‹ Les comédiennes adoréesChapitre 2 sur 9 · L, ES · texte numérisé non relu

L, ES

Belle, gracieuse, charmante à rendro jalouse la marquise de Pompddour, spirituelle assez pour prêter de l’esprit à Beaumarchais, sceptique autant que Diderot, fastueuse et prodigue plus que Bouret ou Beaujon, cynique à faire rougir le chevalier de La Clos, l’auteur des Liaisons dangereuses, fantasque à étonner son Lauraguais lui-même, enfin, de l’aveu de Garrick, comédienne de génie, telle fut Sophie Arnould.

De son époque, elle a toutes les séductions et toutes les

licences, les désordres, les grâces, les élégances, les corruptions, les attraits, les audaces. Aussi, elle est l’expression la plus complète et la plus vraie de la seconde moitié de ce dixhuitième siècle, si changeant et si divers, tout de confusions et de contrastes.

Dans son salon défile toute la mascarade d’alors, princes qui abdiquent, courtisanes qui triomphent, grands seigneurs dégradés, Encelades de l’Encyclopédie, financiers, magistrats, économistes, poètes d’arrière-boudoirs, prélats sans foi, duchesses sans pudeur, beaux-esprits et esprits forts. Chez elles se rencontrent et se donnent la main l’ancienne société et la société nouvelle ; l’une follement confiante dans le passé, insolente, pourrie, près de s’écrouler dans la boue, l’autre, près de naître dans le sang, impatiente, enragée, le cœur gonflé de rancunes et de colères.

Ses soupers sont l’orgie de la dernière heure. On y a chanté des couplets orduriers contre la reine de France, on y a chanté la première hymne à la Révolution.

Coryphée de ce carnaval de l’histoire, elle a mené la bacchanale. Fatalement, sans s’en douter, elle joue son rôle dans le prologue de 93. Elle bande les yeux de ces misérables fous qui ne veulent pas voir le péril, elle jette à pleines mains les roses sur la pente de l’abîme où ils courent, insoucieux, le verre en main, le sourire aux lèvres.

En cet âge d’or des filles et des scandales, en ce temps qui vit Jeanne Vaubernier passer, sans transition, du ruisseau à Versailles, elle fut véritablement reine, adorée à deux genoux, à mains jointes, dans son boudoir, applaudie avec fureur au théâtre.

Elle fut reine de sa jeune Majesté la foule, tout comme la Du Barry était reine de Sa Majesté décrépite Louis XV le Bien-Aimé.

Ses adorateurs, ses amants, ses courtisans, ses poètes, ont pour sa glorification fouillé l’histoire et dépeuplé l’Olympe. En elle, ils voyaient toutes les courtisanes d’Athènes ou de Rome, toutes les divinités du ciel païen, Vénus ou Leontium, Aspasie ou Sapho, Phryné, Impéria, Ninon. Elle est mieux que tout cela encore, elle est Sophie Arnould, et le dixhuitième siècle est son siècle.

Sophie Arnould (I) est née le 14 février 1744, rue Béthisy, dans une des chambres de l’ancien hôtel de Ponthieu.

Dans cette môme chambre, l’amiral Coligny avait été assassiné. La belle duchesse de Montbazon, la tant aimée de M. de

(1) « Elle fut baptisée sous les noms de Anne-Madeleine, mais plus tard elle prit le nom de Sophie comme plus noble. »

Kancé, y était morte, Vanloo y avait eu son atelier. Les maisons, aussi, ont leurs destinées.

Plus tard, au souvenir de cette chambre historique, à laquelle sa naissance donnait un titre de plus, Sophie Arnould disait : « Je suis venue au monde par une porte célèbre. »

Les parents de Sophie, de braves bourgeois des environs de Blois, étaient fixés à Paris depuis quelques années. Leur famille augmentant, il avait fallu songer à augmenter le revenu, et ils avaient transformé en hôtel garni l’ancien hôtel de Ponthieu.

Chez eux, on trouvait bon visage et bon gîte; aussi leur maison était des plus achalandées. La noblesse de province y descendait. Dans les mansardes, des poètes et des philosophes, oiseaux de passage, venaient souvent chercher asile.

