, était une faute, parce que l'occasion n'était pas bonne, parce que la France se trouvait isolée et sans alliances fermes sur qui compter, enfin parce qu'elle n'était pas prête. Il disait vrai, malheureusement ! Mais de cet état d'infériorité militaire, que la Prusse ne connaissait que trop, M. Thiers eût pu, avec ses collègues de la gauche, prendre sa jiart de responsabilité. N'était-ce pas en effet aux efforts désesiiérés de l'opposition que les projets du maréchal Niel, en faveur d'une reconstitution nécessaire de l'armée française sur les bases du service obligatoire et personnel, avaient dû de ne pas aboutir':' N'était-ce i)as ce même M. Thiers qui, deux ans auparavant, avait traité de tnntasmngorie le tableau trop exact que le ministre de la guerre, mort à la peine quelques mois plus hud, li'açait de la puissance formidable qui nous menaçait ? N'était-ce |)as la gauche enfin, qui, par ses discours violents, avait entraîné la Chambre dans une voie de parcimonie désastreuse, dont les tristes résultats devenaient évidents aujourd'hui ?