Général Derrkcagaix, loc. cit.. toiiu' II, pa.^(• li*L
180 BATAILLE DE FRQESCHWILLER
de demander des renforts au général Ducrot. Avec un empressement et un sentiment de la solidarité militaire dignes de remarque, celui-ci mit tout de suite à la disposition de son collègue le 13' bataillon de chasseurs ainsi que deux bataillons du 18' de ligne (1" et 3') ; mais nous avions maintenant devant nous toute une division du I" corps bavarois, et une partie du V corps, qui, en avant de Wœrth, faisait des progrès incessants. La partie était trop inégale, et le maréchal qui, toujours posté devant Elsasshausen, voyait les efforts désespérés de nos troupes demeurer impuissants à contenir les masses ennemies, donna l'ordre à la brigade Maire d'accourir ; celle-ci, après avoir bivouaqué la nuit près de Reichshoffen, venait, depuis peu de t^mps, d'atteindre Elsasshausen.
Aussitôt le colonel de Gramont, du 47', et le colonel de Saint-Hilaire, du 99', forment leurs régiments en colonnes d'attaque, et laissant un bataillon en réserve au Petit-Bois, se lancent en avant. Accueillis par une grêle de balles et d'obus, ils n'ont bientôt plus d'autre ressource, pour ne pas être broyés, que de se jeter hardiment à la baïonnette sur les Prussiens, qui reculent en désordre jusqu'à Wœrth. La brigade Maire s'avance sous un feu meurtrier, que dirigent sur elle les troupes embusquées dans les maisons du village. Son général est tué; le colonel de Gramont a le bras droit fracassé par une balle, et les deux régiments subissent de telles pertes qu'ils doivent rétrograder, poursuivis par la fusillade du V' corps, et pris en flanc par les coups venant du Niederwald, où se trouvent déjà les premières lignes du XI'. Le colonel de Saint-Hilaire tomlie à son tour, grièvement blessé, et les débris des deux régiments peuvent à grand'peine regagner le Petit-Bois, oii le bataillon de réserve les recueille. Au même moment, se montrent devant nous de nouvelles troupes du XI' corps, tout entier maintenant sur la rive droite. C'est une nuée formidable d'ennemis qui inonde nos lignes déjà si diminuées, et menace de nous engloutir. En vain le général L'Hérillier, à la tète de quelques poignées d'hommes réunis pêle-mêle, tente un nouveau retour offensif dans la direction de Wœrth : en un instant, sa petite troupe est écrasée, lui-même est blessé, et les quelques survivants doivent se replier encore.
Retour offensif du 96' contre le Niederwald. — Cependant le maréchal, inébranlable dans son énergie, ne veut pas encore se déclarer vaincu. Faisant un nouvel appel au général Ducrot, qui tient tête avec le seul 1" zouaves à tout un corps d'armée, il lui demande un secours quelconque. Le 9G" est aussitôt dirigé sur Elsasshausen, puis de là sur le Niederwald, et déploie ses compagnies en bataille : « Comptez sur moi jusqu'à la mort », dit le colonel de P^ranchessin au général Colson, chef d'état-major, qui lui indique le but à atteindre.