Tout ce monde, allants et venants, faisait à madame Arnould une société flottante, un salon de hasard chaque jour renouvelé. Le soir, les hôtes se réunissaient, on causait de tout et elle écoutait. Ainsi, elle prit les façons de la bonne compagnie et se frotta de bel esprit. Elle se créa des relations et « connut des personnes qui connaissaient des gens de cour. »

La petite Sophie grandit sur les genoux des hôtes de sa mère, qui la caressaient et lui donnaient des bonbons. On la choyait plus que toutes ses sœurs, parce que déjà elle était jolie à miracle et que son babil enfantin surprenait et amusait.

Sa mère aussi la gâtait et l’élevait comme la fille aînée d’une princesse. Peut-être, la voyant si gentille et si spirituelle, espérait-elle qu’un jour elle deviendrait une grande

dame, une duchesse pour le moins. Elle le devint, en effet, mais de la main gauche. Madame Arnould n’avait pas prévu cela; on ne s’avise jamais de tout.

A six ans la petite fille était une dame de la cour en miniature; elle s’essayait aux grands airs et aux petites mines, et chacun de flatter cette coquetterie naissante. On la parait, on l’attifait, on la pomponnait, ni plus ni moins qu’une poupée à essayer les modes nouvelles, les robes et les coiffures.

Puis, afin de compléter cette éducation qui devait porter de si heureux fruits, on lui donna des maîtres et des professeurs de toutes sortes. Et c’était plaisir, rien n’était perdu pour cette précoce intelligence en éveil, elle apprenait à étonner ses maîtres. A dix ans, elle dansait comme mademoiselle Prévost, elle parlait italien, jouait fort joliment du clavecin et chantait à ravir. Enfin, c’était un vrai prodige. •

Mais un prodige que nul ne connaît, que personne n’admire, à quoi bon ! Madame Arnould se lassa d’être seule avec ses hôtes à s’extasier devant sa fille, son orgueil maternel rêvait d’autres satisfactions ; elle résolut de la produire dans le monde.

Sophie avait surtout et avant tout une voix charmante, fraîche, exquise, déliée, on la faisait chanter partout où sa mère la conduisait. Elle chanta dans quelques salons d’abord, dans deux ou trois couvents aux jours de fête, puis à Saint-Denis où elle obtint un véritable succès. Mais l’Église devait la conduire tout droit à l’Opéra; ce n’était pas précisément le chemin le plus long.

Il était alors fort à la mode, parmi les grandes dames, de faire pénitence pendant le carême. Après les folies du

carnaval, rien ne pouvait être plus salutaire pour l’âme et surtout pour le teint. Donc, le mardi gras passé, on courait s’enfermer dans quelque appartement commode et discret d’un des mille couvents de Paris.

Dans ces saintes et paisibles demeures, on priait, on se reposait. On se couchait têt, on se levait tard, et les roses, quand venait Pâques, refleurissaient sur les joues pâlies par . le plaisir. Dans le jour, pour charmer les longues heures, on avait les visites, les collations au parloir et encore les offices.

Et certes, ces offices n’étaient pas à dédaigner. Ils n’avaient rien d’austère ni de monacal. Les vieilles religieuses, en ces jours, interrompaient leurs monotones psalmodies et ne nasillaient plus les répons. On entendait les voix les plus fraîches et les plus belles de l’Opéra, et tout Paris d’accourir. Les couvents se disputaient Jéliotte, mademoiselle Le Maure, Chassé, mademoiselle de Fel, mesdemoiselles Chevalier et Anna Tonelli.

C’est ainsi que, pendant le carême de 1755, madame la princesse de Modène, femme séparée du prince de Conti, se trouvait au Val-de-Grâce.

Un jour, le mercredi saint, la princesse remarqua une voix délicieuse qui chantait une leçon des Ténèbres. L’office terminé, elle voulut voir la virtuose : on lui présenta Sophie Arnould.

