MADAME DU D A Z ON. ICI
pas perdus A en croire Fleury, la reine de France égala presque la comédienne dans ce rôle de Babet.
« Elle était à applaudir mille fois, dit-il dans ses Mémoires, lorsqu’elle se dépitait, froissait ses fleurs, les jetait dans la corbeille et s’écriait avec le plus joli hochement qu’on puisse imaginer : — Tu m’as fait endéver,... endève!... endève !...
« C’était un si heureux mélange de bouderie et de sentiment, de larmes et de dépit, de colère et d’amour, que j’ai vu s’en émouvoir de vains courtisans, et, tout courtisans qu’ils étaient, oublier d'applaudir pour pleurer. »
Le moment approchait où madame Dugazon allait, à son tour, faire pleurer à chaudes larmes Paris et la France entière, dans Nina ou la folle par amour.
Une anecdote rapportée par les Gazettes avait inspiré à Marsollier l’idée de cette pièce :
On racontait que près de Sédan une jeune fille, qui attendait son amant pour l’épouser, était allée au-devant de lui sur la route. Une personne qu’elle rencontra lui apprit que cet amant était mort. Sa douleur fut si grande qu’elle perdit la raison. Jusqu’à sa mort, pendant plus de dix ans, elle fit tous les jours plus de deux lieues à pied pour aller à l’endroit où elle avait espéré rencontrer celui qu’elle aimait. Arrivée là, elle s’asseyait, et passait la journée à attendre. Enfin, lorsque la nuit venait, elle reprenait le chemin de la ville, en disant : — « Allons, il n’est pas encore arrivé. Je reviendrai demain. »
Sa Nina terminée, Marsollier la porta à Dalayrac, qui vit de suite tout le parti qu’il pouvait en tirer. La musique fut
rapidement faite. Mais alors les deux auteurs furent pris de peur. Mettre une folle sur la scène, quelle audace! n’était-ce pas s’exposer à une chute honteuse ?
Pendant qu’ils hésitaient ainsi, mademoiselle Guimard leur proposa d’essayer leur pièce sur son théâtre particulier. Ils acceptèrent. C’était une belle partie à jouer.
C’est donc sur cette scène érotique du temple de la Chausséed’Antin, sur ces planches où tant de fois avaient bondi les coryphées de la fricassée, que madame Dugazon aborda le rôle de Nina, devant la plus belle compagnie de nobles dames, de grands seigneurs et de courtisanes.
L’efiet fut prodigieux. Si prodigieux, que, le 15 mai 1786, la toile de la Comédie-Italienne se levait sur Nina ou la folle par amour.
Dire le succès, l’enthousiasme, les larmes, les bravos, est impossible. Six fois de suite, à la fin de la pièce, la « sublime folle » fut rappelée. Le public ne pouvait se rassasier de l’applaudir. Et à chaque représentation le succès augmenta; il paraissait inépuisable. Tous les soirs la foule se pressait aux portes. « Les hommes y allaient s’attendrir aux douleurs que peut causer leur abandon, les femmes venaient y chercher des émotions et le secret des larmes. » Il ne se passait pas de soirée sans que quelque femme se trouvât mal.
La folie devint tout à coup une maladie à la mode. Dans les salons, une foule de jeunes femmes s’exerçaient à jouer le rôle de madame Dugazon. On variait, on cherchait des nuances, des mouvements nouveaux.
La critique essaya bien de s’élever contre cet engouement ridicule, contre un succès qu’elle déclarait incompréhensible;
encre et papier perdus. Pédants et beaux-esprits criaient : Le sujet est monstrueux, la pièce est insipide, la musique est détestable, l’art se perd, l’art est perdu. Le public laissait crier, et les recettes de la Comédie-Italienne s’élevaient plus que jamais.
C’est que chaque spectateur était un peu de l’avis de celui qui, le soir de la première représentation, avait improvisé ce huitain en l’honneur de Nina-Dugazon :
Tous les cœurs sont émus à tes divins accords,
On ne sait qu’admirer, ton génie ou tes charmes.
Tu pleures, aussitôt tu fais couler mes larmes :
Qui donc resterait froid à tes brûlants transports?
Mais la toile se baisse et la pièce est finie,
O touchante Nina, sublime Dugazon,
Aussitôt cesse ta folie,
Mais moi, d’amour pour toi j’ai perdu la raison.
Jamais, en effet, madame Dugazon ne s’était élevée si haut, et ce rôle, malgré bien d’autres succès encore, resta son triomphe. « Elle avait su atteindre la limite extrême qui sépare la pitié de la répulsion. » Elle était déchirante. C’est bien elle qui fit le succès énorme de Nina, et ce n’est pas sans raison qu’on disait : « Marsollier a fait les paroles, Dalayrac la musique, et madame Dugazon a fait la pièce. »
Mais la province, à son tour, voulait applaudir la comédienne adorée. Elle partit pour Lyon, où l’attendaient des fêtes admirables. On ne lui éleva pas d’arc de triomphe, mais on lut sur la scène des vers en son honneur, et on la couronna de fleurs, aux trépignements d’une salle en délire.
Alors elle est, il elle seule, la vogue de la Comédie-Italienne, cette pépinière de jolies femmes- S’absente-t-elle, la direction consternée voit s’enfuir son public, les loges sont vides, le désert se fait.
Au printemps de 1786, tout à coup elle part pour Londres, tentée par l’or anglais, dit-on; en réalité, entraînée par un jeune homme qu’elle aime. Aussitôt les habitués prennent le deuil. Les directeurs lui écrivent pour la conjurer de revenir, mais elle ne veut pas revenir. Elle se trouve bien où elle est, et écrit qu’on peut disposer de ses rôles. Comment faire ? On essaie de la faire doubler, le parterre se révolte. Ni la belle madame Pitrot, ni la jolie I.escot, ni la charmante Colombe ne trouvent grâce. Enfin elle daigne revenir, et avec elle la fortune, les applaudissements, la foule, la vogue enfin.
On comprend, on s’explique cet enthousiasme, lorsqu’on connaît le talent de madame Dugazon, si souple et si divers, si franc et si fin tout à la’fois. Elle avait la naïveté qui séduit et qui charme, la verve qui entraîne, une grâce sans pareille, et dans les situations fortes une ardente sensibilité et une émotion passionnée.
« Ce n’était pas une cantatrice, a dit Grétry, c’était une comédienne parlant le chant avec l’accent le plus vrai et l’expression la plus passionnée. »
Grétry n’est pas parfaitement juste lorsqu’il s’exprime ainsi. La voix de madame Dugazon manquait peut-être d’étendue, mais elle était juste, flexible, et d’un timbre enchanteur. Son éducation musicale était fort incomplète, mais ses dons naturels rachetaient et au-delà ce défaut.
« Quelle femme étonnante! s’écriait Boïeldieu, après la
représentation du Calife de Bagdad, on dit qu’elle ne sait pas la musique, et pourtant je n’ai jamais entendu chanter avec autant de goût et d’expression, de naturel et de vérité. »
Telle était la comédienne. Pour la femme, tous ceux qui l’ont connue l’ont aimée. Spirituelle sans méchanceté, sa douce malice ne blessa jamais un ami. Tous les auteurs qui ont travaillé pour elle, lui ont gardé la plus vive et la plus sincère affection. Sedainc, Étienne, Marsollier, Dalayrac, Laujon, Arnaud, et bien d’autres encore, la traitaient en amie dévouée. Sincèrement obligeante, elle aplanit pour plus d’un les difficultés du théâtre ; Bouilly disait qu’il lui devait tout.
D'un désintéressement admirable, elle resta toujours pauvre, l’argent n'était rien pour elle. A une époque où des Jupiters de toutes conditions sollicitaient l’honneur de descendre chez elle en pluie d’or, nous la voyons assez gênée pour écrire à un ami et lui demander cinquante louis à emprunter.
Sa médiocrité ne l’empêchait pas d’être charitable, elle donnait ce qu’elle pouvait, et comme elle pouvait. En 1784, l’hiver fut rude pour les pauvres gens. Madame Dugazon, la première, émit l’avis d’annoncer des représentations au bénéfice des malheureux qui souffraient de la faim et du froid. Ces représentations furent des plus fructueuses.
L’Église, dit Bachaumont, fut fort aise du secours qui lui arrivait Mais, toujours tolérante, elle décida que les curés ne pouvaient toucher directement l’argent des mains des comédiens, et que les aumônes devaient se purifier en passant par la caisse du lieutenant de police.
Ces difficultés soulevées si fort à propos inspirèrent à « un plaisant » cette jolie épitre adressée par saint Augustin à madame Dugazon et à ses camarades :
Salut à la troupe italique,
A ce comité catholique Dont le cœur loyal s’attendrit Sur la calamité publique.
C’est le fils de sainte Monique,
C'est Augustin qui vous écrit.
Oui, mes amis, par celte épitre.
J’abjure maint et maint chapitre Où j’ai frondé votre métier Comme un tant soit peu diabolique.
Oui, sans être garant de rien,
Je croirais qu’un comédien Risque, s’il est homme de bien,
D’être sauvé tout comme un autre.
Un mime, en face d’un apôtre.
C’est un scandale, dira-t-on;
Saint Paul à côté de Rosière,
Trial vis à vis de saint Pierre,
Et bienheureuse Dugazon
Aux pieds d’un diacre ou d’un vicaire,
Le paradis serait bouffon .
Tant pis pour qui s’en scandalise :
Allez au ciel par vos vertus Et laissez clabauder l’Eglise.
« Madame Dugazon était encore dans tout l’éclat et la force de son talent, lorsqu’une circonstance imprévue vint donner à ses heureuses facultés une direction nouvelle. » Sa taille
Dioi
ayant épaissi subitement, elle abandonna les rôles de soubrettes et d’amoureuses, et prit l’emploi des jeunes mères. Jaloux de conserver une actrice qui assurait le succès de toutes les pièces où elle jouait, les auteurs entrèrent dans ses vues et lui firent à l’envi les rôles qu’elle désirait.
Son triomphe dans ce nouveau genre ne fut pas moins grand, et, pour en donner une idée, il suffit de citer ses créations de Camille ou le souterrain, — un succès qui effaça presque celui de Nina; — de Pierre le Grand, de Maison a vendre, du Secret, de Pauvre femme,’ du Calife de Bagdad, et de Marianne.
La Révolution atteignit madame Dugazon dans ce qu’elle aimait : elle aimait la famille royale, la reine. Lorsque tant d’autres insultaient aux idoles qu’ils encensaient la veille, la * comédienne eut au moins le courage de laisser éclater ses sentiments. Et c’était du vrai courage ; la lettre suivante, empruntée à une Anglaise, madame Elliot, la brillante maîtresse du prince de Galles et du duc d’Orléans, le prouverait au besoin :
« Après le 20 juin 1792, ceux qui voulaient du bien à la famille royale souhaitèrent que la reine se fît voir quelquefois en public avec le Dauphin, intéressant et bel enfant, et sa charmante fille, Madame Royale.
« Elle alla donc à la Comédie-Italienne, avec ses enfants, madame Elisabeth, sœur du roi, et madame de Tourzel, gou* vernante des enfants de France. Ce fut la dernière fois que la reine parut en public. J’étais dans ma loge, juste en face de celle de la reine, et comme elle était beaucoup plus intéressante que le spectacle, j’eus toujours les yeux fixés sur elle et sur sa famille.
« On donnait les Evénements imprévus, et madame Du gazon jouait la soubrette.
