SOPHIE
La mesure ! quelle bète est cela ? Sachez, monsieur, que la symphonie est la très-humble servante de l’actrice qui récite. »
Ainsi pensait Sophie Arnould, et c’était l’avis de tout le monde alors, même de Dorât, qui s’en explique ainsi :
Que de cris et d’accents qui ne se notent pas !
A l'Ame seule, alors, il faut que j’applaudisse.
La chanteuse s’éclipse et fait place à l’actrice.
11 échappe souvent des sons à la douleur.
Qui sont faox pour l’oreille et sont vrais pour le cœur.
Ces quelques vers nous donnent le secret des triomphes de Sophie. La chanteuse s’éclipsait. Aujourd’hui nous avons l’oreille plus près du cœur.
Trois ans après ses débuts, souveraine au tripot lyrique, — ainsi on appelait l’Académie royale, ô irrévérence! — So-
phie Arnould pouvait dire : l'Opéra, c’est moi. Le public ne se lassait pas de l’entendre et de l’applaudir, les directeurs qui lui devaient de fructueuses recettes étaient à ses pieds, tout le monde l’aimait, ou faisait semblant, tant on craignait ses épigrammes.
Parfaitement heureuse au théâtre, elle l’était infiniment moins chez elle. Aux plates douceurs de la lune de miel les giboulées de la lune rousse avaient succédé. Il y avait des épines à toutes les roses de cette chaîne de fleurs. Le ménage illégitime était un enfer, Lauraguais était une tempête.
Ce n’était, entre les deux amants, que brouilles et raccommodements, Jamais on ne vit variations si brusques : adorations ou batailles, pas de milieu. Quand Lauraguais n’était pas à genoux en extase devant sa maîtresse, il la battait indignement. Il était jaloux, elle était coquette, ils étaient aussi emportés l’un que l'autre ; arrangez cela. Aussi jamais de trêve, jamais de repos. Lauraguais avait des violences inouïes, des soupçons burlesques, alors, il cassait tout chez Sophie, il ébranlait la maison de ses jurons. Une heure après il demandait pardon, il conjurait sa maîtresse d’oublier ses torts et ses injustes emportements. Puis, il remplaçait les glaces, les cristaux, les tableaux, les porcelaines, et il était prêt à recommencer à propos de tout et à propos de rien.
Un ami de Lauraguais écrivait vers ce temps : « Il faut à Sophie Arnould une vertu singulière pour garder encore ce fou incorrigible. »
Elle n’avait pas de vertu singulière, elle l’aimait. Elle avait de lui deux enfants qu’elle élevait. Et, à vrai dire, Laura-
guais a été le premier et l’unique amour de sa vie. Pour elle, il avait fait des sacrifices de toute sorte; il vivait avec elle publiquement, au grand jour, en dépit de l’opinion et des remontrances de la cour. Il avait abandonné complètement sa femme et sa maison. Peut-être Sophie pensait-elle qu’ils vieilliraient ensemble, qu’elle le garderait toujours. N’est-ce pas elle qui a dit : « Quand on à brûlé des mêmes feux on doit grelotter devant les mêmes tisons ? »
Elle n’en menait pas moins une existence affreuse. Ces scènes de violences continuelles la brisaient. Souvent elle arrivait au théâtre les yeux encore rouges de larmes.
Devenue vieille, elle ne songeait pas sans regrets à ces orages de sa jeunesse, aux tempêtes de cette grande passion, et elle disait :
— « Ahî c’était le bon temps, j'étais bien malheureuse! »
Rulhières, un des encadreurs ordinaires de l’esprit de Sophie, s’est empressé de rimer cinq vers sur cette pensée
Un jour, une actrice fameuse Me contait les fureurs de son premier amant Moitié riant, moitié rêveuse,
Elle me dit ce mot charmant :
Ah! c’était le bon temps, j’étais bien malheureuse!
Mais en 1761 elle ne savait pas apprécier ce bon temps, elle ne comprenait pas son bonheur. Cette tyrannie, ces fureurs l’excédaient. Cette union qui datait de quatre ans, cette union qui par sa durée faisait scandale à l’Opéra, lui devenait de jour en jour plus insupportable.
Pendant qu’elle hésitait à rompre, — tant de liens la rete-
naient à cet amant, — une absence de Lauraguais la décida. 11 venait de partir brusquement pour Ferney. Coupable d’une tragédie, Électre, il était allé demander l’absolution de M. de Voltaire.
Sophie profita de ce moment de liberté. Son parti pris, elle fait atteler son carrosse un beau matin, et pêle-mêle elle y entasse tout ce qu’elle tient de la générosité de son tyran : dentelles, écrins, argenterie, diamants, étoffes précieuses, elle y met aussi ses deux enfants, un petit garçon et une petite fille.
Puis, elle adresse le tout à l’hôtel Lauraguais, rue de Lille, n° 17, avec un billet où il est dit que, « résolue à reconquérir sa liberté, elle ne veut rien conserver qui lui rappelle son funeste amour. »
Madame de Lauraguais, qui était une bonne femme, consentit à garder ce singulier envoi, jusqu’à plus ample informé ; elle embrassa les deux enfants, en prit bien soin, « regrettant fort qu’ils ne fussent point à elle. »
Restait à informer Lauraguais de la rupture, elle lui écrivit :
« Cher ami,
« Vous avez fait une tragédie fort belle, si belle, que je « n’y comprends rien, non plus qu’à votre procédé. Vous « êtes parti pour Genève afin de recevoir une couronne de « lauriers de la main de M. de Voltaire, mais vous « m’avez laissée seule. J’use de ma liberté pour me passer de * vous, ne le trouvez pas mauvais.
« Je suis lasse de vivre avec un fou qui a disséqué son co- « cher et qui a voulu être mon accoucheur, sans doute dans « l’intention de me disséquer moi- même, permettez donc « que je me mette à l’abri de votre bistouri encyclopé- « dique. »
La lettre partie, Sophie prit peur. Elle avait tout à craindre d’un premier moment de colère. Elle implora la bienveillance du comte de Saint-Florentin, se mit sous sa protection, et, pour plus de sûreté, se tint cachée pendant quelques jours.
Peut-être fit-elle bien. Lauraguais revint à Paris comme un ouragan. Il ne croyait cependant qu’à une méchante plaisanterie. Sophie l’avait si souvent menacé de le quitter. Ce n’était que trop vrai, hélas ! « On ne peut peindre, dit Bachaumont, l’état de démence où cette rupture a jeté M. le comte de Lauraguais, tout Paris est inondé de ses élégies. »
Dans la fougue de sa passion, dans son désespoir, il n’avait parlé de rien moins que de tuer son ingrate maîtresse, mais peu à peu la raison lui revint, et avec la raison, la générosité.
Il eut une entrevue avec Sophie, il se jeta à ses genoux, il la conjura de revenir sur sa fatale résolution. Elle résista. Alors, en véritable gentilhomme, il lui déclara qu’il ne se croyait pas quitte envers elle, et le lendemain il lui envoya un contrat de deux mille écus/le rentes viagères.
Sophie refusa l’argent comme elle avait refusé l’amant, mais madame de Lauraguais intervint. Elle conjurait l’actrice d’accepter, « ne fût-ce que comme un gage de la reconnaissance qu’elle lui avait de ce qu’elle lui re ndait son mafi
elle promettait de garder les enfants et d’en avoir soin comme des siens propres. » Sophie ne résista plus. Elle était si heureuse d’être libre.
Libre! pas tout à fait cependant. Lauraguais parti, un successeur s’était présenté. Mais quel successeur! un homme calme, paisible, d’humeur égale, un homme aux passions tranquilles, aux sens rassis, un financier, pour tout dire.
Ce successeur n’était autre que Bertin, le trésorier des parties casuelles, Bertinus, comme on l’appelait.
Ce financier, sensible autant que généreux, venait de quitter avec éclat mademoiselle Hus de la Comédie-Française, à la suite de la plus désastreuse des mésaventures.
Navré des infidélités de cette perfide, qu’il avait eu la faiblesse d’adorer pour plus d’un million, il se tourna du côté de l’Opéra, cherchant qui le consolerait. Il n’avait guère que l’embarras du choix, on le savait magnifique comme Fouquet, ce patron des financiers amoureux, mais il était fort indécis, tenant à’ mieux placer, cette fois, son cœur et son argent.
C’est alors qu’il apprit la rupture du ménage Lauraguais. Cette brouille lui parut un coup du sort, et il résolut d’en profiter.
Bien vite il expédia des messagers, au comte d’abord, à Sophie ensuite. La galanterie du dix-huitième siècle avait son étiquette. Les négociations ne traînèrent pas en longueur, tout se passa le plus convenablement du monde. Lauraguais se retira et Sophie présenta ses conditions. L’amoureux Bertinus consentit à tout, ne demandant, lui, que bien peu de chose en retour : un peu d’amour ou quelque chose d’appro-
chant; il ne serait pas exigeant, n’ayant jamais été gâté par mademoiselle Hus. Il jurait de n’étre jamais jaloux.
Tout était dit. Le règne de Bertin commençait.
Mais bien vite Sophie se lassa de cette existence platement monotone, de cet amour fade à donner des nausées, de ces adorations placides. Combien lui eût paru délicieuse, en ces jours de bâillements, une des colères de Lauraguais. Il la regrettait aussi, lui, et depuis qu’il l’avait perdue, il était comme une âme en peine.
Mais voilà qu’un soir, dans les coulisses de l’Opéra, les deux amants se trouvèrent face à face, leurs yeux se rencontrèrent, toutes les rancunes furent oubliées.
Le triste Bertinus rentra seul, ce soir-là, et le lendemain la chronique scandaleuse enregistrait le raccommodement de Sophie Arnould et du comte de Lauraguais.
Dans le public, on prit parti pour le financier. On savait ce que lui coûtait son règne d’un matin. Pour se faire supporter, il avait déployé toutes ses séductions. Il avait dépensé plus de vingt mille écus, payé les dettes de Sophie, marié une de ses sœurs. On ne manqua pas de dire qu’il était dupe et victime d’une ingénieuse spéculation. On ajoutait que « la réconciliation des deux amants faisait plus d'honneur à leur constance qu’à leur bonne foi. »
C’était pure calomnie. Désintéressé et indemnisé par Lauraguais, Bertin ne perdit rien, en définitive, que la plus charmante femme de Paris. C’en était assez pour expliquer sa désolation.
Quelques jours plus tard, à la Comédie-Française, deux jeunes gens placés derrière Sophie plaignaient hautement
Berlin. Fallait-il que ce galant homme, ce financier si riche, rencontrât si ingrate et si infidèle maîtresse, lui si facile, si généreux, bon, sensible, aimable....
Impatientée, Sophie se retourna.
« — On voit bien, dit-elle, que ces messieurs ne l’ont pas eu. »
Les reprises d’amour ne font jamais feu qui dure. Entre Sophie et Lauraguais, ce ne fut qu’une reprise d’hostilités. Après une semaine d’adorations et d’extases, les batailles recommençaient de plus belle. Lauraguais avait le droit désormais d’être soupçonneux, il en abusa. Rien de curieux comme ces jalousies et ces justifications, scènes de tous les jours, dans lesquelles tout le monde intervient, môme le médecin. Ils s’aimaient ainsi, ne sachant ce qui leur était le plus intolérable, de la vie en commun ou d’une séparation. Mais qu’un malheur, qu’un accident advienne, à l’un ou à l’autre, il n’est plus de grief qui tienne, ils s’adorent, ils se le prouvent, et de nouveau les voilà réunis. C’est ce qui arriva dès l’année suivante (1763).
Lauraguais avait donné lecture à l’Académie d’un mémoire en faveur de l’inoculation. Il voulut le faire imprimer. L’autorisation lui fut accordée, mais à la condition de supprimer certaines personnalités fort blessantes pour l’avocat général Joly de Fleury. C’est à quoi Lauraguais ne voulut jamais consentir. Il entama une longue correspondance avec le ministre, parla, écrivit, se remua, fit tant qu’à la fin ordre fut donné de l’arrêter.
Des agents se présentèrent chez lui, un matin, porteurs d une lettre de cachet. Il entra dans une colère épouvantable, et demanda à parler au roi. On lui répondit que c’était impossible, Sa Majesté étant allée courre le cerf.
« — Eh î morbleu ! s’écria Lauraguais, que ne le faisait-il arrêter aussi par lettre de cachet. »
Et s’estimant assez vengé par cette bénigne épigramme, il se rendit de fort bonne grâce. On le conduisit à Metz où un logement lui avait été préparé, à la citadelle.
En apprenant l’arrestation de son amant, Sophie fut au désespoir. Elle ferma son salon et prit le deuil. Les larmes ne cessaient de couler de ses beaux yeux. Jamais on ne vit rien de si pathétique.
Voisenon, qui écrit au prisonnier, lui peint cette grande douleur, et le félicite d’avoir trouvé une maîtresse fidèle, à l’Opéra, bonheur insigne qui doit singulièrement adoucir les tourments de sa captivité. Il lui dit :
Ne te plains pas de ton malheur,
Du cœur de La Vallière il te fournit la preuve.
On assure qu’ Arnould se souvient d’être veuve Et que de sa constance elle fait son bonheur.
Elle fit plus, elle obtint la grâce du coupable, refusée aux pressantes sollicitations d’une famille puissante et de madame de Lauraguais elle-même.
C’était un soir de spectacle à la cour, elle avait été sublime dans le rôle de Céphyse, de Dardanus. Profitant de l’impression qu’elle venait de produire, sans prendre le temps de quitter ses habits de théâtre, elle courut se jeter aux pieds de M. de Choiseul.
« Les entrailles du galant et tout-puissant ministre s’émurent, et il n’eut pas le courage de refuser à cette belle et éplorée Céphyse le retour de son Dardanus. »
Lauraguais revint plus épris que jamais. Son amour se doublait de reconnaissance. Il s’installa chez Sophie, comme aux premiers jours de leur liaison, résolu, disait-il, à lui consacrer tout entière cette liberté qu’il lui devait. Dans l’enthousiasme du premier moment, il voulait même se séparer légalement de sa femme. Il n’en fit rien, par bonheur, et sa jalousie ne tarda pas à se réveiller.
Il aurait voulu pouvoir confisquer Sophie à son profit, l’enlever une seconde fois, l’arracher aux adorations de ses amis, aux applaudissements du public. Il enrageait de ses triomphes de tous les soirs, succès dans Psyché, succès dans Castor et Pollux, succès partout et toujours. Et les déclarations qui pleuvaient chez elle, les billets doux, les petits vers!
Jusqu’à Favart qui s’en mêlait ; oui, pour elle Favart devenait sentimental et presque langoureux, et il lui envoyait ce galant madrigal.
Pourquoi, divine enchanteresse,
Me troubles-tu par tes accents?
te LES COMÉDIENNES ADORÉES
Ta aie fais sentir une ivresse Qui ne va pas jusqu’à tes sens :
Peut-être que dan3 ma jeunesse Mon bonheur eût été le tien !
Je t’aime et le temps ne me laisse Que le désir. . . Désir n’est rien.
Oh ! tais-toi !... mais non . . . chante encore ;
Qu’avec tes sons voluptueux Mon reste d’âme s’évapore,
Et je me croirai trop heureux.
Lauraguais, cette fois, se lassa le premier. Les pirouettes de mademoiselle Robbé, une gentille danseuse qui débutait, lui avaient été au cœur. Il n’eut pas le courage de cacher sa nouvelle passion à Sophie. Celle-ci, il faut le dire, prit trèsphilosophiquement la trahison, et ne demanda à son amant que de la tenir au courant de ses amours.
Il n’y manqua pas, et elle devint sa confidente. Hélas! il n’était pas heureux, il avait des soupçons, il l’avouait à Sophie. Il ne pouvait mettre les pieds chez sa nouvelle divinité sans y trouverun certain chevalier de Malte qui l’offusquait fort.
— « Un chevalier de Malte, disait Sophie, vous avez bien raison, monsieur le comte, de craindre cet homme-là, il y est pour chasser les infidèles. »
Lauraguais n’attendit pas qu’on le chassât. Il se retira, jurant que les danseuses ne l’y reprendraient plus. Il comptait sans les jambes de mademoiselle Heynel.
Cette brillante étoile de la danse lui fit oublier toutes ses mésaventures. Elle était digne de tous les hommages, admirablement jolie, ses débuts avaient été un triomphe. C’est
Sophie aunould. h
dire que l’amoureux Lauraguais fit noblement les choses. Meubles exquis, chevaux, carrosses, contrats de rente, il combla mademoiselle Heynel. Il combla aussi, par la môme occasion, un frère quelle aimait beaucoup.
Là, il ne trouva pas de chevalier de Malte, mais, en retour de tous ses bienfaits, la belle danseuse le gratifia de certain présent qui lui valut le surnom de prince de Galles. C’était à guérir de toutes les démangeaisons d’inconstance.
Sophie, de son côté, n’était pas plus fidèle. Depuis longtemps elle avait pris à la lettre les conseils de Dorât :
Crains de serrer de nouveaux nœuds,
Toujours folle et toujours tranquille.
Laisse errer ton cœur et tes vœux.
Ton amour ferait un heureux,
Ton indifférence en faut mille.
Donc elle laissait errer ses vœux à l’aventure et faisait beaucoup d’heureux. Elle avait ouvert à deux battants les portes de son cœur, et une longue, une infinie procession y défilait. « La noblesse et la finance, dit la correspondance secrète, la magistrature et l’Académie, la ville et la cour. »
C’est le prince de Condé, dont elle a une fille, qui plus tard épousera le comte de R.. ; c’est le duc de Nivernais, qui un jour, chez elle, se prend de dispute à propos de Gluck ; puis Durfort, le fils du duc de Duras, l'amant de mademoiselle Du Thé ; « à Durfort il faut Du Thé, » dit la chanson. Il fut exilé, celui-là, « pour ses déportements. » On se demande ce qu’il avait pu faire.
C’est encore le marquis de Villette, ami de Voltaire de pro-
fession; le marquis de Bièvre, l'assommant auteur de la Comtesse-Tation , le prince d’Hénin, et bien d'autres encore, Rulhières, Beaumarchais, Bellanger, Florence, la liste serait interminable.
Mais après chaque couplet de la folle et amoureuse chanson, Sophie Arnould revient encore à Lauraguais, son éternel refrain.
Reparait-il, cet amant adoré, l’heureux du moment doit lui cédée la place, et s’il ne la cède pas assez vite, Lauraguais a des moyens à lui pour chasser l’importun.
Ainsi, il renvoie le marquis de Villette, qui devient la fable de tout Paris. L’ami de Voltaire se fâcha bénignement. 11 était homme à verser quarante écritoires sur le papier plutôt qu’une goutte de son sang sur le terrain. Il rima contre Sophie une centaine de mauvais vers, où il l’accusait d’avoir « l’embonpoint de l'envie » et où il la traitait de «momie» à la fin. Le correspondant du patriarche de Ferney n’était pas galant, mais aussi on l’avait accusé d’un si vilain péché. Les rieurs ne furent pas de son côté.
Moins accommodant fut le prince d’Hénin, bafoué aussi par Lauraguais. Il dégaina, lui qui pourtant n’avait pas la réputation du brave des braves. Il est vrai que la plaisanterie avait été un peu forte.
C’était au mois de février de l’année 1774. Lauraguais qui arrivait d’Angleterre trouve le prince d’Htnin régnant chez Sophie Arnould. Le voilà furieux.
— « Cet homme m’ennuie cruellement, lui dit Sophie pour le consoler; mais j’ai beau faire, je ne puis m’en débarrasser. »
— « Je vous en débarrasserai, moi, » répondit Lauraguais.
Aussitôt, il assemble quatre docteurs de la Faculté, et gravement leur pose cette question : — « Peut-on mourir d’ennui ? »
Non moins gravement les quatre docteurs délibèrent. Leur avis est que l’ennui « rend les digestions difficiles, arrête la circulation des humeurs, engendre le marasme, et enfin donne la mort. »
Muni de cette consultation signée et en bonne forme, Lauraguais se rend chez un commissaire, et dépose une plainte contre le prince d’Hénin, « qui, par son obsession continuelle autour de la demoiselle Arnould, ferait infailliblement mourir d’ennui cette actrice, sujet précieux pour le public, et dont en son particulier il àésire fort la conservation. De plus, il requiert qu’il soit enjoint audit prince de s’abstenir de toute visite chez ladite actrice, sa présence devant la tuer certainement, suivant la décision de la Faculté. »
Le mystifié demanda raison. On se battit. Mais si adroits ou si maladroits furent les adversaires, que le soir même ils soupaient ensemble chez Sophie Arnould.
Cette aventure burlesque n’ajouta que fort peu aux ridicules du prince. Sa réputation était faite* Il y avait longtemps que le marquis de Bièvre l’avait surnommé le prince des nains . Amant ou mari, sa destinée était d’être trompé. Si Lauraguais le chassait de chez Sophie, le chevalier de Coigny le remplaçait près de sa femme au su et vu de tout Paris.
C’était en son temps un piètre et désagréable seigneur, que M. le prince d’Hénin. Sottement orgueilleux, grossière-
3fi LES COMÉDIENNES ADORÉES,
ment impertinent, insupportable de fatuité et d’exigences, il a tous les vices de la noblesse du dix-huitième siècle, sans en avoir les qualités brillantes, la légèreté, l’élégance, l’esprit.
Chez Sophie, dont il resta l’amant longtemps encore après la plaisanterie de Lauraguais, il se posait en tyran et prétendait faire la loi. Témoin sa querelle avec Gluck, querelle qui ne fut pas sans influence sur les destinées de Sophie à l’Opéra.
Gluck faisait répéter un rôle à. mademoiselle Arnould, en présence d’une vingtaine de personnes, lorsque entra le prince d’Hénin. Cette nombreuse compagnie chez sa maîtresse déplut au grand seigneur, et il eut le mauvais goût de faire tomber tout le poids de sa mauvaise humeur sur la musique et sur le compositeur.
Blessé au vif, Gluck resta sur sa chaise et affecta de ne faire aucune attention au prince, sur quoi celui-ci, s’avançant vers le compositeur, lui dit du ton le plus impertinent :
— « L’usage, en France, est de se lever lorsque quelqu’un entre, surtout un homme de considération. »
Gluck, n’y tenant plus, se leva et venant au prince :
— « L’usage, en Allemagne, répondit-il, est de ne se lever que pour les gens qu’on estime. »
Et pendant que M. d’Hénin balbutiait quelque injure, le compositeur se retourna vers mademoiselle Arnould :
— « Puisque vous n’êtes pas maîtresse chez vous, dit-il, je pars et ne reviens plus. »
Mais ce tyran si farouche devenait étrangement soumis, lorsque sa maîtresse le voulait ainsi. Sophie le traitait plus
que cavalièrement. Veut-elle, par exemple, faire porter un chapeau à Versailles, elle regarde alternativement son coiffeur et le prince, et d’une voix nonchalante elle demande :
— « Qui est-ce qui marche aujourd’hui? »
Commissionnaire ordinaire de Sophie, le prince d’Hénin marchait toujours. C’était le plus clair de ses bénéfices d’amant en titre. Au moins avait-il pris au sérieux son rôle de protecteur. Quoi qu’il arrive, Sophie peut compter sur lui. Est-elle attaquée, il la défend. Il se met en avant en toute circonstance. Son nom, sa fortune, son influence sont à la dévotion de sa maîtresse.
Veut-on, par exemple, donner à Rosalie Levasseur, qui chante tous les soirs, la loge de Sophie presque retirée du théâtre, le prince d’Hénin s’enflamme et menace de coups de bâton les directeurs de l’Opéra. Les directeurs ont peur, et Sophie garde sa loge en dépit de Gluck et du comte Mercyd’Argenteau.
Plus tard, à l’instigation de sa maîtresse, alors amie déterminée de mademoiselle Raucourt, il se mêle aux tristes querelles de la Comédie-Française. 11 prend parti pour madame Vestris avec le duc de Duras contre les demoiselles de Saint- Val et le public.
A ce jeu il ne gagne que des épigrammes, celle-ci, entre autres éditions, revue et augmentée du mot du marquis de Bièvre :
Depuis qu’auprès de ta catin Tu fais un rôle des plus minces ,
Tu n’es plus le priDce d'Hénin,
Mais seulement le nain des princes.
Ces quatre vers sanglèrent comme autant de coups de fouet la vanité du grand seigneur. Il se plaignit au comte d’Artois dont il commandait les gardes, et obtint un ordre d’exil contre le poète assez hardi pour attaquer le prince d’Hénin et sa maîtresse. Cet audacieux était Champcenetz. Fort compromis déjà par certain noëf contre la cour, il allait être emprisonné lorsque son quatrain circula; cependant il s’en prit à Sophie de son malheur et resta depuis le plus acharné de ses ennemis.
Après Lauraguais, avant le prince d’Hénin, il est un homme encore qui tient une large place dans l’existence si agitée de Sophie Arnould. Ce n’est plus un grand seigneur, cette fois, c’est un petit bourgeois, directeur des menus, architecte d’un médiocre talent, Bellanger. Quitté cent fois, il reparaît toujours. Survient-il quelque prince d’Hénin, il doit s’effacer, on l’oublie. Mais on se souvient de lui aux heures de solitude, et on le rappelle. Il est l’amant des interrègnes.
C’est en 1771 que Bellanger fut admis chez mademoiselle Arnould. Il était jeune, aimable, il était son égal, elle était lasse de tant d’amours vénales, elle se prit pour lui d’une belle passion, si désintéressée, qu’il fut, lui, accusé de cupidité. Ce roman d’une heure fut pour Sophie comme un regain de jeunesse, un beau revenez-y de son printemps, un nouvel épanouissement de cœur. Un instant elle y fut prise et sérieusement elle songea à quitter sa vie turbulente pour épouser ce petit bourgeois qui ne demandait pas mieux.
« Mademoiselle Arnould, après s’être égayée aux dépens de tant d’autres, vient de fournir matière aux rieurs par le ma-
SOPHIE ARNOÜLÎ). 39
riage le plus sot. » Ainsi s’exprime Bachaumont, et comme lui tout Paris crut à ce mariage. On cria à la mésalliance, « une reine de l’Opéra épouser un architecte, quelle chute affreuse ! » Ce n’était qu’un faux bruit que Sophie avait fait courir « pour occuper les sots, » disait-elle, en réalité pour imposer silence à ceux qui parlaient trop haut de son amitié pour mademoiselle Raucourt, la plus compromettante des amies.
