RÙsTOw, loc. cit., page
Certes, M. Thiers avait grandement raison quand il signalait au gouvernement les dangers de sa politique insensée. Mais qui dit que cette politique eût pu être ainsi jugée, si le ministère l'eût appuyée sur des forces suffisantes pour lutter à armes égales, et rétablir en Europe cet équilibre dont la destruction avait porté à son repos et à la dignité de la France un si rude coup ? Faire la guerre dans les conditions où nous nous trouvions était une incontestable folie, et il fallait l'incapacité suffisante de M. Emile Ollivier pour la tenter. Mais cette guerre, comme on l'a vu, était inévitable. Elle devait éclater un jour ou l'autre, parce que M. de Bismarck ne pouvait s'en passer. La sagesse du Parlement eût donc été de la préparer en silence, et le devoir du gouvernement de ne la provoquer jamais, mais surtout de ne l'accepter que quand il serait sûr de pouvoir la soutenir. Cette sagesse, la Chambre, impressionnée par les théories spécieuses de l'opposition, ne l'a pas eue. Quant au gouvernement, il suffit, pour jauger sa notion des responsabilités, de rappeler que dans cette mémorable séance du 15 juillet 1870, il a déclaré, avec une assurance qui tient vraiment de l'inconscience, les assumer « d'un cœur léger » !
Le vote des crédits était donc enlevé. La déclaration ministérielle faisait allusion à la note diplomatique envoyée de Berlin, le 15, aux cours étrangères, note que nous avons reproduite plus haut. Suivant le gouvernement, la guerre était rendue nécessaire par l'injure qui avait été faite au comte Benedetti, injure que la note susdite venait encore d'aggraver, en notifiant officiellement à l'Europe le refus formel du roi Guillaume de recevoir l'ambassadeur français. Aussitôt la gauche demanda communication de la note ; mais, fort d'une majorité acquise, qui s'opposait tumultueusement à ce que la discussion fût prolongée, le ministre s'y refusa. On a su depuis que cette pièce fameuse n'avait pas absolument le caractère d'une note diplomatique, mais seulement celui d'une communication particulière où le gouvernement prussien informait ses agents à l'étranger des événements qui venaient de se passer !
Quoi qu'il en soit, la Chambre, par 245 voix contre 10, vota, le 15, un crédit de 50 millions pour la guerre, et de 16 millions pour la marine ; le 18, elle vota de nouveau 440 millions pour la guerre, et 60 millions pour la marine. Le 18, la déclaration de guerre fut envoyée de Paris à Berlin, et remise le 19 à 1 heure de l'après-midi, au gouvernement prussien, par M. Le Sourd, premier secrétaire et ambassadeur par intérim, en l'absence de M. Benedetti. Elle était conçue en ces termes :
« Le soussigné, chargé d'affaires de France, conformément aux ordres de son « gouvernement, a l'honneur de porter la communication suivante à la connaissance « de Son Excellence le ministre des affaires étrangères de Sa Majesté le roi « de Prusse.
a Le gouvernement de Sa Majesté l'Empereur des Français, ne pouvant consi- « dérer le projet d'élever un prince prussien au trône d'Espagne que comme une « entreprise dirigée contre la sécurité territoriale de la France, s'est vu forcé de « demander à Sa Majesté le roi de Prusse l'assurance qu'une pareille combinaison <{ ne se reproduirait plus à l'avenir avec son assentiment.
« Sa Majesté le roi de Prusse ayant refusé cette assurance, et ayant au contraire « déclaré à l'envoyé de Sa Majesté lEmpereur des Français qu'il voulait se réserver, « pour cette éventualité comme pour toute autre, de consulter les circonstances, « le gouvernement impérial a dû voir dans celte déclaration du roi une arrière- « pensée menaçante pour la France et pour l'équilibre européen. Cette déclaration « a reçu un caractère encore plus sérieux par la communication faite aux cabinets « étrangers du refus de recevoir l'envoyé de l'Empereur et d'entrer avec lui dans de « nouvelles explications.