« Sa Majesté, dès son entrée dans la salle, parut fort triste. Elle fut très-impressionnée par les applaudissements, et je la vis plusieurs fois essuyer ses yeux. Le petit Dauphin, qui resta sur ses genoux toute la soirée, semblait inquiet de savoir la cause des larmes de sa malheureuse mère.
« On la voyait le caresser; l’assistance, bien disposée, paraissait s’attendrir sur la cruelle situation de cette belle reine.
« Dans la pièce se trouve un duo chanté par la soubrette et le valet, et madame Dugazon dit :
J’aime mon maître tendrement.
Ali ! combien j’aime ma maîtresse...
« Comme en disant cela elle mettait la main sur son cœur et regardait la reine, tout le monde saisit parfaitement l’allusion.
« Aussitôt, quelques jacobins qui étaient dans la salle sautèrent sur le théâtre, et si les acteurs n’avaient pas caché madame Dugazon, ils l’auraient certainement égorgée; ils chassèrent alors de la salle la pauvre reine et sa famille, et tout ce que la garde put faire fut de les remettre sains et saufs dans leurs carrosses.
« Pendant ce temps, le parti de la reine se mit à battre les jacobins, mais les soldais intervinrent, et cette rixe n’eut pas de suites. »
De celle soirée, madame Dugazon ne se montra guère, et, à la lin de Î7ü2, elle se retira, «prétextant l’altération de sa santé.
mais en réalité pour ne pas jouer dans des pièces contraires à ses principes, » vertu rare, qui ferait honneur à plus d’un homme politique.
« Elle pleurait ses maîtres, dit un critique de la Restauration, tandis que son indigne époux (1) sc faisait remarquer parmi les forcenés de la Terreur et menait au massacre les hordes sanguinaires. »
Au retour de l’ordre, madame Dugazon se décida à reparaître, et son retour fut accueilli avec un vif plaisir. Elle fut applaudie comme aux plus beaux jours de sa jeunesse. Un homme qui depuis a acquis une certaine célébrité, et qui avait alors un poste important en province, écrivait à un de ses amis :
« Idolâtre de musique, quand je devrais voler au poste où m’appelle la voix de l’honneur, je trahis mes serments et je reste à Paris, où m’enchaînent les accents enchanteurs de madame Dugazon. »
Depuis sa rentrée aux Italiens, elle n’était que pensionnaire ; en 1801, après la réunion des deux opéras-comiques au théâtre Feydeau, elle fut reçue sociétaire et fit partie du conseil d’administration.
(1) La politique ne porta pas bonheur à Dugazon. Après le 9 thermidor, les spectateurs qui voyaient sous le manteau de Scapin l’aide-de-camp du fameux SaDterre, furent pour lui sévères jusqu’à la dureté. Tout autre que lui aurait été accablé et se serait retiré devant les huées. Il tint tête et, peu à peu, le public lui pardonna. En 1807, il quitta le théâtre, mais déjà les idées de cet exalté étaient fort dérangées, et en 1809 il mourut, fou furieux, dans sa propriété de Sandillon, non loin d'Orléans.
no LES COMEDIENNES ADORÉES.
Enfin, en 1806, elle se retira définitivement.
La Restauration combla les vœux de madame Dugazon. — « Je sens que maintenant je mourrai plus heureuse, » disaitelle à ses amis.
Elle partit pour Saint-Ouen, et des premières obtint une audience du roi.
Son émotion était grande, lorsqu’on l’introduisit près de Louis XVIII. Elle se jeta à ses pieds en fondant en larmes.
Le roi la releva avec bonté :
— «Vous ne m’avez pas oublié, lui dit-il, et moi je me souviens toujours du plaisir que vous m’avez donné à Versailles. Je suis bien fâché que l’état de votre santé vous ait fait quitter le théâtre, j’aurais été enchanté de vous y revoir. »
On perd de vue madame Dugazon après cette audience royale. Elle vivait fort retirée, entourée d’un petit cercle d’amis. Toutes ses affections s’étaient concentrées sur son fils Gustave, jeune compositeur élève de Berton et de Gossec, qui donnait alors les plus belles espérances.
Successivement Gustave Dugazon fit représenter : Marguerite de Waldemar (1812). la Noce écossaise (1814) et le Chevalier d’ industrie (1818), à Feydeau. On a encore de lui deux ballets, les Fiancés de Caser te et Alfred le Grand, donnés à l’Opéra.
Mais ces pièces ne furent que médiocrement goûtées, et il mourut peu d’années après sa mère (1826) sans avoir obtenu un succès.
On dit que lorsque son fils avait une pièce en répétition, madame Dugazon tombait malade d’anxiété, et ne se remettait qu’ après la première représentation.
Elle était fort soutirante depuis longtemps, lorsqu’elle mourut, le 21 septembre 1821. Il y avait foule à son convoi. Au Père-Lachaise, Bouilly, son ami de vingt ans, prononça son oraison funèbre.
La dernière pensée de madame Dugazon avait été pour son fils.
— Je lui défends, avait-elle dit, de suivre mon convoi.
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Nous sommes en l’an de grâce et d’extravagance 1784. Une admirable année! Vous plaît-il d’en ouïr les merveilles?
Dix-sept cent quatre-vingt-quatre! C’est le temps des modes à la Marlborough, des fracs écarlates, des petits chapeaux, des grandes bourses à cheveux.
Les femmes ont quitté leurs paniers immenses pour se glisser dans d’étroits fourreaux, vêtements aimables qui dessinent les formes et accusent le nu. Elles ont enfin résolu le problème, trouvé le secret de montrer décemment leurs charmes.
, Les hommes ont adopté les gilets à estampes; sur leur poitrine ils étalent des tableaux, fleurs, paysages, faits historiques. Les boutons sont autant de portraits. Ils représentent
les héros du jour : d’Estaing, Broglie, La Fayette. Il n’est pas
un petit-maître qui n’ait son gilet des grands hommes.
En cette année, l’hiver a d’effroyables rigueurs; jamais on ne s’était tant amusé. La misère est le prétexte et l’aiguillon du plaisir. La Seine est prise, les approvisionnements n’arrivent plus; ce ne sont que bals et festins. Le bois et le pain vont manquer, dit-on ; quelques jeunes seigneurs, après souper, mettent le feu à leur petite maison. Les glaces amoncelées barricadent les rues; c’est à qui montrera les plus gracieux traîneaux. Des pauvres meurent de faim et de froid ; on chante, on danse, on joue la comédie pour les pauvres.
Cependant le peuple utilise la neige, il en élève au roi et à la reine des monuments de reconnaissance éternelle, qui fondent au premier rayon de soleil.
Alors, les machines aérostatiques font fureur. On essaie de liquider la banqueroute du prince de Guéménée. La France entière veut monter en ballon et naviguer dans les airs. On prend parti pour ou contre Blanchard ou Pilâtre du Rozier. Le verbeux Linguet entasse mémoires sur mémoires. La Fayette et Rochambeau fondent, avec les officiers qui ont servi en Amérique, la société de Cincinnatus. Le duc de Chartres se fait boutiquier. Mercier imprime : Mon bonnet de nuit. Les Lettres édifiantes d’un vieux Blanc-Manteau détaillent l'ensemble effrayant des milices ecclésiastiques. Les baquets de Mesmer font rage. Tout Paris court aux réservoirs de magnétisme animal. On s’arrache les verges Déioniennes. La salle des crises est trop étroite pour tous ceux qui veulent en goûter les enchantements. La grande querelle des Saint-Val et de la Vestris divise la cour et la ville.
Garat qui chante si bien, Louet qui a joué du clavecin devant la reine, sont, de par M. Calonne, nommés administrateurs. On ne parle que d'économie , et le gaspillage est insensé. Toute la noblesse, la reine en tête, monte sur les planches. De toutes parts arrivent au roi des remontrances. Deux grands seigneurs se disputent l’épée à la main le rôle de l’ours dans le Chasseur et la Laitière. I.e comte d’Artois va s’enfermer trois jours à la Trappe, histoire de voir. Un prince du sang se fait funambule. Mademoiselle Bertin veut intenter un procès au curé de Saint-Sulpice, qui est devenu marchande de modes et a transformé sa sacristie en magasin de^chiflons.
Après tout cela, pour attirer l’attention, il faut quelque chose de hardi, de surprenant : un coup de pistolet au milieu d’un concert grotesque.
Beaumarchais, pour couronner cette année folle, fait représenter la Folle journée.
La cour est exécutée en effigie, la cour assiste à son exécution, et elle applaudit; elle s’arrache les places, elle rit, elle est ravie.
Ecrire le Mariage de Figaro n’est pas aisé, le faire jouer est un miracle. Mais Beaumarchais est l’homme des difficultés, l’impossible l’attire, la lutte lui donne des forces. Abattu, il retrouve en touchant terre une vigueur nouvelle. Il a créé son héros à son image, l’intrigue est son élément. Comme il connaît son siècle, il connaît la cour, il marche d’un pas sûr et ferme sur ce terrain glissant. Il sait par cœur les courtisans et leurs faiblesses. Ces petits hommes sont des pantins dont il tient les fils; il les fait se mouvoir à son gré.
176 LF, S COMÉDIENNES ADORÉES
Le roi lui- même a dit : — « Je ne veux pas que cette pièce soit jouée. » On répète ce mot à Beaumarchais. — « Alors, elle le sera, » répond-il.
Et rien ne le rebute. Pour arracher une autorisation, il fait cinquante-neuf fois le voyage du Marais à la police. Puis, il a l’art d’intéresser tout le monde à son succès. Ses ennemis surtout lui servent. 11 flatte l’un, défie l’autre, oppose celui-ci à celui-là. Il s’est placé sous l’égide du comte d’Artois, le comte d’Artois le défend et lui assure la protection de la reine. 11 a encore pour lui M. Hue de Miromesnil. M. de Vaudreuil fait de la réussite une affaire personnelle.
Cependant le Mariage de Figaro a été lu aux acteurs qui l'ont acclamé. On le répète à bas bruit, en secret. On le répète sur le théâtre des Menus. On va le jouer, plus de mille personnes ont assisté aux dernières répétitions, Beaumarchais a déjà distribué des cartes d’entrée : un ordre arrive qui défend aux comédiens français de représenter les Noces , sous peine de désobéissance.
Tout est de nouveau perdu, mais non pour longtemps. M. de Yaudreuil obtient qu’on jouera la pièce chez lui, à Genevilliers, sur son théâtre. Elle y est jouée en effet, devant l’élite de la cour, devant la reine même, cachée avec le comte d’Artois dans une loge grillée.
La partie est comme gagnée: Beaumarchais est parvenu à se rendre favorable le baron de Breteuil. Comment? Il a fait agir le comte d’Artois et la reine. Bien des jolies solliciteuses sont allées prier pour le pauvre auteur, et M. le ministre, dans son cabinet bleu, n’est pas inaccessible aux séductions mondaines.
Al A D H AJ 0 1 S K L L E G 0 N T A T. 177
M. de Breteuil est revenu de ses préventions, mais il veut entendre la pièce, la soumettre à un comité de son choix. Jour est pris pour la lecture. Beaumarchais arrive son manuscrit sous le bras. Le ministre, Champfort, Rulhières, Gaillard, madame de Matignon prennent place et écoutent. Beaumarchais déclare qu’il acceptera tous les retranchements sans réserve; mais si on l’arrête, il discute, se défend, séduit, gagne sa cause. M. de Breteuil dit un mot. — « Je m’en empare, » s’écrie Beaumarchais ; il fera le succès du quatrième acte. Voilà le ministre collaborateur. Rien n’a été retranché, et la pièce est sauvée. Et, enfin, le 27 avril 4784, la Comédie affiche, avec permission, le Mariage de Figaro ou la Folle journée.