Une religieuse, la plus belle voix du couvent, était tombée subitement malade. On était dans le plus grand embarras, lorsque Sophie s’offrit pour remplacer la religieuse, on accepta en tremblant. Mais elle, avec un aplomb merveilleux, elle dit son solo, dans cette église en vogue, devant la plus belle et

la plus noble compagnie de la ville et de la cour. Elle obtint un succès fou, merveilleux, inespéré. Lorsqu’elle eut terminé, il s’éleva comme un murmure d’enchantement, et quelquesuns, en dépit de la majesté du lieu, applaudirent dans leur ravissement. *

Cette année-là, le Val-de-Grâce l’emporta, même sur Longchamps. Le lendemain, Sophie chanta le Miserere de Lalande, avec tant d’âme, qu’elle arracha des larmes à tous ceux qui l’entendirent. Il ne fut plus question que d’elle dans Paris, et le vendredi-saint trois cents carrosses stationnaient dès le matin aux portes de l’église.

Un hasard venait de décider du sort de Sophie Arnould.

Du premier moment, madame de Modène s’enthousiasma de la jeune chanteuse. Elle s’ennuyait, cette princesse aventureuse, cette femme sans mari ; elle n’avait pas d’amant peut-être ce jouMà, cette distraction arrivait à propos. Elle déclara que Sophie ne la quitterait plus et que désormais elle se chargeait de sa fortune.

Voilà donc Sophie Arnould à l’hôtel de Conti, favorite de la princesse, aimée, admirée, adulée. Toute sa famille était dans la joie d’une si haute destinée.

Au moins elle dut à cette protection de perfectionner son admirable talent. Elle eut des maîtres qui la firent travailler sérieusement, Jéliotte lui donna quelques leçons a et ne dédaigna pas de chanter avec elle. »

Cependant madame de Modène se parait de sa merveille. Elle avait découvert une perle rare, elle allait partout, la montrant et l’exaltant si bien qu’un jour Sophie se trouva à Versailles, à la cour, en présence de la reine Marie Leckzinska.

On lui dit de chanter, et « cette voix mélodieuse ravit la reine, qui demanda la jeune tille pour sa musique. »

Après la reine de nom, la reine de fait. Madame de Pompadour, elle aussi, voulut connaître la protégée de madame de Modène. Sophie, que la reine n’avait pas intimidée, ne se troubla pas en présence de la favorite, « sans se faire prier elle s’assit à un clavecin et chanta comme un ange. »

La marquise l’examinait pendant ce temps ; à voir ces yeux parlants, cette bouche mutine et rieuse, cette physionomie spirituelle, toute cette jeunesse et toute cette beauté, à entendre cette voix enchanteresse, elle prit peur. Elle s’approcha de madame Arnould, et à voix basse :

— « Si vous ne voulez pas faire présent de votre fille au roi, lui dit-elle, que jamais elle ne fasse partie de la musique de chambre de la reine. »

Puis, faisant asseoir Sophie près d'elle, — immense faveur ! — la marquise daigna la complimenter. Elle la considéra longtemps encore, puis murmura :

— « Il y a là de quoi faire une princesse. »

Jeanne-Antoinette Poisson d'Etioles s’y connaissait.

Cette visite à Versailles ouvrit les yeux de madame Arnould. Elle réfléchit et fut épouvantée. Trop tard. Sophie ne tarda pas à être nommée demoiselle de la musique de la reine, avec cent louis d'appointements. Elle reçut le brevet avec une gratification. Puis une lettre de cachet arriva : de par le roi, la jeune fille était attachée à la musique de Sa Majesté et à l’Académie royale de musique.

A la seule idée de voir un jour sa fille à l’Opéra, madame

Arnould pleura; elle maudissait sa folie d’avoir voulu faire sortir sa fille de sa condition. La famille résolut de résister. Elle résista en effet assez longtemps pour que la future Armide pût prendre encore quelques leçons de l’illustre Clairon et de mademoiselle de Fel.

Cependant l’ordre du roi était précis. Francœur, le directeur de l’Académie royale de musique, venait le rappeler tous les jours. Il suivait avec l’intérêt d’un spéculateur les progrès de sa nouvelle sujette. 11 disait qu’en vérité ce serait grand dommage de priver le roi et le public d’une actrice sublime, d’un merveilleux talent.