Elle laissa donc croire assez longtemps qu’elle était devenue madame Bellanger, et ne se fâcha pas des plaisanteries que lui attirait son nouvel état dans le monde. Quand on lui demandait ce qu’elle comptait faire de cet architecte : — « Il utilisera, répondait-elle, les pierres qu’on lance dans mon jardin. »
Bellanger ne se contenta pas d’utiliser les pierres, il mit tous ses soins à les écarter. Sophie n’eut jamais un ami plus dévoué que ce mari de comédie. Le secret connu, il resta son défenseur et son conseiller, veillant sur elle de près ou de loin. Intendant de sa fortune et de sa gloire, il l’empêchait d’emprunter à trop gros intérêts, il lui organisait des triomphes au théâtre, il défendait sa réputation l’épée à la main.
Il voulut faire plus. Il rêva un temple pour sa divinité, •— véritable rêve d’architecte. Chassée de son hôtel de la rue des Petits-Champs par l’incendie de l'Opéra, Sophie s’était réfugiée dans un appartement de la rue Caumartin, et elle s’y trouvait à l’étroit. Bellanger résolut de lui bâtir une demeure plus merveilleuse encore que le palais de mademoiselle Guimard, ce palais des mille et une nuits. Il se mit à l’œuvre et fit merveille. Cet hôtel était un éblouissement, tout de mar-
iO LES COMÉDIENNES ADOREES,
bre et d’or, avec des peintures splendides, des jardins, des statues.... Malheureusement il n'exista jamais que sur le papier. Bellanger bâtissait en Espagne, Sophie s’y était prise trop tard, le Pactole commençait à tarir dans son boudoir.
Au moins l’adversité ne chassa pas Bellanger. Quinze ans plus tard, on le retrouve encore près de Sophie, faisant ménage avec elle.
C’est vers ce temps qu’elle s’éprit de Florence, un des plus tristes acteurs de la Comédie-Française. Bellanger fut jaloux. Lui qui de si bonne grâce s’était retiré devant tant de grands seigneurs, il entreprit de disputer au comédien le cœur toujours inconstant de sa maîtresse.
Il se plaignit, il essaya des remontrances, il fit des scènes comme autrefois Lauraguais. Mais elle n’avait ni la même patience, ni le même amour. L’ingrate, pour le nouveau venu elle congédia le vieil ami. Oui, elle lui écrivit pour lui signifier de ne plus remettre les pieds chez elle.
Que fait Bellanger alors? 11 met sous un nouveau pli la lettre qu’il vient de recevoir, lettre qui ne porte pas de nom, et il l’expédie à Florence. Et c’est Florence qui se croit congédié et qui n’ose reparaître. Et quand enfin le quiproquo s’explique, la fantaisie de Sophie est passée, elle rit du bon tour et Bellanger triomphe.
De cette aventure André de Murville fit une mauvaise pièce. « Mon compte rendu, » disait Sophie.
Ce Murville, auteur dramatique de peu de succès, était depuis plusieurs années le gendre de mademoiselle Arnould. Il avait épousé une fille de l’amour de Lauraguais, Alexandrine, « la plus rousse des blondes, » qui avait un peu de l’esprit
de Sophie. C’est elle qui répondait, lorsqu’on lui demandait l’âge de sa mère : — « Je ne saurais vous le dire, mais comme tous les ans elle rajeunit d’une année, je ne tarderai pas à être plus vieille qu’elle. »
On disait que pour arriver au cœur de la fille, Murville avait traversé le cœur de la mère. Il fut au moins un de ses protégés. Pour lui, elle se brouilla avec La Harpe-iéW qu’elle fit menacer d’une correction à coups « de plume de hêtre. » Puis, elle lui fit ouvrir les portes de la Comédie-Française et passa pour avoir mis du sien dans la première pièce qu’il y fit jouer, le Rendez-vous du Mari. Cette pièce n’eut aucun succès, et c’est vainement qu’on y chercherait l’empreinte de l’esprit de Sophie.
Marié à Alexandrine, Murville resta le commensal assidu de mademoiselle Arnould. Il avait pour mission de célébrer les mérites infinis de la maîtresse de la maison. Il composait des madrigaux, il improvisait des quatrains pour les portraits et pour les bustes, répondait aux épigrammes, faisait en un mot tout ce qui concernait son état, de courtisan, de poète et de gendre.
S’agit-il de fêter la patronne de Sophie, sainte Anne, vite, pour le dessert, il a des couplets de circonstance sur l’air de Qui ^ar fortune trouvera nymphe dans la prairie :
Le temps cruel qui détruit tout Respectera Sophie;
Par son pouvoir, le Dieu du Goût Prolongera sa vie.
Le charme de ses doux accents Nous la rendra nouvelle;
te LES COMÉDIENNES ADORÉES.
Ou répétera dans vingt ans :
C’est elle, toujours elle.
Voilà comme chantait le plus galant des gendres, et sur sa parole Sophie n’était peut-être pas très-loin de croire qu’en effet elle n’avait rien à craindre des atteintes du « temps cruel. »
Elle en était venue à ne douter de rien, tant sa fortune avait été inouïe, incroyable. Il est une heure dans sa vie où elle plane au-dessus des nuages. Ce n’est plus une reine, c'est une idole, elle voit le monde à ses genoux. Amis et ennemis n’ont pas assez d’encens pour elle; ceux qui ne l’adorent pas pour sa beauté, pour ses talents, pour toutes ses séductions, redoutent son esprit, cet esprit terrible qui tue son homme plus sûrement que le coup de poignard.
Malheureusement tant de prospérités lui donnent le vertige. Elle ne prévoit pas que plus haut est son piédestal, plus rude sera la chute ; elle se grise de toute sa puissance, elle devient insolente comme son bonheur.
Elle ne redoute rien. Toutes ses audaces lui réussissent; elle s’attaque à tout et à tous. Elle s’attaque au public, à ses amants, à ses amies, aux ministres, à la favorite même de Louis XV. On ferait un volume rien que de ses folies.
Un soir, tout Paris est accouru .pour l’entendre et pour l’applaudir, mais elle a déclaré qu’elle ne saurait chanter, elle est malade. Le rideau se lève, et au grand désappointement du public, c’est mademoiselle de Beaumesnil qui remplace la sublime Arnould.
Alors, chacun dans la salle de déplorer la maladie dç
l’actrice adorée. Mais voilà que tout à coup elle paraît en grande loge, en toilette de gala, escortée de la foule de ses courtisans. — « Je viens, dit-elle, prendre une leçon de Beaumesnil. »
Une telle plaisanterie, en ce siècle barbare, valait le Forl’Evêque. Elle ne va pas en prison, pourtant. Contre Sophie Arnould le duc de La Vrillière est sans courage. A peine risque-t-il une timide remontrance.
Mais le public est moins galant que le ministre. Le public a été troublé dans ses plaisirs, on s’est moqué de lui, il se vengera. Une cabale s’organise pour châtier l’insolente. Le lendemain, le même public envahit la salle, public hostile qui vient tout exprès pour huer Sophie, pour lui faire demander grâce. Vain projet. Elle est si belle, si touchante est sa voix, son jeu est si passionné, si émouvant, que tous les conjurés oublient leur rancune. Ils sont venus pour siffler à outrance, ils applaudissent avec fureur. Et cette soirée compte parmi les plus belles soirées de Sophie.
Après le public de l’Opéra, les directeurs de l’Opéra. Elle se sait nécessaire, indispensable, elle en abuse. Elle leur fait payer cher les recettes qu’ils lui doivent. C’est tous les matins un caprice nouveau, une fantaisie imprévue. Elle veut et elle ne veut pas, elle se retire et elle reparaît. On la croit décidée à ne plus jouer, on monte sans elle un opéra, elle revient juste à point pour réclamer le premier rôle, et voilà « le tripot lyrique » en révolte. Aujourd’hui elle exige des appointements plus forts, demain elle décide qu’elle ne jouera plus qu’au cachet.
Et comme elle les traite, ces pauvres directeurs! Quels
H LES COMÉDIENNES ADOREES,
dédains, quelle hauteur, quels mépris! Quand elle n’insurge pas contre eux l’Opéra tout entier, elle les Tait menacer de coups de bâton par quelqu’un de ses amants.
Aussi les directeurs de l’Opéra sont-ils sans cesse à invoquer contre Sophie l’autorité du ministre, mais par ses amis elle est plus influente qu’eux. Puis, elle se soucie bien des ministres, vraiment. On dirait, à l’estime qu’elle leur marque, qu’elle a pris leur mesure. Il faut voir comme elle accueille les remontrances d'Amelot, qui s’était avisé de faire de la sévérité à l’Opéra, et ne réussissait guère :
— « Vous devez savoir, monseigneur, qu’il est plus facile de composer un parlement qu’un opéra. »
C’est le mot de la Gabrielli, mais bien autrement cruel. Amelot, intendant de Bourgogne, lors des troubles de la magistrature, avait dissous et reconstitué le malheureux parlement de Dijon.
Une autre fois, dans une lettre à l’abbé Terray, ce liquidateur de la banqueroute royale, c’est le gouvernement de Louis XV qu’elle attaque, en même temps qu’elle insulte à la misère publique.
Lors du renouvellement du bail des fermes , le grand IJaussoir, c’est ainsi qu’on avait surnommé l’abbé Terray, fit attribuer des pensions à la famille Du Barry, à ses créatures, à un certaih nombre d’artistes et de gens de lettres, et enfin à quelques comédiennes.
Aussitôt Sophie feint de croire qu’elle est portée sur la liste, et elle écrit au ministre une lettre de remerciements.
« Forcé de grever la nation d’un impôt de cent
soixante-deux millions, vous avez cru devoir en réserver une
légère partie pour le théâtre lyrique et pour les autres spectacles. Vous savez qu’une dose d’Allard, de Caillaud et de Raucourt est un narcotique sûr pour calmer les opérations que vous lui faites subir à regret... Un chanteur, une danseuse, sont des personnages essentiels en temps de paix. De là vient qu’un officier estropié arrache avec peine une pension modique; elle est assignée sur le trésor royal, espèce de crible sous lequel il faut tendre longtemps la main avant de recueillir quelque goutte d’eau... L’acteur est traité avec plus de magnificence... C’est à ce titre, sans doute, que je dois le ( prix flatteur dont vous honorez mon faible génie »
Quelques équivoques d’un « ton libre » terminent cette lettre plus que hardie. Heureusement l’abbé Terray est homme du monde, il entend la raillerie, dit Bachaumont, et ne se fâche pas pour quelques vérités. C’est sur le môme ton badin qu’il répond à Sophie, car il lui répond, pour la plus grande joie de la galerie.
A Fontainebleau, Sophie court un danger plus sérieux, mais l’audace est plus grande aussi. Cette fois, c’est à la propre maîtresse du roi qu’elle manque, à la comtesse Du Barry. Elle ne respectait pas les choses les plus respectables.
Dans le premier moment la comtesse se plaint, et Louis le Bien-Aimé, qui ne se fâchait guère, entre dans une grande colère, et décide que l’impertinente ira réfléchir six mois à l’hôpital.
Déjà elle est dans le carrosse et sur la route de la prison, lorsque la Du Barry est prise de remords. Elle était bonne fille, . la comtesse, elle arrache à Louis XV la grâce de la coupable, et Sophie en est quitte pour la peur.
Elle se souvient encore de cette aventure, lorsqu’apprenant la mort de Louis XV et l’exil de madame Du Barry, elle dit en s’adressant aux demoiselles de l’Opéra :
— « Pleurons, mes sœurs, nous voilà orphelines de père et de mère. »
Mais déjà, en 1774, l’étoile de Sophie est à son déclin. D'année en année les illusions s’envolent. Une à une la fortune lui reprend toutes les faveurs dont elle l’a comblée. Le flot de popularité qui l’a élevée se retire d’elle.
Le premier revers de Sophie Arnould remonte à 1766 C’était un avertissement, ellejne songea pas à en tenir compte, Chutée dans Sylvie , elle fut forcée d’abandonner ce rôle qui avait été son triomphe, à mademoiselle de Beaumesnil. Mais ce n’était rien encore. On supportait à peine mademoiselle de Beaumesnil, et tout haut on regrettait Sophie.
Deux ans plus tard elle eut la malencontreuse idée de prendre le rôle de Colette du Devin du village , elle y fut détestable de l’avis môme de ses amis'.
Pour la seconde fois elle entendit le bruit discordant des sifflets.
Le ridicule ballet d 'Adèle de PontMeu, en 1772, vint hâter sa décadence. On commença à trouver qu’elle vieillissait. On le lui dit cruellement, et lorsqu’en 1773, elle fit tirer un feu d’artifice sous ses fenêtres, dans le jardin du Palais-Royal, en l’honneur de la naissance du duc de Valois, mille épigrammes méchantes circulèrent :
Armide allume encor des feux,
Mais ce sont des feux d’artifice.
Elle croyait pouvoir lutter encore, elle lutta. Mais hélas ! elle avait perdu l’exquise fraîcheur de sa voix, sa beauté s’effeuillait. A semer des épigrammes elle avait récolté bon nombre d'ennemis, ces ennemis se levaient en foule contre elle, ils voyaient approcher le jour de la revanche. On commençait à tout lui contester, talent, esprit, beauté.
a Quelle femme habile, dit une gazette du temps ; laide, elle a su, à force de mines, se faire une réputation de beauté; en chantant sans voix la plus détestable musique de l’Europe, elle a acquis la renommée d’une illustre chanteuse ; sans esprit, elle passe pour spirituelle, grâce à l’esprit de ses amis. » Que répondre à cela? Elle s’irritait et faisait feu de toute l’artillerie de son esprit, mais les attaques n’en devenaient que plus vives. Dans un dégoûtant pamphlet, les Animaux rares de la foire, elle est indignement maltraitée. Voilà ce qu’on disait :
« La demoiselle Arnould fait voir une bête très-méchante, qui se jette sur tout le monde indistinctement et que rien ne peut apprivoiser. Cet animal est déjà vieux, mais il n’en est pas moins féroce. Heureusement il a perdu ses dents, ce qui fait qu’il n’y a de risques que pour ceux qui sont touchés par son venin et aussi un peu par son odeur. »
A l’Opéra elle avait tout le monde contre elle. Comme elle avait compté ses triomphes, elle pouvait compter ses chutes. Quelle joiepour ses rivales! Elle les avait tant humiliées jadis ! Il n’en était pas une « qui ne saignât encore de quelque morsure. » Depuis mademoiselle Duranci , à qui elle criait en voyant un chien : — « Tiens, voici le coureur de ton amant, » jusqu’aux plus humbles figurantes, aux Violettes,
aux Jacinthes, aux Roses dont elle disait : — « Quelle plate-
bande ! »
Elle n’était plus reine à l’Opéra. Rameau était mort. — « Nous avons perdu, avait-elle dit, notre plus beau rameau. » Hélas! oui. Gluck triomphait, et avec Gluck Rosalie Levasseur, la maîtresse du comte Mercy d’Argenteau, l’ennemie jurée de Sophie Arnould.
Gluck devait pourtant une bonne part de sa gloire à Sophie. Dans Orphie elle avait été sublime, elle était admirable encore dans Iphigénie. Aussi, il lui avait promis le rôle d'Alceste, écrit à Vienne en 1764 pour la divine Antonia. Eh bien! ce rôle fut enlevé à Sophie. Il fut donné à Rosalie Levasseur. Gluck, sujet autrichien, devait bien cela à la maîtresse de l’ambassadeur d’Autriche. Puis, le compositeur avait contre Sophie une vieille rancune; il se souvenait d’avoir renéontrê chez elle le prince d’Hénin.
Rosalie eut donc ce rôle d 'Alceste, et pour comble de malheur, elle y fut très-belle. « Il fallait mademoiselle Levasseur pour nous faire comprendre la musique du chevalier Gluck, » écrit un critique. Comment peindre le désespoir de Sophie.
Elle le cacha même à ses amis.
— « Si elle a du succès, disait-elle de Rosalie, c’est qu’elle a la voix du peuple. »
Ce mot, rapporté à Rosalie, alluma la guerre entre les deux rivales. Le surlendemain, à l’Opéra, pendant un entr’acte, la salle fut inondée de petits papiers qui pleuvaient des loges supérieures. C’était un pamphlet ignoble contre Sophie. Elle eut la faiblesse d’y répondre, ne songeant pas qu’à cette guerre d’injure, elle perdait le reste de son prestige.
Erosine fut pour Sophie Arnould le dernier sourire de la gloire, et c’est en vain que dans Euthyme et Lysis elle espère contrebalancer le succès de Rosalie dans Alceste. Toute la cabale de Gluck se levait en masse dès qu’elle paraissait. Ainsi elle est sifflée outrageusement dans Iphigénie , et lorsqu’elle en arrive à ce vers qu’Iphigénie adresse à Achille : « Vous brûlez que je sois partie, » Oui, oui, s’écrie le parterre ingrat.
Courageuse jusqu’à la fin, elle opposa un soir tous ses amis aux Gluckistes. Ce soir-là elle triompha, mais le lendemain, elle fut huée, malgré la présence de la reine, qui pourtant, désireuse de sauver une humiliation à l’actrice, avait donné le signal des applaudissements.
Mais, au moins, des amis et des partisans lui restent encore, et dans les années qui suivent elle peut compter quelques belles journées.
C’est à la vente de la collection de M. Randon de Boisset, par exemple. On mettait en vente un buste de Clairon, elle double l’enchère, et personne n’ose surenchérir. Le buste lui est adjugé, et toute l’assemblée, dit Grimm, applaudit à différentes reprises. Un anonyme lui envoie le quatrain suivant
Lorsqu’en t’applaudissant, déesse de la scène,
Tout Paris t’a cédé le buste de Clairon,
Il a connu les droits d’une sœur d'Apollon Sur un portrait de Melpomène.
Sophie devait tenir à ce buste, trophée d’une victoire, elle ne le garda pas. Larive le désirait, elle le fit porter chez lui, avec une lettre qui commence ainsi :
« Voicy, mon cher Larive, le buste de mademoiselle Clairon dont vous m’avez prié de vous faire le sacrifice. Je dis sacrifice, parce que c’en est un bien réel pour moi, vu la grande vénération que j’ai toujours eue pour les talents de cette actrice sublime. »
En 1778, Sophie a un autre bonheur; Voltaire vient lui faire visite. « M. de Voltaire, dit Bachaumont, n’a pas dédaigné de se transporter chez les plus célèbres Laïs du jour; c’est ainsi que, le samedi saint, on l’a vu chez mademoiselle Arnould. »
On trouve dans les mémoires une douzaine de bons mots que Sophie dut adresser au patriarche de Ferney. J’aime mieux citer une version plus simple. Quand il entra, elle lui demanda la permission de l’embrasser, et lui gracieusement, bien qu’avec une nuance de tristesse, lui répondit :
— « C’est bien tard pour m’embrasser, hélas ! je n’ai plus de visage. »
Bientôt Sophie Arnould reçut une autre visite, non pas glorieuse, cette fois, mais funeste. Mademoiselle Raucourt vint lui demander l’hospitalité, et aussi un peu sa protection. Ne consultant que son cœur, Sophie recueillit la naufragée, et cette générosité fut le dernier coup pour sa renommée et pour sa popularité. Enveloppée dans les haines soulevées par l’actrice de la Comédie-Française, elle ne s’en releva jamais.
Cette amitié lui est fatale. Mêlée aux querelles misérables de mademoiselle Raucourt, elle est atteinte de toutes les éclaboussures. A ses ennemis se joignent les ennemis de sa protégée et les amis des deux Saint-Val, et aussi tous les ennemis
du duc de Duras et de madame Vestris, toute une armée. Aussi, est-ce un débordement d’injures et de calomnies, d’anecdotes et de pamphlets, de prose et de vers. N’est-ce pas un ami de mademoiselle de Saint-Val cadette qui lui envoie ce sixain, « pour mettre au bas d’un buste de mademoiselle « Arnould, en vente chez un marchand. »
Je veux
Que ce buste en cent lieux figurant.
Puisse, pour quatre sous, hors de la plàtrière Passant chez nos neveux, du marquis au bourgeois.
Orner en môme temps le muséum des rois Et le portail de la Salpétrière.
Peut-être, est-ce pour le même buste qu’avaient été faits ces vers charmants :
Ses grâces, ses talents ont illustré son nom.
Elle a su tout charmer, jusqu’à la jalousie.
Alcibiade en elle eût cru voir Aspasie,
Maurice, Lecouvreur, et Gourville, Ninon.
Le crayon aussi s’en mêla : une caricature du temps nous montre mademoiselle Arnould aux pieds de son confesseur, tandis que dans un coin mademoiselle Raucourt s’arrache les cheveux.
« Ne pleurez pas, belle Raucourt, » dit la légende qu’il serait assez difficile par le temps de vertu qui court de citer en entier.
Pour expliquer cette gravure, il faut dire qu’un instant Sophie Arnould parut tourner à la dévotion. « Elle congédia
les amants et prit un directeur. Mais elle se lassa bien vite « du maigre et du cilice, » elle revint à ses chansons en disant : — « Ces directeurs! c’est pis que les directeurs de l’Opéra. »
Veut-on savoir maintenant comment mademoiselle Raucourt récompensa le dévouement de Sophie? Ecoutons Bachaumont :
« 7 janvier 1780. — Par une ingratitude affreuse, malheureusement trop commune chez les femmes, mademoiselle Raucourt, si accueillie depuis son retour, si fêtée, si prônée chez mademoiselle Arnould, a fini par lui enlever le prince d’Hénin pour le mettre dans ses fers. »
Ainsi finit cette «c amitié si tendre. » Mais Sophie avait eu bien d’autres malheurs ! Il était dans sa destinée de vider, jusqu’à la lie, la coupe des humiliations. Les salons, comme le public de l'Opéra, furent sans pitié pour cette voix mourante.
A un concert chez le duc de Chartres, où elle chantait avec Larrivée, Sophie Arnould fut huée par les assistants, par les invités d’un prince du sang. Cela est incroyable, mais cela est ainsi. On oublia à ce point les convenances, on eut cette brutalité. Où donc est-elle, cette politesse si vantée du dixhuitième siècle, où donc est-il ce bon goût si raffiné ? La pauvre Sophie en appela de cette injustice : ayant aperçu, la nuit, le duc et la duchesse qui se promenaient dans les jardins du Palais-Royal, elle dit pour eux « son grand air de Vertumnc et Pomone, » et le prince et sa femme l’applaudirent comme elle avait été autrefois applaudie, dans le même opéra.
Enfin, elle en arriva à ne plus pouvoir même élever la voix. Un soir que tout Paris prenait le frais sous ses fenêtres, elle osa chanter le ravissant motif d 'Iphigénie : « Adieu, conservez dans votre âme... »
Mais voilà que dans l’ombre une voix forte s’éleva, qui lui répondit en faisant sonner lugubrement cette phrase à.' Alceste : « Caron t’appelle, entends sa voix. »
Elle se tut, et ses ennemis s’emparèrent de cette plaisanterie cruelle. Ils la poursuivirent de ce récitatif funèbre jusque dans les coulisses de l’Opéra.
Enfin, en 1779, Sophie Arnould se décida à prendre sa retraite. Elle se retirait avec deux mille livres de pension. On l’entendit rarement depuis : à l’Opéra, pour deux ou trois représentations à bénéfice, à de rares concerts spirituels, et encore sur quelques théâtres particuliers. C’en était fait de la chanteuse sublime, de la tragédienne passionnée. Cette voix enchanteresse était éteinte, l’instrument merveilleux était brisé.
Les années sombres commençaient. Pauvre Sophie, elle n’avait pas prévu qu’il viendrait, le jour où elle serait écrasée
54 LES COMÉDIENNES ADORfcES.
sous les éblouissements de son passé. Comme il s’était enfui
vite, ce passé, déjà ce n’était plus qu'un songe !
Que lui restait-il encore de tous ses enchantements ? La jeunesse s’était envolée, et avec elle, beauté, talent, fortune- L’esprit lui était fidèle encore, mais on commençait à le taxer de méchanceté et d’envie. Peut-être disait-on vrai. Chez ces pauvres vieilles femmes l’esprit tourne à l’aigre, comme le* vins précieux dans des bouteilles mal bouchées.
Il faut cependant y venir et s’y arrêter, à cet esprit de Sophie Arnould, son plus sérieux titre de gloire, et pour nous son plus grand charme. Il est venu jusqu’à nous, cet esprit, de bouche en bouche, avec l’anecdote libre et la chanson ; comme un écho affaibli mais fidèle du dix-huitième siècle. A côté de Beaumarchais, de Champcenetz et de Rulhières , Sophie Arnould tient vaillamment sa place et paie son écot argent comptant.
Comme Rivarol, en son genre, et toute proportion gardée, elle fut une virtuose de la causerie, comme lui elle s’exalte et se grise de sa propre parole. Elle possède au plus haut degré tout ce qui est véritablement l’esprit, c’est-à-dire le trait, l’éclair, le brillant. Elle voit vite et frappe juste. Pour arriver au mot heureux, il ne lui faut ni délai ni rendez-vous, et une fois sa verve allumée, le feu d’artifice sur ses lèvres ne s’éteint plus.
Ses saillies et ses mots lui avaient valu le surnom de Biron femelle , mais de Piron elle n’a ni la naïveté gauloise; ni la malice narquoise, ni la fausse bonhomie. Elle a l’accent plus âpre et le ton plus cru, c’est moins la batte d’Arlequin qu’elle manie, que le stylet. Chez Piron l’ironie est finement et dé-
licatement voilée, il ne lance pas une flèche qui siffle, il la laisse tomber. Pour démêler l’épi gramme, il faut parfois la chercher, tant à première vue elle ressemble à un éloge. On n’a pas cette peine, avec Sophie, ses méchancetés sont plus vertes. Ses égratignures décèlent l’ongle d’une femme, et tandis que Piron effleure à peine l’épiderme, on saigne sous sa griffe.
Pour nous, qui n’avons pas à le redouter, nous ne pouvons qu’admirer cet esprit qui vole et qui frappe, esprit de toutes les heures et de toutes les circonstances. Elle est le petit journal de son temps, satire, pamphlet, épigramme. Quelle verve et quelle ironie ! Elle parle et elle donne la volée à des essaims de guêpes qui s’en vont, bourdonnant et piquant. Et comme elle entend le ridicule, cette comédienne, comme elle le saisit ! comme elle arrache un masque quand elle veut frapper au visage ! A elle la phrase nette, le mot incisif, le tour rapide et heureux. Elle a l’image saisissante et la soudaineté d’expression. Parfois, naturellement, sans s’en douter presque, elle ‘arrive à la profondeur. Tel de ses calembours analyse une situation, tel mot est un portrait fortement frappé, et le calembour et le portrait sont restés.