Dix heures avant l’ouverture des bureaux, la capitale entière est aux portes de la Comédie-Française. Quel triomphe pour Beaumarchais! S’il aime le bruit, il en a. Toute la cour, les princes du sang, les princes de la famille royale s’arrachent les places. Dès onze heures, les valets de pied de la duchesse de Bourbon ont été expédiés pour attendre la distribution des billets. La comtesse d’Ossun, forçant son caractère, fait, pour passer, politesse à tout le monde. Madame de Talleyrand, l’avare, paie triple une loge. Les cordons bleus, perdus dans la foule, coudoient les valets et les savoyards. Dès le matin, les loges des acteurs et des actrices ont été envahies. La grosse marquise de Montmorina demandé asile à la gentille Olivier. Desessarts offre à dîner sur le pouce à madame de Sénectère. La princesse de Chimay et madame de Matignon attendent l’ouverture chez mademoiselle Saint-Val.
Et quel auditoire, dans la salle trop étroite! La princesse
de Lamballe, l’aimable duchesse de Polignac, la spirituelle marquise d’Andlau, la belle madame de Balby et madame de Simiane, plus belle encore. Puis, ce sont mesdames de Chàlons, d’Estourmel, de Laval, d’Espare, la duchesse de Lauzun, mesdames de Lascuse et d’Avaray. Les perles et les diamants ruissellent dans les loges; dans l’ombre, debout, on aperçoit des grands cordons, qui se haussent sur la pointe des pieds pour voir et pour entendre. On se croirait au théâtre de la cour, en un jour de gala.
Dès cette première représentation, le succès fut immense, incroyable, prodigieux. Il dépassait toutes les espérances et des auteurs et des acteurs. Les vingt premières représentations produisirent plus de cent mille livres.
— « Je sais, disait Beaumarchais, quelque chose de plus fou que ma pièce, c’est son succès. »
Or, ce succès, la critique fit tout au monde pour l’arrêter. Elle y émoussa ses plumes. Ce qui se noircit de papier contre l’homme et contre son chef-d'œuvre est incalculable. C’était le temps des aménités littéraires et anonymes. On déclarait la pièce absurde, immorale, monstrueuse. Pour l’auteur, ce n’était rien moins qu’un impudent coquin, un scélérat, un intrigant.
Lui ne faisait que rire, tout heureux de ce débordement d’invectives qui était, selon lui, l’essence même du succès. Les satires et les chansons le touchaient si peu que lui-même, dit-on, composa une épigramme, non la plus mauvaise, qu’il allait récitant partout. C’était, à ce qu’il prétendait, pour encourager les rimailleurs ; agissant ainsi comme ces pauvres acrobates qui, avant de faire la quête, mettent en guise d’appât
quelques sous à eux dans la sébile. Il n’était d’ailleurs pas besoin de ce petit charlatanisme, Beaumarchais avait pour lui le public, de même qu’il eut la postérité.
Cette j Folle journée, qui assurait à son auteur l’immortalité, révéla pour la première fois au public les qualités précieuses, le talent souple et fin d’une actrice jusqu’alors restée dans l’ombre, mademoiselle Contât.
Beaumarchais, qui se connaissait en talent, l’avait remarquée dans les jeunes amoureuses, et lorsqu’il distribua sa pièce, c’est à cette ingénue de comédie qu'il confia le rôle éblouissant de la spirituelle mais peu ingénue Suzanne.
Ce choix, qui surprit fort tous les comédiens, souleva des réclamations. Mademoiselle Fannier, qui jouait les soubrettes avec un certain éclat, écrivit pour retenir ce rôle comme étant de son emploi. Beaumarchais, qui était dans son droit, maintint son choix. Il fut bien inspiré.
On n’avait point encore vu, à la Comédie-Française, une soubrette si piquante et si déliée. Suzan ne-Contat fut étourdissante de verve, de gaieté et d’entrain. « Impossible d’être plus délicieusement coquine, plus coquette, plus amoureuse, plus honnêtement rouée. »
A la première représentation, un e bonne part des bravos fut pour elle. La pièce était à peine finie, que Préville, surpris, enchanté, vient lui sauter au cou devant tout le monde; puis, à haute voix, dit : — « Voilà la première infidélité qu’on me fait faire à mademoiselle Dangeville. »
Pour qui connaît le célèbre acteur et son admiration passionnée pour celle qui avait mérité le surnom d’inimitable, cet élan d’enthousiasme vaut dix volumes d’éloges.
Enfin, la réputation si brillante de mademoiselle Contât commençait. Le ciel de la Comédie-Française comptait une étoile de plus.
Et certes, le sort lui devait bien cette faveur ou plutôt cette revanche. Depuis assez longtemps reléguée dans l’ombre par les actrices qui tenaient en premier son emploi, elle attendait son heure et sa place au soleil.
Louise Contât avait alors vingt-quatre ans. De même que son talent était dans tout son éclat, sa beauté célèbre arrivait à son complet épanouissement. Jamais elle n’avait été plus olie. Sans être très-grande, elle était admirablement bien faite. Toute sa personne respirait une suprême distinction. Soubrette alerte et vive, elle savait prendre le ton et la noble démarche des plus grandes dames de la cour. De grands yeux, tour à tour langoureux ou pétillants de malice, éclairaient son visage charmant et d’un ovale parfait. Sa physionomie mobile était piquante et spirituelle. Le sourire, qui errait sur ses lèvres d’un dessin exquis, découvrait des dents fines et blanches. Enfin, sa voix claire n’avait que des notes sympathiques.
« C’est une admirable Vénus, dit un pamphlet du temps, taillée par quelque grand sculpteur dans un bloc du marbre le plus blanc. Seulement, il n’a pas eu le temps d’achever son ouvrage, et il a confié les mains et les pieds à quelqu’un de ses manœuvres. » Ses pieds et ses mains, en effet, laissaient à désirer. Mais elle savait dissimuler cette imperfection, et à la scène nul ne s’en inquiétait.
Née à Paris le 17 juin 1760, Louise Contât fut déclarée actrice qu’ello n’avait pas six mois. C’est sur les planches d'un
théâtre qu’elle apprit à marcher ; elle bégayait encore que déjà on lui faisait épeler des rôles. Dès l’âge de douze ans, elle serait partie pour quelque petite ville avec une troupe nomade, sans madame Préville,, qui la protégeait et qui lui sauva les ennuis et les déboires de la province, alors sans pitié pour les pauvres comédiens.
Préville et sa femme furent ses premiers professeurs. Celleci, dont le jeu était trop réglé, dont le talent semblait trop appris par cœur, comme celui de Larive, paralysa les moyens de la petite Contât. Préville en revanche lui fut très-utile. Jamais élève ne fut plus digne d’un tel maître. Etonné de l’intelligence précoce de l’enfant, le grand comédien lui consacra tous ses soins. « Non, dit Fleury, qu’elle n’eût trouvé d’elîe-même tous les secrets d’un art qui, en définitive, ne s'enseigne pas ; mais Préville voulait lui rendre plus faciles les éléments de la diction, solfège de la parole qu’il faut apprendre nécessairement pour se présenter en public, mais que plus nécessairement encore il faut oublier si on veut réussir. »
C’est le 3 février 1770 que la future grande coquette débuta dans Atalide de Bajazet, puis dans Zaïre , puis dans Britannicus, où elle jouait Junie.
Ses débuts ne firent pas sensation. Elle avait peu de dispositions pour la tragédie. « Mademoiselle Contât vient de débuter, dit Laharpe, avec une jolie ligure, mais pas de voix et peu de talent. » Grimin ne lui est guère plus favorable. « Elle est médiocre dans la tragédie, écrit-il, et elle a des gestes maniérés, mais elle a une agréable figure et des yeux spirituels. »
Sur la beauté tout le monde est d’accord. Mais en ce temps vraiment barbare, la beauté, pour réussir au théâtre, ne suffisait pas. Il fallait quelque chose encore. Ce quelque chose, mademoiselle Contât le possédait, mais nul ne s’en doutait encore.
Elle eut donc peu de succès. En même temps qu’elle, avait débuté, dans les rôles de jeune princesse, mademoiselle Vadé, qui n’avait ni sa figure, ni son esprit, ni même ses aptitudes. Cependant, précisément pour ces motifs on lui opposa mademoiselle Vadé. Aucune de ces dames de la Comédie-Française ne la redoutait.
« Mais les progrès de mademoiselle Vadé, désignée à la faveur, allaient lentement; ceux de Contât eussent été rapides si elle avait obtenu la permission d’avoir du talent. On ne le lui permettait pas. Cependant cette opposition même la servit. On triomphe deux fois, lorsqu’en réussissant on donne un démenti à ses détracteurs. Elle ne jouait donc que les rôles dont les autres actrices ne voulaient point. On ne la laissait paraître que dans les mauvaises pièces et elle cherchait à les rendre meilleures. »
Malgré de tels procédés elle ne se décourageait pas. Elle travaillait, et elle travaillait utilement, comme elle le prouva bien plus tard.
« Le plaisir et l’amour guettaient alors les jeunes comédiennes dans les- coulisses. » Mademoiselle Contât était trop jolie pour manquer d’adorateurs. Pour commencer, elle tomba mal.
Son premier grand amour fut un certain M. de Lubsac, — un vrai chevalier de comédie, — qui avait un grade dans
la maison du roi. Il était d’assez petite naissance, pauvre comme un Gascon, mais beau comme Apollon, galant autant que Boufflers, et spirituel par-dessus.
Il fit à mademoiselle Contât une cour si assidue qu’enfin il réussit à se faire aimer, et même à faire renvoyer un financier, fort assidu près de la jeune actrice.
Ce charmant cavalier n’avait que deux petits défauts : il aimait le vin et le jeu. Le jeu surtout! Au biribi, en une nuit de déveine, il aurait sans remords risqué sa jolie maîtresse. Il ne la joua pourtant pas elle-même, mais il joua tout ce qu’elle possédait de diamants et de bijoux... et il perdit.
Un soir, au moment de partir pour une fête, mademoiselle Contât cherche ses parures. O désespoir ! Tous les écrins sont vides. Rien, il ne reste plus rien. Elle allait crier au voleur, appeler la garde. Lubsac pensa qu’autant valait ne point initier le commissaire aux petits secrets du ménage, il avoua sa faute. Il avait tout pris et l’avait porté en gage.
Fureur de l’actrice. Désolation du chevalier.
— Ah! si j’avais seulement quelques louis, s’écrie-t-il en se tordant les mains, j’aurais vite réparé mon crime.
— Comment cela? demande mademoiselle Contât, qui entrevoit une lueur d’espoir.
— Oui, reprend le repentant Lubsac, je me sens en jeu ce soir, mais je n’ai rien à perdre, rien...
Le repentir du coupable est si comique, que mademoiselle Contât se laisse toucher. Bientôt un rayon de gaieté se fait jour à travers ses larmes, elle rit. Alors le cavalier achève de la convaincre, si bien qu’elle lui confie deux louis, les seuls qti’elle possède.
M. de Lubsac sort, et une heure ne s'est pas écoulée qu’il reparaît triomphant, le biribi a été clément. 11 rapporte toutes les parures engagées, et il lui reste encore quelques louis.
Comment tenir rigueur à un tel amantl Celte liaison cependant ne fut qu’un orage de quelques mois. Mademoiselle Contât ne tarda pas à se dégoûter de ce chevalier par trop à la mode.