« En conséquence, le gouvernement français a cru de son devoir de songer sans « délai à la défense de sa dignité blessée, de ses intérêts menacés, et résolu, dans « ce but, à prendre toutes les mesures qui lui sont ordonnées par la situation qui « lui est faite, il se considère, dès à présent, comme en état de guerre avec la « Prusse. »
Ainsi M. de Bismarck était arrivé à ses fins : la guerre, dont il avait besoin pour obtenir en Allemagne l'hégémonie de la Prusse, lui était déclarée, et semblait, tant la conduite du gouvernement français avait été légère et imprévoyante, lui être imposée. Il pouvait exploiter à son aise l'irritation de l'Allemagne, et montrer la Prusse attaquée, obligée d'entreprendre une lutte dont les prétentions de la France semblaient maintenant être le seul motif. « La France, répondait-il, le 18 juillet, aux offres de médiation de l'ambassadeur anglais, lord Loftus, et répétaitil deux jours après au Reichstag, la France a pris l'initiative de la guerre, et y a persisté après que la première complication eut été matériellement écartée, de l'aveu même de l'Angleterre. Si nous prenions maintenant l'initiative des négociations, cette démarche ne serait pas comprise du sentiment national des Allemands, qui s'est trouvé profondément blessé par les menaces de la France. Notre force réside dans le sentiment national, de justice et d'honneur de la nation, tandis que le gouvernement français a montré qu'il n'avait pas le même besoin de cet appui dans son propre pays. »
De son côté, le roi de Prusse ne négligeait pas l'occasion (jui lui était offerte de solidariser l'Allemagne tout entière avec les griefs de la Prusse. Dans le discours d'ouverture du Reichstag, prononcé le 19 juillet, on lit clairement, à travers la phraséologie pompeuse et mystique qui est la manière ordinaire des Hohenzollern, un appel au peuple germanique tout entier, comme si ce peuple eût formé déjà un État unique, soumis au sceptre d'un nouveau César, ou comme si Dieu lui-même ayant été outragé dans la personne du maître de M. de Bismarck, ce ne soit pas trop de l'effort de toute l'Allemagne pour punir un tel crime de lèse-majesté.
« Si, dans les siècles précédents, disait le roi Guillaume, V Allemagne a supporté en silence les atteintes portées à son honneur, elle ne les a supportées que parce que, dans son déchirement, elle ne savait pas combien elle était forte. Aujourd'hui que le lien d'une union morale et légale, lien que les guerres de l'indépendance ont commencé à établir, unit ensemble, avec une connexité qui sera d'autant plus étroite quelle durera plus longtemps, les membres de la famille allemande ; aujourd'hui que les armements de l'Allemagne ne laissent plus de porte ouverte
à l'ennemi, l'Allemagne porte en elle-même la volonté et la force de se défendre
contre les nouvelles violences de la France.
« Ce n'est pas l'outrecuidance qui me dicte ces paroles. Les gouvernements
confédérés, ainsi que moi-même, agissent dans la pleine conscience que la victoire
ou la défaite sont entre les mains du Dieu des batailles.
« Nous avons, d'un regard calme et clair, mesuré la responsabilité qui, devant le
jugement de Dieu et des hommes, incombe à celui qui pousse à des guerres
dévastatrices deux grands et paisibles peuples habitant au cœur même de l'Europe.... etc. »
Et le Reichstag, qui comptait parmi ses membres d'anciens sujets du roi de
Hanovre, du duc de Nassau, de l'Électeur de Hesse, le Reichstag répondait dans
un accès de lyrisme vraiment un peu vieillot:
« Nous avons confiance en Dieu dont la' justice punit le crime sanglant. Des
rivages de la mer jusqu'au pied des Alpes, le peuple s'est levé à l'appel de ses
princes, réunis dans une même pensée Le peuple allemand ivoiwevu enfin, sur
un sol respecté de toutes les nations, une libre et paisible unité. »
Le mot y était cette fois : il ne s'agissait plus que de lui donner une sanction effective. C'est ce que fit M. de Bismarck, en mettant en demeure, au moment même où partait de Berlin l'ordre de mobilisation de l'armée fédérale, les gouvernements du Sud d'exécuter les traités d'alliance offensive et défensive qui les liaient à la Prusse, et que la brusque agression de la France leur faisait, disait-il, un devoir de suivre sur-le-champ. Dans l'état de surexcitation générale qui régnait alors, la réponse ne pouvait être douteuse. Le grand-duché de Bade et la Bavière mobilisèrent leurs contingents le 17 ; deux jours après, le Wurtemberg en faisait autant'. L'armée fédérale allait se trouver ainsi renforcée de 150,000 hommes et l'Allemagne, oubliant ses dissensions récentes, se lever tout entière contre l'ennemi héréditaire. I
Mais un succès aussi complet n'était cependant pas encore pour satisfaire pleinement la politique fielleuse du chancelier de l'Allemagne du Nord. Usant tout à coup d'un procédé encore inconnu dans les usages diplomatiques, il fit ou laissa publier par le Times un document tenu secret jusqu'alors, et qui n'était autre qu'un projet de traité établi après 1866 entre lui et le comte Benedetti, ambassadeur de France, à l'effet de favoriser cette dernière puissance dans des entreprises sur le Luxembourg et la Belgique, tandis que la Prusse mettrait la main sur les États du Sud. Et comme en Angleterre l'opinion paraissait émue de ces révélations, si invraisemblables qu'elles parussent, il adressa lui-même, le 26 juillet, au comte Bornslorff, ambassadeur de Prusse à I^ondres, un lélrgramnie coidirmalif de la vôrarilé du fiiil ; |)iiis, le "i'.l, diiiis une iI('|mm'Iic (•ii'ciilairc enviiyée à ses iiL;vnls.
