La Guerre franco-allemande, page
ment, rontrairement aux prévisions du généralissime et même malgré les ordres formels d'un des commandants d'armée. Preuve que les succès qui en ont été la suite ne sont pas dus uniquement à la valeur des combinaisons de nos ennemis, mais bien plutôt à notre excessive infériorité numérique, jointe à des dispositions tactiques les plus vicieuses qui se puissent imaginer. Ce sont ces dispositions que nous allons examiner maintenant.
Mouvements de Farinée française Jusqu'au 6 aoûf. — La stérile escarmouche de Sarrebruck, mince satisfaction donnée à l'anxiété publique, n'avait procuré aucun renseignement exact sur les positions ou les mouvements de l'ennemi. Après comme avant, on en était réduit aux conjectures et aux données assez vagues que contenaient certaines dépêches parvenues au quartier impérial et signalant la formation de la I" armée, au nord de la Sarre, ainsi que les rassemblements des troupes de la IIP dans le grand-duché de Bade et le PalatinatV Quant à des renseignements précis, que seule la cavalerie eût pu fournir, on n'en possédait aucun, par la simple raison que celle-ci ne sortait pas de nos lignes et bornait son exploration à des reconnaissances à peine esquissées.
Irrésolution de l'Empereur. — D'autre part, les retards dans l'arrivée des réserves et la constitution des services administratifs, en détruisant les derniers espoirs d'offensive ^ commençaient à inquiéter l'Empereur, déjà très perplexe sur le choix d'un parti à adopter. L'irrésolution à laquelle il était en proie, et qu'augmentaient encore les nouvelles reçues de Paris, allait sans cesse grandissant, et se trahissait par une série d'ordres et de contre-ordres significatifs. On déplaçait sans cesse les troupes, on les épuisait en mouvements inutiles et incohérents et, somme toute, on n'opposait personne aux mouvements offensifs que l'ennemi dessinait contre notre frontière, d'une façon chaque jour plus accusée. C'est ainsi qu'on chargea le 4° corps, campé à Boulay, d'opérer le 4 une reconnaissance offensive sur Sarrelouis et qu'on le rappela, le mouvement déjà commencé, pour le diriger sur Sierck, parce qu'on avait appris qu'un corps de 40,000 hommes était passé à Trêves. De même la Garde avait reçu, le 4, l'ordre de se porter vers Saint-Avold, ordre annulé dans la même journée. Le 5, elle était envoyée à Volmerange, dans la direction de Sarrelouis, recevait en route un premier télégramme lui prescrivant de retourner à Metz; puis, à quelques minutes de là, une seconde dépêche la dirigeant sur Courcelles-Chaussy, point qu'il était trop tard pour atteindre. Le générai l'ourbaki la lit donc camper, j)our reprendi'c sa marche le 6; il n'était pas en route depuis
1. Ces dépêches ont été citées par M. Alfred Duquel, qui n'a pas cru devoir en donner la pruvonauco. Nous possédons, d'ailleurs, les preuves de leur authenticité. (Voir Les Grandes batailles de Metz. Paris, Charpentier, 1888, p. 11 et 12.)
2. M. le général Derrécagaix, évaluant à 23.'{,(K)0 hommes l'etîectif de i'ai'niée au 29 juillet, et étudiant, d'autre part, les emplacements des forces allemandes à cette date, estime que cette offensive était encore possible. {La Guerre moderne, tome 1°', page 505.) Il est à craindre, toutefois, que si elle s'était produite, la pénurie des services administratifs n'ait pas permis de la pousser bien loin.
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plus d'une heure, qu'il recevait l'ordre de se rendre à Saint-Avold, puis celui de s'arrêter el enfin, à quatre heures du soir, celui de repartir pour Courcelles-Ghaussy.