Le départ de M. de Lubsac emplit de joie le eœur du financier. 11 reparut à la comédie où on ne le voyait presque plus, et bientôt il recommença à mettre aux pieds de mademoiselle Contât et son cœur et ses sacs. Il fut repoussé, pourtant. Peutêtre parce qu’il avait été maladroit.
Un soir que mademoiselle Contât causait dans les coulisses avec M. de Laval, il s’approcha d’elle, et après « lui avoir rappelé qu’il l’adorait depuis longtemps déjà, il lui demanda si son tour d’être aimé n’arriverait pas. »
L’actrice, indignée, lui répondit que, « fût-il dix fois plus riche encore, elle ne lui reconnaîtrait pas le droit d’être aussi impudent,» et elle lui tourna le dos.
Ce n’est pas qu’elle méprisât complètement l’argent ; à quelques mois de là elle grignotait le plus gaiement du monde le patrimoine du marquis de Maupeou.
Le marquis était amoureux, il était riche, jamais actrice ne rêva plus généreux amant. Il monta une maison à mademoiselle Contât, il la comblait de cadeaux, et la parait de diamants magnifiques. De plus, soumis comme un esclave antique, il obéissait sans murmurer à tous ses caprices.
Eh bien ! elle ne garda pas ce phénix des amants. Elle le quitta comme il venait d’être nommé colonel du régiment de
Bourgogne. Pauvre marquis! Son grade ne le consolait pas de la perte de sa maîtresse. La douleur lui faisait si bien perdre la raison, qu’il proposa à mademoiselle Contât de l’épouser et de quitter la France avec elle.
Par bonheur pour le Théâtre-Français, elle refusa. L’ambibitieuse ! elle avait des vues plus hautes. Elle venait de faire la conquête d’un « grand prince, » du premier gentilhomme de France après le roi, du comte d'Artois, pour tout dire. Nulle femme alors ne savait résister à un prince du sang. Pour une actrice c’eût été un crime de lèse-majesté.
Voilà donc mademoiselle Contât aimée du prince d’Artois. Elle n’en est pas médiocrement fière. Comme elle étale sa victoire! Comme on la jalouse. Bientôt elle est enceinte; quel honneur!
Cependant la fortune ne répondait pas à une destinée si haute. Il y avait des jours où la belle comédienne regrettait le temps où, sans compter, elle puisait à la bourse du marquis de Maupeou. Non que le prince fût avare. L’argent avait beau lui coûter beaucoup à gagner, il le prodiguait, mais souvent il n’avait pas d’arger t. Ses dépenses étaient si grandes!
Mademoiselle Contât crut donc pouvoir se permettre une petite ruse pour réveiller un peu la générosité de son royal amant.
Elle fit fabriquer sur un papier timbré une assignation pour payer une somme de 10,000 livres, et la laissa, comme par oubli, sur sa cheminée.
Son Altesse Royale arrive, voit le papier et veut le lire.
La comédienne fait semblant de l’en empêcher et de ne céder qu’à regret à la curiosité de l’auguste amant.
Le prince lui dit qu’elle a eu tort de ne pas se confier à lui, qu’il se charge de la dette, et emporte l’assignation. Le lendemain, en effet, il lui envoie un arrêt de surséance pour un an.
Cette royale lésinerie indigna mademoiselle Contât. Elle, qui avait été si joyeuse en voyant le comte d’Artois glisser l’assignation dans sa poche. Quelle déception! Un instant elle eut l’idée de planter là ce prince trop économe.
Elle aurait eu tort. Il n’avait vraiment voulu que plaisanter. Il le prouva dès le lendemain, en envoyant à sa maîtresse un présent magnifique, précieuse compensation et gage de réconciliation.
Il était si facile à un prince du sang d’être généreux sans bourse délier. Ainsi, le comte d’Artois avait fait obtenir à sa charmante amie une autorisation pour donner à jouer le Biribi. Ce privilège, mademoiselle Contât l’avait cédé à un maître de paume, qui, en échange, lui comptait tous les mois cent beaux louis d’or. Cela valait autrement mieux qu’un bureau de tabac.
Hélas ! cette source si agréable de revenus tarit tout à coup. Ce qui était venu par la flûte s’en alla par le tambour. Le parlement, qui ne se piquait pas de galanterie, s’avisait, de temps à autre, de trouver immoraux les jeux de hasard. En ces occasions, on mandait M. le lieutenant de police, on le réprimandait, et on lui recommandait la plus grande sévérité contre les maisons de jeu particulières. A la suite d’une semonce de ce genre, le tripot de mademoiselle Contât fut fermé.
Un malheur ne vient jamais seul. Vers la fin de cette même
année, la jolie comédienne fit présent au comte d’Artois d’une petite fille.» Mais il y avait eu de la brouille dans le ménage. Son Altesse, saisie de scrupules rétrospectifs, ne voulut plus tenir ses promesses, et refusa de reconnaître l’enfant.
Le prince était volage, l’actrice aimait le plaisir, ils ne tardèrent pas à se séparer.
Fleury, le spirituel acteur de la Comédie-Française, n’était pas alors indifférent à sa belle camarade. On le disait au foyer, mais tout bas, car ce n’était qu’un bruit, et chacun savait que le successeur officiel du comte d’Artois était M. Desentelles, intendant des menus.
« Ils se sont mis à trois pour porter le lourd fardeau de l’existence, dit une chronique, et ils paraissent très-satisfaits de cet honnête accommodement.)) Les créanciers de mademoiselle Contât étaient moins satisfaits. Elle en avait beaucoup, continuant Amener un train digne de la maîtresse du frère du roi. Et ni Fleury, ni M. Desentelles ne remuaient des millions. Pressée de toutes parts, menacée jusque dans son mobilier, elle se décida à faire un retour sur le passé. « Le comte d'Artois lui envoya mille louis en trois fois; M. de Maupeou lui fit tenir six mille livres : » c’était de quoi payer les dettes les plus criardes, de quoi acheter la paix pour quelque temps.
En dépit de tous les événements, Fleury, dans la suite, resta toujours l’ami fidèle et dévoué de mademoiselle Contât. Il en parle dans ses Mémoires comme t d’une bonne et excellente sœur. Jeunes tous deux, comédiens de talent tous deux, tenus dans l’ombre par des intrigues jalouses, longtemps ils furent en butte à la mauvaise humeur du public.
« Pour moi, ajoute modestement l’excellent acteur, cela se conçoit encore, mais Contât, si jeune, si jolie, si spirituelle ! Souvent, elle pleurait de chagrin, et quittait la scène, navrée de l’accueil glacé qu’elle trouvait dans la salle. »
C’était, entre ces deux artistes méconnus, une touchante fraternité de bons offices. Chacun d’eux avait foi en l’avenir de l’autre, et ils se soutenaient, se consolaient, éloignaient le découragement, en attendant un avenir et des rôles meilleurs.
Si mademoiselle Contât est un peu l’obligée de Fleury, en revanche, il lui doit beaucoup. Il lui doit le premier rôle où il fit sensation, — toute sa destinée de comédien, — et il l’avoue de bonne grâce.
Mais c’est toute une histoire.
En ce temps-lâ, le wiski était la voiture obligée de toute femme à la mode. '
On maudissait ces chars légers Qu’un seul coursier guide et promène,
Entre le meurtre et le danger Gourant Paris comme une arène.
En sa qualité d’élégante, mademoiselle Contât avait un wiski, et, toujours pour obéir aux impérieuses prescriptions de la mode, elle conduisait elle-même et brûlait le pavé, en dépit des ordonnances de M. de Crosne.
Malheureusement pour les piétons, elle tenait les rênes avec plus de grâce que d’habileté. Un jour, vers le milieu du Pont-Neuf elle heurte et renverse presque un passant.
Elle arrête aussitôt, et, étant dans son tort, elle reproche
au malheureux d’avoir commis une imprudence, d’avoir essayé de traverser le pont, de s’èlre, en un mot, jeté à la tête de son cheval.
Lui, le plus galamment du monde, s’excuse, répare le désordre de sa toilette, profite de la circonstance pour glisser un compliment bien tourné, salue, et s’esquive.
• Qui avait-elle failli écraser? voilà ce que se demanda mademoiselle Contât. L’air de l’inconnu, sa tenue, son aisance, son costume, tout décelait un grand seigneur. Mais encore qui? Elle chercha vainement, elle, qui connaissait tous les grands seigneurs, et finalement ne pensa plus à son aventure. Elle l’avait oubliée, lorsqu’au bout d’un mois environ, un soir, au théâtre, on lui remit un billet de son écrasé.
Il demandait en grâce, à la « moderne Thalie, » de vouloir bien assister à la répétition d’une petite pièce en deux actes qu’on allait donner à la Comédie-Italienne.
Un peu pour voir la pièce, beaucoup pour satisfaire sa curiosité, mademoiselle Contât courut au rendez-vous. Là, elle eut le mot de l’énigme. La pièce était une comédie à ariettes, — paroles du baron Ernest de Manteufeld, musique de Dezède, — le signataire du billet. — L’homme du Pont-Neuf était simplement un prince, un héros, le prince Henri, frère du roi de Prusse, lequel s’intéressait à la pièce et aux auteurs.
On demandait à mademoiselle Contât son avis d’abord, sur le mérite de l’œuvre, et ensuite ses bons offices pour une délicate mission, pour enlever un rôle à une actrice et le donner à une autre qui l’avait primitivement refusé.
Mademoiselle Contât déclara la négociation impossible, mais elle écouta la pièce. Bien vite elle découvrit dans le sujet intéressant, habilement traité, un grand, un immense succès pour le Théâtre-Français, et pour Fleury une de ces créations qui, réussies, posent un acteur.
Mademoiselle Contât fit part de ses impressions à Dezède. L’ouvrage fut porté à la Comédie-Française, et reçu. Mademoiselle Contât avait accepté un petit bout de rôle, le personnage principal fut donné à Fleury.
Les prévisions de la célèbre comédienne ne furent pas trompées. Cette pièce, qui n’était autre que les deux Pages, alla aux nues, et Fleury fit du héros, — le roi de Prusse, Frédéric le Grand, — un chef-d’œuvre qui le plaça au premier rang.
Ceci se passait pendant l’année théâtrale de 1788*89. Mais nous n’en sommes pas encore là ; nous ne sommes qu’en 1782, et, à cette époque, mademoiselle Contât n’avait pas assez d’influence pour protéger des auteurs et patronner une pièce. Sa vie libre et son indépendance de cœur faisaient beaucoup plus parler d’elle que son talent. Aussi, dans la chanson des Adieux des Français aux Tuileries, lui attribue-t-on ce couplet :
Contât vit sans aucun souci Achever l'entreprise.
Je sais, dit-elle, en tout pays,
Vendre ma marchandise.
Je suis sans talents.
J’ai fait deux enfants.
Mais je fais la bégueule...
On lui reprochait en effet sa fierté et ses dédains. Elle avait la faiblesse de prendre au sérieux ses légères et passagères amours; elle y mettait de son cœur. Lorsque le comte d’Artois lui dépêcha, pour la première fois, un ambassadeur chargé de propositions honnêtes, elle avait dit : — « Je veux bien, si le prince consent à vivre avec moi. » A quoi le prince avait répondu : « Je ne sais pas vivre. »
Peu à peu cependant, sa réputation s’établissait. Elle avait réussi dans Julie, de l'impatient; on la remarqua dans la comtesse, du Rendez-vous. Les Courtisanes, de Palissot, furent pour elle une bonne fortune; enfin elle avait eu presque un succès avec Sophie, du Vieux garçon.
