La Guerre francu-aUetnande, p. ;ill ul
2. Sur un petit tertre placé un pou en avant et à l'est d'Elsassliausen, •s'élève un noyer qu'entoure aujourd'hui une grille de fer. C'est sous cet arbre que se posta le rnaVéchal, et il est encore aujourd'hui désigné dans le pays sous le ridiu de « Noijer de Mac-Mahon».
a en face de lui : de toutes parts débouchent des masses profondes, qui, s'étalant à mesure qu'elles arrivent sur les plateaux, annoncent la prochaine entrée en ligne de renforts considérables. Le maréchal, qui n"a pas voulu attaquer tout à l'heure, va-t-il, pendant qu'il est temps encore, se replier sur les Vosges, et soustraire son armée au désastre dont elle est menacée? Non! le maréchal est convaincu « qu'il pourra, dans sa forte posilioii, arrêter un ennemi très supérieur en nombre' », et il se met en devoir de diriger la défense. Il n'a que 35,000 hommes, contre lesquels vont se ruer dans quelques instants 140,000 Allemands, soutenus par "200 bouches à feu ; son effectif insuffisant ne lui a même pas permis d'occuper le plateau de Gunstett, qui domine toute son aile droite, et il ne dispose d'aucune réserve. Mais sa cavalerie ne l'a pas renseigné sur l'énorme supériorilé numérique de l'ennemi, et il ignore la puissance de son artillerie ; enfin il considère comme inviolables les positions qu'il occupe, et comme invincible la bra\'Oure de ses admirables soldats. Il va donc demander à ceux-ci un effort suprême, et essayer de tenir tête, avec cinq divisions, à un nombre égal de corps d'armée allemands. Une inégalité aussi choquante ne se pouvait malheureusement compenser par rien, et il est permis de supposer que s'il l'avait connue, le maréchal n'aurait pas poursuivi une lutte disproportionnée d'où il ne devait sortir que vaincu.
Deuxième attaque ries hauteurs d'ElsassIiausen. — Quoi qu'il en soil, l'invitation adressée par le Prince royal au commandant du V" corps ne parvint à celuici que lorsque presque toute la 10" division était déjà déployée le long de la Sauer ; le combat devant Wœrth avait pris une intensité trop violente pour qu'on pût le faire cesser, et de même qu'il avait subi la bataille, engagée malgré lui, le général en chef dut encore se résigner à laisser continuer une attaque qu'il jugeait à bon droit prématurée. Les bataillons prussiens se heurtent contre la brigade Lefebvre, renforcée maintenant du 8" bataillon de chasseurs ; le feu de nos chassepots les cloue sur place : deux régiments, dont les colonels ont été mis hors de combat, tourbillonnent en désordre, et il faut l'intervention énergique d'un nouveau régiment, celui des grenadiers du roi, i)our les soustraire à un écrasement complet. Jugeant qu'il ne viendra pas à bout de notre brave infanterie s'il ne la broie pas à coups de canon, l'ennemi met alors en ligne tout ce qu'il a d'artillerie disponible : 1-2 pièces nouvelles viennent prendre position au nord de Gunstett, foudroient les divisions de Lartigue et Conseil-Dumesnil, et détruisent les quatre batteries ([ue le maréchal avait postées près d'ElsassIiausen. Puis, sous la protection de leurs canons, les tètes de colonnes de la -2'1° division franchissent de nouveau la Sauer à Spachbach et se portent à l'attaque du Niederwald, par sa lisière nord.
Là se trouvaient le 3" zouaves et le 21° de ligne, colonel Morand. Ces deux régiments tiennent tête à l'ennemi, mais, bientôt débordés, ils font demander des secours au maréchal : hélas ! il ne reste pas un bataillon disponible, et tout ce que peut faire
1. La Campagne de 1870, jusqu'au l" septembre, par un officier d'utal-niajoi- do l'armée du Rhin. Bruxelles, J. Rozev, 1871, page 40.
le commandant du 1" corps est de leur envoyer trois batteries, dont le feu ne peut d'ailleurs se soutenir plus de quelques minutes. Le colonel Morand se prodigue avec une énergie surhumaine : à ses côtés tombent mortellement frappés le lieutenantcolonel Doineau et le commandant de Labeaume ; n'importe ! il tient toujours, et ce n'est qu'à la limite des forces de ses hommes qu'il se décide à les faire rétrograder jusqu'au Petit-Bois, où le 3' bataillon du 3' zouaves les recueille. Pendant ce temps les Prussiens venus de Wœrth et de Spachbach ont pu joindre leurs efforts : les pentes sont escaladées, et l'ennemi s'empare du Calvaire de Wœrth, petite éminence située entre ce dernier village et le Niederwald, et dominant la route de Haguenau.
Le colonel Champion, du 3' de ligne, veut alors essayer de le rejeter dans la vallée : quittant Elsasshausen avec son régiment, il vient déployer celui-ci face au Calvaire, et bravant le feu meurtrier qui en part, marche résolument en avant, tambours battants et l'épée haute. Devant son élan, les Prussiens se replient : le 2° zouaves et le 17" bataillon de chasseurs, entraînés à leur tour à la vue de ce mâle courage, accourent se joindre au 3° de ligne : Encore un effort, et l'ennemi sera rejeté dans la Sauer.... Tout à coup, voici des renforts qui lui arrivent au pas de course; le feu dirigé sur nos troupes devient épouvantable. Le colonel Champion, percé de trois balles, doit être emporté du champ de bataille, et ce n'est qu'au prix de pertes sanglantes que nos braves soldats peuvent se maintenir sur place, tout espoir étant perdu de faire repasser la rivière à l'ennemi.