Sans doute on lui a prêté beaucoup, on ne prête qu’aux riches, mais on lui a beaucoup emprunté aussi. Elle se mêlait de tout, et un peu sur chaque question elle a dit son mot. « Il fallait que tout passât par sa langue, la mode et la politique, la cour et l’Opéra. » Aussi les correspondances et les mémoires enregistrent un de ses mots presqu’à chaque page, il n’y a qu’à ouvrir le livre et à copier :
« Quelqu’un montrait à mademoiselle Arnould une tabatière ornée des portraits de Sully et de M. de Choiseul.
— « Fort bien, dit-elle, c’est la recette et la dépense. »
a Mademoiselle Arnould ayant rencontré un financier trèsconnu pour ses dilapidations, et lui voyant un superbe manchon, s’est écriée :
— Comment peut-il avoir froid aux mains, il les a toujours dans nos poches. » s
« La pièce de Guillaume Tell n’ayant aucun succès, mademoiselle Arnould disait :
— C’est ici le contraire du proverbe, beaucoup de Suisses et pas d’argent. »
« On parlait devant mademoiselte Arnould du mal dont est atteint M. de La Harpe, et qui, dit-on, est la lèpre.
— Eh bien ! dit-elle, c’est tout ce qu’il a des anciens. »
« Sortant du bois de Boulogne où quelques personnages de la cour venaient d’assister à un duel sans résultat fâcheux pour aucun des adversaires, mademoiselle Arnould dit en montant en carrosse :
— Ils m’ont fait un mal affreux, je n’y retournerais pas quand je serais sûre qu'ils se tueraient tous les deux. »
« On disait devant mademoiselle Arnould que la pièce de M. de Beaumarchais, le Mariage de Figaro , tomberait.
— En effet, répondit-elle, c’est une pièce à tomber quarante fois de suite. »
« Mademoiselle Guimard a, ces jours passés, envoyé à mademoiselle Arnould une lettre très-injurieuse où elle lui reproche d’avoir tous les vices. Mademoiselle Arnould pour toute vengeance a retourné la lettre à celle qui l’avait écrite avec ces mots au bas : Fait double entre nous. »
Mais toutes ces saillies, tirées de leur cadre et groupées comme en un recueil d’anas, perdent de leur prix et servent peu à faire comprendre l’esprit de Sophie Arnould. On ne saurait d’ailleurs citer ses plus heureux traits. Sa verve licencieuse et débraillée épouvanterait. Notre palais n’est plus accoutumé à cette saveur trop salée de l’esprit.
Et combien de mots de Sophie, encore, qui sont tombés dans le domaine public dont l’effigie, à force de circulation, s’est effacée. 11 est telle réponse de Sophie que se lèguent depuis le commencement de ce siècle toutes les générations de comédiennes. Si souvent la causerie n’est que l’esprit des autres! C’est elle qui, la première, à quelqu’un qui lui disait : a L’esprit court les rues, » a répondu : « C’est un bruit que les sots font courir. »
Précisément à cause de cet esprit, la solitude était insupportable à Sophie Arnould. 11 fallait un auditoire à ce talent
naturel d’improvisation. Le théâtre lui était fermé, elle ouvrit un salon, à l’enseigne du scandale. « La demoiselle Arnould tient bureau d’esprit et de méchancetés, » écrit La Harpe. Si vers la fin, lorsque les créanciers la harcelaient, on fit maigre chère à ses soupers, on y mangea toujours gaiement son prochain. 11 est pourtant une circonstance remarquable, qui fait l’éloge de Sophie, avec cette veine épigrammatique, ce grand penchant à la raillerie, elle sut garder ses amis. Le coeur restait .bon, malgré la tournure de l’humeur. C’est à elle que Rulhière a emprunté sa maxime fameuse : « Les gens d’esprit se permettent quelquefois des bons mots, il n’y a que les sots qui fassent des méchancetés. » Comme mademoiselle Arnould dont il a été l’amant, Rulhière avait une dangereuse réputation. Lorqu’il disait : — « Je n’ai fait qu’une méchanceté dans ma vie, » Champfort lui demandait : — « Quand finira-t-elle ? »
Longtemps les mardis de Sophie furent célèbres. Tous les grands hommes de la fin du dix-huitième siècle, y compris ceux du Petit Almanach, ont traversé cette maison hospitalière et s’y sont reposés un instant. C’était presqu’un honneur pour les étrangers de distinction d’y être admis. C’était comme un terrain neutre où les adversaires déposaient leurs armes et se saluaient courtoisement. On y causait, on y discutait de tout, librement. La conversation y était enjouée, le mot libre, la morale facile. Les courtisans y apportaient « tout chaud » le cancan de Versailles* les philosophes les feuilles encore humides de l’Encyclopédie. Qu’il y eût un maître au logis, ou plusieurs, — cela arrivait parfois, — on n’était pas tenu de le savoir.
On était alors à l’époque des délires de la philosophie, Sophie Arnould ne pouvait manquer de donner dans les idées nouvelles. Elle devait cela au moins à Lauraguais, ce fougueux partisan du progrès et de l’émancipation du genre humain. D’ailleurs c’était la mode.
Tout le monde était affolé de théories illimitées, enivré d’illusions. Elle devait comme les autres se laisser prendre k ces utopies abstraites qui devaient donner sans commotion le bonheur à l’univers. En cela son salon refléta les mœurs du temps. Tour à tour on y prit parti pour ou contre la cour ou les parlements. On y attaqua les inconséquences, les témérités, les légèretés, les demi-mesures des gouvernants.
Mais insensiblement, à mesure que les événements se pressaient, les réunions de Sophie se ressentirent des approches de la Révolution. On y haussa le ton. Les attaques devinrent • plus amères et plus vives. Peu à peu ses mardis se renouvelèrent. Les anciens habitués, grands seigneurs - et petits poètes, s’éclipsèrent un à un. Ils cédaient leurs fauteuils aux hommes nouveaux du nouvel ordre de choses, aux marchands de théories, inventeurs de panacées sociales, aux tri buns de société, en train de s’exercer à la borne.
Elle-même, de tout son esprit, de toutes ses forces, elle servait l’idée révolutionnaire. Pourquoi ? Elle n’aurait su le dire. Ses amis étaient des plus exaltés. Son salon, dit le comte de Tilly, finit par devenir un club. On n’en était encore qu’aux préludes. Plus tard elle regrettera amèrement sa folie. En attendant elle envoyait ses fils aux Jacobins « pour y apprendre à devenir des citoyens et dés hommes. r>
Et Champcenets de tremper sa plume au ruisseau, et d’écrire dans sa chronique scandaleuse :
« 11 y a des êtres qui ne mourraient pas contents s’ils ne s’étaient avilis de toutes les manières. La vieille Sophie Arnould en est l'exemple : après s’être livrée pendant quarante ans à tous les gredins de mauvais goût, elle vient de se faire démagogue, afin de recevoir chez elle la lie de l’espèce humaine. Elle envoie étudier aux Jacobins deux enfants qu’un galant homme lui fit jadis par mégarde; enfin, elle justifie le mot terrible du marquis de Louvois à qui on demandait pourquoi Sophie puait tant de la bouche ? « Parce qu’elle a le cœur sur les lèvres, » répondit-il. »
C’est ainsi que le Clair de lune de Rivarol se venge du prince d’Hénin. La honte de cette insulte retombe tout entière sur lui.
Un des enfants dont il parle. Constant Brancas, ne tarda pas à prendre du service dans les armées de la République. Colonel sous l’Empire, sa bravoure et son mérite lui assuraient les plus hautes destinées lorsqu’il fut tué à Wagram.
« Ils sont passés, ces jours de fête,» telle est la plainte de Sophie Arnould vieille et pauvre. A chaque instant elle revient sur cette idée : « C’était le bon temps autrefois, » et encore : « Qui me rendra ce temps prospère, où tous mes jours étaient beaux. » Pauvre idole brisée, que de regrets et d’amertumes, et que c’est grand’pitié de la voir en ses dernières années luttant contre la misère et l’oubli.
Avec la Révolution qu’elle appelait de tous ses vœux, la ruine venait pour Sophie. « Ses affaires s’embrouillaient * comme celles de la royauté. » Le vide se faisait autour d’elle. De ses amis, les uns avaient été dispersés par la tempête révolutionnaire, les autres l’oubliaient.
Bellanger lui-même l’avait abandonnée. Il avait épousé une vieille impure, qui jadis avait lutté d’insolence et de luxe avec Sophie, avec La Guerre, avec Guimard, mais qui avait eu le bon esprit et la prévoyance de placer sur bonne hypothèque quelques-uns des amants qu’elle ruinait. Bellanger avait épousé mademoiselle d’Ervieux.
Sophie restait donc seule, et cependant il lui fallait liquider ce beau passé. Elle prit un grand parti. Elle vendit à un entrepreneur de fêtes nationales sa belle villa de Port-àl’Anglais, et ne songea plus qu’à trouver un asile loin de Paris et loin du bruit.
C’est à Luzarches, dans le département de Seine-et-Oise , qu’elle se réfugia. Elle acheta les bâtiments et le parc de l’ancien prieuré, et tant bien que mal, plutôt mal que bien, elle s’y installa avec les débris de son opulence d’autrefois.
Sur la porte de la vieille maison elle écrivit : « Ite, missa est. r> Est-ce une épigramme, et pour qui? Dans sa pensée ne traduisait-elle pas ainsi : Je n’aimerai plus ?
Cette impiété ne rassura pas complètement les patriotes de Luzarches. Cette vieille femme à la démarche noble, aux vêtements élégants, les inquiéta. Ils crurent flairer une cidevant.
Aussi, un jour, en pleine Terreur, les membres du comité de salut public de Luzarches envahirent la maison de Sophie.
Elle les reçut le sourire aux lèvres : — « Je suis une bonne patriote, leur dit-elle, je sais par cœur les droits de l’homme; j’ai chanté vingt ans à l’Opéra-National pour le plaisir du peuple souverain. »
Cette réponse n’aurait probablement pas satisfait les membres du comité, et ils auraient poussé plus loin leurs investigations, sans un buste de Gluck devant lequel ils s’arrêtèrent.
— « C’est Marat, le père du peuple, » leur dit Sophie d’un air de vénération.
Les dignes sans-culottes se découvrirent devant ce père du peuple improvisé, et comme le marbre ne rougit ni ne sourcilla, ils se retirèrent, convaincus qu’ils venaient de contempler la face auguste de Marat.
Cependant il fallut que quelques personnes de la commune répondissent de Sophie. « On a dit tant de bien de moi, écrit-elle, qu’ils ont respecté ma personne et ne se sont jetés que sur la fortune, mais à quoi sert le bien à qui n’a besoin de rien ? »
Elle vécut à Luzarches plusieurs années, tout à fait en « paysanne. » Sophie Arnould fermière, élevant des poules, ô destinée! « Elle sortait en sabots le matin, pour aller visiter son verger, elle plantait ses choux et cueillait ses pois. » <c Le bruit du monde n’arrive plus jusqu’à moi, » dit-elle. Si elle avait encore des nouvelles de Paris, c’était par sa fille Alexandrine. Cette acariâtre épouse de Murville avait été des premières à profiter de la loi du divorce pour recouvrer sa liberté. Elle faisait à Luzarches de fréquentes apparitions. Elle finit par s’y marier avec le .fils du maître de poste, « un gros garçon quî ne lui convenait pas du tout. »
Pour occuper sa solitude à Luzarches, Sophie avait encore les lettres de Bellanger. Elle avait revu ce vieil ami dans un voyage à Paris, et, malgré ses froideurs, elle lui écrivait des lettres charmantes. Elles sont nécessaires, ces lettres, pour montrer combien est changée la Sophie Arnould de Lauraguais. Le malheur ne l’a pas aigrie, mais il lui a donné une sensibilité, une émotion attendrie qu’on était loin de lui soupçonner. On sent qu’à ce cœur vide et désenchanté un peu d’affection et de confiance sont nécessaires.
iYest-il pas touchant et presqu’incroyable de trouver cette phrase sous la plume de Sophie : « Je suis comme ces bons chiens qui reviennent sur le coup, et qui lèchent la main du maître qui les a frappés. »
C’est à Bellanger qu'elle écrit ainsi. Elle lui a pardonné son ingratitude et son abandon, elle lui pardonne de la tenir éloignée de son ménage. Elle comprend que sans doute elle ne s’entendrait pas avec mademoiselle d’Ervieux devenue madame Bellanger.
Tant qu’elle habite Luzarches, c’est à Bellanger que Sophie s’adresse, lorsqu’elle a besoin d’un service. Elle le charge de trouver un acheteur pour sa maison de Clichy-la-Garenne qu’elle a vendue à réméré, presque pour rien parce qu’elle avait besoin d’argent. Elle le prie de l’aider à contracter un emprunt. Une autre fois elle lui demande des graines et des plants d’arbres, pour son jardin. Enfin, il est le confident de ses espérances et de ses chagrins.
Et certes elle a des chagrins. Malgré le ton d’insouciance et de gaieté qu’elle affecte, en dépit de ce qu’elle appelle « sa philosophie » et qui n’est que la résignation coiîsternée de l’impuissance, elle s’ennuie et elle est malheureuse. Cet isolement, après tant d’hommages, ce silence morne après tant de bruit, lui pèse sur le cœur comme la pierre d’une tombe.
Et pour comble, ses petites ressources s’épuisent. Après le superflu, c’est le nécessaire qui va lui manquer. « On m’a pillée, on m’a volée, » écrit-elle, « je n’ai pas même de quoi faire mettre des volets à mes fenêtres. » Et pendant que la misère l’assiège, voici la maladie qui vient. « Elle est au lit, elle est malade, elle est mourante. » Mais elle se remet en
Cri
dépit de son médecin, sorte de Sganarclle qui a du matin au soir chante : bouteille ma mie. »
À peine remise, dans le plus profond dénûraent, à quoi se résoudra Sophie? Allons, je vais me faire solliciteuse, ditelle, et de porte en porte elle va frapper chez ses amis d’autrefois, mais elle est fière et ils sont pauvres. Hélas ! ils sont ruinés aussi, la révolution leur a tout pris. Heureux ceux qui on sauvé leur tête. Bellanger a été mis en prison, et à peine il lui reste quelques bribes de la fortune de sa femme. Et cependant c’est lui qui envoie à Sophie un double louis, dans un temps où un louis vaut quinze cents livres de rentes en assignats.
Aussi, avec quel attendrissement Sophie remercie cet ami : « Je garderai toute ma vie ce double louis comme un souvenir. » O pudeur de la misère ! ce double louis lui servit peutêtre à acheter du pain. Car elle faillit manquer de pain.
O folle! ô prodigue! que ne jetait-elle son anneau à la Seine, au temps de ses prospérités, elle aurait peut-être désarmé la destinée. Mais non! et elle s’écrie « Ah! si j’avais su. » Et elle se frappe la poitrine : « C’est ma faute, ma faute ma très-grande faute, » et elle écrit :
« Si je n’avais pas joui de tant de richesses, autrefois, de « tant de considérations, je ne serais pas aujourd’hui si mal- « heureuse et si pauvre. Mais vieillir ainsi dans le besoin et o dans la misère, c’est bien mal achever sa vie ! Si je pouvais « chanter encore, je chanterais, comme Lise, dans je ne sais cr plus quel opéra de la Comédie-Italienne :
« Ça n’devait pas finir par là,
« Puisque ça commençait comme çn »
Qaelies douleurs, en effet, après tant de joies, quel dénû-
ment! Elle était sur le point de manquer de tout lorsqu’elle eut l’idée de s’adresser à François de Neufchâteau, le seul de ses amis d’autrefois qui eût gagné quelque chose à la Révolution.
François de Neufchâteau était membre du Directoire. Ce « petit écrivassier, devenu un personnage, # durait bien voulu ne point se souvenir de Sophie, qui avait aidé à le décrasser quand il arriva de son village. Mais elle le regarda fermej dans les yeux, et la mémoire lui revint. Il promit une pension de deux mille quatre cents livres, et un logement à l’hôtel d’Angivilliers.
Vers la même époque, Sophie reprit sa correspondance avec Lauraguais, qui était devenu fermier à Manicamp, après en avoir été réduit, dit-on, pour vivre, à se faire cocher de place.
Quel bonheur, pour ces vieux amants, de se retrouver l Lauraguais, c’est toujours Dorval pour Sophie. Entre l’hôtel de Ponthieu et l’hôtel d’Angivilliers, elle oublie qu’un monde a passé, qu’une société s’est engloutie, qu’une révolution s’est faite. C’est à Dorval, à Dorval seul qu’elle écrit. C’est près de lui qu’elle voudrait mourir. Ne peuvent-ils donc finir leurs jours ensemble? Ils prendraient pour modèles Philémon et Baucis. Ils sont pauvres, mais en unissant leurs ressources, peut-être arriveraient-ils à une supportable médiocrité.
Et ils parlent économie, ces grands prodigues. Ils ont gaspillé leur fortune et leur jeunesse, et les voilà qui ramassent les miettes. Sophie propose à Lauraguais de venir demeurer près d’elle. Elle lui {prépare une petite chambre dans son
appartement. Elle n’a pour tout domestique « qu’une vieille femme malentendue, » mais le comte n’aura pas à regretter ses antichambres pleines de valets.
« Ne soyez pas inquiet pour vous, mon ami, lui écrit-elle, « c’est moi qui vous servirai, et je dirai toujours :
« Ah ! qu’on est heureux de déchausser ce qu’on aime ! »
Le beau rêve ! Il ne se réalisa pas. Sophie n’en avait pas fini avec l’expiation. Elle avait une pension, mais elle n’en recevait pas un denier; les coffres de l’Etat étaient vides. De nouveau la misère frappait à sa porte, et elle n’était plus seule dans sa maison. Sa fille Alexandrine était morte, laissant à sa charge trois enfants. C’est pour eux qu’elle s’inquiète, la pauvre femme.
Une fois encore elle « prend son cœur à deux mains » et elle implore le ministre de l’intérieur, Lucien Bonaparte. Elle le supplie de lui faire continuer la pension qu’elle doit à Neufchâteau ; elle lui demande la faveur d’une représentation à son bénéfice.
Pour comprendre tout ce qu’a souffert Sophie, il faut lire cette lettre qu’elle adressait à Lucien Bonaparte. Cette page magnifique et déchirante est comme sa confession générale, le tableau de ses douleurs et de ses regrets. Après l’avoir lue, il n’est personne qui ne se sente ému, personne qui dise que Madeleine n’a pas été assez punie.
r.» LES COMÉDIENNES ADORÉCS.
« AU MINISTRE DE L’iNTÉRIEUR, LUCIEN BONAPARTE.
« Citoyen ministre,
« Je me nomme Sophie Arnould, peut-être très-ignorée de « vous, mais autrefois très-connue au théâtre des Dieux.
« Je chantais, ne vous déplaise.
« Je ne voudrais cependant pas, citoyen ministre, vous « ennuyer d’un long préambule pour vous tracer ici mes « vingt-six infortunes.
« J’avais déjà pris la liberté d’adresser ma plainte à notre « premier consul, mais je viens d’être avertie par un journal « qu’il n’en devait connaître que par vous, son ministre... a Eh! me suis-je dit: sois contente, Sophie, va! c’est un « cœur de famille, conte-lui ta chance, et la voici, tout « comme je l’ai dit à votre aîné : Dès mes plus jeunes ans, « et sans y être destinée autrement que par le hasard qui
« gouverne tant de choses Vingt années de ma vie ont
« été consacrées au théâtre des Arts, où quelques dispositions « naturelles, une éducation soignée, de l’instruction, le tout u cultivé, appuyé des conseils des gens de goût, savants, « artistes , enfin, de gens justement célèbres. Quant à moi, « j’avais alors pour recommandation un physique heureux, « une grande jeunesse, de la vivacité, de l'âme, mauvaise « tète et bon cœur : voilà sous quels auspices j’ai été assez « heureuse pour illustrer ma vie, et obtenir, avec une sorte « de célébrité, gloire, fortune, et beaucoup d’amis. Hélas !
SOPHIF. ARNOULD. 69
« aujourd'hui la chance est bien tournée ; quant à la célé- « brité, mon nom est encore cité avec un peu d’éloges avec « ceux de Psyché, Thélaïre, Iphigénie, Eglé, Pomone, en un
« mot, au théâtre des Arts Quant aux amis, je puis dire
« que je les avais si bien mérités que je n’ai perdu que ceux « que la mort m’a enlevés, et ceux dont la hache décem- « virale m’a privée. Il n’y a donc que cette inconstante for- « tune, qui sans rimes ni raisons m’a fait faux bond... e « dans quelles circonstances? Lorsque je suit devenue trop « vieille pour l'amour et trop jeune pour la mort; voyez « donc, citoyen ministre, combien il est cruel après tant de « bonheur de se trouver réduite à un état si misérable, et « après avoir allumé tant de feux, de n’avoir pas aujour- « d’hui de quoi brûler un fagot dans ma cheminée : car le « fait est que depuis que la nation m’a couchée sur son « grand livre, je n’ai„plus ni où coucher, ni de quoi vivre, a Je ne demande pas la richesse, assurément, mais le né- « cessaire pour achever encore ma vie et éviter une vieillesse « malheureuse. J’ai de grosses charges, parce que, dans les « temps fortunés de ma vie, j’étais le soutien des infortunés a. de ma famille ; cela devait être. Mais ma pauvreté ne leur « rend pas la richesse. Enfin, citoyen ministre, je vous « demande de venir à mon secours et de me procurer ceux « que mon ami, François de Neufchâteau, devenu ministre,
« m’a procurés. Je dois cet hommage à son cœur.
« Dans l’état des secours qu’il donnait aui autres artistes, « j’étais comprise pour une somme de deux cents francs par « mois ; daignez me la continuer. J’aurais bien encore une « autre grâce à vous demander, et dont la faveur a pour
« exemple ceux de mes camarades vétérans auxquels elle a « été accordée : c’est une représentation à mon profit au « théâtre des Arts. Mais s’il est vrai, comme ou dit, qu’il « faut que je me charge du rôle principal, que je me dé- « guise en Thélaïre, en Iphigénie, etc., etc., etc., oh ! cela est « impossible, ce serait me rendre aussi ridicule que madame « Turcaret.
« En Vénus ! ma chère, en Vénus I
« Enfin, citoyen ministre, j'attends de vous tout ce que « j’ai droit d’en obtenir, tout ce que le malheur attend « d’une âme bonne et sensible, comme la vôtre. Vous êtes « bien jeune pour me connaître, mais beaucoup de vos amis, « de savants, de gens de lettres, d’artistes, qui vous entou- « rent composaient ma société. Ils vous diront ce que c’est « que Sophie.... » *
Lucien fut ému, la pension fut continuée. Mais que de peines, de démarches encore ! de l’ordonnancement au paiement il y avait si loin. « Suis-je assez humiliée! » ditelle. Il lui faut « faire antichambre,» courir les ministères. Et que de lettres, pour hâter la venue de ce subside ! lettres à Cellerier, à Chaptal, à tous ceux de ses amis qui ont quelques relations, quelque influence. Avoir vu Paris à ses pieds et « dépendre du caprice d’un petit commis ! »
Enfin, elle commença à être payée régulièrement, cette pension si chèrement obtenue ; puis, en échange de la représentation à bénéfice que demandait Sophie, elle reçut une gratification de deux mille écus. C’était le terme de ses épreuves.
Délivrée de l’angoisse du lendemain, Sophie Arnould pouvait vivre tranquille désormais, sinon heureuse. Mais la misère, les regrets, le chagrin avaient fait leur œuvre. Elle était brisée, elle se mourait.
Ses dernières lettres sont une longue plainte, elle souffre et elle s'ennuie. « Ma santé est toute dolorie, » écrit-elle à Bellanger, et encore : « Je passe mes journées aux Tuileries à regarder les passants et à m’ennuyer de mon oisiveté. C'est une vilaine vie. Qu’y faire?... Souffrir et puis mourir... la belle chute ... »
Si elle retrouve quelques éclairs de sa franche gaieté d’autrefois, c’est lorsqu’elle parle de son fils. Constant Brancas, son « brave hussard, » comme elle l’appelle.
Elle traîna quelques mois encore, de plus en plus languissante et désolée, et enfin, le 30 vendémiaire an xi (22 octobre 1802), elle mourut, sans bruit, sans que personne songeât à élever la voix pour dire que la comédienne adorée du dix-huitième siècle n’était plus.
On prétend que ses dernières paroles à son confesseur, le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, ont été celles-ci : — « Je suis comme Madeleine, beaucoup de péchés me seront remis parce que j’ai beaucoup aimé. »
« Avec un peu de sensibilité, elle pouvait être la plus grande des tragédiennes, mais cette qualité si précieuse au théâtre lui a toujours fait complètement défaut. » Tel est, sur mademoiselle Raucourt, le jugement d’un de ses camarades de la Comédie-Française, à une époque où depuis longtemps étaient oubliées les terribles inimitiés qu’elle souleva.
Oui, la sensibilité lui manquait, et aussi la souplesse; c’était un talent roide et tout d’une pièce, une organisation qui péchait par excès de force et d’énergie. Elle ne sut jamais exprimer que les passions extrêmes, la haine, la jalousie, la vengeance. Les sentiments plus humains, plus tendres, la pitié, la tendresse, l’amour, lui étaient inconnus. Elle disait « furieusement, » elle disait juste dans les moments de paroxysme, mais elle n’avait pas étudié le grand art de nuancer.
Elle pouvait glacer d’effroi le parterre, elle ne lit jamais couler une larme d’attendrissement.
Pourtant, en dépit de ses défauts, de son manque de travail, elle fut vraiment la reine des grands rôles de la tragédie, rôles perdus aujourd’hui, et que mademoiselle Georges pouvait seule tenter de galvaniser. Dans Agrippine de Britannicus, elle était admirable, inimitable dans la Jocaste d'Œdipe. Personne, mieux qu’elle, n’a fait comprendre Athalie ou Médée, Frédégonde ou Sémiramis, Léontine ou Cléopâtre.
Elle avait, pour ces rôles, « l’éclair aux yeux, l’écume à la bouche, » des mouvements terribles, des violences à briser une autre qu’elle. Tout lui servait alors, son masque tragique, sa taille, la noblesse de sa démarche, l’ampleur de son geste, tout, jusqu’à sa diction emphatique et à la rudesse de sa voix un peu masculine.
En ses beaux jours, lorsque dans Agrippine elle déchaînait ses colères, quand elle frappait du pied les planches, les spectateurs frémissants courbaient le front comme sous le souffle d’une tempête.