Elle en était là lorsque le rôle de Suzanne la classa définitivement et la sacra grande comédienne. Dès lors, elle régna à la Comédie-Française. Elle, qui ne pouvait obtenir un rôle, elle n’eut plus qu’à choisir entre les rôles que les auteurs venaient mettre à ses pieds, et, chaque année, on put constater en elle un progrès nouveau.
Elle avait décidément adopté les grandes coquettes. Entre ses mains l’éventail se changea en sceptre. Nulle mieux qu’elle ne comprit Molière, nulle ne sut donner plus de naturel à l’esprit de Marivaux. On lui reprochait une certaine afféterie; mais elle savait allier à l’humeur altière de Célimène la verve spirituelle de Dorine. Voix séductrice, œil parlant, grâce du sourire, science profonde des convenances, dignité aimable, sentiment parfait des situations, tout en elle « conspirait » pour enchanter. Aucun des détails de la société ancienne ne lui avait échappé, et, « des pieds à la tête, elle était grande dame. »
Plus tard, devenue trop a majestueuse » pour les Elmires et les Célimènes,. elle aborda les jeunes mères, et avec un éclat sans pareil. « Elle avait été admirable dans l’ancien répertoire, elle fut inimitable dans ses rôles nouveaux. » Fautil citer toutes ses créations?
C’est madame de Volmar, du Mariage secret ; Cécile, de l 'Honnête criminel ; Rosaline, madame Dorval, Lucinde, la comtesse de la Mère coupable; la duchesse de Bragance, dé Pinto ; Lucile, du Roman d'une heure; madame de Sévigné, madame de Saint-Yves.
Mais pour se faire une idée de son jeu, il fallait, disent les critiques du temps, la voir dans madame de Volmar et dans Julie, du Dissipateur.
Après les triomphes de Paris, les triomphes de la province. Les voyages de mademoiselle Contât étaient une longue suite d’ovations. Joue-t-elle à Marseille avec Molé, les couronnes pleuvent à ses pieds, et, entre mille madrigaux, elle retient celui-ci :
Hier un enfant d’Hélicon D’un secret important m’a donné connaissance.
Ami, les neuf sœurs d’Apollon N’ont pas toujours été si chastes que l’on pense ;
Tbalie (ah! qui l’eût cru), sans bruit et sans éclat,
A deux enfants donna naissance,
L’un est Molé, l’autre est Contât.
A Lyon, l'enthousiasme n’est pas moindre, et, pour le porter au comble, elle donne au bénéfice des pauvres une représentation qui ne rapporte pas moins de trois mille six cents livres.
A Toulouse, dix représentations ne suffisent pas à l’empressement du public. Elle en donne une onzième et distribue le produit, assez respectable, aux pauvres de Baréges, où elle était allée prendre les eaux.
Alors il y avait plaisir à faire du Jaien; cela se savait vite. Mademoiselle Contât va-t-elle visiter l’établissement des aveugles-nés, et se fait-elle inscrire sur la liste des bienfaiteurs, aussitôt un aveugle improvise ce quatrain qui, le lendemain, court les gazettes:
Digne soutien de l’aimable Thalie,
Sur notre sort pourquoi vous attendrir.
S’il est quelques mortels qui maudissent la vie.
Ce sont ceux que vos yeux ont réduits à souffrir...
Mais, pour ces souffrances-là, mademoiselle Contât était toujours pleine de compassion. « Après le succès incroyable du Mariage de Figaro, dit une mauvaise langue, la chaste Suzanne aurait été bien embarrassée s’il lui avait fallu choisir entre tous les galants qui se présentèrent ; — aussi ne choisitelle pas. » C’est un peu exagérer. Elle se contentait de mener grand train la fortune du comte de Landron.
Que la bégueule Contât Mette en fort mauvais état La jeunesse et la finance D’un étranger d’importance,
C’est noir,
Très-noir, /
Mais c’est simple à concevoir.
A la méchanceté de ce couplet on reconnaît l’auteur. C’est qu’avec le succès, les ennemis étaient venus à mademoiselle
Contât. Peut-être était-ce un peu sa faute. Reine à la Comédie-Française, elle abusa de sa position. Jalouse des applaudissements, elle tremblait toujours de voir s’élever une rivale. Jalouse de ses rôles, elle ne voulut jamais être doublée, même lorsqu’elle était absente ou malade.
Sa sœur, Émilie Contai, qu’elle aimait beaucoup, et qu’elle passa sa viq à protéger, souleva aussi contre elle bien des orages.
Émilie Contât, qui fut toujours une déplorable actrice, débuta à la Comédie-Française en même temps que mademoiselle Vanhove. Émilie, qui n’avait aucune disposition, fut complètement écrasée par sa rivale. Cependant mademoiselle Contât, forte de son influence, prétendit Imposer sa sœur. Bien plus, elle essaya, sinon d’écarter tout à fait mademoiselle Vanhove, au moins de lui faire prendre rang après mademoiselle Mimi et mademoiselle Laurent.
De là grande querelle. Les poètes s’en mêlèrent. Murville, qui tenait pour les Vanhove, fit courir une fable, Salior un impromptu. Mademoiselle Contât répondit par une [longue lettre.
Mais la pièce principale du procès est une parodie de la deuxième scène de Rhadamiste. On mettait en scène un député du public et mademoiselle Contât, alors enceinte.
Voici comment s’exprimait le député :
Le Théâtre -Français a besoin de recrues
Qui promettent, surtout, et qui ne soient pas grues...
Vous voulez écarter Vanhove du théâtre,
Pour en venir à bout vous prenez le haut ton,
Et prétendez nous faire avaler le goujon...
Je vous déclare ici qu'oa ne souffrira pas Que Mimi sur Vanhove usurpe enfin le pas.
A quoi mademoiselle Contât répondait :
Ma sœur est tout pour moi, et je vais tout quitter.
Et sur mes ennemis envieux de ma gloire.
C’est ainsi que je veux remporter la victoire.
Vous me regretterez, quand je n’y serai plus,..
Et plus loin :
Oh! si je n’étais pas si prête d’accoucher.
Pour servir ma colère et remplir notre bourse.
Que Figaro serait d’une grande ressource!
Ah I je crève
Tout finit pourtant par s’apaiser. Mademoiselle Contât pouvait donner des rôles à sa sœur, mais non pas du talent (1).
Au fort de la querelle, Marie-Antoinette, qui protégeait mademoiselle Vanhove, lui avait fait donner un rôle que mademoiselle Contât espérait obtenir pour sa sœur. Quand elle apprit cette nouvelle, elle s’écria :
— Cette reine a bien du crédit !
Mais ce n’était là qu’un mouvement de dépit. Mademoiselle Contât aimait la famille royale. Un jour, la reine, qui voulait assister à une représentation de la Gouvernante, fit savoir à
(1 ) Grâce à l’appui aussi injuste que naturel de son illustre sœur, Emilie Contât se maintint trente-un ans à la Comédie-Française. En quittant le théâtre, en 1815, elle épousa un M. Amelot, de la famille du ministre. Il avait un castel près de Montargis; c’est là qu’elle se retira.
mademoiselle Contât qu’elle désirait l’y voir remplir le rôle principal.
Ce rôle n’était ni de l’âge ni de l’emploi de la spirituelle comédienne. Elle obéit, pourtant, promit de l’apprendre, et en moins de deux jours elle sut les cinq cents vers dont il se composait. Elle joua et obtint un grand succès.
Peu après, écrivant à un de ses amis, elle lui disait à propos de ce tour de force : «J’ignorais où est le siège de la mémoire, je sais maintenant qu’il est dans le cœur.»
Cette lettre, publiée par l’ordre de la reine, faillit perdre mademoiselle Contât, lorsqu’on 93, elle fut arrêtée avec presque toute la comédie.
Échappée au rasoir national, — comme par miracle, — elle entra dans la société que formait Sageret, avec trente mille livres d’appointements que plus tard on voulut réduire à dixhuit mille. La débâcle venue, elle partit pour Bordeaux avec Fleury.
A Bordeaux, non-seulement elle joua la comédie, mais encore elle chanta. Ellef dit avec un véritable talent de cantarice la Serra, Padrona de Pergolèse.^L’enthousiasme des Bordelais alla jusqu’à la frénésie, non-seulement au théâtre, mais encore hors du théâtre. On attendit à sa sortie la grande comédienne, la charmante chanteuse. On l’entoura, on la suivit avec de tels transports, de telles clameurs, que, joyeuse et craintive à la fois, elle se pressait contre Fleury, et lui disait avec cet air de gravité comique qui lui était particulier :
— « Mon ami, ces gens-ci m’enchantent, est-ce que nous n’appellerons pas la garde?»
Quel merveilleux talent de comédienne, ajoute Fleury. Elle
était de force à faire applaudir en scène « môme la facture de sa blanchisseuse, s’il lui eût pris fantaisie de la débiter.»
A la reconstitution de la comédie, 1799, elle prit rang dans la société nouvelle et eut vite reconquis sa popularité. On la voit, sous le Directoire, plus que jamais adorée du public, plus que jamais adorée de la jeunesse merveilleuse, « qui pour courir l’applaudir oublie de payer son tailleur. »
Elle-même était devenue une merveilleuse. Voyez plutôt son costume décrit par Mercier, dans une lettre adressée au Bien-Informé, et où il reproche aux journalistes « de faire sentinelle à la porte des jardins prismatiques, pour, au passage de chaque nymphe, saisir d’un trait les variations de la mode. »
« Le jupon de mademoiselle Contât, dit Mercier, pièce mécanique curieuse, et vraie décoration d'Opéra, où des baleines, des ressorts, des poulies et des cordes font jouer et maintien' nent dans un inaltérable aplomb le cerceau ample et merveilleux, propre à effacer la taille épaisse ou qui s’épaissit.»
Le premier étourdissement passé, mademoiselle Contât porta vaillamment la Révolution, même elld 1 pactisa avec les vainqueurs, mais elle eut le courage de ne pas oublier les vaincus. Un instant elle donna à Legendre, le terrible patriote, le droit d’être jaloux d’elle. Mais elle utilisa ces liaisons. Elle mit ses nouvelles amours au service de ses amitiés anciennes, et plus d’un proscrit lui dut son salut. Pour sauver quelques Girondins, elle ne craignit pas de se compromettre. « Leur cause est juste, écrivait-elle, les négliger c’est les desservir.»
Puis, quand arriva la réaction, après le 9 thermidor, elle oublia tous les ressentiments du passé. On accusait Talma
d’avoir provoqué l’arrestation des Comédiens-Français; elle
défendit Talma.
« C’est à l’époque de notre persécution, écrivait-elle, que je reçus de Talma, que je ne voyais plus depuis longtemps, des marques d’un véritable intérêt. Je les jugeai si peu équivoques, qu’elle fit disparaître les légers nuages de nos anciennes divisions et nous rapprochèrent; je m’empresse de rendre cet hommage à la vérité. »
Quelques jours plus tard, apprenant que Talma avait vraiment sauvé la vie à Fleury, mademoiselle Contât se jetait dans les bras de l’illustre tragédien.
La paix était signée.
L’Empire augmenta encore, s’il se peut, la réputation de mademoiselle Contât. Napoléon aimait son talent. Elle était de presque tous les voyages qu’il se plaisait à faire faire à ses comédiens ordinaires, lorsque le théâtre se dressait dans les villes conquises. Un jour, même, l’empereur lui fit transmettre l’ordre de jouer un rôle qui n’était ni de son âge, ni de son emploi, et d’avoir du talent. Elle obéit.
Mais le calme était venu pour mademoiselle Contât, après tant d’orages. L’amour de Parny, le neveu du poète, assurait son repos et le bonheur de ses vieux jours.