Attaque de la droite française par le XF corps. — Tandis que ceci se passait au centre, le combat se continuait à notre droite, avec acharnement. Là non plus les Prussiens n'avaient pu prendre pied sur les coteaux, et les divisions de Lartigue et Conseil-Dumesnil gardaient leurs positions. Mais un danger redoutable les menaçait déjà, par suite de l'entrée en ligne de tout le XI" corps. Le général de Bose, apprenant en effet que les Wurtembergeois s'approchaient derrière lui, avait envoyé la 22° division renforcer la 21° ; trois colonnes de troupes fraîches, dirigées sur Spachbach, Gunstett et Dûrrenbach, se préparaient à franchir la Sauer, et à menacer notre ligne sur son flanc droit. Si on n'envoyait du monde de ce côlé, nous étions exposés à être tournés, et à voir nos positions prises à revers.
Le général de Lartigue comprit la gravité de la situation, et jugea à propos de renforcer par un bataillon du bQ" les deux bataillons du 3° zouaves qui défendaient la lisière orientale du Niederwald : mais l'ennemi devint bientôt si nombreux et si pressant que ces troupes furent obligées de reculer sur la lisière nord, d'où elles purent tenir en respect l'assaillant et le maintenir dans les taillis. En même temps, la colonne qui avait passé la Sauer à Gunstett, et qui comptait plus do cinq bataillons, débordait le 3° tirailleurs, posté en face du Bruck-Mùhle, le rejetait sur les hauteurs, malgré une défense vigoureuse, et occupait les bâtiments de VAlhreclitshauserdorf, incendiés par les projectiles prussiens et abandonnes par la comiiagiiie de chasseurs qui les occupait depuis le matin, mais ne pouvait plus y tenir.
La ligne de la Sauer était donc perdue pour nous, et si nos soldats, par un courage admirable, réussissaient, sur toute l'étendue de leur front, à paralyser les
efforts désespérés de l'ennemi pour s'emparer des hauteurs, leur situation n'en était pas pour cela moins critique, car leurs tlancs découverts restaient à la merci du mouvement enveloppant, que l'énorme supériorité numérique de l'adversaire rendait de plus en plus probable.
Le village de Morsbronn n'était occupé en effet que par deux compagnies du S° tirailleurs, que l'artillerie allemande criblait de projectiles. La colonne de gauche de la ^rî" division, forte de 6 bataillons et de 3 escadrons de hussards, s'était, comme on l'a vu, portée sur Diirrenbacli ; de là elle avait marché vers Morsbronn, s'était arrêtée un instant, et, profitant d'un pli de terrain pour éviter le feu de celles de nos pièces qui tiraient encore, dirigeait sur les défenseurs du village une violente fusillade. Le général de Lartigue fit alors vivement appuyer de ce côté les deux bataillons qui lui restaient du 56°, et demanda encore une fois des secours au maréchal. Mais celui-ci n'avait plus un homme disponible : « Dites à vos soldats qu'ils tiennent tant qu'ils pourront, répondit-il au général de Lartigue. La division Guyot de Lespart ne va plus tarder à arriver, et alors Je vous enverrai du renfort.» Malheureusement l'ennemi, grossissant de minute en minute, avançait toujours; déjà son aile gauche avait dépassé Morsbronn et gagnait les abords d'Eberbach. La position n'était plus tenable, et le général de Lartigue, comprenant que ses deux compagnies de tirailleurs allaient être enlevées si elles ne battaient promptement en retraite, leur envoya l'ordre d'évacuer le village, que l'ennemi occupa aussitôt. Mais cette retraite découvrait le 56° ; menacé, lui aussi, d'être enveloppé, il chercha à se replier, et vint en partie, pèle-mèle avec ce qui restait du S' tirailleurs, prendre position entre le bois situé au sud-est d'Eberbach et la lisière sud du Niederwald. Le reste continuait à faire feu sur place.
Les Prussiens possédaient donc maintenant deux points d'appui sur la rive droite, Morsbronn et l'Albrechtshauserdorf : ils pouvaient se glisser à l'abri de nos coups dans le ravin d'Eberbach et venir prendre le Niederwald à revers. Nos batteries, repliées au delà de ce ravin, vers Schirlenheim, se trouvaient hors d'état d'arrêter ses progrès : nos fantassins, engagés depuis le matin, étaient épuisés, sur le point de manquer de munitions, confondus dans un inexprimable désordre et abandonnés à eux-mêmes, puisque aucun secours ne s'annonçait. Essayer de tenir plus longtemps eût été folie, et le général de Lartigue se décida à ordonner la retraite de toute sa division.
Cependant les ti'oupes du XI" corps, victorieuses au prix d'efforts gigantesques, étaient, elles aussi, dans un état lamentable. Le général de Bose, blessé à la hanche droite et resté néanmoins sur le champ de bataille, jugea nécessaire, avantde pousser plus avant, de remettre un peu d'ordre dans ses régiments'. Puis, cela fait, il se disposa à diriger un effort général sur le Niederwald. La 4i° brigade sortit donc du village, et bientôt d'épaisses lignes de tirailleurs se montrèrent en avant de Morsbronn, menaçant le front et le flanc droit de la division de Lai'ligue, déjà presque entièrement désorganisée.