1. Voici 011 quels tonnes le rui Louis 11 do Havièr-e s'oxpriiiiail, a rdiiviTlmc do la L'iiaiuliio drs députes : « Fidèle au traite d'alliunoo dans loquol j'ai oiigai;o ma (laiolo royalo, jo suis prêt, si lo devoir l'exige, à marcher avec mon puissant alli(! pour l'honneur do la Bavioi'o. «
Quant au roi de Wurtemberg, il faisait, lo 21, déclarer à son ParlonuMil « qu'il ro.-ardait l'inlogrité de l'Allemagne comme menacée et qu'il jugeait nécessaire de se réunir à la Prusse. »
1. Le Prince de Ilolienzollern. — 2. M. Emile OUivier. — 3. — L'Empereur Napoléon lU. — 4. — M. (le Bcnedetti, ambassadeur de France à Berlin. —5. M. de Werther, ambassadeur de Prusse à Paris.
Combattants
il raconta l'affaire dans tous ses détails, disant qu'il avait entre les mains le projet de traité, tout entier de la main du comte Benedetti, et affirmant que les ambassadeurs présents à Berlin avaient reconnu sans hésitation l'écriture de leur collègue.
Mais la perfidie n'eût pas été complète, sans le trait que, comme une flèche du Parthe, M. de Bismarck lançait à la fin de son factum.
« Je pense que ce n'est que la conviction qu'il n'arriverait pas par nous à agrandir le territoire français qui a décidé l'Empereur Napoléon à chercher cet agrandissement en nous faisant la guerre. J'ai des raisons de croire que dans la publication de ce projet de traité, la France nous aurait proposé d'exécuter ses premières propositions lorsque nos armements respectifs auraient été terminés, car nous nous serions trouvés alors à la tête d'un million de combattants en présence de l'Europe sans armes ; elle nous aurait proposé, soit avant, soit après la première bataille, de faire la paix sur les bases des propositions de M. Benedetti, et aux dépens de la Belgique. »
Qui veut trop prouver ne prouve rien. En dépassant à ce point les limites de la vraisemblance, M. de Bismarck démontrait que l'affaire n'était pas aussi claire qu'il voulait bien le dire. Cependant le gouvernement français ne voulut point rester sous le coup de ces révélations insolites, et risquer ainsi de perdre le peu de sympathies étrangères sur lesquelles il se croyait encore en droit de compter. Il fit donc insérer, dans le Journal officiel du 27 juillet, la note suivante :
« Le Times a publié un prétendu traité entre la France et la Prusse ayant pour objet de faciliter à la France l'acquisition du Luxembourg et de la Belgique, à la condition que la France ne s'opposerait pas à l'union des États du Sud de l'Allemagne avec la Confédération du Nord.
« Après le traité de Prague, plusieurs pourparlers ont eu lieu en effet, à Berlin, entre M. de Bismarck et l'ambassadeur de France, au sujet d'un projet d'alliance. (Juelques-unes des idées contenues dans le document inséré par le Times ont été soulevées, mais le gouvernement français n'a jamais eu connaissance d'un projet formulé par écrit, et quant aux propositions dont on avait pu parler dans les entre" tiens, l'Empereur Napoléon les a rejetées.