Heureuse, près de cet homme aimable, elle se consacrait à l’éducation de ses enfants, de sa fille, la fille du comte d’Artois, qu’elle traitait avec respect ; — n’avait-elle pas du sang royal dans les veines? — et de ses fils. Un de ses fils était parti pour l’armée, et sa bravoure faisait l’orgueil et le désespoir de sa mère. « Oh ! mon ami, lui écrivait-elle, le vœu de la paix ne se réalisera-t-il donc jamais! »
Enfin, après trente-quatre ans de théâtre, cédant aux sollicitations de ses amis, elle se décida à prendre sa retraite. Les tracasseries du critique Geoffroy n’avaient pas été étrangères à cette détermination.
Le 6 mars 1809, elle donna sa représentation d’adieux; elle avait à peine cinquante ans.
Sa retraite excita d’universels regrets; les vieux habitués de la Comédie-Française disaient hautement qu’on ne la remplacerait jamais. Geoffroy lui-môme chauffa sa sortie, ainsi qu’il le disait.
« Elle laisse, écrivait-il, la réputation d’une actrice pleine de finesse et d’agrément, et ayant porté au plus haut point l’art du débit et la magie du jeu théâtral. »
Le 6 janvier de l’année de sa retraite, elle avait épousé le chevalier Forges de Parny.
Pauvre Contât ! elle ne jouit pas longtemps des douceurs de la tranquillité. Atteinte d’une maladie qui ne pardonne pas, d’un cancer au sein, elle apprit par le plus funeste des hasards qu’elle était condamnée.
Depuis longtemps elle se plaignait de douleurs sourdes dans le sein. Son médecin, justement inquiet, l’engagea à consulter le célèbre Dubois. Elle alla chez lui. Après l’avoir examinée, il lui dit de revenir dans trois jours, qu’il s’entendrait avec son médecin et lui prescrirait un traitement.
Au jour indiqué, dit Fleury, mademoiselle Contât revient. Elle entre dans le cabinet du docteur. Il fui dit de s’asseoir, lui promet d’étre à elle dans un instant, et la prie d’attendre.
Restée seule, la pauvre femme, par un mouvement machinal, jette les yeux sur le bureau du docteur et voit son
nom ; elle lit et ne trotfve qu’une ordonnance insignifiante. Plus loin, elle découvre un autre papier à moitié caché : encore son nom. Ne pouvant résister à sa curiosité, elle s’en empare et lit la consultation que Dubois écrivait au médecin, et dans laquelle il disait que la malade était condamnée, que l’on pouvait tenter une opération douloureuse, mais que cela ne la sauverait pas.
Mademoiselle Contât tomba sans connaissance. On appela Dubois, qui revint désespéré de n’avoir pas emporté la consultation avec lui. C’était bien le plus excellent des hommes, que ce savant docteur; il ne pouvait se consoler d’avoir été la cause innocente du véritable malheur qui venait d’arriver. 11 prodigua à sa malade les soins les plus affectueux, tâcha de lui donner une lueur d’espérance, mais inutilement : le coup était porté.
Cependant, depuis cette époque, mademoiselle Contât ne montra aucune faiblesse. Elle avait payé son tribut au premier moment de frayeur. Ensuite, elle fut héroïque. Son esprit était toujours vif et enjoué, sa grâce était toujours la même. Aimant à s’entourer de sa famille et de ses amis, elle savait leur dissimuler ses cruelles souffrances.
? Elle vécut ainsi pendant deux ans. Les cinq derniers mois furent horribles, mais ce fut seulement quinze jours avant sa mort qu’elle commença à laisser échapper quelques plaintes.
Elle mourut le 9 mars 1813.
Pendant ces dernières années, le salon de mademoiselle Contât, devenue madame de Parny, avait été des plus courus de Paris. Autour d’elle se groupait une société d’élite, gens de lettres, artistes distingués, hommes du monde.
Autant mademoiselle Contât était admirée pour son esprit, sa finesse, sa grâce, autant madame de Parny était aimée pour sa bonté et pour la franchise de son caractère.
Mademoiselle Dangeville, mademoiselle Devienne et mademoiselle Contât sont les trois seules femmes qui, après avoir brillé au théâtre, conservèrent jusqu’à leur dernier jour leur suprématie et leurs amis. Ce seul fait indique des natures d’élite. 11 n’est guère de talent qui résiste à l’épreuve de l’abdication.
On répétait à l’Académie royale de musique un des chefsd’œuvre de Gluck.
Le sévère Berton n’avait pas encore donné le signal pour commencer, et il y avait foule sur la scène. Toutes les divinités de l’Opéra étaient là. Celles qui n’avaient de rôle ni dans la pièce ni dans le ballet voulaient voir et entendre.
C’étaient les reines du chant : la Durancy, mademoiselle de Beaumesnil , Levasseur l’ambassadrice, la brillante La Guerre. Puis, les étoiles de la danse, Heynel , la majesté même, Zanutti, la grâce, Peslin, la volupté, la belle Théodore qui allait bientôt devenir madame Dauberval.
C’étaient encore les demoiselles du ballet et les danses des chœurs, l’escadron volant des figurantes et des remplaçantes, enfin les fillettes du magasin : Nini et Poulette; la petite Do-
rival qui hier encore vendait des pommes à la halle; les deux Lily, la blonde et la brune; Beaupré, la millionnaire; Lolotte, qui avait les plus beaux chevaux de Paris ; la Renard, l’entremetteuse des escroqueries d’un ministre ; Rosette, que deux abbés devaient se disputer à coups de poing; Droma, qui venait de ruiner si bien un riche marchand de la rue Saint- Houoié, que de désespoir il s’était allé pendre ; Gervais, qu’on accusait de prêter sur gages; et Chàteauvieux, et Denise, et Camille, et bien d’autres encore.
Toutes, depuis le premier sujet, jusqu’à la dernière des remplaçantes, étalaient des toilettes merveilleuses, des toilettes à faire pâlir d’envie les femmes de la cour. Alors, surtout, l’Opéra était le palais de Danaé, les billets de caisse pleuvaient dans les foyers de la danse et du chant.
Comme on n’avait pas encore inventé les socques, presque toutes ces dames avaient leur carrosse, et leurs gens, pendant les répétitions et les représentations, faisaient la fortune des cabarets voisins.
Ce jour-là, dans tous les groupes, il n’était guère question que des perplexités cruelles d’une jolie figurante, mademoiselle Chouchou. Le matin même, un superbe laquais lui avait apporté un coflret du plus beau travail, renfermant une riche parure, des bijoux, des perles. A cet envoi, un billet était joint, qui demandait si le cadeau faisait plaisir; il était signé : ton amant. De là l’embarras de Chouchou. Qui remer cier? Elle hésitait surtout entre sept ou huit noms.
— Mon amant, disait elle, qui cela peut-il bien être? On n’écrit pas comme cela des lettres anonymes !
Et le billet circulait de main en main, et c’était à qui met-
trait un nom au-dessous de l’écriture dp ce mortel généreux et mystérieux.
Cependant, la préoccupation de ces demoiselles ne les empêcha pas de remarquer l’entrée d’une retardataire. C’était une toute jeune femme à la physionomie triste et résignée. Ses traits tirés, sa pâleur, son regard qui se faisait humble, trahissaient des luttes pénibles, de longues souffrances. Sa mise plus que modeste disait sa pauvreté, plus encore: sa misère, une misère décente, qui se respecte et veut être respectée. Elle s’enveloppait dans une grande mante, qui avait
dû être à la mode autrefois. Sa robe noire était rapiécée en
vingt endroits. Les toilettes tapageuses des autres faisaient paraître son costume plus misérable encore.
Elle s’avança bien humblement, et plus humblement encore elle alla se placer dans une des parties les plus obscures de la scène.
Pourtant, il y eut des rires et des chuchotements sur son passage, et mademoiselle Duplant^qui avait un boucher pour protecteur, dit à demi-voix :
— « Ah ! voilà madame La Ressource. »
Sur ces mots, Gluck, qui causait avec Rey, le batteur de mesure, se retourna, et à haute voix, de façon à être entendu de tous :
— « Vous avez bien raison, dit-il, de lui donner ce surnom, car elle sera un jour la ressource de notre Opéra. »
Cette jeune femme dont on raillait la détresse, était madame Saint-Huberty.
Seul entre tous, l’auteur A' Orphée avait deviné en elle une
grande artiste. Mais il était bien loin encore de se douter des
prodigieux succès de celle que la France entière, à quelques années de là, n’appelait plus que la reine de Carthage.
Madame Saint-Huberty, Antoinette-Cécile Clavel, venait d’avoir vingt-quatre ans. Sa vie, jusqu’alors, n’avait été qu’une longue suite de malheurs et de déceptions. Elle était née à Toul, en <756, d'une pauvre famille. Son père, un vieux soldat, était à la veille de^manquer de pain, lorsqu’il trouva à utiliser son très-mince talent de musicien. Vers 1760, il entra comme répétiteur dans une troupe d’opéra français au service de l’Électeur palatin.
Il était à Manheim, avec sa fille, lorsque cette société se disloqua. Chaque artiste tira de son côté. Clavel, qui n’avait pas d’argent pour se mettre en route, allait se trouver sur le pavé lorsqu’on lui offrit un engagement pour la Pologne. 11 accepta avec joie, reçut quelques avances et partit.
Varsovie, en ce temps, était une ville de plaisirs et de fêtes. La société noble se piquait de suivre les mœurs et les modes de Paris et de Versailles. L’Opéra surtout y était en faveur. Le danseur Pic et sa femme, la Binetti, y avaient presque fait fortune. Le prince Lubormiski, généreux avec les artistes comme un Soubise, se laissait ruiner le plus gaiement du monde par la Cataï, une ravissante Piémontaise. Mademoiselle Belval, une jolie comédienne, sifflée vingt fois à Paris, était protégée par les Czartoriski, et avait une maison montée tout comme la d’Ervieux. Pourtant Clavel ne s’enrichit guère, en ce paradis des artistes, il y mourait très-honnêtement de faim avec ses appointements de répétiteur.
Par bonheur pour la petite Clavel, le chef d’orchestre du théâtre, Lemoyne, un compositeur français, dont Paris
plus tard devait applaudir le talent, la prit en amitié. Il lui donna des leçons et même la fit s’essayer dans un petit opéra de sa façon, le Bouquet de Colinette.
Lemoyne, bien que d’un caractère sombre et emporté, fut excellent pour la petite fille. Au temps de ses plus beaux triomphes, madame Saint-Huberty ne parlait que les larmes aux yeux de celui qui fut son premier professeur.
« J’allais chez lui le matin, disait-elle à une de ses amies, comme il faisait froid et qu’il n’était pas riche, il restait au lit très-avant dans la matinée pour économiser le bois. Lorsque j’arrivais pour prendre ma leçon, je le trouvais roulé dans ses couvertures, coiffé d’un gros bonnet de laine qui lui descendait jusque sur les yeux. Il me disait : « — Ah! te voilà, petite, » et il me jetait une de ses couvertures dont je m’enveloppais du mieux que je pouvais. Alors je chantais, battant de toutes mes forces la mesure avec mes pieds pour les tenir chauds.
« Le soir, j’allais au théâtre avec mon père, je figurais souvent, et Lemoyne, qui savait qu’on faisait maigre chère à la maison, trouvait toujours moyen de me donner quelques friandises, ou de me faire faire un bon souper.