La princesse de Modène venait aussi. Elle s’intéressait â Sophie comme à chose lui appartenant; la première elle avait dit que Sophie serait une grande comédienne, il lui tardait de voir le public confirmer son arrêt. Elle combattait les scrupules bourgeois de la famille Arnould : « On n’est pas damnée pour entrer à l’Opéra; bon à la Comédie-Française, dont les acteurs sont excommuniés; mais l’Opéra est bien avec l’Eglise, qui lui emprunte ses artistes pour les grandes solennités et les concerts spirituels. »

Sophie, il faut le dire, n’avait aucune des répugnances de ses parents. Elle ne voulait point désobéir à Sa Gracieuse Majesté le roi de France; elle refusa de fuir comme sa mère le lui proposait. On lui offrait un asile sûr dans un couvent, elle préférait le théâtre. Les premiers bravos du Val-de-Grâce avaient exalté sa jeune imagination. Pour elle, l’Opéra avec ses pompes de chaque soir, ses feux, ses merveilles, ses féeries, ses harmonies, ses splendeurs, c’était l’avenir, la gloire, la fortune, le bonheur.

Enfin, après bien des pleurs, des hésitations, des démarches inutiles, des promesses vingt fois données et vingt fois retirées, il fut décidé qu’on se soumettrait.

Le 17 décembre 1757, Sophie Arnould débutait à l’Opéra. Elle n’avait pas encore quatorze ans.

De cette première soirée, son succès, un succès immense, prodigieux, fut assuré. Elle parut et elle 'fut acclamée. De toutes parts éclatèrent ces bravos qui, pendant vingt ans, lui furent si fidèles.

Jamais elle ne lut plus jolie, plus gracieuse, plus touchante, plus passionnée. « Elle était vêtue d’une robe lilas brodée d’argent, sa coifTure était un chef-d’œuvre. » Sans doute l’émotion fit battre son cœur, mais on ne s’en aperçut pas. Elle promena sur la salle un œil tranquille. Elle n’eut ni timidité, ni gaucherie, ni même aucun tremblement dans la voix. Et « les spectateurs ne savaient trop ce qu’ils devaient admirer le plus, de la beauté de sa voix ou de la perfection de son jeu. Elle chanta comme jamais on n’avait chanté; elle joua comme Clairon elle-même. »

C’en était fait, elle était célèbre, elle était l’idole de Paris. Chaque représentation ajouta à son triomphe , c’était un délire, une folie.

Journaux, gazettes, correspondances, mémoires, n’ont pour l’astre qui se lève que des éloges et des encouragements. C’est un concert unanime. On vante son intelligence, sa beauté, ses grâces, son jeu naturel. Elle est « une nouvelle expression de l’art, » elle est « la perfection même. »

« Modèle en débutant, dit le Mercure de France, elle ranime la scène lyrique; il est heureux qu’elle ait risqué ce que

lui inspirait la nature avant que d’être intimidée par tous les petits préjugés de l’art. »

Et encore, les mémoires ne sont qu’un écho affaibli de l’enthousiasme d’un public transporté.

Joue-t-elle, longtemps avant l’heure une foule impatiente assiège le théâtre, on se bat aux guichets.

Et Fréron de s’écrier douloureusement :

— « Je doute qu’on se donne tant de peine pour entrer au paradis. »

La gloire était venue, la fortune allait venir et aussi l'a mour.

Pendant que le public prenait d’assaut l’Opéra pour entendre la jeune merveille, la foule des adorateurs battait son cœur en brèche. Et ce n’étaient pas soupirants vulgaires. Financiers et grands seigneurs, les plus nobles et les plus riches, sollicitaient la faveur de se ruiner pour ses beaux

veux. Les poètes, aussi, s’étaient mis de la partie, et les madrigaux et les rimes galantes pleuvaient chez Sophie.

Peines et soins perdus. Tous ces hommages ne touchaieut pas l’insensible. Elle se souciait fort peu de la noblesse ou de l’argent et préférait, elle l’avouait hautement, « les bravos d’un goujat à tous les petits vers du monde. »

Le soir, dans les coulisses, pour regagner sa loge, il lui fallait passer entre une double haie d’adorateurs accourus sur son passage. Ils lui demandaient peu de chose, l’aumône d’un regard. Il y en eut un, plus audacieui que les autres, qui essaya d’un enlèvement.