Son talent, à ce qu’il semble, se ressentait de son caractère. Elle n’était pas née femme. Belle d’une beauté antique, elle n’avait rien des grâces ni des charmes de son sexe. Ses séductions étaient d’un autre ordre; séductions puissantes, car elle inspira des passions furieuses. C’était une Amazone égarée au dix-huitième siècle, redoutable virago qui battait ses amants après les avoir ruinés.
Elle en ruina plus d’un. Il lui fallait beaucoup d’argent : pour elle d'abord, ensuite pour ses bonnes amies. Aux corruptions de la courtisane, elle joignait tous les vices des dé-
bauchés. Elle aimait le bruit, le faste, les prodigalités folles, le luxe insolent. Toute jeune encore, après les débuts les plus éclatants, tout à coup elle fut comme prise de vertige et s’abandonna à des passions sans frein, à des licences sans nom. Elle eut tous les égarements et tous les délires, des sens, de la tète et du cœur. Elle vida jusqu’à la lie toutes les coupes, et souilla comme à plaisir sa vie et son talent.
Aussi, après d’incroyables succès, a-t-elle eu des chutes plus incroyables encore. Tour à tour elle souleva les admirations et les huées, des tonnerres de bravos et des ouragans de sifflets. On l’avait enivrée de louanges, on la couvrit de boue. On l’avait portée en triomphe, on la traîna aux gémonies.
Enfin, toute sa vie ne fut qu’un long scandale, un roman licencieux à la manière de Restif de la Bretonne, — mauvais livre qu’on ne peut qu’entr’ouvrir.
Mademoiselle Raucourt, — Françoise-Marie-Antoinette Clairien, — est née à Rombasles, le 29 novembre 1753.
Le père de la future reine de théâtre, pauvre barbier de village accablé d’enfants, avait à peine assez de pain pour sa maison. 11 confia, ou plutôt il abandonna la petite fille à un de ses voisins, maître de poste, nommé Saucerotte, qui consentait à l’élever par charité.
Ce maître de poste, qui jouissait dans le pays de la plus détestable réputation, ne tarda pas à faire de mauvaises affaires. Il quitta Dombasles, et alla s’établir avec sa famille à trois lieues de là, au petit hameau de Varengeville.
Il n’y resta pas longtemps. L’ennui le prit, et un beau matin, il partit, abandonnant sa femme et son fils, mais
emmenant avec lui la petite Clairien, qui de ce jour passa pour sa fille (1).
Bientôt Sauce rotte se trouva sans ressources. Ne sachant que faire, il s’engagea dans une troupe de comédiens nomades, et s’essaya dans la tragédie sous le nom de Raucourt.
Il serait assez difficile de suivre en ses pérégrinations le chariot comique de Saucerotte, mais, en 1762, on retrouve l’ancien maître de poste à Paris, où il débuta dans le rôle de Mithridate. Il ne fut pas reçu, et de nouveau il dut se résigner à charmer la seule province.
Il n’y a qu’une opinion sur Raucourt. C’était un déplorable comédien. Il n’avait pour lui qu’une voix formidable, « bonne tout au plus pour crier au feu. » Il n’en était pas médiocrement fier, et une fois en scène, lorsqu’il faisait ronfler comme des tuyaux d’orgue sa terrible contrebasse, il pré-
(1) Toutes les biographies de mademoiselle Raucourt publiées jusqu’ici la font naître, les unes à Paris, lieu de naissance porté sur son acte de décès, les autres à Nancy sur la foi de mémoires du temps adoptés par l’auteur des Mémoires de Fleury. Ni les uns ni les autres ne fournissent de preuves, et l’extrait de naissance de mademoiselle Raucourt n’a pu être retrouvé, malgré les plus minutieuses recherches, ni à Paris ni à Nancy. La version que je donne ici est empruntée au très-remarquable travail de M. de Manne, conservateur à la Bibliothèque impériale : Galerie historique de la troupe de Voltaire. Cette version nouvelle, dit M. de Manne, s’appuie sur la tradition de plusieurs familles et de tout un pays, qui ont gardé le souvenir d’une petite fille emmenée par le maître de poste Saucerotte, et qui devint une comédienne riche et illustre. J'ajouterai qu’elle explique la sévérité — fort singulière pour le temps — du père de mademoiselle Raucourt.
tendait écraser tous ses camarades et « moissonner seul les applaudissements. »
Par malheur, un effroyable organe ne suffit pas. Lasozelière, comédien de talent et homme d’esprit, le lui prouva bien, à Lyon, où ils débutaient ensemble.
Raucourt, tant que durèrent les répétitions, se moqua
beaucoup de la voix faible de son camarade, de son peu de moyens; il lui annonçait d’avance une chute lamentable. — « Nous verrons bien, » répondait l’autre.
Enfin, le soir de la première représentation arrive, le rideau se lève, Raucourt entre en scène. Il est fier, il crcit son triomphe assuré, il ne parle pas, il mugit son rôle. Par contre, Lasozelière, qui lui donne la réplique, exagère la faiblesse de ses moyens, il baisse la voix, il chuchote, il murmure. Raucourt fut horriblement sifflé ce soir-là.
De désespoir, — nul n’est prophète en son pays, — il partit pour l’Espagne, et c’est au pays de l’inquisition, à Cadix, que Marie-Antoinette Clairien-Saucerotte-Raucourt se hasarda sur le théâtre dans une tragédie française.
De retour en France, en 1770, mademoiselle Raucourt fit, à Rouen, le succès de Gaston et Bayard. Le rôle d’Euphémie, dans la pièce de Du Belloy, fut sa première création et son premier triomphe. Triomphe de province, il est vrai, mais qui lui ouvrit les portes de la Comédie-Française. Le bruit des bravos qu’elle soulevait vint jusqu’à Paris, aux oreilles de MM. les gentilshommes de la chambre qui lui envoyèrent un ordre de début.
L’inévitable Raucourt suivit à Paris sa fille d’adoption. Ils arrivaient, riches d’espérances, légers d’argent. Les comé-
diens de province n’ont jamais fait fortune. En attendant mieux, ils s’installèrent rue Saint-Jacques, dans un petit appartement que leur bagage n’encombrait pas.
Là, mademoiselle Raucourt travailla sérieusement sous la direction de l’excellent Brizard. Intelligente, courageuse, ambitieuse de célébrité, admirablement douée, elle fit de rapides progrès. En moins de rien elle apprit dix-neuf rôles, tout son répertoire de l’avenir.
Enfin, après six mois d’étude, elle fut jugée « digne de se produire en public, » et le 22 septembre 1772 elle débutait à la Comédie-Française, par le rôle de Didon, de la tragédie de Le Franc de Pompignan.
C’est en vain que, dans les fastes du théâtre, on chercherait l’exemple d’un triomphe comparable au triomphe de cette tragédienne de dix-sept ans, à sa première soirée. Elle parut, et, avant même qu’elle eût pu prononcer une parole, les bravos éclatèrent. Bientôt ce furent des admirations délirantes, des transports insensés. Et, d’acte en acte, cette rage, cette fureur, cette frénésie allaient croissant. A chaque instant les bravos lui coupaient la parole, « le parterre était comme frappé de folie. On riait, on pleurait, on applaudissait, on s’embrassait, c'était à croire qu'après le spectacle il faudrait conduire tous les spectateurs aux petites maisons. »
Ah ! le dix-huitième siècle était vraiment l’âge d’or des comédiennes. On ne leur marchandait pas les apothéoses alors. En paraissait-il une nouvelle, jeune ou spirituelle, ou passionnée, vite on lui dressait un autel. Les comédiennes ! mais c’était le seul culte, la seule croyance, toute la politique.
Mademoiselle Raucourt s’était levée pauvre et inconnue, elle se coucha riche et célèbre. Et toutes les gazettes, le lendemain, tous les mémoires, toutes les correspondances, de * « porter aux nues la nouvelle actrice. »
« Elle sera la gloire immortelle du Théâtre-Français, » s’écria Grimm. « Elle efface tout ce qu’on avait vu jusqu’ici, » dit un autre.
Bachaumont, lui aussi, subit le charme : « On ne peut exprimer la sensation qu’elle a faite, et, de mémoire d’homme, on n’a rien vu de pareil. Elle n’a que seize ans et demi; elle est faite à peindre, elle a la figure la plus belle, la plus noble, la plus théâtrale, le son de voix enchanteur, une intelligence prodigieuse : elle n’a pas fait une fausse intonation; dans tout son rôle, très-difficile, il n’y a pas eu le plus léger contre-sens, pas môme de faux geste. Elle a ravi généralement. C’est un vrai prodige, propre à faire crever de dépii toutes ses concurrentes les plus consommées. »
Et les jours suivants, tout ce grand enthousiasme « ne fait que croître et embellir. » L’admiration devient du fanatisme. « La deuxième représentation a été plus brillante, s’il se peut, que la première, dit un compte rendu, la foule était telle que force a été de laisser envahir l’orchestre des musiciens et une partie de la scène. »
Ces débuts prennent la proportion d’un événement, d’une émeute, d’une révolution. « Paris serait moins ému s’il apprenait la destruction de toutes les flottes de l’Angleterre. » Mademoiselle Raucourt tourne toutes les têtes, c’est à qui pourra l’applaudir, la fêter. « On ne s’aborde plus qu’avec cette question: — Avez-vous vu la nouvelle actrice? » Aussi,
dès le matin, la foule assiège la Comédie-Française, c’est il peine si pour se rendre aux répétitions les acteurs peuvent traverser la cohue. On se presse, on se pousse, on se bat. <t Les domestiques qu’on envoie prendre des billets, dit Grimm, courent risque de la vie. »
F.t le soir, quand s’ouvrent les portes, c’est bien autre chose, vraiment.
C’est en vain qu’on a triplé la garde. Les vestibules sont pris d’assaut, les barrières sont brisées. On s'étouffe dans les escaliers.
« Il ne se passe pas de soir où plusieurs personnes ne soient estropiées. »
Dans les rues voisines, des spéculateurs s’établissent, qui vendent des billets aux enchères. A voir l'affluence, on se croirait revenu aux beaux jours de la rue Quincampoix.On fait fortune aussi à spéculer sur les billets. « L’agiotage est tel que lesplaces de parterre qui coûtent vingt-quatre sous au bureau se vendent dix et douze livres, le prix des autres places augmente en proportion. » Et il s’en faut qu’il y ait des billets pour tout le monde, tant l’empressement est unanime : on la dit plus sublime encore dans Cinna que dans Didon, plus admirable dans l'Orphelin de la Chine que dans Cinna.
Pourtant, il se trouva « un plaisant qui eut le courage de reculer devant le prix, » et c’est lui qui adressait à mademoiselle Raucourt ce charmant rondeau :
A vous claquer, quand tout Pari3 s’empresse,
Moi seul encor n’y suis point parvenu :
Déjà trois fois étouffé dans la presse,
J’ai vu la grille et n’ai rien obtenu..
J’entends vanter vos talents, votre giâoe,
De votre jeu l'on m’a peint la chaleur,
Et comme un autre, obtenant une place,
J’eusse employé ma main de bien bon cœur A vous claquer.
Je sais qu’on peut en triplant l’honoraire Humaniser les traitants du parterre,
Mais payer triple, enfin, m’a retenu.
Eussiez-vous cru, jeune et faite pour plaire,
Qu’on regrettât d’employer un écu Pour vous claquer?
Après la ville, la cour. Pour être plus discret qu'à Paris le succès de mademoiselle Raucourt à Versailles ne fut pas moins grand.
« Le roi, dit Bachaumont, a fait à mademoiselle de Raucourt la faveur de rester à la Comédie tout le temps de la représentation de Didon, où elle jouait. Cette circonstance a été d’autant plus remarquée que Sa Majesté n’aime point le spectacle en général et surtout la tragédie. »
Louis XV, en effet, avait été ébloui tout comme ses sujets. Le spectacle terminé, il voulut présenter la belle tragédienne à madame la dauphine. — « Voici, lui dit-il, la reine Didon. »
Il lui fit ensuite compter cinquante louis, comme marque de sa satisfaction, et décida qu’elle serait reçue sans plus d’épreuves.
Elle eut encore le bonheur de plaire à madame Du Barri. « La comtesse lui demanda ce qu’elle aimerait le mieux, de trois robes pour son usage ou d’un habit de théâtre. Elle
répondit qu’ayant le choix elle préférait l'habit de théâtre
parce que le public en profiterait aussi. »
Cependant ces succès inouïs, ces ovations de tous les soirs faisaient le désespoir des rivales. Quoi ! elle était reçue ! quoi ! elle avait dix-huit cents livres, tandis que mademoiselle de Saint-Val jeune n’en avait que douze cents ! Quoi ! elle faisait la fortune de la Comédie-Française ! C’en était trop. Elles ne « crevèrent pas de dépit, » mais elles s’unirent contre l’ennemi commun, contre cette nouvelle venue qui faisait oublier Le Couvreur la sublime, l’emportée, Dumesnil et la fi ère Clairon.
Pour renverser cette idole, les Saint-Val et la Vestris oublièrent leurs rancunes et leurs colères. Elles organisèrent une cabale. Elles emplirent le parterre de malveillants, bien payés pour troubler la représentation, et même pour siffler au besoin. Inutiles efforts! que peut une cabale contre un public passionné ? La réputation de mademoiselle Raucourt en brilla d’un éclat nouveau, l’opposition réveilla l’enthousiasme. Du jour où on connut ses ennemies, tout lui fut permis. Perdait-elle la mémoire, dans Mithridate, on disait : — « C’est la cabale de mesdemoiselles Saint-Val. » Un chat par ses miaulements interrompait-il le spectacle, le parterre s’écriait : — « C’est le chat de madame Vestris. »
De ces inimitiés mademoiselle Raucourt ne s’inquiétait guère. Elle avait tant d’amis, déjà, tant de partisans, pour quelques impuissantes rivales. Parmi les plus nobles et les plus riches, c’était à qui la protégerait. Beaujon lui-même, Beaujon le richissime, le voluptueux, l’homme aux berceuses, soupirait pour elle.
« Le sieur Beaujon, banquier de la cour, est fort engoué de la nouvelle actrice. Quoique ce lourd financier n’ait jamais été homme de lettres, il veut présider aux leçons de cette jeune débutante et fait faire les répétitions chez lui. On présume qu’il en veut plus à la personne qu’au talent. On souhaite fort qu’elle dégraisse un peu ce Turcaret, aujourd’hui le Plutus à la mode, après avoir pensé être pendu en 1748. » Le souhait si honnête de Bachaumont n’a point été exaucé.
Il ne faut pourtant pas oublier la vertu de mademoiselle Raucourt, vertu célèbre, qui fit plus de bruit encore que sa beauté et son talent, vertu chantée sur tous les modes par tous les mémoires du temps.
Elle avait, à défaut d’une mère vigilante, un père terrible. Vrai matamore de comédie, espèce de bretteur à plumet, toujours armé de sa grande épée, Raucourt ne quittait pas sa fille plus que son ombre. Partout il la suivait, aux répétitions, à la ville, dans les maisons où elle était invitée. Pendant les représentations, il faisait sentinelle dans les cou-
84 LES COMÉDI KNNIÎS ADORÉES.
lisses, la guettant à ses sorties. « On aurait dit d'un amant
jaloux surveillant une maîtresse perfide. »
Sortait-elle en litière, il se tenait à la portière pistolet au poing. « Rien n’était plus ridicule. » 11 avait juré cent fois, sur ses grands dieux, qu’il tuerait sans pitié le premier qui
Le premier, cher monsieur Raucourt, on le comprend. Et le second?... Et le troisième?...
Mais tout ce luxe de précautions est parfaitement inutile, inutile cet arsenal d’épées et de pistolets. Mademoiselle Raucourt est. vertueuse, ou plutôt, c’est la vertu même.
En vain, on assiège son cœur comme les guichets de la Comédie-Française les soirs où elle joue, en vain les adorateurs se pressent à ses genoux, elle reste inébranlable dans ses résolutions de sagesse. Aux plus brillantes propositions elle fait la sourde oreille, elle repousse avec horreur les ofTres les plus séduisantes.
Que de tentations cependant ! L’un met à ses pieds cinquante mille livres, cet autre cent mille. Un troisième donnerait plus encore.
On savait tout cela, dans le public, et on n’avait pas assez d’éloges pour cette retenue si surprenante. Le soir au théâtre, on lui en tenait compte, et on l’applaudissait avec plus de furie (1). O merveilles de la vertu ! On disait : C’est Jeanne
(1) «On dit que cette charmante créature, si iinposanteau théâtre, est très-simple hors de la scène, qu’elle a toute la candeur et toute l’innocence de son âge, que tout le temps qu’elle ne consacre pas à l’élude de son art elle s’occupe encore desjeux de son enfance.... On a tait des dissertations à perte de vue pour découvrir métaphysi-
d’Arc à la Comédie-Française, la vierge sage au milieu des vierges folles, Junon sous les traits de Vénus.
Bientôt cette vertu fameuse devint la grosse affaire de Paris. Tous les matins on en demandait des nouvelles. Et Bachaumont de répondre : « La vertu de la nouvelle actrice se soutient. » Et encore : « La vertu de la nouvelle actrice résiste aux assauts les plus multipliés. » A-t-elle cédé ? Céderat-elle pas? Graves questions, bien dignes d’intéresser tout ce monde du règne de Louis XV. Et « il s’engagea des paris pour des sommes considérables. »
Au moins les encouragements à la persévérance ne lui manquèrent pas. On s’intéressait à elle comme à un phénomène. Les femmes de la cour se cotisèrent pour venir lui prêcher la morale et les douceurs de la chasteté. Elles lui disaient, le sachant par expérience, que les amants ne font pas le bonheur. Pour qu’elle n’eût rien à envier à ses rivales, ces grandes dames la comblèrent de présents. La princesse de Beauveau, la princesse de Guéménée et la duchesse de Villeroy lui montèrent une garde-robe splendide. Madame Du Barri lui promit une dot pour le jour où elle se marierait... Une vraie couronne de rosière.
Il ne tenait qu’à mademoiselle Raucourt de faire fortune par la vertu.
Un soir, c’est un vieillard qui pénètre dans sa loge :
— « Mademoiselle, lui dit-il, mon âge doit vous rassurer
quement par quel prestige une fille si neuve et si innocente pouvait jouer au théâtre les transports et les fureurs de l’amour avec tant de passion. » ( Grinam. )
sur la pureté de mes intentions. J’admire votre talent, mais j’admire encore plus votre sagesse et votre modestie, souffrez que je vous donne une faible marque de reconnaissance, et un encouragement. »
Il s’approche alors d’une table de toilette et y dépose deux rouleaux de cent louis chacun. Mademoiselle Raucourt remercie, — comment refuser une proposition si honnête? — et le « particulier » disparait sans se faire connaître.
Une autre fois, c'est encore un inconnu qui lui fait offrir douze mille livres de pension si elle veut rester sage, et qui, si elle désire ne plus l’être, lui demande la préférence moyennant le double.
Le second « bienfaiteur » n’était rien moins que M. le duc de Bourbon, un prince du sang. La sublime comédienne ne voulut pourtant rien accepter, et mademoiselle de Saint-Val jeune de s’écrier :
— « Décidément ce n’est pas une femme, c’est un monstre ! »
Voltaire le premier osa égratigner cette réputation admirable. Cet homme-là ne respectait rien. Il tacha de son encre la plus noire cette robe immaculée.
Tant de bruit autour d’une comédienne agaçait Voltaire, ce grand étalage de vertu l’importunait, enfin, les succès de mademoiselle Raucourt retardaient la mise à l’étude de certaine tragédie, les Lois de Minos, qui lui tenait fort au cœur.
Pour toutes ces raisons, et peut-être aussi parce qu’il croyait le fait vrai, il écrivit au maréchal de Richelieu, son héros, que cette chaste Suzanne avait été, en Espagne, la maîtresse d’un Génevois.
Richelieu était à table dans une maison où dînait aussi, ce jour-là, mademoiselle Raucourt, lorsqu’on lui remit la lettre du patriarche. « Sans prendre la peine de l’ouvrir, comme tout le monde lui demandait à partager sa bonne fortune, il fit passer la lettre à l’un des convives, le marquis de Ximénès, pour qu’il en donnât lecture à la société. »
F,e marquis de Ximénès commence, mais, arrivé au passage fatal, il ne sait pas s’arrêter à temps, et voilà mademoiselle Raucourt évanouie, tandis que son père tire sa grande épée et jure qu’il pourfendra le calomniateur.
Dès le lendemain, l’anecdote avait fait le tour de Paris, et « la ville et la cour prenaient parti pour l’actrice outragée. » Voltaire fut vite informé du mauvais effet que produisait sa lettre. Le bon ermite de Ferney avait cinq cents correspondants à Paris et savait tout ce qui s’y passait bien mieux que monsieur le lieutenant de police. « On lui manda l’imprudence de Richelieu, la maladresse de Ximénès, la pâmoison de la belle et l’indignation du public. »
La frayeur le prit, non pour lui, mais pour ses tragédies. O douleur! ô intempérance de plume ! Allaient-elles donc être privées, ces tragédies, de la plus admirable des interprètes? Non. Voltaire ne fut pas long à prendre un parti. 11 n’était pas chiche de palinodies, ce grand père du journalisme, « et le voilà qui couvre des fleurs de son esprit et de son style l’affligée Raucourt. » Il lui expédie épître sur épitre, madrigal sur madrigal. Et qui donc aurait pu résister au patelinage de Voltaire ?
Il lui écrit : « Je suis le vieil Eson et vous êtes l’enchanteresse Médée, » et encore : « Il me reste à peine des yeux pour
vous voir, une âme pour vous admirer, une main pour vous
écrire. »
Le bon apôtre ! ii verse à Ilots sur la blessure le baume de sa poésie :
Raucourt, tes talents enchanteurs Chaque jour te font des conquêtes,
Tu fais soupirer tous les cœurs.
Tu fais tourner toutes les têtes.
L'art d’attendrir et de charmer A paré ta brillante aurore,
Mais ton cœur est fait pour aimer,
Et ce cœur ne dit rien encore.
Précisément ce cœur commençait bégayer. On le disait du moins. « L’actrice nouvelle se met à faire des petits soupers, qui, il ce qu’on espère, la conduiront bientôt à ce qui s’ensuit. » — On assurait aussi qu’elle témoignait à son p n ofesseur Brizard une reconnaissance et une estime singulières. Elle lui adressait des petits vers « tenus extrêmement secrets » que tout le monde répétait.
Mais ce n’était rien encore, des « on-dit, » tout au plus. Un beau matin, « on apprit avec stupeur » qu’à Compiègne, pendant les représentations à la cour, cette inexpugnable vertu s’était enfin rendue. Enfin !
Quel était « l'heureux vainqueur? » Louis XV lui-même, à ce qu’on prétendait, Louis XV avec l’aide de madame Du Barri. Pauvre comtesse, quel rôle! Un des hôtes de Compiègne écrivait: «Mademoiselle de Kaucourt vient de donner une re-
présentation au bénéfice de Sa Majesté. Personne ne s’attendait à ce début qui aura moins de succès que celui de Didon. Mais elle a une excuse, quelle femme résiste à son roi? » Erreur, ce n’était pas le roi, ce n’était que son ministre, monsieur le duc d’ Aiguillon. « Ce seigneur, d’un tempérament fougueux et qui conserve encore tous les feux de la jeunesse, a vaincu les préjugés et la résistance de la comédienne. »
Bientôt au duc d’Aiguillon succéda le marquis de Bièvre, ce mousquetaire de tant de pointes et de jeux de mots. Quelques jours-avant « la grande débâcle de vertu, » se trouvant à la chasse avec mademoiselle Raucourt, et la voyant embarrassée dans des broussailles, au moment où elle s’apprêtait â tirer une corneille, il lui avait dit d’un air fin et galant : — « Vous comptiez prendre Corneille et vous avez pris Racine. »
Tant de grâces et d’esprit touchèrent sans doute la belle comédienne, et quelques jours après, le plus ingénieux des marquis annonçait partout qu'elle s’était « relevée de sa chute par un faux pas. »
Voulait-il faire à quelqu’un de ses amis le portrait de son adorée, il s’exprimait ainsi : « Elle a un très-beau chef d’accusation, des yeux piquants des deux, un nez muet, une gorge déployée, des mains levées, une chair de commissaire, une âme sensible à l'éperon, un cœur franc de port. »
Ainsi se traduisait en horribles queues de mots la passion de cet abominable faiseur de calembours. Et on riait. En l’an de grâce 1774, le calembour était la maladie régnante. « Les jeux de mots, les charades, les rébus sont devenus une rage, tout se termine en pointes, les événements les plus
graves ne sont considérés que comme des prétextes à quolibets. » Telle est la plainte d’un gazetier janséniste. Peut-être en ce siècle spirituel trouvait-on de l’esprit à M. de Bièvre lorsqu’il s’écriait en parlant de son amour : « Je suis transporté au troisième cieL.. de lit. •
Mais il avait des mérites plus sérieux, des qualités plus solides. Il était généreux et il était riche. Lorsqu’il appelait mademoiselle Raucourt a ma belle Amaranthe » (à ma rente!... il avait d’excellentes raisons. Nous savons ce qu’elle reçut de lui. Les mémoires enregistrent soigneusement les contrats de ce genre.
Elle reçut, outre quarante mille livres comptant, pour payer ses dettes criardes, un contrat de six mille livres de rentes viagères, et enfin quinze cents livres par mois pour le courant de sa maison. Elle eut des chevaux, un équipage, un train de duchesse et rivalisa avec les plus opulentes impures.
« La demoiselle Raucourt, aujourd’hui entretenue par M. de Bièvre, est arrivée à Longchamps le vendredisaint après les demoiselles Du Thé et Cléophile, en pompeux équipage à quatre chevaux. Le carrosse était vert-pomme avec des incrustations de pierres de diverses couleurs, les harnais étaient relevés de ciselures d’argent, et les rênes étaient de soie cramoisie. » Et l’auteur de cette correspondance ajoute : « Tous les gens austères sont indignés de cet assaut de magnificence, il est à supposer, en ce qui concerne mademoiselle Raucourt, que M. de Bièvre n’est pas seul à payer tout ce luxe. »
Mais elle se souciait bien vraiment du marquis de Bièvre.
Déjà elle en était lasse, — on le comprend. Déjà elle l’avait remplacé. — O ingrate Amaranthe, avait-il dit. — Et après quelques excursions à la cour et dans la finance, le marquis de Villette, « dit Lapon ou Patagon, » était devenu son heureux protecteur.
Ils ne firent pas longtemps bon ménage. D’abord elle voulut faire battre le marquis avec Bellanger, l’amant de Sophie Arnould, alors son ennemie, ce qui l’épouvanta fort, puis elle le compromit dans un tripotage d’argent qvfi faillit devenir grave.