Essai tardif de concentration. — Sur ces entrefaites, la nouvelle du combat de Wissembourg était arrivée au quartier impérial. On en fut surpris; mais on crut pouvoir parer aux dangers de la situation en faisant appuyer vers l'est les 3° et 5° corps, dépendant on s'attendait toujours à une attaque sur la Sarre, et même on la désirait, s'il faut en croire cette dépêche adressée par le maréchal Le Bœuf au général Frossard : « Il est possible que l'ennemi nous attaque bientôt sur la Sarre; ce serait une heureuse chose qu'il vînt nous offrir la bataille avec 40,000 hommes, sur un point où nous en avons 70,000, sans compter votre corps d'armée^ »
On porta donc également le 4" corps de ce côté^ et on l'établit sur la route de Boulay à Sarrelouis ; puis, comme le 2° corps, prévenu de l'approche des forces ennemies, se trouvait trop en l'air, on l'autorisa, sur la demande de son chef, à prendre position plus en arrière. Enfin l'Empereur se décida à répartir, pour les opérations, l'armée française en trois groupes, et expédia aux maréchaux de Mac Mahon et Bazaine l'avis de cette décision. — Nous avons dit, au sujet de la bataille de Froi-sclnviller, ce qu'elle avait d'incomplet et de tardif; nous ajouterons seulement cette remarque : qu'elle ne parait en aucune façon au vice essentiel de notre concentration, qui était un éparpillement funeste auquel l'approche des armées allemandes ne donnait plus le loisir de remédier.
En raison de tous ces mouvements, l'armée française occupait les positions suivantes :
2" Corps. Sur les hauteurs de Sarrebruck, le 5 au soir. Dans la nuit du 5 au 6,
il l'ut disposé en arrière et vint occuper :
l'" division (Vergé), Stiring et Forbach ;
2" — (Bataille), Œttingen;
3° — (Laveaucoupet), hauteurs de Spicheren.
Quartier général, division de cavalerie el 4 batteries de réserve à Forbach.
Le "2° corps comptait, au total, "29,000 hommes environ.
3° Corps :
['" division (Montaudun), Sarreguemines; 2" — (Castagny), Puttelange; 3° — (Metman), Marienthal;
4° — (Decaen), Samt-Avold, où se trouvaient aussi le quartier général, la cavalerie et la réserve d'artillerie.
1. Colonel Fay, Journal d'un officier de l'armée du lî/iin. Le major gouoral s'abusait ùtrangenicnt en supposant les corps assez rapprocliés les uns des autics pour fournir immédiatement ce chiffre de combattants.
2. Ce sont ces différents mouvement» qui avaient conlirmé l'eimemi dan» l'idée que nous battions on retraite.
COMHAITANTS
C'était un total de près de 38,000 hommes formant quatre groupes et répartis en arc de cercle, à des distances de Spicheren variant de 12 à "23 kilomètres. Cette remarque est à ne pas oublier.
4* Corps :
1" division (de Gissey), Bouzonville (Téterchen, le 6) ;
2* — (Grenier), Boulay (Bouclieporn, le 6);
3° — (Lorencez), Goume (Boulay, le 6).
Quartier général, division de cavalerie et réserve d'artillerie à Boulay.
Ces troupes, ayant un effectif total de 27,500 hommes, occupaient des positions situées à une distance moyenne de 25 kilomètres de Wôlklingen, point de passage assigné, on se le rappelle, à l'avant-garde de la 13° division prussienne.
5* Corps. A Bitche, sauf la brigade Lapasset, qui était à Sarreguemines. Garde, à Courcelles-Chaussy.
8 En résumé, dans cette journée (le 5), nous avions 29,000 hommes sur la frontière, aux abords du point que les troupes allemandes allaient attaquer le lendemain. Nous comptions, en outre, trois divisions du 3' corps (environ 25,000 hommes) à une demi-marche ; enfin, il restait encore une division du 3" corps, la plus forte (environ 9,500 hommes) à une journée à peine. Nous étions, par conséquent, en mesure de concentrer, dans la matinée du B, près de 55,000 hommes aux abords de Spicheren, et d'avoir, dans la soirée, 64,000 hommes sur le même point*. »
Mais nous avions aussi toutes nos divisions de cavalerie en arrière de nos lignes, et nous ne pouvions, par conséquent, rien connaître de ce que l'ennemi allait tenter. En outre, si, comme nous venons de le voir, le 3° corps se trouvait assez rapproché du 2° pour lui prêter son appui, il n'en était pas de même du 5°, tiraillé de droite et de gauche par les deux attaques simultanées de Frœschwiller et de Forbach, du 4°, placé beaucoup trop loin, et surtout de la Garde, revenue à Courcelles-Chaussy. Le 6 août au matin, ne l'oublions pas, deux armées allemandes se dirigeaient sur Sarrebruck par une marche convergente, et nous ne pouvions, par suite des dispositions existantes, leur opposer que deux corps d'armée. La situation, même abstraction faite de l'inaction du 3° corps, dont il sera parlé tout à l'iunire, n'était donc juis égale, on en conviendra.