« Il n'échappera à personne dans quel intérêt et dans quel but on cherche aujourd'hui à tromper l'opinion publique en Angleterre. »
De son côté, M. Benedetti écrivait le 29 juillet au ministre des affaires étrangères une longue lettre, également publiée par {'Officiel, où il disait que les propositions d'agrandissement, loin de venir de lui,, avaient été faites par M. de Bismarck; que lui s'était borné à écrire pour ainsi dire sous la dictée du chancelier et que le document en question n'avait jamais eu qu'un caractère privé.
« Si l'initiative d'un* pareil traité, disait M. Benedetti, eût été prise par le gouvernement de l'Empereur, le projet aurait été libellé par le ministère, et je n'aurais pas eu à en prendre une copie de ma main. »
Enfin, dans une dépêche adressée le 3 août aux agents diplomatiques de la France à l'étranger, M. de Gramont protestait avec indignation contre le procédé déloyal de M. de Bismarck, qui ne craignait pas d'attribuer aux autres les intentions
([iril avait eues seul ; et il rejetait sur le chancelier la réproiiation que ces intriguts soulevaient en Europe.
C'était de bonne guerre et parfaitement exact d'ailleurs '. Cependant l'émotion vraie ou feinte, manifestée par certaines puissances, n'en fut pas calmée. L'Angleterre, en particulier, exigea des garanties que la neutralité de la Belgique ne serait pas violée, et un traité en ce sens fut signé à Londres, le 9 août, par le marquis de Lavalette pour la France, lord Granville pour la Grande-Bretagne, et le comte de Bernstorff pour la Confédération de l'Allemagne du Xord.
Mais déjà la guerre était déchainée, cette guerre que le peuide français, quoi qu'on en ait dit, subissait bien plus qu'il ne l'avait désirée. La majorité de la presseet de la population parisiennes, surexcitées par le tumulte des derniers jours, d'ailleurs facilement impressionnables, et convaincues de l'invincibilité de nos armes, continuaient à la vérité leurs manifestations belliffueuses, parsemées de ces cris « A Berlin ! » que l'on croyait prophétiques. Mais les départements, où l'argent est moins facile, le travail plus dur, et le poids d'une guerre plus lourd, étaient loin d'accuser de pareils transports. Sur 87 rapports envoyés par les préfets, 34 se prononçaient nettement contre le recours aux armes : S7 se montiaient lii'sitants ; 16 seulement acceptaient sans regret la lutte.
Aussi bien, cette constatation n'avait plus qu'un intérêt documentaire, el le sort des armes allait désormais prononcer seul. Mais avant d'entamer le récit des opérations militaires, où la France ne devait sauver que son honneur, il est nécessaire d'exposer en détail la constitution des deux armées en présence, et de montrer quelles désastreuses illusions nourrissaient, à cette époque, ceux qui croyaient nos forces en état de triompher.
1. Au mois d'avril 1892, M. Frère-Orban, ancien ministre des affaires éti-angères de Belgique, a fait spontanément la déclaration suivante :
« En 1866, il fut question de l'annexion de la Belgique à la France ; mais l'initiative de cette combinaison venait de M. de Bismarck et non de l'Empereur.
" Ne croyant pas pouvoir s'assurer la complaisance, puis la complicité de la France pour sa politique agressive contre l'Autriche par l'abandon de territoires allemands, M. de Bismarck dit à Napoléon III :
Il — Prenez clone la Belgique, je vous y aiderai.
.1 A cette époque, il est vrai de dire que l'Empereur eut un moment de tentation, et qu'il envisagea comme possible l'agrandissement de la France par l'annexion de ce petit royaume en compensation de l'agrandissement de la Prusse en Allemagne. Cette pensée fut cependant fugitive et ne se traduisit par aucun acte d'exécution ; elle fut presque aussitôt abandonnée qu'écoutée ; à partir de 1867, elle ne demeure plus dans l'esprit de l'Empereur que comme un mauvais cauchemar, el ne tient plus aucune place dans ses projets diplomatiques.
.: Il y eut encore entre la France et la Belgique des difficultés relatives aux chemins de for Luxembourgeois. Mais ces difficultés furent suscitées par M. de Bismarck et la Belgique, et non par la France ; d'ailleurs, l'Empereur prêta complaisaminont la main :ï leur arrangement.
Il Voilà, résumée en quelques mots, l'exacte vérité sur la politique di' l'empereur Napoléon III à l'égard de lu Belgique ; de nombreux documents oflii'iels pourraient au besoin l'attester. Tout le reste est de pure fantaisie. » (Journal le Temps du 18 avril 1892.)