De guerre lasse, M. de Villette se retira. Mais s’il ne se battait pas, il criait fort et écrivait beaucoup. Paris fut assourdi du bruit de sa querelle avec mademoiselle Raucourt. 11 n’y jouait pas le beau rôle et les rieurs n’étaient pas de son côté. Les « amateurs » s'en mêlèrent et il courut dans le public certaine lettre datée de Lesbos et adressée au prince Patagon, qui couvrit l’infortuné marquis de ridicule. 11 écrivait alors à mademoiselle Raucourt :
Oui, je fus un sot de t’aimer.
Oui, je suis un sot de t’écrire
Très-sot, en effet. Pour toute réponse, mademoiselle Raucourt lui envoya un manche à balai soigneusement empaqueté, avec ce distique destiné par Voltaire à une statue de l’Amour :
Très-cher marquis, voici ton maître,
* Il l’est, le fut ou le doit être.
M. de Villette n’accusa point réception. Il se tut et fit bien. Il lui aurait été fort difficile de se justifier de certaines accu-
sations qui le faisaient comparer à sa majesté le roi de Prusse, et lui avaient valu encore un surnom, celui de « faux monnayeur.»
Cependant, depqis déjà plus d’une année, le prestige de mademoiselle Raucourt s’était évanoui. Son règne n’avait duré qu’un jour. Avec son renom de vertu s’tn était allée sa grande réputation de tragédienne. On avait applaudi môme ses défauts, on en vint à nier ses qualités les plus réelles.
On trouvait maintenant sa taille trop élevée, ses bras trop maigres et trop longs. On contestait jusqu’à sa beauté, « plutôt d’un homme que d’une femme. » On se demandait par quel aveuglement on avait pu admirer « cette voix rauque, ce débit outré, ce jeu frénétique. » C’était comme un bandeau qui tombait des yeux du public. Jamais on ne vit changement si brusque ni plus inattendu. Idolâtrée la veille, elle fut honnie le lendemain.
C’est qu’on ne peut pas être impunément une exception. Sa vertu extraordinaire « avait fait tache » à la Comédie- Française, les rivales humiliées se vengèrent cruellement. Devant l’enthousiasme général, madame Vestris, les demoiselles de Saint-Val et les autres avaient pu se taire, mais non se résigner. Au premier signe de désapprobation de la foule, les rancunes se réveillèrent plus terribles, la cabale plus forte que jamais se réorganisa, et l’idole fut renversée.
Le rôle d’Hermione, dans la tragédie d’ Andromaque, donnée pour la clôture de <774, fut le premier échec de mademoiselle Raucourt. On venait d’apprendre qu’elle appartenait au marquis de Bièvre, on siffla la maîtresse du marquis.
A dater de cette fatale représentation, elle compta plus de
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chutes qu’elle n’avait compté de succès. Ce revirement, il faut le dire, tenait bien plus à sa conduite privée qu’à l’affaiblissement de son talent. On ne savait pas, alors, dégager l’artiste de la femme, et on s’en prenait à Didon ou à Cléopâtre des mœurs de mademoiselle Raucourt.
Les prétextes, hélas! ne manquaient pas aux sifflets. C’était tous les soirs quelque aventure nouvelle, et quelles aventures ! On eût dit que « la chaste tragédienne » avait à cœur de prendre sa revanche de la contrainte qu’elle s’était autrefois imposée. De faiblesses en faiblesses elle tomba vite aux plus lamentables excès. « Elle avait étonné Paris, dit Grimm , par les prodiges de son innocence, elle le surprit par l’audace de ses débordements. Elle en vint à scandaliser les gens les moins susceptibles de scandale. »
Tant qu’on n’eut à lui reprocher que des galanteries sans nombre, le parterre la supporta encore. On pouvait bien lui pardonner de ne pas compter ses amants, de faire marcher dix intrigues de front, il y en avait d’autres dans ce cas. On ne lui pardonna pas des accusations plus graves. On assurait qu’elle remettait à la mode les dépravations de l’antique Lesbos. Si c’était une calomnie, — et ce n’est pas probable, — on doit avouer qu’elle lit tout au monde pour l’accréditer et la justifier. Elle affichait des amitiés passionnées, tantôt pour celle-ci et tantôt pour cette autre, elle avait des inséparables ; enfin, c’est ainsi qu’on s’expliquait ses générosités folles pour certaines impures de l’Opéra ou de la Comédie- Italienne. Une épigramme qui date de ses premiers revers a théâtre résume bien les griefs du public :
Raucourt a des attraits, Raucourt a des laleuts.
Dans l’emploi qu’elle en fait, sa méprise est extrême,
Elle déclame comme elle aime,
Et c’est toujours à contre-sens.
Bien des années plus tard, Saint-Just disait :
La glaciale et brûlante Raucourt,
Qui de ses feux a fait rougir l’amour. . ..
Il n’est pas de pamphlets, de mémoires, de correspondances où elle ne soit affreusement maltraitée. « On faisait courir les lettres les plus injurieuses contre elle, on mettait sur son compte les traits les plus abominables. » Voici le a portrait cruel qu’elle avait pu lire dans les Curiosités de la foire :
« La demoiselle Raucourt fait voir la grande louve des bois, ainsi nommée à cause de son humeur dévergondée. On avait beaucoup vanté cette bête, mais elle est très- paresseuse. Elle est très-sensible au son de l’or et pour quelques écus donne la patte. »
On ne comprend rien, aujourd’hui, à ce débordement d’injures et d’épigrammes, à ce torrent d’invectives. On ne s’explique plus cette grande passion du public, tout ce scandale en un mot. « Eh quoi ! tant de bruit pour si peu ! »
C’est qu’au dix-huitième siècle, la comédienne, si elle est reine, est aussi la bête sans peau de la légende. La comédienne, en tout et toujours, dans son boudoir aussi bien que sur la scène, à la ville comme dans sa loge, appartient au public, son esclave et son tyran.
Pour la comédienne, pas de mystère possible, pas de refuge.
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pas de voiles. L’astre annoncé et attendu est moins attentivement surveillé du haut de l’Observatoire, moins scrupuleusement épié, que l’étoile du théâtre par cette foule de désœuvrés que Bachaumont appelle des a amateurs. »
Ils se sont constitués, ces amateurs, les espions volontaires des comédiennes au profit du public. Toute indiscrétion, je dirai presque toute effraction leur est bonne, rien n’esl sacré pour eux. Ne viole- t-on pas le secret des lettres pour donner une heure de bon temps à S. M. Louis XV? Paris veut savoir, heure par heure, l’emploi du temps de ses reines. C’est à qui surprendra l’aventure scandaleuse, à qui aura le bonheur de conter l’anecdote de la nuit passée qui doit faire ouvrir tous les éventails.
Alors, on s’intéresse au caractère d’une comédienne autant et plus qu’à son talent. Ses amours sont le bulletin politique quotidien. Sa vie est le roman dont chacun se croit le droit de tourner les feuillets. Emeut-il, ce roman, le soir on applaudit l’héroïne. Déplaît-il, on la siffle. Et à tout moment, dans les chroniques, on trouve de ces succès ou de ces chutes, qui n’ont pas d’autres raisons ;
« La demoiselle Délice a été, hier soir, à son entrée, couverte d’applaudissements. Juste récompense de son dévouement et de sa noble conduite à l’égard de son amant, le chevalier de B. »
a Le bruit s’étant répandu que la demoiselle Lany vient d’abandonner l’enfant qu’elle avait de M. C., et pour lequel elle recevait une pension, le parterre a horriblement maltraité cette jeune actrice. »
C’est ainsi que mademoiselle Raucourt en arriva à ne plus
9fi LES COMÉDIENNES ADOREES,
oser se montrer. « Jamais idole plus encensée ne fut brisée avec plus de mépris. » Paraissait-elle, d’épouvantables huées s’élevaient de tous les côtés de la salle et les sifflets éclataient comme des tempêtes. Elle avait, il est vrai, singulièrement « baissé » en très-peu de temps. Entraînée dans le tourbillon de la vie la plus licencieuse et la plus folle, dégoûtée du théâtre, elle avait complètement abandonné le travail et son talent s’en ressentait.
Avec Pygmalion de J. J. Rousseau, elle reconquit cependant quelques jours de popularité. Le soir même de la première représentation, un de ses anciens amants, — peut-être croyaitil se venger, — lui envoya ces vers anodins :
Au comble de ton art te voilà parvenue,
Raucourt, à Pygmalion fais- en remercîment.
Car tou triomphe, assurément,
Est le rôle de la statue.
Ce quatrain qui voudrait être méchant a du moins le mérite de dire vrai. Dans cette pièce elle fit sensation, a Mademoiselle Raucourt, écrit Bachaumont, a représenté la statue, et était vraiment belle dans cette attitude. On a dit que c’était le meilleur rôle qu’elle eût encore fait. » De son côté, La Harpe écrit : « 11 est impossible d’imaginer une perspective plus séduisante que cette actrice en attitude sur son piédestal, au moment où l’on a tiré le voile qui la couvrait. Sa tête était celle de Vénus, et sa jambe, à moitié découverte, celle de Diane... »
Mais ce n’était qu’une trêve, un dernier répit dont elle ne • sut pas profiter. Bientôt les humiliations recommencèrent.
Il y avait tout un parti contre elle, à la Comédie-Française, et on s’arrangeait toujours de manière à lui donner des rôles qui n’étaient pas dans ses moyens, quand on ne la condamnait pas à jouer à l’improviste.
C’est ce qui lui arriva dans Britannicus. « Mademoiselle Dumesnil étant malade, elle fut forcée de se charger sans préparation du rôle d’Agrippine, o En vain d’Auberval vint réclamer pour elle l’indulgence du parterre, elle reçut un tel accueil qu’elle s’évanouit, et qu’il fallut l’emporter de la scène et baisser le rideau.
La situation n’était plus tenable pour la pauvre Raucourt. Aux intrigues des rivales, aux outrages du parterre, se mêlaient les poursuites de ses créanciers. Elle en avait un bon nombre. En moins de trois ans, tout en dépensant des sommes considérables, elle avait trouvé moyen de faire pour cent mille écus de dettes.
Mais aussi, quel train princier. « Elle avait douze chevaux dans ses écuries, plusieurs carrosses, trois ou quatre petites maisons meublées avec le plus grand luxe, une quinzaine de domestiques et une garde-robe des plus riches, tant pour homme que pour femme. »
A propos de son embarras financier, elle disait : — « Je ne suis pas surprise de voir tant de jeunes gens se ruiner pour les femmes, ce goût est de tous le plus dispendieux. » ■
Cette magnifique existence ne pouvait durer. Traquée par ses créanciers, sans ressources, honnie au théâtre, elle prit le parti de fuir.
« L’éclipse de mademoiselle Raucourt, ditGrimm, a tout à coup interrompu les de M. Le
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Fèvre. Si subite qu’ait été cette disparition, elle n’a causé aucune surprise. » Bachaumont ajoute : « Il était réservé à. nos jours de voir la plus brillante actrice de la Comédie-Française assez dénuée de ressources pour faire banqueroute, j
Qu’était-elle devenue? Ah! les a amateurs » furent bien inquiets pendant quelques jours. Les créanciers furieux se lancèrent à sa poursuite, ils ne purent la retrouver.
Déguisée en dragon, mademoiselle Raucourt se cachait dans les environs de Paris. Un fermier, qui la prenait vraiment pour un jeune militaire poursuivi à la suite d’un duel malheureux, lui donnait l’hospitalité.
Elle ne put tenir plus de six semaines dans cette retraite ; à tous risques elle revint à Paris et pendant plusieurs mois ne sortit pas du Temple, cet asile des débiteurs insolvables. Pendant qu’elle se tenait cachée, quelques-uns de ses amis parlementaient avec les créanciers. Ils obtinrent du temps, et elle put reparaître à la Comédie-Française où mademoiselle de Saint-Val cadette, malgré tous ses efforts, ne parvenait pas à la remplacer.
L’hiver se passa pour elle dans des transes continuelles. « Elle cherchait de tous côtés des protecteurs, partout on la repoussait. » Enfin, elle avait réussi à intéresser la reine à sa situation, lorsqu’au mois de mars 1777, le jour du mercredisaint, comme elle montait en carrosse pour se rendre à Longchamps, elle fut arrêtée et conduite au For-l’Evêque.
« Heureusement elle ne coucha pas en prison, car alors elle aurait été écrouée de toutes parts et il aurait fallu de fortes sommes pour la tirer de là. Une main bienfaisante la protégea, et elle sortit sans donner autre chose que des promesses. »
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Cette main bienfaisante était celle du prince de Ligne, l'amant de mademoiselle Souck, cette amie de cœur de la belle Raucourt. Sur les instances de sa maîtresse, le prince parla de payer toutes les dettes de la comédienne. Cette perspective, certaines espérances du côté de la reine désarmèrent encore une fois les créanciers, et de nouveau ils promirent d’attendre.
Un éclatant succès pouvait sauver mademoiselle Raucourt. Elle se remit à l’étude et essaya de rentrer à la Comédie- Française. Mais « le tripot comique, très-délicat sur l’honneur, — surtout les dames, — refusa de recevoir dans son sein une banqueroutière. « De désespoir elle s’engagea dans unetroHpe de « comédiens suivant la cour» moyennant une somme de dix mille livres.
Cet échec rendit à ses créanciers toutes leurs inquiétudes. Sa liberté se trouvait menacée. 11 ne lui restait plus qu’à s’expatrier. Elle partit, entraînant mademoiselle Souck, qui n’avait pu se résoudre à l’abandonner.
Comment vécut mademoiselle Raucourt à l’étranger, que devint-elle, pendant son séjour dans le nord, en Allemagne, en Pologne, en Russie? On est à cet égard réduit aux conjectures. Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne se convertit pas.
Un pamphlet publié en Hollande raconte que, « devenue la maîtresse d'un riche seigneur russe, elle dépensa en fort peu de temps une grosse fortune. » Ce récit est un peu vague.
D’un autre côté, voici ce qu’on lit dans les Mémoires secrets à la date de juillet 1778 :
« Les lettres de Hambourg apprennent que mademoiselle Raucourt, qui s’était retirée dans cette ville avec la demoi-
selle Souck, s’y étant permis des escroqueries qui ont attiré l’attention de la police, ces deux courtisanes, malgré l’étalage de leurs charmes, ont été condamnées à être fouettées, marquées et bannies. Quelle chute, pour l’une dont les débuts à la Comédie-Française lui avaient attiré une célébrité sans exemple jusque-là; et pour l’autre, ayant vu dans ses fers le frère d’un grand roi. »
On trouve encore dans les mémoires bien d’autres anecdotes dont cette dernière peut donner une idée. Mieux vaut ne pas s’y arrêter. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que la célèbre comédienne laissait à Paris de cruels ennemis intéressés à sa perte, intéressés à lui fermer à tout jamais non-seulement le théâtre, mais encore la France.
N’est-il pas à croire que ces ennemis se sont servis de la seule arnie qui leur restât désormais? Ne peut-on pas croire que mademoiselle Raucourt a été calomniée au moins une fois en sa vie?
Après moins d’un an d’absence, mademoiselle Raucourt était complètement oubliée. Certes on ne pensait pas la revoir
jamais, lorsque le Mercure annonça son retour. Elle devait son rappel .aux « dissensions intestines du tripot tragique. » Les rivalités des Saint-Val et de la Vestris, ces « tragédiennes ennemies, » venaient d’éclater. La guerre était déclarée. La Comédie-Française, la ville et la cour étaient divisées en deux camps.
Dans cette grande querelle, — un des événements du dixhuitième siècle, personne ne resta neutre. Il fallait se déclarer. N’avoir pas d’opinion eût été du plus mauvais goût. Les lettres, les libelles, les justifications, les mémoires pour ou contre, se succédaient sans relâche, « et tenaient Paris en haleine, tandis que les plus chauds d’entre les amateurs se répandaient dans les salons et dans les sociétés pour recruter des partisans. » Le théâtre était le champ de bataille où les partis se donnaient rendez-vous et mesuraient leurs forces.
Au début des hostilités, madame Vestris eut l’avantage. Secondée par son amant, M. le duc de Duras, protégée par MM. les gentilshommes de la chambre, elle réussit à faire exiler l’aînée des Saint-Val, prouvant bien ainsi la supériorité de son talent. Cette victoire fut sa perte. Le public, « révolté de l’injustice, » prit sous sa protection « la sœur de la pauvre exilée. » Les représentations de mademoiselle de Saint-Val cadette ne furent plus qu’une longue suite d’ovations, a la maîtresse du duc de Duras fut contrainte de se retirer devant la manifestation du mépris général. »
C’est alors que, désespérant de jamais reprendre son rang, madame Vestris intrigua pour faire rappeler « celle qui lui devait une partie de ses malheurs. » Elle devait être écrasée,
elle le savait, par cette tragédienne illustre, mais elle comp-
tait bien que sa rivale serait écrasée du même coup, et c’en
était assez pour sa vengeance.
Certaine d’être soutenue, mademoiselle Raucourt n’hésita plus à revenir. Elle ne comptait certes pas sur une réception triomphale, mais elle espérait que les rivalités d’autrefois seraient éteintes. Les haines de théâtre sont plus vivaces que cela. A son retour, toutes les portes lui furent fermées. « C’était à qui ne recevrait pas la plus compromettante des femmes. »
Sans ressources, sans amis, elle ne savait où se retirer, lorsque Sophie Arnould lui offrit sa maison. « La reine Melpomène recueillie par la sublime Armide, quel spectacle touchant! » C’était au moins un grand acte de courage, et qui coûta cher à Sophie. Il lui coûta sa popularité. « Elle fut sifflée à l’Opéra, et accablée d’injures. » On calomnia sa bienfaisance, « on attribua sa générosité aux plus honteux motifs. »
Amie dévouée avant tout, Sophie ne se laissa pas intimider. Non contente de donner l’hospitalité à « l’actrice persécutée, » elle sut intéresser à son succès et ses nombreux amis et ses amants. Pour plaire à sa maîtresse, M. le prince d’Hénin devint tout à coup un des plus chauds partisans de mademoiselle Raucourt. Pour elle, il intrigua, il abusa de ses influences, il mit en campagne tous les gens qui dépendaient de lui.
Pour mademoiselle Raucourt, la maison hospitalière de Sophie fut le refuge pendant la tempête. Elle y attendit les événements, se prépara à la lutte, organisa la résistance. Déjà la guerre contre elle commençait.
Les premiers coups partirent de la Comédie-Française où
dominaient Augé, Molé, Monvel et d’Azincourt. Messieurs les sociétaires qui avaient rayé mademoiselle Raucourt de leurs cadres prétendirent maintenir l'exclusion. « Ils déclarèrent que leurs statuts s’opposaient à ce qu’elle rentrât. Ils représentèrent que l’inconduite et le libertinage de cette actrice nuisaient à la considération de leur compagnie. »
Ils en furent pour leurs démarches, leurs délibérations, leurs pétitions et leurs intrigues. M. de Duras était le maître, il le prouva. Sa protégée était aussi la protégée de la reine. Un ordre formel du roi fit taire toutes les résistances, leva tous les obstacles, et mademoiselle Raucourt « fut réintégrée dans sa demi-part de sociétaire. »
C’est le rôle de Didon que choisit la tragédienne pour sa rentrée. Didon, souvenir de son apothéose! Ce soir-là, comme pour ses débuts, la foule se pressait autour du théâtre. Comme autrefois on prit les portes d’assaut. Mais que les temps étaient changés! bien avant le lever du rideau de tous les côtés de la salle partaient des coups de sifflet et des appels. — « Le parterre est à l’orage, » disait Brizard à son élève.
Didon parut et l’orage éclata. « Le parterre, indigné qu’on osât lui imposer une actrice, se leva comme un seul homme. Le tumulte était incroyable. » Pauvre comédienne! Les cris, les injures, les vociférations, les huées, détonnaient et se croisaient, comme un feu roulant de mousqueterie. On l’accablait des plus grossières invectives et des épithètes les plus sales. « Quelques amateurs charitables, » qui voulurent prendre sa défense, pensèrent être mis en pièces.
« Il a été impossible, dit un compte rendu, d’entendre un seul mot de son rôle. On laissait parler les autres acteurs.
mais dès que son tour revenait, les clameurs recommençaient. On soupçonne que les partisans des demoiselles de Saint-Val ne sont pas étrangers à cette fermentation. »
Devant ce déchaînement de haines, mademoiselle Raucourl songeait à se retirer. « Madame Vestris, dont elle jouait la partie, et quelques bonnes amies, Sophie Arnould en tête, » l’encouragèrent à la résistance. D’ailleurs, M. le duc de Duras jurait qu’il aurait raison de l’opinion comme il avait eu raison des comédiens. Son pouvoir n’allait pas jusque-là. On a beau être duc, grand cordon, gentilhomme de la chambre, bien en cour, la foule a ses volontés et ses caprices. Le parterre tumultueux de 1779 commençait à tenir en médiocre estime ces grands seigneurs d’antichambres, et il saisissait avec bonheur tous les prétextes d’opposition.
L’autocrate de la Comédie-Française ne gagna donc rien h mettre en cause la force armée. «Tous les régiments ensemble n’auraient pas fait applaudir la Raucourt. » Que la garde fût doublée ou triplée, les mêmes scènes de désordre se renouvelaient tous les soirs.
C’est alors que mademoiselle Raucourt eut la malheureuse idée de s’emparer du rôle de Phèdre, un rôle où elle a toujours été détestable. C’était donner des armes à ses ennemis ; ils en profitèrent. On était au temps des allusions, jamais public turbulent et passionné ne les saisit avec tant d’empressement. On retourna le rôle entier contre l’actrice. Chacun des vers qu’elle prononçait lui était rejeté à la face comme une sanglante injure. Elle disait, par exemple :
« De l'austère pudeur les bornes sont passée?..., »
MADEMOISELLE HAUCOUKT. 105
— «C’est vrai, répondait le public furieux, c’est vrai, il y a longtemps. »
Elle disait encore :
« Et moi, triste rebut de la nature entière.... »
Et le chœur de ses ennemis de crier : — « Oui, oui, â l’hôpital, le rebut. »
Puis, « on lui prodiguait des applaudissements outrés et ironiques, on l’obligeait de recommencer pour rire de nouveau. »
Que de hontes et quelles humiliations ! « Ni sa beauté, ni son titre de femme, dit Grimm, ne la protégeaient plus, et jamais le public ne poussa si loin l’oubli de sa propre dignité. »
C’est que le duc de Duras continuait à tout faire pour attiser cette exaspération. Sa maladresse égalait sa bonne volonté à servir madame Vestris et, par contre, mademoiselle Raucourt. Non content de tripler la garde, « il emplit le parterre d’alguazils. »
On arrêtait les siffleurs et on les mettait en prison. Mais pour un qu’on expulsait il en revenait dix, et c’était toujours à recommencer.
— «Décidément, disait-on, la Comédie-Française est une véritable souricière. »
A cette lutte, M. de Duras perdit ce qui lui restait de popularité et de considération. Peu de chose, il est vrai. Dans les jardins du Palais-Royal, on distribuait â ceux qui se rendaient au théâtre, ce « petit parallfvb : »
u Le comte d’Estaing bat les Anglais pour leur faire reconnaître l’indépendance américaine. — M. le duc de Duras emprisonne les Français qui n’applaudissent pas la Vestris et la Raucourt. »
Mieux conseillée, « l’altière Melpomène » n’essaya plus de braver l’orage. Môme « elle tenta par sa soumission de regagner l’indulgence du public. » Elle fit insérer dans le Journal de Paris (15 septembre 1779) une lettre bien humble, où elle déclarait que, loin d’ambitionner les rôles de mademoiselle de Saint-Val, elle n’était revenue que pour doubler tout le monde. »
Ce n’était pas assez de toutes ces tribulations. Ses créanciers la harcelaient plus que jamais, « ameutés par la coterie qui voulait se défaire d’une rivale. » Elle allait s’exiler encore pour éviter la prison, lorsque parut une déclaration du roi dont la principale disposition était « de rendre libres et affranchis de toutes saisies, arrêts ou oppositions, les gages et appointements des comédiens et des autres personnes attachées aux spectacles, jusqu’à la concurrence des deux tiers, sauf pour la raison de nourriture et de logement. »
On ne manqua pas de dire que cette déclaration avait été faite expressément pour mademoiselle Raucourt. Peut-être étaitce vrai. « Deux ou trois fois, déjà, affirme une correspondance, la reine a manifesté l’intention de payer les dettes de sa tragédienne favorite ; l’énormité de la somme, au moins trois cent mille livres, a toujours retenu Sa Majesté. On aura trouvé plus commode de s'en tirer par un édit qui ne coûte rien. »
Cette faveur qui sauvait mademoiselle Raucourt lui attira une nouvelle tempête d’invectives. C’était à qui l’insulterait.
MADEMOISELLE RAUCOUHT. 107
a Elle était destinée à être toute sa vie la fable et le scandale de Paris. »
Dorât, le premier, avait salué son retour par une pièce de vers qui visaient à la méchanceté. Ce persiflage, « Critique vraie et piquante des mœurs du jour, » à ce qu’assure Bachaumont, était dédié : a celle qui se rbconsaitha. Tout le monde reconnut la protégée du duc de Duras :
Toi la plus belle des Didons,
Chaste un peu moins que Pénélope,
En ce pays d’illusions,
Il n’est rien que nous ne fassions Pour fuir l’ennui qui nous galope
Va, dans ce siècle de bon ton,
Les mœurs sont une singerie.
Les préjugés une chanson
Et la sagesse une folie.
Nous sommes libertins à fond.
Par nous tu dois être accueillie.
Nargue les sots, cède à les goûts,
Donne aux femmes des rendez-vous,
Parle aux hommes philosophie.
N’en aime aucun, trompe les tous.
Sois gaie, insolente, jolie
Et tu n’auras que des jaloux.
Mais ces vers ne sont rien encore, « des piqûres d’épingles, » tout au plus ; mademoiselle Raucourt ne devait pas les sentir. Dorât entend mieux le bouquet à Chloris que la satire. Dans vingt autres pamphlets elle est bien autrement maltraitée. Pour voir comment on maniait l’injure au dix-huitième siècle, il faut lire dans la Vision du prophète Daniel (18 oc-
tobre 1779) les « portraits » de la reine Melpomèneet du prince
d’ilénin :
« Et l'on entendit crier ; Place, place au prince des Nains*
« Et je regardais, croyant voir à la tète d’une troupe de pygmées un avorton, rebut de la nature.