Dcscrip/ion du champ de batai/Jc — En se repliant de Sai'rcliriu'k sur les hauteurs de Spicheren, le général Frossai'd avait csiiéré à la l'ois parer aux dangers de sa position trop en pointe, protéger le cliemiu de fer, et surveiller les débouchés de la Sarre. Sa ligne de bataille, qui allait de Stiring au Gifert-Wald, était coupée en deux |)ar une forêt épaisse, forlemcnt accidentée, dite foivt de Spicheren, et ter-
1. GcMioral DRnuftcA'iAfx, La Guerre moderne, \t\mr^\''', p.ij-'i' ")! l.
BATAILLE Dl<] SPICHEREN î-27
minée à droite par l'éperon de Rotherherg, menacé, si l'ennemi parvenait à se glisser dans les bois, d'être enveloppé sans que les troupes de gauche pussent intervenir. A la vérité, cet éperon dominait la contrée et donnait des vues avantageuses sur la Sarre, mais il était beaucoup trop étroit pour qu'une troupe importante pût s'y déployer, et sur son flanc droit s'étendaient d'épais fourrés, très propices à masquer une attaque. La position du -2° corps n'était donc pas des plus avantageuses ; d'autant qu'en débouchant de la Sarre, l'ennemi devait trouver un espace découvert, mouvementé seulement par quelques collines allongées et plantées de vignes assez hautes pour fournir des abris aux tirailleurs. Ces collines, orientées de l'ouest à l'est, s'épanouissaient vers YExercir-PIatz, dont il a déjà été question à propos de l'affaire de Sarrebruck et formaient les hauteurs du Galgenberg, du Winterhcrg, du Nûssberg ei du Reppertsberg.
Au centre de la ligne, une vallée tourmentée et creusée de ravins abrupts séparait nos troupes ; trois maisons, l'auberge de la Brème dor, la douane et la ferme dite Baraque Mouton, occupaient le pied des pentes sur la route de Forbach à Sarrebruck; à gauche, le village de Stiring, formé presque exclusivement des' forges de M. de Wendel et de leurs dépendances, constituait le seul point d'appui sérieux de cette trouée de 1,800 mètres environ, dominée de tous côtés et enserrée dans des fourrés épais. Enfin la voie ferrée courait de l'est à l'ouest, doublant à quelque distance la route de Forbach à Sarrebruck.
Somme toute, nous occupions bien plutôt une série de positions qu'une ligne debataille véritable ; par suite, la cohésion des troupes n'était pas assurée, chaque unité allait se trouver réduite à des efforts individuels, dans des conditions toutes particulières d'infériorité, et la menace perpétuelle d'une attaque venue des fourrés' qui débordaient nos flancs devait provoquer l'inquiétude et l'hésitation chez nos soldats, trop peu habitués par leur instruction du temps de paix à celte guerre des bois. Certes, la position de Cadenbronn, étudiée en 1867 par le général Frossard, et placée à 7 kilomètres en arrière, était, au point de vue défensif, infiniment meilleure. Il est tout à fait regrettable que dans son mouvement de recul, le commandant du 2° corps, s'appuyant sur les résultats de ses reconnaissances antérieures, n'ait pas demandé à rétrograder jusque-là.