Mais madame Arnould veillait. Elle pensait concilier ces deux choses alors inconciliables, la sagesse et l’Opéra. Nuit et jour elle montait la garde autour de son trésor. Sa sollicitude maternelle avait les cent yeux d’ Argus. Elle comprit pourtant bien vite la difficulté de sa tâche, et alors elle voulut marier Sophie. Elle lui avait trouvé un excellent parti : un gentilhomme très-riche, assez noble, plus vieux encore, autrefois bel esprit, galant et fort chéri des dames. La jeune fille repoussa bien loin ce vieil amoureux, elle le trouvait trèslaid, très-ridicule, d’ailleurs il parlait de lui faire quitter l’Opéra, et déjà le théâtre était sa vie.

Tout en cherchant un autre gendre, madame Arnould redoubla de surveillance, elle se multipliait. Mais avec les jeunes filles, c’est toujours la précaution inutile. On veille à la fenêtre, l’ennemi vient par la porte, on ferme la porte, il entre par la chatière. Le danger vint d’où la pauvre mère ne l’attendait certes pas. Elle-même introduisit le loup dans la bergerie.

Le roman d’amour de Sophie Arnould, roman aux cent chapitres, commence comme un opéra de la Comédie-Italienne. Pour cette fois, la reine de l’Académie royale prend le rôle de mademoiselle Carline. Le scénario est charmant :

Un grand seigneur est' épris d’une jeune fille ravissante; comme il veut être aimé pour lui-même, il prend un déguisement et ainsi se rapproche de celle qu’il adore. Il est jeune, il est beau, il est poète, il parle d’amour comme don Juan avec l’accent de Chérubin, la jeune fille est naïve et sensible, elle ne sait pas défendre son cœur, elle résiste un peu d’abord, et enfin elle se rend. Il ne manque à ce scénario que la musique de Grétry, le duo d’amour où le héros peint sa flamme, et le quatuor obligé de violons. Cependant voici l’histoire :

Un matin, un jeune homme se présente à l’hôtel de Ponthieu. Il demande un logement modeste. Il arrive de sa province par le coche, et ne connaît personne à Paris. Il appartient à une honnête famille et se nomme Dorval.

Madame Arnould, qui sait son monde, accueille au mieux le nouveau venu. Il est fort joli garçon; pour un provincial, il s’exprime bien, ses façons, quoique un peu gauches, ont un parfum de bonne compagnie. On lui donne une des meilleures chambres.

Bientôt Dorval est presque de la famille. Il est si rangé, si studieux ! Il a confié son petit pécule à son hôtesse, il lui raconte toutes ses affaires et ne fait rien sans ses conseils. Le soir, il conduit ces dames à l’Opéra, et il les attend à la sortie.

Madame Arnould raffolait de ce nouvel Ingénu, Sophie l’aimait. Hélas oui, elle l’aimait ! Tant et tant que certaine

soirée après souper, elle mit sa main dans la sienne, et tous deux ils partirent. Un carrosse les attendait au coin de la rue, il les conduisit à une charmante maison, discrète, ombreuse, tendue de satin et de soie, un vrai nid d’amour.

Trois jours entiers, la mère éplorée demanda sa fille aux échos de l’Opéra. Qu’était-elle devenue, quel était le ravisseur? Enfin elle reçut une lettre destinée à la rassurer. Mais quelle déception !

Ce provincial innocent, qu’elle avait accueilli, c’était un roué, un séducteur. Elle avait réchauffé un serpent au foyer de sa famille. Ce Dorval, ce bon et doux Dorval, c’était le comte de Lauraguais en personne, Brancas de Lauraguais.

Oui, la lettre était bien signée de lui. Il confessait sa perfidie en présentant d’humbles excuses. Pour racheter ses torts, et comme preuve de sa bonne foi, il promettait le mariage à Sophie. Oui,le mariage... quand safemme serait morte.

Que faire? Se résigner. Madame Arnould se résigna. Mais elle avait battu le tambour comme pour ébruiter son malheur. L’aventure fit scandale. Ce fut pendant -huit jours la conversation de Paris. Sophie était la maîtresse du comte de Lauraguais.

Le comte l’adorait. Il était aux petits soins pour elle. Il était riche et royalement prodigue, Sophie fut entourée de tout ce luxe merveilleux du dix-huitième siècle. Elle eut une maison montée, des meubles exquis, des diamants d’un prix fou, des valets plein ses antichambres, deux carrosses, six chevaux dans ses écuries. Elle aimait, elle était heureuse. Peut-être croyait-elle qu’ils dureraient éternellement ces jours des premiers enchantements, ces mois bénis des premières amours.