Sans jierdre une minute, le brave régiment aborde la lisière nord du bois ; les Prnssicns, déconcertés i)ar la brusquerie de son attaque, plient ei se débandent; le colonel veut profiter tout de suite de ce succès et poursuivre l'ennemi ré[)ée dans les reins : « En avant! mes enfants! » crie-t-il, le sabre liant et debout sur ses étriers. Au même instant, un obus tue raide son cheval et le blesse trois fois de ses éclats. N'importe! il ne vent pas ipiitter le champ de bataille; on lui l'ail un |)ansemenl sommaire, et il rr[)ri'nil la tète de ses troupes. Le sabre en niam, un pied entouré
de linges sanglants, il entraine ses soldats, électrisés par tant de bravoure... Mais tout à coup une balle le frappe au ventre. Cette fois, c'est fini ! Le colonel tombe en s'écriant : « Mes amis ! en avant ! vengez votre colonel ! »
A ce moment, le feu est terrible. Le drapeau du régiment, sa hampe brisée par un coup de feu, tombe à terre, et le sous-lieutenant Henriet, qui le portait, est tué. Un autre officier, M. Bonade, se précipite à la tète de quelques vaillants soldats et le saisit. Après avoir reçu lui-même deux blessures, le brave officier allait succomber, quand l'adjudant-major Obry parvient à prendre à son tour le drapeau que lui tendait Bonade. Les balles pleuvaient sur ce groupe liéroïque ; Obry et Bonade criaient de toutes leurs forces : « Au drapeau, mes amis, sauvez le drapeau ! »
De nouveaux défenseurs accourent alors, la lutte redouble d'acharnement, enfin l'adjudant-major parvient à se relever, tenant toujours son précieux tmiiliée, et à sauter sur un mulet, tandis que les hommes, groupés en avant et autour de bii, repoussent les Allemands à coups de baïonnette et protègent la retraite'.
Mais le 96° est à bout de forces: des flots d'ennemis l'entourent, le pressent et l'accablent. Béduit de plus du tiers, il recule enfin, et regagne Elsasshausen presque mélangé avec les Prussiens du XP corps, (jui pénètrent sur ses talons dans le Petit-Bois, aux portes d'Elsasshausen.
Ce succès a coûté cher à l'ennemi. Ses troupes, exténuées et hors d'haleine, sont complètement mélangées et confondues, dans un inexprimable désordre; de tout le XP corps, il ne reste que trois bataillons intacts. « L'artillerie française d'Elsasshausen, dit la Relation allemande, dirigeait un feu d'une telle violence contre la lisière nord du Niederwald et le bouquet de bois enlevé i)ar les troupes prussiennes, qu'il ne restait d'autre alternative à ces dernières que de pousser plus avant ou de renoncer aux avantages achetés au prix de si lourds sacrifices. Au premier parti, on pouvait objecter, il est vrai, que les troupes étaient exténuées, que les combats précédents les avaient désorganisées et que l'on ne disposait i)lus que de trois bataillons encore intacts, le bataillon de fusiliers du 83°, qui arrivait par la route de Wœrth, avec l'artillerie, et les deux bataillons du S"2°, venus par Spachbach, mais, d'autre part, interrompre l'offensive dans la phase actuelle du combat, c'était donner du répit à l'ennemi et lui laisser la faculté de se jeter, avec toutes ses forces, sur le V corps*. »
Hélas! toutes ces forces se réduisaient niainlcuanl à bien ])eu de chose, cl le
1. Le drapeau du 96', sauvé à Frœscliwiller par la bravoure du régiment, devait encore une fois; à Sedan, courir le risque d'être pris. Là il fut préservé par le colonel Blueni, qui ordonna de le faire enfouir. Le sous-lieutenant porte-drapeau Lemonnier l'enterra avec l'aide d'un sapeur, à dix pas de la porte près de laquelle le régiment était campé. Après la signature de la paix, Lemonnier vint à Sedan, où se trouvait encore l'eimenii ; deux braves citoyens de la ville, le tisserand Chernand et son fils, escaladèrent alors la palissade à quelques mètres d'une sentinelle prussienne et se mirent à fouiller le sol de leurs mains jusqu'à ce qu'ils eussent retrouvé l'aigle. Lemonnier coujia ce qui restait do la hampe, cacha le drapeau sous ses vêtements, et rentra en ville, à la barbe du poste prussien.
Le lendemain, il traversait les lignes allemandes, rejoignait son régiment, et le 29 mars 1871, le drapeau du gC)", tout maculé de sang, percé do balles et souillé de bouc, mais faisant encore flotter au vent les trois couleurs de la patrie, était remis aux mains du colonel et salué par le régiment, qui pleurait d'émotion.