« Et j’aperçus un grand homme pâle et maigre, à l'œil bète, au rire niais, affectant un air d’importance, et quelle fut ma surprise, quand je vis à travers son corps diaphane qu’au lieu de sang une boue noire et empestée circulait dans ses veines
« Et son cœur corrompu tombait en pourriture
« Et il perça la foule, conduisant sur le poing une femme que je pris pour un homme, à sa démarche effrontée, à sa voix forte, à sa taille gigantesque.
« Elle jetait des regards lascifs sur toutes celles de son sexe et une voix cria : La voilà, celle qui a renchéri sur toutes les abominations dont les peuples se sont souillés.
« Et elle va renouveler ici les scènes de débauche et de luxure qu’elle y donna jadis. Mères, ne quittez pas vos filles; amants, veillez sur vos maîtresses; maris, prenez garde à vos femmes »
— Femmes, prenez garde à vos amants! aurait pu ajouter l’auteur de la Fision. « Mademoiselle Raucourt ne tarda pas àse rendre coupable du trait le plus noir qui se puisse imaginer. » Moins d'un an après son retour, par un beau soir du mois de janvier 1780, elle quitta furtivement la maison hospitalière de Sophie Arnould. Elle enlevait l’amant de cette amie si dévouée, « de cette amie qui pour elle avait risqué et perdu sa popularité. »
Heureux prince d’Hénin ! Au moins il fut récompensé d’avoir été traîné aux mêmes ruisseaux que la tragédienne, dans des pamphlets d’une énergie toute biblique.
L’aventure se répandit vite, et Versailles et Paris en rirent aux larmes durant une semaine entière. On blâmait mademoiselle Raucourt, mais on ne plaignait pas Sophie. « La demoiselle Arnould est justement punie, conclut un moraliste; elle méritait cette trahison pour avoir accueilli une femme qui est l’opprobre de son sexe. »
Cependant les fugitifs, le prince et la comédienne, « le conquis et le conquérant, » ne savaient où cacher leur amour, ils redoutaient Sophie, les traîtres, ils la savaient vindicative. Ne viendrait-elle pas troubler les douceurs de leur lune de miel? En cette extrémité ils demandèrent asile et protection au prince d’Artois, qui de fort bonne grâce consentit à leur prêter sa petite maison de Bagatelle. « Un palais de carton pour des amours de théâtre. » Mademoiselle Arnould ne se vengea pas, mais un jour vint où le frère du roi, peu généreux, réclama le prix de son hospitalité. Au grand désespoir de M. d’Hénin, mademoiselle Raucourt paya.
Hélas! que ne pouvait-elle payer ainsi tous ses créanciers! Les dettes, voilà le grand, le vrai malheur de mademoiselle Raucourt. « Ils sont toujours plus de cinquante qui hurlent à ses jupes. » Empêtrée dans un inextricable filet, sa vie est une lutte continuelle. Elle se défend, elle se débat, elle ruse, à quoi bon? On la rattrape toujours. « Et jamais une idée d’ordre, jamais d’économie. Elle se croirait déshonorée sî elle renonçait à ses prodigalités. Tout l’argent qu’elle peut se procurer ne lui sert qu’à faire de nouveaux emprunts. »
Qu’elle paie ce qu’elle doit aujourd'hui, elle sera demain tout aussi obérée. En 1780, par exemple, elle réussit à se libérer presque complètement, eh bien ! voici ce qu’on lit dans les Mémoires secrets k la date du 16 décembre 1781.
« La reine Melpomène est abîmée de dettes plus que jamais. Le prince d’Ilénin, pour la soustraire aux poursuites de ses créanciers, a pris à son compte tous les meubles et effets de cette actrice, mais il est assigné à venir déclarer par serment chez le lieutenant civil si les actes de propriété dont il s'agit ne sont pas simulés. » Que fit le prince d’Hénin? recula-t-il devant le serment, parvint-il à l’éluder? Les chroniques sur ce point sont muettes, on peut donc croire qu’il ne devint pas faussaire par amour.
Mademoiselle Raucourt t se consolait alors avec les muses de toute ces persécutions. » Elle venait d’écrire un drame pour le Théâtre-Français, Henriette, dont lesujet est emprunté à un ballet qu’elle avait pu voir à Varsovie, « lors de ses caravanes dans le Nord. »
Le 1 er mars 1782, Henriette fut jouée (1), et « jamais chef-
(i) Un instant mademoiselle Raucourt avait pu croire que la représentation de son Henriette serait interdite. « L'ambassadeur de Prusse, informé par M. Le Noir, lieutenant de police, que cette pièce renfermait des passages susceptibles de blesser le roi son maître, en aurait demandé la suppression. » Après bien des démarches et des pourparlers, on finit pourtant par amnistier les passages où « l’impertinence envers le roi de Prusse semblait beaucoup plus intentionnelle qu’effective. »
M. d’Hénin « s’était donné beaucoup de mouvement pour arracher la pièce des griffes de la censure. » La lettre suivante adressée
d’œuvre de Corneille ou de Racine n’attira pareille affluence. * En dépit des cabales, la pièce eut du succès. Grimm qualifie bien le sujet de monstrueux, mais tout le monde ne fut pas de son avis. « Le premier acte a paru froid, dit Bachaumont, mais le second a excité de longs, de fréquents et de sincères applaudissements. Le troisième a été applaudi aussi, quoique pas avec autant d’enthousiasme. » Les bravos s’adressaient moins au drame qu’à l’actrice auteur. De l’aveu de tous, elle était charmante sous l’uniforme d’un soldat prussien.
Les critiques, on le pense bien, ne lui manquèrent pas. « Tout est germanique dans cette pièce, dit une gazette, le sujet, les mœurs, le costume et le langage, n Les ennemis de mademoiselle llaucourt, qui n’avaient pas pu faire siffler Henriette, lui en contestèrent la paternité. « Ils répandirent le bruit quelle n’était que le prête-nom de M. Durosoy. » Les épigrammes s’en mêlèrent, et un soir chez mademoiselle Fannier, la belle amie de Dorât, Champfort, le marquis de
par le prince à JL Suard, censeur des théâtres, peut donner une idée du ton que ce gentilhomme prenait dans ces débats :
« M. Le Noir vient, monsieur, de signifier au semainier de la « Comédie-Française qu’on ait à se soumettre aux retranchements « soi-disant indiqués par le ministre des affaires étrangères et par « l’envoyé de Prusse dans la pièce d’Henriette.
« Le manuscrit est maintenant entre vos mains; je vous prie de a le renvoyer demain, sur les neuf heures du matin, à sou auteur, « quelque mutilé qu’il puisse être. Il est décidé à courir les risques « de la représentation, bien assuré que scs amis, que le public le a dédommagera, des dégoûts qu'elle n’a cessé d’éprouver de la « part de la police.
« D'HénIn. »
Saint-Marc et le président d’Héricourt se cotisèrent pour rimer cette chanson, qui le lendemain courait les rues sur l’air à la mode de : Mon père était pot :
Au théâtre on vient d’annoncer Une pièce nouvelle,
Qui doit beaucoup intéresser;
C’est d'un auteur femelle.
C'est un histrion Las du cotillon Qui prend unnouvel êlre ;
Son cœur est usé.
Son goût est blasé,
Son esprit vient de naître.
Pour de tels couplets, ce n’était pas vraiment la peine de se mettre à trois. Champcenets, lui aussi, attaqua mademoiselle Raucourt. — « Il n’est pas de réputation à laquelle cet hommelà n’ait donné son coup de dent, » — mais il est impossible de citer la strophe qu’il lui consacre dans les Ridicules du jour, non plus que deux ou trois épigrammes où la licence remplace l’esprit.
Deux ans plus tard (mars 1784), mademoiselle Raucourt obtint un vrai succès dans le Jaloux de Rochon de Chabannes, une pièce qui fit fureur. « Elle jouait le rôle de l’amazone qui est ensuite capitaine de dragons. » Tout Paris courut applaudir sa désinvolture, a son ton cavalier et ses façons aisées sous l’uniforme. »
Et mademoiselle de Saint-Val cadette, qui avait de l’esprit, de s’écrier :
— « Quel acteur que cette Raucourt, et quel dommage qu’elle s’obstine à vouloir jouer des rôles de femme ! »
En 1786, mademoiselle Raucourt, comme actrice, est à son apogée. Elle est en pleine possession de ses moyens, son talent est dans toute sa force. « Voilà, dit Bachaumont, le moment où mademoiselle Raucourt, sortie enfin de son état de médiocrité, va figurer au rang des grandes actrices. Les amateurs les plus difficiles ne peuvent s’empêcher d’avouer qu’elle a prodigieusement acquis. »
Peu à peu, les rancunes se calment, les haines s’oublient. « La reine tragique reprend, à la Comédie-Française, le sceptre dû au génie. » Au moins fit-elle de louables efforts pour reconquérir son influence. Contraignant son caractère altier, elle ne s’indigna pas de doubler ses anciennes rivales, et, en 1784 et en 1785, nous la voyons, « autant pour se rendre utile que pour complaire à ses camarades, » accepter des rôles de nourrice ou de confidente.
La reprise de Médée de Longepierre marque cette nouvelle
114 LGS COMÉDIENNES ADORÉES,
phase de la vie théâtrale de mademoiselle Raucourt. Elle obtint dans cette tragédie sans valeur, qu'on ne jouait plus depuis mademoiselle Dumesnil, un triomphe comparable à celui de ses premiers débuts.
« Elle fit le rôle de Médée avec tant de noblesse, d’énergie et de vérité, qu’elle fut applaudie à tout rompre. Elle était superbe jusque dans son costume. »
A dater de ce jour, sa carrière ne fut plus qu’une suite de succès, rarement contestés, « succès fondés de plus en plus sur l’amour de l’art et des études sérieuses. »
Mais si le scandale cesse autour de son nom, ce n’est pas que ses mœurs changent. Sa mésaventure avec mademoiselle Contât qui repoussait son amitié, ses histoires avec le prince de Montbarrey et madame Desmahis, sont là pour le prouver. Elle a toujours des créanciers et toujours des amies intimes, mais le public est occupé ailleurs. Les événements se pressent, quatre-vingt-treize est proche. On a bien autre chose à faire qu’à enregistrer les faits et gestes des comédiennes.
La Révolution fut fatale à mademoiselle Raucourt. Arrêtée au mois de septembre 1793, avec l’élite des comédiens, elle fut enfermée à Sainte-Pélagie. D’avance elle était désignée pour l’échafaud. N’avait-elle pas été la protégée de la reine, n’avait-elle pas reçu de la famille royale de nombreux bienfaits, n’aftichait elle pas sa reconnaissance? Quels crimes Fleury nous apprend qu’en marge du dossier de mademoiselle Raucourt, Collot-d’Herbois, de sa propre main, avait tracé un grand G à l’encre rouge. C’était une condamnation à mort, sans appel. Pour le docile Fouquier-Tinville, ce grand G voulait dire : « Guillotinez. »
Comme ses camarades de la Comédie-Française, comme la belle Lange, comme les Contât, comme Fleury, Dazincourt, Saint-Prix, Vanhove et bien d’autres encore, mademoiselle Raucourtdut la vie à l’admirable courage, à l’ingénieux dévouement d’un obscur employé du comité de salut public, Charles de Labussière.
Rendue à la liberté après le 9 thermidor, mademoiselle Raucourt conçut la pensée de reconstituer sous sa direction la Comédie-Française. Bientôt elle eut une troupe, des artistes comme Molé et mademoiselle Mezeray, et, sur les ruines de l’Opéra -Comique, qui de 1793 à 1796 n’avait pu que végéter, elle fonda le théâtre Louvois.
Un instant elle espéra réussir. N'avait-elle pas reçu du gouvernement l’autorisation de jouer tout son répertoire, à l’exception d 'Athalie et des Comités révolutionnaires ? Elle faisait de l’argent, elle se soutenait.
Une allusion trop vivement saisie parle public, en ce temps « d’ allusionr^eurs, » vint ruiner ses espérances.
C’était une représentation des Trois Frires rivaux. Un des personnages apostrophe son valet de chambre nommé Merlin :
— « Monsieur Merlin, lui dit-il, vous êtes un coquin ! Monsieur Merlin, vous finirez par être pendu. »
C’était La Rochelle qui jouait ce rôle du valet de chambre. A la prédiction de son maître, son jeu fut si parlant, il sourit d’un air si fin, si approbatif, que toute la salle éclata de rire, et que pendant plus de cinq minutes les bravos couvrirent la voix des acteurs.
On applaudissait â cette idée que Merlin serait pendu, non
lie LES COMÉDIENNES ADORÉES.
Merlin le valet de chambre, mais Merlin le directeur. Merlin de Douai, comme on l’appelait, pour le distinguer de son homonyme, Merlin-Calvaire.
Le lendemain, vingt dénonciations, dont une au moins partait du théâtre de la République, accusaient les comédiens de I.ouvois de vouloir renverser le gouvernement.
I.e Directoire se sentait trop faible pour tolérer de telles plaisanteries. Quelques jours plus tard, le 21 fructidor de i’an v, « au moment où le rideau allait se lever sur le Bar lier de Séville, » un ordre survint qui défendait toute espèce de représentations sur le théâtre de Louvois.
Peut-être le Directoire avait-il été heureux de trouver ce prétexte d’allusion. Le public de Louvois l’inquiétait. On accusait mademoiselle Raueourt de jouer tous les soirs devant un parterre de royalistes.
Le Journal des hommes libres célèbre cette mesure violente et illégale comme un triomphe. « On sait, dit-il, que la police a fait fermer le tripot royal de la rue de Louvojp, pompeusement nommé le seul Théâtre-Français par MM. les nobles champions du trône et de l’autel, grands amis des arts, et partant protecteurs de MM. les comédiens du roi. »
Mademoiselle Raueourt était à sa maison d’Issv, lorsqu’on vint lui apprendre qu’elle n’avait plus de théâtre. Aussitôt elle partit pour Paris. Elle intrigua, visita tout ce qu’elle connaissait d’hommes influents, mit ses amis en campagne, en vain, elle ne put faire révoquer l’ordre.
Pourtant, à force de démarches, elle obtint, en l’an vi, de prendre la direction de l’Odéon. « Sa Majesté Impériale et Royale Raueourt, écrit son ennemi, le Journal des hommes
libres , vient de rouvrir son théâtre à la salle de l’Odéon. Quelques républicains avaient pensé que, comme directrice d’un vrai club royal, partisan de la royauté, elle devait prendre la route de Madagascar. »
On pouvait sans crainte accuser mademoiselle Raucourt ; elle eut, au moins, cette vertu rare, la reconnaissance. Loin de cacher ses sympathies, elle les afficha, à un moment où il y avait bien à cela quelque courage.
Plus tard, lorsque le grand danger fut passé, elle se fit remarquer parmi les héroïnes du petit Coblentz, cette nouvelle Vendée qui tenait ses assises au boulevard des Italiens. « Faction de mécontents qui rêvaient la restauration delà royauté et pensaient, à force de pointes, de sarcasmes, d’épigrammes et de quolibets, renverser la République.»
Elle protestait comme on protestait alors. Sa toilette était une manifestation. A son spencer elle portait dix-huit boutons, « allusion délicate â Louis XVIII, le monarque attendu.» Si elle s’éventait, c’était avec un de ces fameux éventails au saule pleureur, dont les découpures figuraient l’image de Marie-Antoinette. « Conspiration féminine, défi de la faiblesse à la force. »
Un jour Fleury était allé prendre mademoiselle Raucourt pour la conduire chez un tireur de cartes célèbre. Au moment de monter en wiski, lorsqu’elle lui eut fait admirer sa toilette, son spencer à la chouane, ses bas brodés à la fleurde-lis, elle lui demanda un compliment sur son châle.
— « Charmant, répondit Fleury, délicieux, des roses, des lis, des jasmins...
— « .Mais regardez donc, reprit-elle, regardez bien, regardez
118 v LES COMÉDIENNES ADORÉES, mieux. Suivez le découpé des feuilles en apparence si capricieusement entrelacées, que voyez-vous?
— « Ah !.... c’est merveilleux, incroyable ! s’écria Fleury; je vois, mille fois répétés, le père, la- mère et l’enfant...
— « N’est-ce pas, dit mademoiselle Raucourt, que c’est frappant de ressemblance, Louis, la reine, le dauphin... »
Telle était la conspiration des châles. Quant au diseur de bonne aventure, il prédit à mademoiselle Raucourt et à Fleury, non la restauration de la monarchie, mais la restauration de la Comédie-Française. Et en effet, à la fin de 1799, une sage mesure du gouvernement consulaire réunit en une seule société les débris dispersés de l’ancien Théâtre-Français.
Moins que d’autres, cependant, mademoiselle Raucourt avait le droit de faire de l’opposition. A ce Directoire de misère elle avait plutôtgagné que perdu. Sa haine et son mépris pour le gouvernement ne s’étendaient pas aux hommes du nouvel ordre de choses. Chez elle, tous les enrichis de la veille, fournisseurs, tripoteurs d’assignats, soumissionnaires de châteaux, se donnent rendez-vous et sont bien accueillis.
Elle avait non plus des dettes, mais des rentes, et elle achetait des propriétés. Enfin il était à elle, ce palais de la rue Royale, tout encombré de meubles de prix, de tableaux précieux, d'étoffes rares. Dix chevaux piaffaient dans ses écuries.
Donnait-elle une fête, la foule se pressait dans ses salons splendides, et les groupes s’égaraient dans ses jardins d’un arpent, éclairés de milliers de verres de couleur.
Rien de ravissant comme son boudoir vert et or, avec ses peintures légères et sa cheminée en marbre bleu turquin.
Aussi, quelle stupeur, quelle indignation, quagd on apprit que le père de la maîtresse de tant de merveilles venait de se tuer pour ne pas mourir de faim. Hélas ! oui. Saucerotte- Raucourt « s’était, par mégarde, laissé tomber du haut d’un cinquième étage. »
Mais bast ! cet accident fut vite oublié. D’ailleurs la tragédienne s’était bien justifiée. — a Que n’avait-il la patience d’attendre, s’était-elle écriée, je lui faisais préparer un petit appartement. »
Et tandis que le père Raucourt se jetait ainsi par la fenêtre, l’inséparable de la reine tragique, mademoiselle Simonnet, affichait un luxe insensé et brûlait le pavé de Paris dans un ravissant équipage attelé de chevaux d’un prix fou.
Mais, à propos de mademoiselle Simonnet, voici une anecdate qui date à peu près de cette époque.
Mademoiselle Raucourt se déshabillait un soir dans sa loge, après la représentation; « elle n’avait plus sur elle que le dernier vêtement, lorsque tout à coup on frappe à sa porte.
— Arrêtez, n’entrez pas! s’écrie-t-olle d’un ton très-elfrayé.
— Oh! pardon, mille pardons,dit une voix.
Mais cette voix, mademoiselleRaucourt l’a reconnue.
— Quoi! c’est vous, Legouvé? reprend-elle, entrez, entrez donc. J’ai cru que c’était une femme. »
L’Empire, plus encore que le Directoire, servit mademoiselle Raucourt.
« L’Empereur, qui avait en juste estime le jeu savant et profond de la tragédienne, » la chargea, moyennant une riche pension sur sa cassette, d’organiser des troupes de comédiens
français, qui devaient parcourir l’Italie et propager notre influence.
En 1806 mademoiselle Raucourt ouvrit le théâtre français de Milan par Iphigénie en Aulide. Elle remplissait le rôle de Clytemnestre. « Elle dut surtout à la surprise et à la nouveauté du spectacle l’immense succès qu’elle obtint. »
De ce jour, l’esprit d’entreprise et de spéculation prime l’amour de l’art chez mademoiselle Raucourt. Directrice ambulante, dotée de riches appointements, elle court la poste à quatre chevaux sur toutes les routes d’Italie. S'arrète-t-elle, c'est pour donner une représentation, improviser une troupe, engager un acteur.
Tant de voyages, tant de déplacements ne l’empêchaient pas de jouer elle-même. A chacun de ses retours à Paris, elle paraissait au Théâtre-Français dans les rôles de son répertoire.
Ses moyens baissaient cependant, la voix lui manquait, et aussi l’énergie, la plus remarquable de ses facultés. Tous les journaux le lui disaient assez crûment. Une feuille du temps lui reproche de « marober sur sa longe, » ce qui signifie, en argot des coulisses, se survivre à soi-même.
Enfin, cédant aux conseils de ses amis, elle se résigna à se retirer, en 1814. Sa dernière création avait été le rôle de Catherine de Médicis dans les États de Blois de Raynouard (1).
(1) Les principales créations de mademoiselle Raucourt ont été : Orphanis, dans Orphanis de Blain de Sainmore, 1773; — Galathée, de Pygmalion de J.-J. Rousseau, 1775 ; — la Comtesse, du Jaloux de Rochon de Chabannes, 1784; — la Marquise de Saint-Ser,
Elle survécut peu à sa retraite. Le 15 janvier 1815, après une courte maladie, « elle mourut en remerciant Dieu d’avoir pu saluer le retour de ses rois légitimes. »
Le jour de son enterrement fut un jour d'émeute. Le curé de Saint-Roch refusa l’entrée de l'église au corps de la comédienne. Le curé oubliait sans doute que, maintes fois, pour ses pauvres ou pour son église, il avait accepté les dons considérables de mademoiselle Raucourt ; il oubliait sans doute que le jour du premier de l’an encore il avait reçu 500 francs.
Tout d’abord on essaya de parlementer avec le clergé : paroles perdues. Alors la foule exaspérée enfonça les portes de l’église. On aurait sans douteeu à déplorer les désordres les plu s graves, sans le bon esprit de Louis XVIII, qui, apprenant ce qui se passait, ordonna à un de ses aumôniers d’aller remplir à Saint-Roch les fonctions du curé de la paroisse. « Ensuite, un peuple immense, aux flots grondants, roula autour du char funèbre, jusqu’au Père-Lachaise. »
Au plus fort de l’émeute, tandis qu’autour du corbillard la foule et les agents 1 de police en venaient aux mains, un des anciens amis de la tragédienne disait en souriant :
— « Si cette pauvre Raucourt voit de là-haut tout ce bruit et tout ce scandale, elle doit être joliment contente. »
dans le Couvent de Laujon, 1790; — Ëve, de la Mort d’Abel de Legouvé, 1792; — Médée, de Thésée de Mazoïer, 1800.
Au commencement du xvm e siècle, le ballet était encore un divertissement solennel. On était si voisin de ce temps glorieux où Louis XIV, le roi-soleil, daignait descendre de son Olympe pour étaler ses grâces et danser, lui -môme, devant ses courtisans éblouis !
En 1725, les trois genres du ballet, le noble, le comique et le pastoral, étaient aussi ennuyeux l'un que l’autre. Les spectateurs s’endormaient à entendre la plus assoupissante des musiques; ils bâillaient à voir « ces langueurs et ces fadeurs, ces poses, ces attitudes, ces tours de tête, ces airs penchés. » Alors on dansait surtout avec les bras. Tout à coup une danseuse apparut qui dansait avec les jambes. Ce fut une révélation et une révolution.
Marie-Anne de Cuppi de Camargo, — la nouvelle venue.
— était née à Bruxelles, le 15 avril 1710. Bile avait seize ans, et était noble comme une chanoinesse d’un chapitre d’Allemagne.
Par son père, elle descendait de l’illustre famille des Cnppi (1), « qui a donné à l’Eglise romaine un évêque d’Ostie, un archevêque deTrani, un cardinal en titre de saint Jean ante portant Latinam , doyen du sacré collège, en l'an 1577, sous le pontificat de Léon X, » et encore « un abbé de la célèbre abbay^de Villers, en Belgique. »
Par sa grand’mère, elle tenait à la noble maison des Camargo d’Espagne.
Elle n’était pas médiocrement fière de ses trente-deux quartiers, et chez elle « on pouvait admirer un arbre généalogique parfaitement en règle. » Il est vrai que ses parchemins ne lui servirent pas de grand’chose, mais « ses pirouettes la menèrent à la fortune et lui donnèrent bien vite de quoi redorer son blason. »
Le père de cette noble danseuse, Ferdinand-Joseph de Cuppi, alias Camargo, écuyer, seigneur de Renoussart, — ainsi il se qualifie, — « naquit à Bruxelles. Orphelin de bonne heure, » et privé des « biens immenses de sa famille » par
(i) Bien qu’il ne puisse pas y avoir le moindre, doute sur l’origine de mademoiselle de Camargo, on a, tour à tour, fait de son père un baron breton et un gentilhomme basque. Un petit pamphlet (sans date) que j’ai sous les yeux dit qu’il s'appelait Just Cupie dit Camargot et avait été condamné, pour un vol d’argenterie chez le marquis d'Asche, à être expulsé de Belgique. C’est alors qu’il serait venu s’établir en France avec sa fille. Des faits aussi précis que possible démentent complètement ces accusations.
l’incurie de sa mère, « par les procès, les malheurs et les ravages des guerres. »
Pauvre comme Job, fier comme un gueux espagnol, il vécut un peu comme ces aventuriers de belles manières qui taillent le pharaon aux banques de Casanova : un pied dans la noble compagnie, le pied gauche; l’autre au cabaret ou au tripot.
Comme « il aurait mieux aimé mourir que de déroger, » il songea, pour se procurer quelque argent, aux arts libres. Il utilisa « un assez agréable talent sur le violon, » et se fit maître à danser. Il avait bonne mine, les élèves ne lui manquèrent pas.
Un jour, cependant, il s’éprit d'une belle fille, noble comme lui, pauvre plus que lui. N’ayant rien à lui offrir que son nom, il l’épousa. Sa femme ne lui avait pas apporté de dot ; mais, en manière de compensation, elle lui fit, en peu d’années, présent de sept enfants.
L’avant-dernier fut Marie-Anne. A peine née, la petite fille donna les plus magnifiques espérances. Elle n’avait pas un an, que déjà elle sautait en cadence dans les bras de sa nourrice, aux sons du violon paternel. De ce moment, Ferdinand-Joseph de Cuppi vit bien que sa fille serait une illustre ballerine, et il mit tous ses soins « à cultiver et à développer ces merveilleuses dispositions. »
Il ne perdit pas ses peines. A onze ans, Marie-Anne dansait si joliment dans les salons, que la princesse de Ligne et quelques femmes de la cour, protectrices éclairées des arts, jugèrent que ce serait péché de la ravir aux applaudissements du public. 11 fut donc décidé qu’elle irait à Paris prendre des
leçons de mademoiselle Prévost, alors la reine de l’Opéra.
Les grandes dames se cotisèrent, et, à peu de jours de là, le sieur de Cuppi, la bourse bien garnie, s’installait dans un confortable carrosse et partait avec sa fille pour Paris.