Ce fut un singulier ménage, que celui de Lauraguais et de Sophie. Jamais pourtant union libre ne fut mieux assortie. Lui si excentrique, si bizarre, elle si folle, si spirituelle.

Entre tous, Lauraguais était l’amant qui convenait à Sophie, et il semble qu’il ne pouvait, lui, choisir ni aimer une autre maîtresse. L’un par l’autre, ils se complètent si bien, qu’on ne les conçoit guère l’un sans l’autre.

Le comte de Brancas-Lauraguais était en son temps un fou d’infiniment d’esprit. Amusant au possible et un peu dangereux. Il ne faisait pas bon d’être le but de ses plaisanteries.

Pour commencer, il s’illustra par ses aventures galantes et sa philosophie cynique. Esprit inquiet, remuant, mobile, enthousiaste, caractère fougueux et emporté, il eut tous les goûts et tous les travers. Il touche à tout, entreprend tout, ne s’arrête à rien. Chaque matin au saut du lit, une passion nouvelle le saisit. Il veut être savant, artiste, poète. L’art de la porcelaine lui doit un progrès, il écrit des mémoires scientifiques, il compose des tragédies, il fait en grand des expériences sur la fusion du diamant, — des expériences qui coûtent cher. Aujourd’hui, fou d’anglomanie, il part pour Londres afin d’apprendre à penser — « des chevaux? » lui demande le roi à son retour. Demain, promoteur de l’inoculation, il défendra son opinion avec tant d’esprit que le ministre, pour avoir raison, sera réduit à le faire enfermer. Enfin, dernière inconséquence, lui qui doit tout perdre à la Révolution, il appelle de tous ses vœux la Révolution.

Immensément riche, il gaspille toute sa fortune et toute la fortune de sa femme. 11 donne des deux mains, les yeux fermés, à tous et à toutes. Il donne pour ceci et pour cela, pour

tout. Soixante mille livres pour la salle de spectacle de son hôtel de la rue de Lille ; six mille livres pour une édition des œuvres d’un savant inconnu; au Théâtre-Français pour la suppression des banquettes, douze mille livres; pour des diamants qui seront fondus, quarante mille livres ; trente mille livres à mademoiselle Robbé, cent mille à mademoiselle Heinel ; à Sophie Arnould, des millions.

En somme, grand cœur, obligeantami, dit M. de Ség'urdans ses mémoires, il ne lui manqua pour être un homme supérieur qu’un peu de fixité dans les idées. Il sut abuser de la fortune, et porter noblement la pauvreté . « Longtemps on le vit le plus magnifique et le plus galant des seigneurs, plus longtemps encore on le vit, mal peigné et mal vêtu, affecter la simplicité d’un paysan du Danube. »

Aussi, à tout instant, dans les mémoires, on retrouve le comte de I.auraguais. A chaque page c’est une anecdote, une aventure, une bizarrerie nouvelle.

Une fois, c’est une de ses maîtresses qu’il loge dans une serre chaude. Elle vit là, dans une tiède atmosphère, comme une plante rare, entourée des fleurs les plus précieuses. A terre, il y a des tapis somptueux, les plus riches tapisseries cachent les murs. On ne la nourrit que des mets les plus exquis, elle a des fruits exotiques, des sirops d’outre-mer, les vins les plus recherchés. Cependant à ce régime l’infortunée se meurt de faim et de soif, elle gémit, elle veut partir.

— « Ingrate, lui répond Lauraguais, peux-tu te plaindre de manquer de cette chose vile et commune qu’on appelle le nécessaire, lorsque tu as le superflu que tout le monde désire ! »

Une autre fois, c’est pendant la guerre de sept ans, colonel d’un régiment, il se distingue par la plus froide et la plug brillante intrépidité. Trois fois il charge à la tête des siens, se jetant au plus épais de l’ennemi.

On croit qu’il va solliciter un grade, une récompense, point. , L’affaire terminée, la bataille gagnée, il rassemble ses officiers et leur demande s’ils sont contents de sa conduite. D’unanimes acclamations lui répondent.