« Mon père lui dut encore quelques élèves qui payaient assez bien. Enfin, il nous présenta chez le comte Branicki, grand seigneur immensément riche, chez lequel on jouait souvent la 'comédie. »
Cela dura quatre années ainsi. Au bout de ce temps mademoiselle Clavel partit pour Berlin où elle avait obtenu un engagement assez avantageux et où elle joua avec un certain succès.
Là elle fit la plus grande folie de sa vie. Elle se laissa épouser par un certain chevalier de Croisy, dont elle avait fait connaissance au théâtre et qui 'paraissait passionnément épris d’elle; — peut-être rétait-il.
Ce Croisy, vrai chevalier de pharaon, joueur comme le valet de carreau, était un de ces coureurs de capitales qui vivaient sur leur audace et sur leur bonne mine. Heureux au jeu à la façon de Grammont, spirituel, galant, un peu bretteur, c’était en somme le meilleur compagnon de la terre.
Il était en argent lorsqu’il épousa mademoiselle Clavel, et la lune de miel des nouveaux mariés dura autant que les faveurs de la fortune. Mais la veine tourna. Pour avoir de quoi tenter le hasard et se remonter, peu à peu il fallut tout vendre, les bijoux de monsieur et les nippes de madame. Le caractère du chevalier avait bien changé: lui, si gai, il était devenu d’une humeur tout à fait insupportable. Pourcomble, une nuit après boirè, il se fit une mauvaise affaire au jeu, il dégaina. Bref, il fallut quitter Berlin, en toute hâte, il fallut fuir.
Le ménage bohème vint en France tout d’une traite. Croisy soupirait après Paris, il pensait s’y refaire. Mais à Strasbourg plus d’argent pour aller plus loin, il fallut bien s’arrêter. Mais comment vivre ? Mademoiselle Clavel, c’est-à-dire madame Croisy, ne vit d’autre moyen que de se présenter au théâtre dont mademoiselle de La Haye était alors directrice. Elle fut reçue à la condition de jouer un peu tous les rôles. Reine de tragédie, soubrette ou grande amoureuse tour à tour, elle chantait encore, quand par hasard la troupe d’opéra se trouvait au complet.
Elle faisait depuis trois ans ce triste métier, Croisy s’était habitué à Strasbourg où les officiers menaient grande vie et jouaient gros jeu, lorsqu’en 1777, au mois de juin, elle fut appelée à Paris. L’Opéra, fort en peine de chanteuses, en demandait aux quatre coins de la France et venait de lui envoyer un'ordre de début.
Trois mois plus tard, en effet, le 23 septembre, elle débutait à l’Opéra par le rôle de Mélisse de YArmide de Gluck.
En arrivant à Paris, elle avait quitté le nom deClavel sous lequel elle était connue, pour le nom plus sonore et plus théâtral de Saint-Huberty.
Ses débuts ne furent pas heureux. Si on la remarqua, ce fut pour dire qu’elle était « fort laide, et très -mauvaise et qu’elle ne pourrait se maintenir sur la première scène lyrique. »
Elle n’avait rien pour plaire, en effet, et elle ne rachetait les imperfections de son extérieur par aucune de ces grandes qualités qui s’emparent de l’attention publique. D’une taille élevée, maigre, anguleuse, elle paraissait gauche et embarrassée. Ses cheveux blonds étaient d’une belle nuance et abondants, mais elle avait le front mal fait. Ses traits étaient expressifs, mais trop faiblement prononcés pour la scène. Si ses yeux étaient trop petits, sa bouche en revanche était sensiblement trop grande.
De son talent, on ne voyait rien encore. Elle était minaudière, ce qui est particulièrement insupportable chez une femme un peu grande. Elle ne savait pas gouverner sa voix et chantait de la gorge. Ses gestes étaient fréquents, brusques, heurtés. Enfin elle avait un accent allemand des plus prononcés et tout à fait grotesque.
Eh bien ! c’est avec tous ces désavantages qu’elle entreprit de réussir. Elle avait foi en elle, en son talent, en son étoile. Elle travailla et surmonta tous ces obstacles.
Mais aussi, quelle patience admirable, que d’acharnement, que de résignation, que de courage !
Certes, elle pouvait, comme tant d’autres, comme toutes les autres, demander des ressources au plaisir, à une liaison facile, le Pactole coulait pour les laides aussi bien que pour les jolies, dans les coulisses de l’Opéra, il lui était aisé d’en détourner un flot, elle ne le voulut pas. Et pourtant ses appointements étaient insignifiants, et pourtant elle avait à sa charge son mari, un joueur.
Jamais elle ne fut plus malheureuse qu’en ces premières années de son séjour à Paris. Pas d’amis, pas de protecteurs. Personne. Elle s’était réfugiée dans une mansarde de la rue du Mail où pour tousmeubleselleavaitun grabat et un coffre qui servait de siège. La robe qu’elle portait , cette fameuse robe noire qui lui avait valu le surnom si cruel pour une jeune femme, de madame La Ressource, composait toute sa garde-robe. Elle gelait l’hiver, grillait l’été. Comment mangeait-elle? Au hasard.
Fière en sa détresse , soutenue par l’ambition qui la mordait au cœur, elle vivait seule en sa mansarde. Croisy n’y faisait que de rares apparitions, il savait qu’il n’y avait pas d’argent. Du matin au soir , elle travaillait, s’étudiait, s’exerçait. Avec le temps son organe s’assouplissait, elle se rendait maîtresse de sa voix, elle forçait ses grands bras maigres à avoir de la grâce, elle habituait sa physionomie à refléter sa sensibilité passionnée, à rendre ses vives impres-
sions, enfin elle se débarrassait de sa déplorable prononciation alsacienne.
Toute cette persévérance ne fut pas perdue : en 1779 elle fut reçue définitivement à l’Opéra, moins sans doute à cause de son talent qu’en raison de sa bonne volonté. C’était déjà un grand pas de fait.
Mais enfin l’année suivante , — novembre 1780, — elle recueillit le prix de ses efforts. Chargée du rôle d’Angélique dans le Roland de Piccini, elle joua avec un talent supérieur et obtint son premier succès.
Personne ne s’attendait à la voir réussir. Roland était • sacrifié d’avance. Piccini lui-même croyait la chute inévitable. Le jour de la première représentation, lorsqu’il partit pour se rendre au théâtre, sa famille ne voulut pas l’y accompagner, et fit tous ses efforts pour le retenir. Sa femme, ses enfants, ses amis pleuraient. On eût dit qu’il allait marcher au supplice.
Pour lui, calme au milieu de la désolation générale :
— « Mes enfants, dit-il, en italien, nous ne sommes pas parmi des barbares, nous sommes chez le peuple le plus poli de l’univers. Si on ne veut pas de moi comme musicien, on me respectera comme homme et comme étranger. »
Richard Wagner, ce compositeur aux « obscurités sublimes, » n’en aurait pas osé dire autant après la seconde représentation du Tanhauser.
Piccini se trompait sur le sort de son opéra. Ce ne fut pas une chute, mais un triomphe. « Plus de cent personnes le reconduisirent à sa maison après la représentation. » Et lui, ému, les yeux mouillés de larmes, il disait :
— « Où est la Saint-Huberty ? où est-elle? je veux la voir, je veux l’embrasser, la remercier, lui dire que je lui dois ma gloire. »
La période des victoires commençait pour madame Saint- Huberty. A un mois de là, — 3 décembre 1780, — elle était acclamée dans le Seigneur bienfaisant , de Rochon de Chabannes et Floquet.
Elle avait rendu avec tant d’énergie le désespoir de Lise, que sa santé en fut altérée. 11 lui fallut pour se remettre quelques semaines de repos.
Désormais, chacune de ses créations est un succès nouveau. Dans Thésée, de Gossec, elle rend admirablement le rôle d’Églé, princesse d’Athènes. Dans Ariane, d’Edelmann, on admire son jeu pathétique et touchant, ses larmes, son désespoir. A la troisième représentation de Renaud, de Sacchini, elle reprend le rôle d’Armide, qui avait été confié à Rosalie Levasseur, et la pièce, qui menaçait de sombrer, se relève.
A côté de madame Saint-Huberty, débutait dans Renaud, par le rôle d’Antiope, une jeune fille que l’Académie royale de musique venait d’enlever aux petits comédiens du bois de Boulogne, une reine future de l’Opéra, mademoiselle Maillard.
L 'Embarras des Richesses, de Grétry, révéla la souplesse du talent de madame Saint-Huberty. Chargée du rôle comique de Rosette, elle s’en tira à merveille.
Cette pièce, chef-d’œuvre d’ineptie d’un parolier idiot, Lourdet de Sans-Terre, — ou lourdaud sans tète, comme on l’appelait, — ne put résister longtemps aux transports d’hi-
larité que soulevaient dans le parterre les incroyables balourdises dont les trois actes étaient semés.
Embarras d’intérêt,
Embarras dans les rôles,
Embarras de ballet,
Embarras de paroles,
Des embarras en sorte Que tout est embarras ;
Mais venez à la porte, «
Vous n’en trouverez pas.
Avec un tel poème, où l’on voyait dans l’Athènes de Périclès un grand seigneur faire maigre pendant le Carême, des courtisanes se promener le dimanche, un riche marchand donner un louis d’or, et enfin des sauvages d’Amérique ouvrir le ballet, avec un tel poème, tout le talent de madame Saint-Huberty ne pouvait sauver la musique de Gluck.
Mais voici venir le triomphe de la grande tragédienne, de la cantatrice admirable, Bidon, de Piccini.
Piccini venait de recevoir de la reine un brevet de pension, en échange de sa gratification annuelle, et il avait promis un bel opéra. Marmontel lui offrit le sujet de Didon, il accepta, et, pour avancer plus vite, alla passer l’été à la campagne de son poète.
L’œuvre terminée, madame Saint-Huberty, à laquelle était destiné le rôle principal, fut invitée à venir passer une journée à la maison de campagne de Marmontel. On tenait à avoir son avis. Elle vint, et, après le dîner, elle chanta son rôle à livre ouvert d’un bout à l’autre. « Elle l’exprima si
bien, dit Marmoutel, que je crus la voir au théâtre, et que
Piccini fut ravi. »
Précisément, à cette époque, madame Saint-Huberty s'apprêtait à profiter de son congé. Elle allait partir pour le Midi. Mais le rôle lui avait paru si beau, qu’elle voulut l’emporter pour l’étudier chemin faisant. Elle dit à Piccini qu’il pouvait s’occuper de suite des répétitions, que certainement elle serait prête quand il le voudrait, et avant tout le monde.
On mit donc 4 pièce à l’étude, pendant que Didon courait la Provence, recueillait partout des applaudissements, et gagnait à Aix un si gros rhume, qu’elle en pensa perdre la voix. Piccini voulait gagner du temps afin d’être prêt pour le commencement de l’hiver. On répétait activement tous les jours. Une choriste était chargée de figurer madame Saint- Huberty et de lire son rôle.
Tout était prêt lorsqu’elle revint; elle parut aux répétitions, et voici ce qu’elle écrit à un de ses amis :
« Le rôle de Didon étant fait pour moi, pour mes moyens, et étant le seul rôle très-intéressant jde cette pièce, il sera impossible de la donner, — en province, — sans l’avoir vu représenter. Cela a l’air de l’amour-propre, mais je vais vous expliquer ce qui en est. Le rôle de Didon est tout jeu ; le récitatif est si bien fait, qu’il est impossible de le chanter.
« Un monde infini avait attendu les répétitions générales de Didon, et avait jugé que c’était un des plus mauvais ouvrages de Piccini. Cet homme se consolait en disant :
— « Laissez arriver ma Didon.