A Paris, sur la recommandation de madame la princesse de Ligne, le prince d’Isenghen et le comte de Middelbourg voulurent bien s’occuper de la petite danseuse. Ils la présentèrent, ainsi que son père, à mademoiselle Prévost, qui consentit « à la perfectionner et à lui enseigner les dernières difficultés et le fin de son art. »
Après trois mois d’exercices, Marie -Anne revenait à Bruxelles , débutait au théâtre , et obtenait un très-grand succès.
Bientôt elle trouva l’emploi de son précoce talent. Pélissier, directeur du théâtre de Rouen, ayant entendu parler de la jeune prodige, vint lui offrir un engagement. Il y eut des pourparlers assez longs. Le noble maître à danser ne voulait pas absolument laisser partir sa fille seule. D’un autre côté, la suivre, entreprendre un long voyage avec une femme et plusieurs enfants, était trop coûteux pour être possible. Ensuite, comment vivre là-bas? Tout s’arrangea pourtant. Il futconvenu qu’un des frères de la danseuse jouerait du violon à l’orchestre, et que le père ferait aussi sa partie et, de plus, donnerait des leçons aux élèves du ballet. Et la colonie des Cuppi se mit en chemin.
A Rouen, la jeune ballerine réussit. Mais, hélas ! Pélissier, homme de plaisir, était trop généreux pour faire de bonnes affaires. Un jour vint où la caisse de la direction se trouva vide, — cela arrive encore de nos jours; *— le directeur aux
abois ne pouvait plus soutenir son théâtre. Qu’allaient devenir les Cuppi?
C’est ce moment que la fortune choisit pour frapper à leur porte, sous l’apparence de Francine, violon à l’Opéra, dont il allait être directeur. 11 venait chercher mademoiselle de Cuppi, dont on avait entendu dire le plus grand bien à Paris, il venait lui offrir de débuter à l’Académie royale de musique.
11 en a toujours été ainsi depuis les commencements du théâtre. Rouen, de tout temps, a été comme le conservatoire du chant, de la danse et de la déclamation des théâtres de Paris. Le public rouennais, qui n’est pas le plus endurant des publics, s’entend merveilleusement à former les comédiens. C’est sa spécialité. Un sujet lui arrive-t-il montrant quelques dispositions , aussitôt il l’adopte et le suit pas à pas : il applaudit à ses progrès, siffle à ses défaillances, enfin parvient à faire un grand artiste. Ce jour-là , Paris arrive et s’en empare.
Francine emmena donc mademoiselle de Cuppi, et comme la direction de Pélissier sombrait définitivement, il en recueillit les épaves, et du même coup engagea mesdemoiselles Pélissier et Petitpas, deux chanteuses qui ne devaient pas tarder à faire parler d’elles.
Arrivée à Paris, Marie-Anne quitta définitivement le nom de son père pour celui de sa grand’mère ; c’est donc sous le nom de Camargo qu’elle débuta à l’Qpéra, le 5 mai 1726, dans un pas très difficile des « caractères de la danse. »
Le succès fut foudroyant. Sa jeunesse, ses yeux noirs, sa vivacité, ses pieds d’enfant, ses jupes très-courtes firent
l-’N LES COMÉDIENNES ADORÉES,
fureur. Dès le lendemain, on ne conquérait des places qu’à la pointe de l’épée. Modes, coiffures, toilettes, tout fut à la Camargo.
Elle n’était pas jolie, cependant, ou plutôt elle était laide. « Un vrai monstre, comme sa devancière mademoiselle Prévost, » dit un coptemporain. Noverre est un peu de cet avis : « J’ai vu, dit-il, danser mademoiselle de Camargo; c’est à tort que quelques auteurs lui ont prêté des grâces, la nature lui avait refusé tout ce qu’il faut pour en avoir. Elle n’était ni grande, ni jolie, ni bien faite. »
Mais dansait-elle, aussitôt on oubliait sa figure. On n’avait d’ailleurs pas le temps de voir si elle était laide ou belle, tant elle était vive et légère. Elle bondissait, elle tourbillonnait, elle éblouissait. Puis, sa physionomie s’illuminait et changeait. « Ses yeux noirs étaient alors pleins de sourires et de provocations ; sa bouche, aux lèvres minces, souriait et laissait voir ses dents blanches. » Elle ne dansait pas pour le public, mais pour elle- même, pour son plaisir. Jamais on n’avait eu l’idée de tant de séductions, de caprices, de gaieté, de gaieté surtout. « C’est en vain, dit Cahusac, qu’on chercherait un enjouement plus franc, une vivacité plus naturelle. »
Et le pied de la Camargo, « une miniature, » ce pied de Cendrillon des contes de Perrault, ne fut-il pas une des merveilles du xvin® siècle? Elle fit le renom et la fortune de son cordonnier, Choisy. Toutes les femmes de la cour et de la ville voulurent être chaussées par cet homme, qui faisait de si petits souliers.
Et encore, autre élément de succès, non le moindre : la
première, elle osa se montrer avec des jupes courtes. Ces jupes courtes qui découvraient une jambe divine, — un éclair, — mirent le feu à toutes les cervelles. 11 y eut émeute.
« Camargo, la première, dit Grimm, osa faire raccourcir les jupons. Cette invention utile, qui met les amateurs en état de juger avec connaissance de cause les jambes des danseuses, pensa alors occasionner un schisme très-dangereux. Les jansénistes du parterre criaient à l’hérésie et au scandale, et ne voulaient pas soutfrir les jupes raccourcies. Les molinistes, au contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de l’esprit de la primitive Eglise, qui répugnait à voir des pirouettes et des gargouillades embarrassées par la longueur des cotillons. La Sorbonne de l’Opéra fut longtemps en peine d’établir la saine doctrine sur ce point de discipline qui divisait le; fidèles. »
La Camargo et les jupes courtes l’emportèrent.
L’année suivante seulement, 1727, on reconnut les inconvénients de cette innovation. Une jeune et gentille ballerine, Mariette, ayant eu ses vêtements accrochés par un châssis, posa pour l’ensemble devant toute la salle, pendant une bonne minute au moins. Le modèle eut un grand succès, mais la pudeur de la police fut singulièrement alarmée. Il parut une ordonnance qui défendait « à toute actrice ou, danseuse de paraître sur le théâtre sans caleçon. »
« Ou danseuse » est joli.
Le caleçon mit tout le monde d’accord. Cette transaction était fort disgracieuse, mais on allait bientôt la remplacer par le maillot. Souple, léger, soyeux, transparent comme une
toile d’araignée, le maillot devait enrichir les marchands de
formes factices et faire les délices de l’habitué de l’orchestre.
Cependant, le succès incroyable de mademoiselle de Camargo n’avait pas tardé à alarmer son ancienne maîtresse. Mademoiselle Prévost se sentit dépassée par cette élève, devenue une dangereuse rivale. Ne pouvant la vaincre, elle essaya de la condamner à l’oubli. Pour commencer, elle refusa de lui continuer ces leçons dont elle avait trop bien prolité ; puis, à force d’intrigues, elle réussit à la faire reléguer parmi les plus infimes figurantes ; le plus qu’elle put, elle l’empêcha de se montrer, et refusa même de lui faire danser un pas que demandait Madame de Berry.
C’en était fait de la Camargo, toute sa vie, peut-être, elle serait restée « perdue dans la foule vulgaire des filles d’Opéra, » sans un coup de tète, véritable coup de maître, qui la porta au premier rang et assura sa fortune.
Un soir, elle figurait dans une entrée de démons. Dumoulin, qui devait y danser un solo, n’était pas en scène quand les symphonistes attaquèrent son air. Une inspiration soudaine la saisit. Elle quitte son rang, s’élance au milieu du théâtre, improvise le pas de Dumoulin, et danse de verve, de caprice. Elle bondit, elle pirouette, elle tourbillonne, enfin elle transporte d'enthousiasme tous les spectateurs.
Cette victoire acheva de la brouiller avec mademoiselle Prévost, mais elle lui valut les conseils de Blondi. Sous la direction de ce professeur habile elle gagna Rapidement, surtout en correction. Même elle l’aima un peu, dit-on, au grand désespoir de mademoiselle Prévost, qui était encore sa rivale sur ce terrain.
Alors elle était l’étoile de l’Académie royale de musique, et c’est à cette date, 1728, que mademoiselle Lecouvreur écrit : « On jouait hier Roland , — deQuinault et I.ulli; — mademoiselle Prévost, bien qu’elle se surpassât, eut des applaudissements bien médiocres en comparaison d'une nouvelle danseuse nommée Camargo, dont le public est idolâtre, et dont le grand mérite est la jeunesse et la vigueur. Je doute que vous l’ayez vue. Mademoiselle Prévost la protégeait d’abord, mais Blondi en est devenu amoureux, et il y a eu de la pique. Elle a paru jalouse ou mécontente des applaudissements du public, et depuis ce temps ils sont augmentés au point que cela paraît une fureur, et que la Prévost sera folle si elle ne prend le parti de se retirer. »
Il y avait de quoi devenir folle en effet. En deux ans, la Camargo avait fait de si surprenants progrès qu’à peine elle était reconnaissable. Sûre de son public, cette « petite sauteuse » venait de créer un genre. D’un pied dédaigneux, elle venait de pousser dans l’abîme de l’oubli les menuets, les sarabandes et les courantes. Elle remplaçait par la rapidité, l’agilité, la prestesse, toutes les grimaces qu’on admirait avant elle, et qui ne parurent plus supportables dès qu’on l’eut vue. Bon-gré mal gré, les derniers partisans du genre noble, — « si cher au feu roi, » — durent en prendre leur parti. On l’accusa d’avoir inauguré « le règne des cabrioles, » elle venait simplement de créer la danse de parcours et d’élévation.
« Les jetés-battus, la royale, l’entrechat coupé sans frottement, tous ces temps si difficiles, » lit-on dans les Lettres sur les arts imitateurs, elle les enlevait avec une merveil-
leuse aisance. Elle excellait aussi dans « les gavottes, les rigaudons, les loures, les marches et les tambourins. » Les gargouillades lui semblant peu décentes, elle les remplaçait par des sauts basques, d'avant en arrière, extrêmement gracieux. « C’est elle qui, la première, en 1730, battit des entrechats à quatre. »
Mais son triomphe était « un certain pas de menuet qu’elle exécutait sur le bord des lampes d’un côté à l’autre du théâtre. Chaque soir le public attendait ce passage avec la plus vive impatience. Beaucoup de gens venaient à l'Opéra uniquement pour ce « tour de force; » ils applaudissaient à tout rompre, et se retiraient dès que la danseuse avait fini.
Le prestige de mademoiselle de Camargo était alors tel , que les ovations la suivaient hors du théâtre. Ainsi, un soir qu’elle se retirait après l’Opéra et traversait le jardin des Tuileries, madame la maréchale de Villars l’aborda près du bassin, et lui parla « pendant un bon quart d’heure. » Tous les promeneurs aussitôt s’assemblèrent en foule, firent cercle et battirent des mains, « autant pour témoigner leur admiration à la danseuse, que pour marquer à madame de Villars combien ils approuvaient sa bienveillance. »
Il faut dire qu’elle ne fut pas toujours aussi heureuse avec les femmes du monde, même d'une bien moindre condition que la maréchale. « Un jour de Saint -Louis, entre autres, à l’Académie Française, elle eut la fâcheuse idée d’aller s’asseoir près de madame du Boccage.
« Tous les yeux aussitôt se fixèrent sur cette dame qui, blessée d'un tel voisinage, ne savait plus quelle contenance garder. » Enfin le maréchal de Bellisle eut pitié de son em-
barras, il alla lui offrir la main et, comme il n’y avait plus de place, il la conduisit au fauteuil d’un académicien absent.
« Pour mademoiselle Camargo, ajoute la chronique, elle ne sembla pas s’apercevoir du scandale qu’elle causait, elle promena un regard insolent sur toute l’assemblée. Le public indigné l’aurait huée sans la majesté du lieu. »
Pour en finir avec le talent de la danseuse, on doit avouer qu’en dépit de « sa verve capriolante, » de ses jetés, de ses flic-flac et de sa grande élévation, elle dansait avec « une décence extrême. » Elle avait « une manière si adroite de prendre ses pas sous elle, que jamais on ne put apercevoir sa jambe au-dessus du genou. »
De là, grande préoccupation de tous les habitués. Se conformait-elle à l'ordonnance, portait-elle, oui ou non, un caleçon.
La question était aussi grave que délicate. Les uns étaient pour, les autres contre. Des paris considérables s’établirent. Durant des mois entiers, des centaines d’yeux guettèrent un faux mouvement révélateur. Ce faux mouvement ne vint pas. C’est alors que, ne pouvant plus contenir leur impatience, les parieurs envoyèrent une députation à mademoiselle de Camargo, afin de savoir au juste à quoi s’en tenir.
« Elle répondit avec une belle rougeur et les yeux modestement baissés, que jamais sans cette précaution elle n’aurait osé se montrer en public. » Le débat fut vidé, et sans aucun doute c’est en souvenir de cette réponse que longtemps, â l’Académie royale de musique, on donna au caleçon le nom bien autrement aimable de «précaution. »
« Gaie, folâtre, rieuse, la Camargo semble en scène la prêtresse du plaisir et de l’amour. » Ainsi s’exprime un de ses admirateurs. Rentrée dans la coulisse, toute cette exaltation factice tombait. « Elle était mélancolique, à l’ordinaire, et même triste. Son visage exprimait habituellement l’ennui le plus profond. » On citait son esprit, le fait est qu’elle ne parlait guère. Au théâtre, — était-ce fierté? — elle n’adressait presque jamais la parole à ses camarades.
« Elle était d’une dignité froide, » comme il convient à la nièce d’un cardinal égarée à l’Opéra, et se retranchait derrière ses trente-deux quartiers comme en une citadelle. Cependant elle n’avait guère d’autre ennemie que mademoiselle Prévost. Comme elle était obligeante et bonne, on la supportait, et on ne se moquait pas trop de ses grands airs de princesse.
Deux ans après son début à l’Opéra, on la disait sage. Si Blondi l’avait aimée, il avait été discret. Au moins n’avait-elle eu aucune aventure. Elle n’allait pas tarder à débuter, de ce côté aussi, et avec un certain éclat.
Entre tous ses adorateurs, — et ils étaient nombreux, — mademoiselle Camargo avait remarqué le comte de Melun. Quand tous les galants, voyant l’inutilité de leurs efforts, se retiraient, seul il avait persisté. Il en fut récompensé.
Bientôt la Camargo consentit à le recevoir, une fois, puis deux, puis trois. Mais il fallait beaucoup de discrétion et de prudence. Le sieur Cuppi surveillait fort scrupuleusement sa fille. Cette contrainte pesait fort au noble comte de Melun, aussi proposa-t-il à la belle de l’enlever. Ainsi ils seraient libres. Elle accepta.
Par une belle nuit du mois de mai, tout était disposé pour l'enlèvement, lorsqu’au dernier moment un obstacle imprévu se présenta. Mademoiselle de Camargo avait une jeune sœur nommée Sophie, âgée de treize ans, qui dansait à l’Opéra (I). Sophie, voyant qu’on enlevait son aînée, voulut être enlevée elle aussi.
Tout d’abord M. de Melun refusa net. Mais, la fillette jurant qu’elle allait crier à l’aide si on ne l’emmenait, force fut au comte de se rendre à ses désirs. Il enleva les deux sœurs et les conduisit à son hôtel de la rue des Cultures-Saint-Gervais.
Terrible fut le lendemain la colère de Joseph de Cuppi. A qui demander justice d’une si odieuse violence? Le noble maître à danser pensa que c’était précisément le fait d’un" premier ministre. En conséquence, il adressa à S. Exc. le cardinal Fleury la belle supplique que voici :
« Ferdinand-Joseph de Cuppi, alias Camargo, écuyer, sei- « gneur de Renoussart, représente très- respectueusement à « Votre Eminence, que...
« Hors d’état de pouvoir soutenir son rang, et chargé de « sept enfants, 11 a gémi sans murmurer. Il a cherché à pro- « curer à ses enfants des talents particuliers et des arts lift bres, qui puissent, sans qu’ils dérogeassent, subvenir aux « besoins de la vie et les faire sortir de la misère, en atten-
(t) Le talent de mademoiselle de Camargo avait ouvert les portes de l’Opéra à toute sa famille. « Son frère, violoniste à l’orchestre de l’Académie, recevait 450 li vresjpar an, plus 50 livres pour la partie de cor dans l’occasion. » Ce frère avait été danseur, il figurait dans Roland, en 1727.
« dant des jours plus heureux. Il a fait donner à l’un des « instructions pour la musique, à d’autres pour la peinture, « à d’autres pour la danse. Dans ce nombre sont deux filles, «actuellement âgées, l’une de dix-huit ans, l'autre de « treize.
« Comme le feu roi, de glorieuse mémoire, a voulu qu’on « pût être à l’Opéra sans déroger, le suppliant, ayant été sol- « licité et même forcé, par des personnes qui savaient les « grandes dispositions de l’aînée, n’a pu s’empêcher de con- « sentir à ce qu’elles entrassent à l’Opéra, mais sous la con- « dition que lui ou son épouse les conduiraient et les repren- « d raient en sortant. En effet, l’aînée, qui y est depuis trois « ans (1), s’est toujours bien comportée, et cette conduite a « été universellement admirée, aussi bien que sa danse.
« Mais, depuis trois ans, M. le comte de Melun a usé de « séduction et de voies également indignes de lui et du sup- « pliant...
« Il a osé proposer au suppliant de consentir à la débauche « de sa fille, et lui a offert, pour cela, de lui abandonner les « appointements qu’elle a à l’Opéra. Le suppliant ayant traité « comme il le devait cette proposition, le comte a trouvé le « moyen de s’introduire pendant plusieurs nuits dans la « chambre de ses filles, et enfin, du 10 au il du mois de mai, « il les a enlevées toutes deux, et les tient actuellement en « son hôtel, à Paris, rue de la Couture- Saint-Gervais.
« Le suppliant, ainsi déshonoré, ainsi que ses filles, pour-
(1) Cedigne monsieur de Cuppi se trompe, sa fille n’était à l’Opéra que depuis deux ans.
« suivrait à l’ordinaire, si le ravisseur était un simple parties culier, et les lois établies par Sa Majesté et ses augustes « prédécesseurs veulent que le rapt soit puni de mort. 11 y a « double crime. Deux soeurs enlevées, dont l’une âgée de « dix-huit ans, l'autre de treize.
« Mais le suppliant, ayant pour partie une personne du « rang du comte de Melun, est obligé de recourir au législa- « teur, et espère de la bonté du roi qu’il lui fera rendre jus- « tice, et qu’il ordonnera au comte de Melun d’épouser la fille « aînée du suppliant et de doter la cadette.
« Il ne peut que par là réparer une injure si sanglante... »
M. de Cuppi n’était pas dégoûté, un bon mariage lui suffisait. La requête réjouit fort le cardinal. Enlever des fillettes de treize ans, c’était alors un jeu de prince.
Moins de huit jours après cette équipée, la petite Sophie retournait chez son père. Elle n’y resta pas longtemps. Être enlevée était chez elle une vocation. Libre de par la loi de l’Opéra, Marie-Anne resta à l’hôtel de la rue des Coutures- Saint-Gervais.
Quant au noble maître à danser, voyant bien que toutes ses démarches étaient inutiles, et qu’il ne pouvait sauver sa fille, il ne songea plus qu’à sauver les appointements.
Le comte de Melun avait su vaincre, il ne sut pas garder
sa conquête. L’imprudent! il commit la faute d’introduire
dans le sanctuaire de ses amours un de ses cousins, M. de
Marteille, lieutenant aux armées du roi. Mademoiselle de Camargo partit au bras de ce cousin.
Ce fut, dit-on, l’amour le plus sérieux de sa vie. Il aurait pu être éternel si M. de Marteille n’avait reçu l’ordre de rejoindre son régiment qui se battait en Flandre. Il partit et fut tué à la première affaire.
Mademoiselle de Camargo fut frappée au cœur, mais elle eut la force de cacher sa douleur, et n’en dansa que de plus* belle ; puis, — pour s’étourdir sans doute, — elle s’empressa de donner à feu M. de Marteille de nombreux successeurs.
Déjà ce n’était plus la nymphe timide et rougissante des premiers jours. Le magasin de l’Opéra de la rue Saint-Nicaise en savait long sur son compte. En 1731, elle avait eu le temps de s’aguerrir assez, pour n’être point déplacée aux fêtes de Gruer.
Riche et généreux, Gruer avait la réputation d’un amphitryon magnifique, lorsqu’il obtint pour trente années le privilège de l’Académie royale de musique. Chez lui la chère était exquise et délicate. Son cuisinier était un des premiers de Paris. Nommé directeur, il ne songea qu’à donner à ses fêtes un irrésistible attrait. Il mit à contribution tout l’Opéra. L’orchestre s’établissaitdans une salle voisine de celle du festin, et les beautés les plus célèbres de la danse et du chant se mêlaient aux invités. « Souper ou dîner chez Gruer était une faveur pour les plus huppés de la cour.» Si au dessert le propos devenait libre et le geste hardi, personne ne songeait à s’en plaindre.
On allait cependant un peu loin, quelquefois. Un certain 1b juin <731, par exemple, après un festin inondé de cham-
pagne, où assistaient mesdemoiselles Pélissier et Petitpas, mademoiselle Du Tillet, l’aînée, dite la Constitution, la fille d’un nonce du pape, s’il vous plaît, et mademoiselle de Camargo, fantaisie prit aux convives d’organiser un bal primitif et dépouillé de vains ornements. Il était deux heures de l’après-midi, il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes, si bien que les voisins, les passants, plus de mille personnes purent assister à cette petite fête de famille.
Le bon roi Louis XV s’amusa beaucoup de cette espièglerie, dont on le régala à son petit-lever, mais on ôta à Gruer son privilège. Il dut sa destitution bien moins au scandale causé, qu’aux intrigues de ses deux associés, Lecomte de Saint-Gilles et le président Lebœuf. Ce fut du reste un bonheur,' on le sauva ainsi d’une ruine certaine. Lecomte, qui recueillit l’héritage, était sans ressources au bout de dix mois.
Mademoiselle de Camargo avait, à. ce moment, 2,400 livres d’appointements, que son père, le susceptible hidalgo, touchait religieusement. Mais elle pouvait facilement se passer de cette chétive somme: La fortune lui venait par la même porte que les amants. « Outre l’argent comptant, on lui connaissait pour plus de cinquante mille livres de pierreries; » et quand, par aventure, on lui offrait « une écuelle d’or remplie de doubles louis, » elle n’avait pas le courage de la refuser.
Elle était au marquis de Sourdis, qui se ruinait pour elle et venait de lui faire présent d’une parure magnifique, lorsque le comte de Clermont « l’aperçut et en tomba amoureux. » Il n’eut pas besoin de recourir à l’enlèvement.
Louis de Bourbon, comte de Clermont, fils de Louis III,
LES COMEDIENNES ADOREES, prince de Condé, est assurément un des plus singuliers et des plus curieux personnages du xvin® siècle. « 11 n’était ni chair ni poisson; » moitié prêtre, moitié soldat, prince du sang et tonsuré, il était abbé de six riches abbayes et, muni d’un bref du pape, il cônduisait au feu trois régiments. Il lut, de plus, académicien et l’un des premiers grands maîtres de la franc-maçonnerie en France.
C’est lui qui, rééditant le mot de Charles-Quint, prétendait « qu’il est plus difficile de conduire des moines que de discipliner des soldats. » Les ordres sacrés n’étaient pas son fait ; mais, « à le voir au feu , on reconnaissait bien qu’il avait dans les veines du sang de Condé. » A la bataille de
Raucoux, il fit merveille, ainsi que le prouvent ces vers qui
coururent tout Paris :
Deux Clermont ont été présents à cette affaire :
L’abbé parut combattre en brave militaire,
Et le militaire en abbé.
L'abbé colonel avait vingt-cinq ans, quand son cœur s’alluma aux éclairs des yeux noirs de la Camargo. Jeune, riche, beau, « cousin du roi, » par-dessus le marché, il était l’homme de la mode. Généreux, il jetait sans compter, aux quatre vents de ses caprices, les revenus considérables de ses abbayes. Il était alors, en même temps, l’amant de mademoiselle Quoniam,la plus jolie des rôtisseuses, et de madame la duchesse de Bouillon.
Tout à son nouvel amour, il céda la rôtisseuse à son neveu, le prince de Conti, et la duchesse au marquis de Sourdis. Cefut simplement un échange, de ce côté.
Avec le comte de Clermont, la Camargo arrive à la plus haute fortune. Il ne sait rien lui refuser, ou plutôt il ne lui laisse pas le temps de rien souhaiter. L’argent de ses abbayes, du Bec, deChalis, ne lui suffisent plus. Il s’endette. Quand il ne trouve plus à emprunter, il ruse pour en tirer de sa mère.
Montcrif, qui était secrétaire des commandements du comte de Clermont, perdit sa place pour n’avoir pas voulu se prêter à ses intentions :
« On a dit plusieurs raisons de la disgrâce de M. de Montcrif; la vraie est que madame la duchesse, la mère, lui ayant demandé un état des dettes les plus pressées du comte de Clermont, il le fit avec son maître. Cet état ne montant qu'à cinquante mille livres. Son Altesse lui dit qu’il fallait le recomposer et le porter jusqu’à quatre-vingts, et que les dix mille écus de surplus serviraient à faire un cadeau à Camargo. Mais Montcrif, abusant de la confiance de son maître, fit part du complot à madame la duchesse, qui l’a sacrifié. »
a Peu soucieux de son rang et des devoirs de son état, » M. de Clermont semble prendre plaisir à s’afficher avec sa maîtresse. Ce n’est plus un caprice, c’est une passion. Un soir, ayant fait trop d’efforts pour s’élever en dansant, mademoiselle de Camargo tombe malade presque sérieusement. Voilà le comte au désespoir, il ne veut céder à personne le soin de veiller celle qu’il aime.
Et ce grand amour est partagé. Le colonel part-il ? la danseuse est inconsolable, elle s’habille tout de noir, et jure qu’elle ne dansera plus, jusqu’au retour de son abbé chéri.
De retour, M. de Clermont s’avise de devenir jaloux du
public et des applaudissements. C’était s’y prendre un peu tard. 11 veut sa Camargo pour lui tout seul, et il la retire de l’Opéra. Grande douleur de tous les amateurs de la danse. Plus de Camargo, plus d’étoile ! Qui la remplacera?