Quoi qu'il en soit, les troupes du "2" corps fiu-ent réparties de la façon suivante :
Division Laveaucoupet, sur le plateau de Spicheren, face au nurd-esf. f.a hrigade Michcler formait la première ligne, devant le village; elle avait envoyé, en arrivant vers une heure du matin, une grand'garde au [»i('(l de l'éperon du Hotherberg, dans le Gifert-Wald. La brigade Doèns et rarlilh'i-ic (•(nistitiiaiciit la 2" ligne, deri'ière Spicheren.
Division Vergé, à Forbach (brigade Valazé) et Stiring (bi'igade Jolivel).
La V° brigade était chargée de garder la route d(> Siirrclniiis. La 2" pi'o((''gf;iii la gare de Stiring, avec un régiment, le 7(1", plac/î à Tcsl, et l'aiilrc, Ir 77% élahli à l'ouest de la route de Sarrebruck. Cette division a\ait placé ses grand'gardes vers la lisière des bois de Stiring et Schôneck.
ns BATAILLE DE SPICHEREjN
Division Bataille, près d'OEttingen, sur le Kelsberg.
Nous avons déjà dit que le quartier général, la cavalerie et la réserve d'artillerie se trouvaient à Forbach. Toutefois, les deux batteries de 12 de celle-ci avaient été maintenues, on ne sait pourquoi, à Morsbach, sur les derrières.
Premières escarmouclies. — Le 6 août, à la pointe du jour, les avant-postes de a brigade Redern remarquaient que les hauteurs du sud de Sarrebruck étaient abandonnées par les troupes qui les occupaient la veille encore. Immédiatement un escadron de hussards se lança à la découverte, accompagné d'un peloton de cuirassiers, et pénétra dans le Git'ert-Wald jusqu'au pied des hauteurs de Spicheren. Là, il se heurta à la grand'garde que la brigade Micheler y avait placée, et fut reçu par le feu de quatre pièces, qui, sous la protection d'un escadron, s'étaient établies au nord du Rotherberg. Il dut reculer sans avoir pu exactement apprécier nos emplacementsV Mais d'autres reconnaissances exécutées pendant le même temps sur notre flanc gauche donnaient des résultats plus concluants et précisaient le mouvement en arrière des troupes du 2° corps. La cavalerie allemande supposa en conséquence que les divers détachements rencontrés par elle avaient été laissés là pour couvrir un mouvement de retraite, et son chef, le lieutenant-général de Rheinbaben, arrivé de sa personne sur l'Exercir-Platz, partagea cet avis. Vers onze heures, il télégraphiait au prince Frédéric-Charles : « Les Français tiennent les hauteurs de Spicheren avec de l'artillerie et de l'infanterie ; ils commencent la retraite. »
Cependant une particularité semblait inexplicable aux officiers allemands. Les ponts de la Sarre étaient intacts, et tous les débouchés praticables. Un oubli aussi complet des précautions les plus élémentaires leur paraissait tellement étrange qu'ils ne savaient à quoi l'attribuer. Mais ils jugèrent immédiatement qu'il fallait en profiter sans hésitation.
De son côté, le prince Frédéric-Charles avait été, dès la pointe du jour, informé par les rapports de la 6^ division de cavalerie de l'évacuation des hauteurs de Sarrebrcuk. Il pensa, lui aussi, que dans ces conditions, il était indispensable de prendre possession des débouchés abandonnés, et prescrivit télégraphiquement, à 8 heures du matin, que dans chaque corps d'armée, les objectifs assignés par l'ordre de la v(;illc seraient dépassés i)artoul, que les deux divisions de cavalerie poursuivraient l'ennemi l'épée dans les reins, et que la ïf division d'infanterie, dont l'avant-garde seule devait occuper Sarrebruck, y serait portée tout entière^
Pendant ce temps, que se passait-il au camp français, où les soldats s'étaient installés à une heure du matin seulement, après une marche rétrograde très courte, il est vrai, mais rendue particulièrement pénible par la précipitation aveclaquelle elle s'était opérée, ainsi que par l'énervement d'une pluie continue? Le général Frossard avait reçu de Metz, à 5 heures du matin, un télégramme ainsi conçu : « Tenez-vous prêt contre une attuqiio sérieuse qui jiourrail avoir lien aujourd Inii