— « Je suis bien aise, dit alors le comte, que vous soyez satisfaits de votre colonel. Moi, je ne le suis nullement du métier que nous faisons.... et je le quitte. »

Il donne sa démission, en effet, et dans une épigramme que quelques jours après il envoie à un courtisan qui gagne ses grades dans les antichambres de Versailles, on trouve ces vers i

Apollon peut rayer mon nom de son grimoire.

Et les neuf filles de mémoire,

Ami, n’en valent pas une de l’Opéra.

Mais en ce moment, pour Lauraguais, Sophie à elle seule était tout l’Opéra ; cet amour caressait si délicieusement sa vanité, il était si envié, si jalousé !

C’est que de jour en jour grandissait la renommée de Sophie ; son étoile montait dans le ciel. Il n’était bruit que d’elle, on ne parlait que d’elle à la Ville et à la cour. Sa voix, — accent des sirènes, — ravissait, ses grâces enchantaient, son esprit éblouissait. Déjà les nouvellistes à la main commençaient à vivre sur sa conversation, c’était à qui répéterait tous ses

mots charmants qu’elle dépensait, la prodigue, sans compter. Les poètes qui se grisaient à sa table allaient partout chantant ses louanges sur tous les modes. Son grand salon était trop étroit pour ses courtisans.

Tant de bruit, d’éclat, de bonheur, d’amour, de louanges, ne lui firent cependant pas négliger le théâtre, son piédestal. Elle aimait Lauraguais, mais au-dessus de Lauraguais il y avait le parterre. Le parterre, voilà le rival heureux dans le cœur des grandes comédiennes, à lui, le dispensateur de la gloire, à ce capricieux qui applaudit ou qui siffle, la plus grande place. C'est pour ce parterre que Sophie Arnould travaillait.

iPas à pas, on peut suivre ses progrès : à chaque opéra nouveau le public admire en elle une perfection nouvelle. Et successivement elle est applaudie dans Dardanus, dans Castor et Polluas, ses pièces favorites, et encore dans Psyché, dans Alphée et Aréthuse, dans Py gmalion, dans Vertumneet Pomone.

A travers toutes les exagérations de l’éloge ou du blâme, il est facile de démêler la vérité, et on peut se faire une juste idée du talent de Sophie Arnould.

Sa voix du timbre le plus sympathique était agile et souple. D’une grande étendue, elle manquait de volume et d’ampleur. Parfaitement maîtresse de ses moyens, Sophie savait dissimuler ses défaillances, elle gouvernait très-bien sa voix, et dans les moments critiques, elle rachetait par la perfection de son jeu les imperfections de son organe. Un de ses admirateurs disait : « Ses yeux chantent. » Il est certain qu’elle fut une grande tragédienne. Personne n’eut une plus profonde entente des effets dramatiques, enfin elle avait une

sensibilité exquise, des explosions de passion imprévues, le don des larmes et une admirable vérité d’expression.

C’est par son jeu, sans doute, plus que par son chant qu’elle avait ému et attendri Garrick.

Peut-être aujourd’hui ne serait-elle pas une cantatrice de premier ordre, mais elle serait toujours une éminente comédienne.

Mais il faut la juger selon son temps, et savoir ce qu’un opéra était alors.

On n’était plus au temps où du soir au lendemain on improvisait une cantatrice, mais on était loin encore de nos exigences Un opéra n’était guère qu’un drame dont les intonations étaient notées par le musicien. Pourvu que l’act^ir se conformât à cette intonation, tout était bien. Il présentait la phrase comme bon lui semblait, pressait, ralentissait à son gré ; il s’arrêtait sur cette note, escamotait cette autre, selon son caprice ou l’état de sa voix. C’était un ad libitum, un a piacere perpétuel.

L’orchestre, d’un bout à l’autre, allait cahin caha, suivant comme il pouvait le chanteur à la piste, on s’en inquiétait peu. C’était affaire au batteur de mesure.

Mais qu’était l’orchestration en 1773? Bien peu de chose, on peut en juger par ce singulier dialogue entre Sophie et le batteur de mesure, lors des répétitions de Céphale et Procris :

« soiuiiF. ( cessant de chanter).

Qu’est-ce à dire, monsieur? il y a, je crois, rébellion dans votre orchestre !

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