Plus tard, en 1737, le comte voulut joindre à sa mense la riche abbaye de Saint-Germain-des-Prés, d’un revenu de cent soixante mille livres. Cela valait bien quelques sacrifices à l’opinion, et surtout aux volontés de la cour. 11 parut pris subitement d’un accès de dévotion et se sépara de sa maîtresse avec éclat. « M. de Clermont est en retraite, disait-on, et on ne sait ce que Camargo est devenue. »
Bientôt le bruit se répandit qu’arrêtée par les ordres du roi mademoiselle de Camargo venait d’être enfermée à Sainte- Pélagie (1). C’était un faux bruit que le comte lui-même avait fait courir, il fut vite démenti. Le public n’en était pas sa dupe, et on disait : « Le roi vient d’accorder l’abbaye de Saint-Germain à M. de Clermont, et l’abbaye de Montmartre à Camargo. »
Cependant, l’abbaye de Saint-Germain ne venait pas. L’abbé se lassa de la contrainte, et de plus belle se remit à aimer sa maîtresse à la face de tout Paris. Elle voulait reparaître à l'Opéra, il sut bien l’en empêcher.
(1) Fonlan utilisa cette anecdocte lorsqu'il écrivit son drame de la Camarr/o, destiné surtout à mettre en relief les talents variés de madame Albert. Au 4 e acte, il enfermait la danseuse à Saint- Lazare. Non content de cette captivité, M. le duc de Lionne signiiiait à la pauvre enfant qu’elle eût à l’aimer sur l’heure, ou bien h partir saris délai pour le Nouveau-Monde , avec les Malheureuses que M. le lieutenant-criminel y expédiait tous les ans pour peupler l’Amérique.
MADEMOISELLE DE CAMARGO. lia
« Camargo fait tous ses efforts pour remonter sur le théâtre, et le comte de Clermont s’y oppose toujours avec la même opiniâtreté. Il en est si amoureux, qu’il est jaloux même des plaisirs que le public partage avec lui en la voyant danser. C’est pousser la délicatesse bien loin. C’est cependant son seul motif. Elle s’est bien fait payer le sacrifice. M. le comte vient de vendre au roi son duché de Chàteauroux deux millions six cent mille livres, et il lui a fait un présent de cent mille francs. »
Cent mille francs pour tant d’amour, ce n’étail guère, et il ne faudrait pas pour si peu accuser mademoiselle de Camargo de cupidité. « Il ne tenait qu’à elle d’avoir la somme entière. » Que n’aurait pas fait le comte pour lui plaire ! Il ne pouvait se séparer d’elle, et quand, par hasard, elle n’était pas là, « il aimait à s’entourer de ses portraits.» Ce n’est pas pour lui, cependant, que Lancret a dessiné la lête de mademoiselle de Camargo, ce portrait charmant reproduit par la gravure, et au-dessous duquel La Faye avait écrit ce quatrain idiot :
Fidèle aux lois de la cadence,
Je forme au gré de l’art les pas les plus hardis,
Originale dans ma danse,
Je peux le disputer aux ballons, aux Blondis.
Elle vint enfin, cette abbaye tant désirée de Saint-Germain-des-Prés. Mais déjà l’amour du comte touchait à son déclin. Mademoiselle de Camargo ne jouit pas longtemps des délices de ce château de Berny, ravissante maison des champs de l’abbave où Clermont bruvait les quolibets et les chansons.
Clermont de rien ne se soucie,
Pourvu qu’il caresse su mie.
Et bon, bon, je l’en réponds,
S’il l’entretient des biens d’église,
Sanchez en cela l’autorise.
Et son, son, son, ah! voyez donc!..
Un peu de tricherie dans la vie Est toujours de saison.
A Berny, mademoiselle de Camargo put voir poser la première pierre de la salle de spectacle que faisait construire le prince-abbé de Clermont. Sur ce théâtre, elle devait danser, pour la plus grande joie des moines ravis. Hélas ! une obscure figurante, mademoiselle Le Duc, lui enleva le cœur de son amant.
En 1740, mademoiselle de Camargo était rentrée à l’Opéra, et nous la retrouvons dans le prologue des Fêtes grecques et romaines :
Légère et forte eu sa souplesse, La vive Camargo sautait.
Mais elle avait une rivale, une rivale terrible qui avait grandi pendant sa retraite de quatre années, mademoiselle Salle. Désormais il fallut partager les applaudissements du public et les louanges des poètes.
Entre les deux danseuses, ce fut une guerre sans merci. Leurs genres cependant étaient aussi différents que possible. Tandis que Camargo s’élevait à faire croire qu’elle allait tou-
cher aux frises, « plus haut, plus haut, toujours pins haut,» Sallé s’avançait nonchalante et voluptueuse, sans risquer jamais une pirouette, sans battre jamais un entrechat. C’était la danse d’élévation et la danse d’expression en présence. Vainement on essaya de les mettre d’accord. Voltaire lui-même y perdit ses rimes. Avec quelle adresse, cependant, il leur avait partagé les éloges dans ce galant madrigal :
Ah ! Camargo, que vous êtes brillante !
Mais que Sallé, grands dieux ! est ravissante !
Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux !
Elle est inimitable et vous êtes nouvelle.
Les Nymphes sautent comme vous,
Et les Grâces dansent comme elle.
N’en déplaise au patriarche de Ferney, mademoiselle de Camargo dansait merveilleusement, et ne sautait pas. Des trois étoiles qui brillaient alors au ciel du ballet, c’était elle encore qui enlevait le plus d’applaudissements :
De Camargo, de Sallé, de Roland,
MaiDt connaisseur exalte le talent.
Sallé, dit l’un, l’emporte par la grâce,
Roland, dit l'autre, excelle en enjouement,
Et chacun voit avec étonnement Les pas hardis, la noble et vive audace De Camargo.
Entre les trois la victoire balance.
Mais si j'étais le berger fabuleux,
Je ne sais quoi de grand, de merveilleux Me forcerait à couronner la danse
De Camargo.
A la fin du premier acte de Pyrame et Thisbc se trouvait un duo charmant, d’un rhythme sautillant, d’une mélodie facile; mademoiselle de Camargo dansait sur l’ensemble de ce duo qui obtint le plus grand succès. Bientôt il devint populaire, « on voulut le chanter dans les salons ; bien plus, on le dansa. » Et le duo favori devint une contredanse qui prit le nom de la danseuse à la mode.
« C’est le premier air d’opéra qu’on ait mis en contredanse. » On a dansé la Camargo pendant cent ans.
« La Camargo est aussi la première contredanse à laquelle on ait adapté ces longs récits en couplets que les vaudevillistes appellent couplets de facture. » Le premier de ces récits avait trait à mademoiselle de Camargo, mais il est en vérité impossible d’en citer un seul vers.
Après avoir tant dansé, mademoiselle de Camargo voulut chanter. C’est dans Eglé des Talents lyriques qu’elle « essaya de surmonter cette double difficulté. » Elle avait une très-jolie voii et obtint un grand succès, mais elle ne renouvela jamais l’épreuve.
Enfin, en 1751, elle quitta définitivement le théâtre. Elle se retirait avec une pension de retraite de 1,500 livres et une belle fortune. De ce moment elle ne fit plus guère parler d’elle. Elle vivait comme « une bonne bourgeoise, assidue à sa paroisse, toujours entourée d’une douzaine de chiens qu’elle affectionnait beaucoup. »
On ne se souvenait plus d’elle, on racontait son histoire comme la légende de la Fée au petit pied, lorsque, le 18 avril 1770, on apprit ' que mademoiselle de Camargo venait de mourir.
De ses mille et un amants, un ami lui était resté. Elle lui légua ses chiens. « En retour, il lui fit faire un enterrement superbe. »
« Tout le monde, dit Grimm, admirait, aux obsèques de mademoiselle Camargo, les tentures blanc et bleu, symbole de virginité refusé aux personnes mariées, mais qu’on accorde toujours aux prêtresses de Terpsichore. »
L'autre soir, dit une chronique de 1786, à la Comédie- Italienne, avant le lever du rideau, un compositeur allemand, arrivé à Paris de la veille, disait iï M. Grétry :
— Jamais vous ne me ferez admettre l’opéra comique tel que vous l’entendez en France; c’est un genre faux et bfttard que je ne puis comprendre.
— Attendez un peu, répondit simplement M. Grétry.
La toile se leva, madame Dugazon parut, et bientôt l’Allemand, surpris, ravi, transporté, était forcé de se rendre et d'applaudir de toutes ses forces.
C’est qu’en effet cette comédiénne charmante personnifie merveilleusement ce vieil opéra-comique français qui charmait nos aïeux, et dont se moquent si fort aujourd’hui les illustres qui ont remplacé la mélodie par des combinaisons algébriques. Elle est la reine de la comédie à ariettes, de la
tendre romance, de ces airs simples et gracieux que soupiraient si bien Elleviou et Martin. Son répertoire, si varié, résume ce genre si éminemment national, tour à tour naïf et spirituel, léger, passionné, pathétique ou sentimental; ce genre dont Nicolo, Grétry, Monsigny et Dalayrac ont été les maîtres.
Douée d’un instinct admirable, madame Dugazon atteignit la perfection, ou plutôt elle fut la perfection même. Elle est restée le modèle inimitable. Aussi a-t-elle eu cette rare fortune de donner son nom aux rôles de son emploi, — rôles de sa jeunesse et de son âge mûr. — Aujourd’hui encore, au théâtre, on dit : les jeunes Dugazon et les mères Dugazon.
Louise-Rosalie Lefèvre est née à Berlin en 1753. Elle avait huit ans lorsque ses parents l’envoyèrent à Paris. Fille d’un acteur de la Comédie-Française, toute jeune elle fut destinée au théâtre. Elle devait être danseuse, et c’est comme danseuse qu’elle débuta avec sa sœur à la Comédie-Italienne en 1767. Elle parut pour la première fois dans un pas de deux du ballet ajouté à la Nouvelle école des Femmes.
Elle sautillait de son mieux, et avec un certain succès, lorsque Grétry remarqua sa gentillesse, sa mine futée et son œil éveillé. Il s’approcha d’elle et la fit causer, La fillette montra tant d’esprit, que le maître lui promit un bout de rôle dans sa première œuvre. Il tint parole, et lorsqu’en 1769 il donna Lucile , c'est pour la petite Lefèvre qu’il composa l’air charmant de :
On dit qu’à quinze ans.
Cet essai décida de son avenir. Elle avait dit son air avec
tant de grâce, avec une si séduisante naïveté, que Grétry, dont les prévisions étaient dépassées, lui conseilla d’étudier sérieusement la musique, lui promettant bien de ne pas l’oublier. De ce jour, « elle partagea son temps entre la dans* qui était son devoir, et l’étude du chant qui était sa passion. »
Pour réussir, elle était à bonne école. Madame Favart avait consenti à l’aider de ses conseils. Dès le premier jour, cette aimable femmejavait prévu que la petite Lefèvre était appelée .à recueillir sa succession à l’Opéra-Comique ; elle n’en fut pas jalouse, et, — dévouement bien rare, — elle fit tout pour aider à ses surprenantes dispositions. Les leçons ne furent pas perdues pour la jeune comédienne, et même elle fut reconnaissante. Si plus tard elle fit oublier au public sa bienfaitrice, jamais elle ne l’oublia; et vieille, retirée du théâtre, elle n’en parlait que les larmes aux yeux. Mais, hélas ! enlevée subitement, à quarante-cinq ans à peine, madame Favart ne put jouir des succès de son élève.
Enfin, en 4774, on donna à mademoiselle Lefèvre un vrai rôle. Elle s’essaya dans Pauline de Sylvain. Le succès fut énorme. D’un bond elle arrivait au premier rang, qu’elle ne quitta plus. Et, d’année en année, son succès ne Ht que croître, comme son talent. Chacune de ses créations fut un triomphe. Les Evénements imprévus , l'Amant jaloux, les Amours d’été, et bien d’autre pièces encore lui durent toute leur vogue. Adoptée comme pensionnaire de la Comédie-Italienne dès 1774, elle ne fut reçue sociétaire que deux ans plus tard, au mois d’avril 1776.
Mais bien avant la Comédie-Italienne, le public l'avait adoptée. N’avait-elle pas tout ce qu’il fallait pour plaire, pour
être adorée du parterre : jeunesse, beauté, talent? C’était à qui célébrerait» sa voix sympathique, son naturel enchanteur, son exquise sensibilité, sa gaieté si communicative, son jeu si émouvant et si passionné. »
Elle n’était peut-être pas très-belle, mais « adorablement jolie et surtout gentille. » Elle avait les traits fins, la physionomie mobile, « la bouche spirituelle, tantôt moqueuse, tantôt boudeuse, » et avant tout des yeux charmants avec de longs cils, et qui tour à tour « brillaient de malice et de gaieté, ou se voilaient pour laisser couler de douces larmes. » Sa taille, « sans être élevée, était bien proportionnée, et tous ses mouvements avaient un charme extrême. »
Riche de tant de dons naturels, elle devait être entourée, courtisée, adulée. Elle le fut plus qu’aucune comédienne de son temps. Les offres les plus brillantes lui furent faites; entre tous elle n'avait qu’à choisir. Elle choisit mal. Elle se maria, absolument comme dans les opéras comiques qu’elle jouait si bien. Elle épousa Dugazon, de la Comédie-Française.
C’était véritablement un grand comédien que ce sieur Dugazon, un comique de premier ordre, en dépit de son mauvais goût et de sa passion pour tout ce qui était bas, trivial ou burlesque. A une connaissance approfondie de son art, il joignait le masque le plus surprenant, par sa mobilité, qui se soit vu au théâtre. « Par le jeu ou la contraction de certains muscles du visage, il possédait la faculté de se défigurer instantanément, et si complètement qu’il devenait méconnaissable. » Il abusait de ses jeux de physionomie, et jamais on ne vit pareil grimacier. Mais lorsqu'il ne tombait pas dans la charge, il était inimitable dans ses bons rôles, et
MADAME DUGAZutf. 153
Dazincourt ne parvint pas à l’éclipser. Nul comme lui n’a joué Scapin des Fourberies, M. Jourdain du Bourgeois, Mascarille de V Etourdi, et Sganarelle de Don Juan.
Mais si l’acteur était excellent, l’homme était tout à fait insupportable. Hâbleur, gouailleur, querelleur, un coup d’épée ne lui coûtait pas plus qu’un coup de langue. Etourdissant de verve gasconne, spirituellement moqueur, réunissant comme personne les imitations et les caricatures, il pouvait amuser et faire rire aux larmes (1), mais il était bon
(1) « II avait une facilité incroyable pour copier la physionomie, le geste, les habitudes du corps, et jusqu’à la figure de qui bon lui semblait. Véritablement il changeait de visage et prenait celui d’autrui. Mais où il montra le mieux son talent dans ce genre, ce fut un soir, avec M. d'Aigrefeuille, ancien conseiller au parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès dont il ne quittait pas l'hôtel. C’était un petit homme replet et tout d’une pièce, sou geste était rapide, ses bras étaient courts et retirés en arrière ; ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique.
M. d’Aigrefeuille arrive un soir au foyer du Théâtre-Français et se met à causer avec Dugazon d’une manière très-vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens de manière à fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses attitudes, ses mouvements, sa voix, enfin il imitait toute sa pantomime de façon à lui ressembler parfaitement.
Ils étaient debout sous le lustre et parlaient avec chaleur tout en gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s’apercevaient insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne pas éclater de rire. Cela dura longtemps, et M. d’Aigrefeuille fut le seul qui ne s’aperçut de rien. »
do le tenir à distance ; sa familiarité était dangereuse, et il
devenait très-vite familier.
Il était reçu dans les plus hautes sociétés, mais à litre seulement de bouffon, et il s’était très-gaiement résigné à ce rôle, s’en vengeant le plus qu’il pouvait et sur l’un et sur l’autre. Parasite effronté, on ne se débarrassait pas de lui aisément. Son sang-froid, lorsqu’il se fourrait dans quelque passe difficile, défie toute croyance, et son audace allait jusqu’à l’impudence. Mystificateur acharné, railleur implacable, il passait sa vie à inventer des plaisanteries et des mystifications dont quelques-unes étaient vraiment sinistres.
C’est à Dugazon que s’adressa Louis XVI, un jour que, mécontent de voir la reine suivre les bals de l’Opéra malgré ses avis, il avait trouvé, pensait-il, un moyen de l'en dégoûter.
Le roi, en grand secret, fit venir le comédien, et lui donna l’ordre positif « d’engueuler » S. M. Marie-Antoinette, absolument comme la dernière des bourgeoises, et sans nul ménagement.
Dugazon obéit le plus volontiers du monde. Au bal suivant, déguisé en poissarde, il prit la reine à partie. Il fut, — c’était l’ordre formel du roi, — si grossier, si impudent, si audacieux, que les spectateurs en étaient épouvantés.
— Eh bien ? demanda le lendemain Louis XVI à Marie- Antoinette.
— Jamais, répondit la pauvre reine, la folle, l’imprudente, jamais je ne m’étais tant amusée qu’hier.
Tel est l’homme qu’épousa mademoiselle Lefèvre.
Le mari était taquin et jaloux, la femme coquette et jolie.
le ménage ne fut pas longtemps heureux. La lune de miel fut une lune rousse. Un mois après la noce, les nouveaux époux étaient comme chien et chat. Un an après, ils remplissaient Paris du scandale de leurs querelles. La femme ne se piquait plus de fidélité et ne se cachait guère, le mari allait partout, contant de la façon la plus bouffonne ses infortunes conjugales.
Le premier esclandre grave eut lieu en 1778, bien peu de temps après le succès de madame Dugazon dans les Oreilles de Midas, où elle avait dù prendre le rôle de madame Trial, alors gravement indisposée. Bachaumont raconte l'histoire tout au long :
M. de Cazes, fils du fermier général, jeune maître des requêtes, était devenu amoureux fou de madame Dugazon. Elle ne fut pas trop cruelle. Pour mieux cacher son jeu et s’assurer des entrevues, M. de Cazes présenta Dugazon chez son père. Là, l’acteur et le magistrat faisaient souvent des parades, pour amuser la compagnie et ,1e maître de la maison.
Comment Dugazon se douta-t-il des motifs de son introduction dans cette famille et du bon accueil qu’il y recevait, on n’en sait rien. Toujours est-il que, saisi de jalousie et voulant avoir une preuve complète de l’infidélité de sa moitié, un matin, il s’introduisit dans la chambre de M. de Cazes.
Avant que le jeune homme soit revenu de sa surprise, le mari ferme les portes, et, sortant un pistolet de sa poche, le met sur la gorge de M. de Cazes, et lui déclare qu'il sait tout, et qu’il va le tuer sur l’heure s’il ne lui rend le portrait et les lettres de sa femme.
Le malheureux amant croit que madame Dugazon a parlé, ou qu’il a été trahi; bref, il remet les lettres et le portrait au mari, qui se retire enchanté de son expédition.
Cependant M. de Cazes revient vite de sa frayeur. Il s'élance sur les pas du comédien, et le poursuit dans les escaliers en criant : « — Au voleur ! à l’assassin ! qu’on arrête ce coquin ! »
Mais Dugazon, sans s’effaroucher ni précipiter son pas, répond avec un grand sang-froid :
a — A merveille, monsieur, bien joué ! la scène est excellente. Les domestiques y seraient pris, s’ils n’étaient accoutumés à nos farces. »
Avec ces propos, il gagne la porte, et laisse les valets fort incertains si c’est ou non une comédie.
A quelques jours de là, M. de Cazes se trouvait sur le théâtre de la Comédie-Italienne après la représentation. Dugazon l’aperçoit. Il laisse écouler la foule, et, dans un moment où personne ne le regarde, il applique presto quatre ou cinq bons coups de canne sur les épaules du maître des requêtes.
M. de Cazes se retourne furieux, voit son rival, fait des menaces. On ne sait ce que cela veut dire, on approche. Dugazon, sans se déconcerter, lui demande qu’il s’explique, si c’est encore une parade qu’il veut jouer.
Le magistrat, alors, perd la tète de rage, et lui répond qu’il est un assassin, qu’il vient de lui donner des coups de canne.
L’acteur persiffle : il prétend que ce n'est pas possible, qu’un histrion comme lui n’aurait jamais cette effronterie.
11 n’y avait pas de témoins, l’affaire n’eut pas de suites.
Certes, si jamais homme a été excusable, c’est bien Dugazon en cette circonstance. Tel n’est pas l’avis de Bachaumont. Il prend l’aventure au tragique. « 11 n’y a pas de quoi rire, dit-il, mais ce qu’on ne pardonne pas au sieur Dugazon, c’est de s’être vanté de tout, et principalement des coups de canne, dans différents soupers. Cela révolte les honnêtes gens. »
On doit convenir que les honnêtes gens d’alors se révoltaient facilement. Fallait-il donc que Dugazon trompé fût encore content, par-dessus le marché?
Mais c’est vainement qu’il aurait prétendu mystifier tous les amants de madame. Il n’aurait pas eu assez de ses jours pour se venger des nuits. L’oiseau chanteur avait pris sa volée et ne revenait plus guère à la cage conjugale.
Cependant, en 1779, Dugazon avait encore la faiblesse d’être jaloux de sa femme.
Elle avait alors pour amant un certain M. de Langeac, colonel, chevalier de Saint Louis, fort connu, presque célèbre par une volée indigne de coups de pied et de coups de poing que s’était permis de lui administrer Guérin, chirurgien du prince de Conti.
Le mari, furieux, écrivit à son infidèle une longue lettre où, après lui avoir rappelé toutes ses escapades et énuméré ses trop nombreuses fantaisies, il lui reprochait amèrement d’avoir accepté les hommages d’un Langeac.
Madame Dugazon n’eut rien de plus pressé que de montrer le billet doux à son amant.
Celui-ci, outré, se trouvant chez un nommé Salle, directeur du Vauxhal d’hiver, où il y avait beaucoup de monde.
parla de cette lettre et jura qu’il donnerait cent coups de
bâton à l’histrion.
Précisément le comédien, qui entrait, entendit la menace. Il s’avança vers le marquis et le pria de lui apprendre quel jour il se proposait de lui donner ces coups de bâton, afin de se mettre en état de les rendre.
A quoi l’autre riposta par un soufflet.
Le comédien nerveux se jeta sur lui, et lui en appliqua deux ou trois. Heureusement on les sépara.
Cette aventure n’eut pas plus de suites que l’autre. Le marquis de Langeac ne pouvait se mesurer avec un histrion. Force lui fut de mettre les soufflets de Dugazon avec ceux de Guérin.
Ce fut du reste une des dernières équipées scandaleuses de Dugazon. Il se résigna et n’en mourut pas. Le mari et la femme se séparèrent définitivement, et à la Révolution se bâtèrent de divorcer.
Mais déjà madame Dugazon avait abandonné le marquis de Langeac. Un riche bourgeois, qui tranchait du financier ami des arts, Boudreau, venait de lui faire présent d’une petite maison, galante bonbonnière, meublée de la cave au grenier avec un goût exquis.
Elle ne fit qu’y passer. Elle n’avait pas eu le temps encore de faire l’inventaire de toutes les somptueuses fantaisies accumulées par l'amoureux bourgeois, qu’elle se laissait prendre aux séductions d’un jeune étranger millionnaire, le comte
de S Elle allait peut-être l’aimer sérieusement, lorsque,
rappelé subitement dans son pays, il partit.
C’est à ce moment (1782), et pendant que de ci et de là elle
cherchait quelques distractions, qu’elle « s’empara, » dit la chronique scandaleuse, d’un jeune et joli garçon qui arrivait de Bordeaux. «Il avait dix-huit ans, une figure intéressante au possible, et la voix la plus surprenante, la plus merveilleuse qu’on puisse imaginer. »
Sans savoir une note de musique, il imitait à s’y tromper les voix des acteurs et des actrices et tous les instruments de l'orchestre. A lui seul il exécutait un opéra entier.
Ce jeune prodige fut vite à la mode. Les plus célèbres comédiennes en raffolaient, c’était à qui des filles du grand ton et même des nobles dames le fixerait.
Madame Dugazon le confisqua.
Ce jeune homme était Garat, fils d’un avocat de Bordeaux, neveu de l’homme de lettres de ce nom qui, sous l’Empire, devait être élevé à la dignité de sénateur.
Deux Garat sont connus, l’un écrit, l’autre chante.
Admirez, j’y consens, leurs talents que l’on vante.
Mais ne préférez pas, si vous formez un vœu,
La cervelle de l’oncle au gosier du neveu.
Il n’était pas besoin de cette épigramme de Rivarol. Des deux Garat on n’en connaît qu’un, ce n’est pas le sénateur. Celui qu’on aime, qu’on admire, qu’on adule, c’est le chanteur, le roi de la romance, l’enfant gâté du succès, le coryphée des incroyables, l’idole du Directoire, la coqueluche des merveilleuses. Il paraît, et la reine Marie- Antoinette l’envoie chercher dans un carrosse à six chevaux. Plus tard, il déclarera à M. de Talleyrand qu’il ne peut plus dîner chez lui, ayant failli attendre. Garat, c’est ce mortel au bonheur si impertinent
ICO LRS COMEDIENNES ADORÉES,
qu’on a pu lui faire dire sans invraisemblance ce mot que peut-être il a dit : « Ma parole suprême, j’ai trop de félicité pour un mortel. »
Madame Dugazon ne fut certes pas sans influence sur le talent et sur les débuts du jeune Garat. Mais elle ne sut pas retenir longtemps « ce brillant papillon, volage comme ses pareils, qui n’avait qu’à ouvrir les ailes pour butiner sur les plus belles fleurs le suc du plaisir. »
Mais en dépit de cette existence folle, de cette vie bruyante et agitée, de ces aventures, de ces libres amours, madame Dugazon gardait à l’Opéra-Comique son prestige et ses succès. Acceptait-elle un rêle dans une pièce,. la réussite était assurée. Aussi, auteurs et compositeurs étaient à ses ordres, il faudrait dire à ses pieds.
Une pièce de Monvel, dont Desaides avait écrit la musique, marque le commencement de la période la plus brillante de la charmante comédienne. C’est le 30 juin 1783 que k Comédie-Italienne donna Biaise et Balet. Ce petit opéra fut pour madame Dugazon un magnifique triomphe. « Il est impossible, dit un critique, de rêver une Babet plus adorable. On n’avait point vu encore tant d’art et tant de naturel réunis, tant de sensibilité et tant de passion. »
Tel était le succès de la pièce que, dès la troisième représentation, la reine voulut la voir, et , après l’avoir vue, . elle envia le rôle de l’actrice. On monta donc Biaise et Babet au royal théâtre de Trianon. Marie-Antoinette jouait Babet.
Madame Dugazon, mandée à la cour, présida avec Fleury aux répétitions et aida la reine de ses conseils. Ils ne furent