« A la première répétition que j’en ai faite, on a dit :
— « Ah ! ah ! mais il a refait tout son opéra.
« Or, il n’y avait que quatre jours d’intervalle. Piocini entendit cela, et dit :
— « Non, Messieurs, je n’ai rien changé ; seulement, on jouait Didon sans Didon. »
C’est à Fontainebleau, devant le roi, que le chef-d’œuvre de Piccini fut représenté pour la première fois. Dire le succès de la pièce, dire surtout le succès de l’actrice est impossible. Jamais, à la cour, on n’avait vu de tels transports. Louis XVI, que d’ordinaire l’opéra ennuyait au suprême degré , Louis XVI lui-même applaudissait de toutes ses forces.
— « Cet opéra, dit-il ensuite, m’a fait autant de plaisir qu’une belle tragédie. »
Et aussitôt, il décida qu’une pension de 1,500 livres serait donnée à la cantatrice sublime, et il envoya le maréchal de Duras la complimenter et lui témoigner toute sa satisfaction.
« Ce fut, écrit un des assistants, la plus belle scène de la soirée. Lorsque M. le maréchal de Duras entra dans les coulisses, suivi d’une foule de courtisans en habit de gala, madame Saint-Huberty n’avait pas encore eu le temps de changer de costume. Elle était debout, sa couronne sur la tête, drapée dans le manteau de pourpre de la reine de Carthage. Marmontel et Piccini, ivres de bonheur, s’étaient jetés à ses genoux, et lui embrassaient les mains. On aurait dit deux coupables à qui elle faisait grâce de la vie. Ils ne se relevèrent pas quand M. de Duras s’approcha pour répéter les paroles du roi. L’actrice écoutait le maréchal, et son visage, encore animé par l’inspiration, s’illuminait de la joie du triomphe, le rouge de l’orgueil montait à son front. C’était un spectacle admirable. Elle avait tant de grandeur, de no-
blesse, de majesté, avec ces hommes à ses pieds, que, mieux encore que sur le théâtre, elle donnait l’idée de la reine de Carthage, tous les grands seigneurs présents avaient l’air de ses courtisans. »
O reines de théâtre!
A quelques jours de là, un grand seigneur étant ailé rendre visite à madame Saint-Huberty, « trouva la sublime Didon enveloppée dans un mauvais jupon ; elle faisait une partie de piquet avec son petit jockey, sur un coin de table recouvert d’un vieux torchon en guise de tapis. »
A Paris, Didon obtint un bien autre succès. La première représentation, donnée à l’Opéra le 1 er décembre 1783, fit éclater d’incroyables transports. Le public délirant ne savait quels témoignages d’admiration donner à l’inimitable actrice. Après son grand air: Ah! que je fus bien inspirée, tout le public se leva en masse, et la pièce fut interrompue pendant un bon quart d’heure par les applaudissements frénétiques. L’air si beau de : Ah! prends pitié de ma faiblesse, mit le comble au délire. Toute la salle sanglotait. Jamais madame Saint-Huberty, en ses jours de misère et de fiévreuse ambition, n’avait pu rêver un triomphe pareil.
Et cette fois, la critique tout entière est d’accord avec le public :
« Madame Saint-Huberty, dit Bachaumont, a joué Didon avec un talent supérieur. Elle s’est élevée au-dessus d’ellemème. Elle s’est montrée non moins grande actrice qu’habile cantatrice ; il est impossible d’être plus touchante. »
Grimm, qui pourtant ne s’enthousiasme guère, est enthousiasmé. Son admiration touche au lyrisme :
« Il est impossible, écrit-il, de réunir à un plus haut degré la sensibilité la plus exquise, un goût de chant plus soigné, une attention à la scène plus profonde et plus réfléchie, un abandon plus noble et plus vrai, un jeu plus attachant et plus digne du superbe rôle de Didon. C’est la voix de Todi, c’est le jeu de Clairon. C’est un modèle qu’on n’a point eu sur le théâtre, et qui longtemps en servira. »
Voici maintenant les réflexions de Ginguené :
« Le talent de cette sublime actrice prenait sa source dans son extrême sensibilité. On peut mieux chanter un air, mais on ne saurait donner aux airs, au récitatif un accent plus vrai, plus passionné. On ne peut avoir une action plus dramatique, un silence plus éloquent. On se rappelle encore son terrible jeu muet, son immobilité tragique, et l’effrayante expression de son visage pendant la longue ritournelle du chœur des prêtres, dans Didon, vers la fin du troisième acte, et pendant la durée de ce chœur même.
« Elle ne fit aux représentations que se replacer dans la position où elle s’était trouvée naturellement à la première répétition générale. Quelqu’un lui parlait de cette impression qu’elle paraissait éprouver et qu’elle avait communiquée à tous les spectateurs :
« — Je l’ai réellement éprouvée, répondit-elle; dès la dixième mesure, je me suis sentie morte. »
Cette réponse révèle tout le secret du talent de la grande tragédienne lyrique. Actrice de génie, elle savait garder sa tête, mais elle livrait tout son cœur, toute son âme. Elle soufTrait véritablement les douleurs qu’elle exprimait d'une manière si déchirante; elle se sentait vraiment mourir. Et
218 LES COMEDIENNES ADOKEES.
c’est h. ce point qu’après chaque représentation elle était mourante et brisée, et qu’il lui fallait plusieurs heures pour revenir à elle.
On a dit que madame Saint-Huberty était bien plus tragédienne que cantatrice; elle était l'une et l'autre. Dans Didon, par exemple, elle transportait avec l’air de : A Kl que je fus bien inspirée, et pourtant le morceau est fort lent, d’un seul mouvement, et d’un diapason très-étendu. La chanteuse seule intéressait, les inspirations dramatiques ne lui étaient d’aucun secours. Piccini aurait-il écrit ce morceau pour elle, s’il ne lui avait connu un talent réel et solide, une voix cultivée, pleine de charme et d’expression ? Le vrai est que la première, à l’Opéra, elle mérita le nom de cantatrice.
Aux concerts spirituels , elle avait pu , sans désavantage , chanter à côté de deux virtuoses illustres, mesdames Mara et Todi. Elle obtint même un succès très-grand, et qui parait inquiéter Métra. « Pourquoi, écrit-il, ne dirais-je pas qu’il n’est rien moins que spirituel que d’entendre , au concert spirituel , madame Saint-Huberty, qui, dans l’habillement le plus voluptueux, la gorge nue, les yeux voués à la volupté, récite d’une voix passionnée les psaumes de David ? »
Nous voici bien loin de la petite robe noire !
Cependant le succès de Didon ne se ralentissait pas. C’était pour madame Saint-Huberty une ovation nouvelle à chaque représentation. A la douzième, on lui décerna un de ces hommages dont souvent depuis on a abusé, mais qui, nouveau alors, puisque nui n’en avait encore été honoré, était l’expression d’une admiration immense.
Ses admirateurs , ce soir*-là, arrivent à l’Opéra avec une
couronne de lauriers. Vers le milieu du second acte, ils la font passer de main en main jusqu’aux musiciens, qui la remettent au batteur de mesure. Ce dernier la dépose sur le théâtre, aux pieds de l’artiste. Aussitôt toute la salle se lève, et demande à^grands cris que Didon se couronne.
Hésitante, troublée, émue au point d’en perdre la voix, madame Saint-Huberty s’incline, remercie, mais fait un geste négatif. Alors mademoiselle Gavaudan, qui tenait le rôle » d’Elise, ramasse la couronne et la met sur le front de la reine de Carthage, aux acclamations de la foule. Elle n’y resta qu’un instant, mais on avait pu lire l’inscription brodée en or entre les feuilles : « Didon et Saint-Huberty sont immortelles. »
Cinquante impromptus circulaient à la fin de la représentation, et voici peut-être le moins mauvais :
Ne sou pas si modeste, et de cette couronne A nos yeux viens te décorer;
Il est permis de s’en parer Quaud c’est le public qui la donne.
Bien d’autres manifestations populaires l’attendaientencore. Un soir, à la Comédie-Italienne, comme on jouait le Faute Lord „ elle parait dans une loge. Voilà la représentation interrompue. Toute la salle est debout, comme autrefois, lorsqu’entrait la reine, et des hourrahs formidables s'élèvent* tout le monde crie ; Vive la reine de Carthage i
Et dans cette longue suite de triomphes, au milieu de ce concert unanime de louanges hyperboliques , pas un détracteur* pas une critique , pas un de ces coups de sifflet, qui
sont pour l’artiste triomphant comme la voix de l’esclave antique aux apothéoses des Césars. A peine trouve-t-on un couplet qui voudrait être très-spirituel et qui n’est pas même méchant :
Que par esprit de parti On claque Saint-Huberty Qui n’a pour toute manière Qu’uue tète minaudière Avec un fausset discord.
C’est fort,
Tiès-fort,
Mais ça m'est égal encor.
Moi je hais sa voix glapissante, J’aime qu’on chante.
Un ennemi de Piccini pouvait seul avoir inspiré ce couplet. Les Gluckistes enragés ne voulaient pas absolument qu’il y eût place au soleil pour deux gloires.
Au faite de la fortune et de la célébrité, adorée, idolâtrée, madame Saint-Huberty n’oublia jamais les misères de ses premières années, ses luttes désespérées, les difficultés qu’elle avait dû vaincre pogr arriver. Son cœur était trop noble pour donner place au moindre sentiment d’envie. Aussi la voit-on toujours bonne, bienveillante, pleine de prévenances pour celles qui près d’elle s’aventurent dans cette carrière si difficile du théâtre.
Toute débutante était sûre de trouver en elle un appui. C’est à elle que mademoiselle Maillard dut de pouvoir se produire et se faire connaître. Madame Saint-Huberty lui céda
le rôle d’Ariane, un de ceux qui pourtant lui étaient le plus favorables.
Mademoiselle Maillard se vengea bien. Protégée par Papillon de La Ferté, intendant des menus, vieux dévot libertin frappé d’imbécillité, qui s’était pris pour elle d’une furieuse passion, elle osa bien faire enlever le rôle de Didon à sa bienfaitrice et l’essaya après elle. De furieux sifflets la punirent de sa présomption et de son ingratitude, mais elle fut depuis l’ennemie déclarée de madame Saint-Huberty.
Mademoiselle Dozon fut aussi une? des protégées de l’illustre comédienne, mais elle ne chercha pas trop à s’en venger. Et lorsqu’une coterie de ces gens, qui s’ennuient toujours d’entendre appeler Aristide juste, voulurent l’opposer à sa protectrice, elle eut le bon esprit de s’obstiner à rester au second rang.
Mais il ne faut pas oublier un des titres de madame Saint- Huberty à nos remerciments. L’Académie royale de musique lui doit en partie la réforme de ses costumes si ridicules. Cette réforme, bien des actrices l’avaient tentée vainement : Clairon à la Comédie-Française, Sallé à l’Opéra, madame Favart à la Comédie-Italienne. L’ascendant victorieux de la reine de Carthage l’emporta enfin sur la routine.
Il faut toujours un grand courage pour oser avoir du bon sens, madame Saint-Huberty osa. Ce qu’elle rencontra de résistances est incroyable. Pour s’en faire une idée il faut consulter l’ouvrage de Lewacher de Chamois sur les costumes de théâtre. On est stupéfait, lorsqu’on voit les équipements grotesques des acteurs de l 'Alceste de Gluck. Lorsqu’on voit Achille-Legros ou Agamemnon-Larrivée, enjolivés de
perruques frisées et poudrées, ornés de casques emplumés, pris et sanglés dans des culottes vert-pomme ou rose tendre, avec des bas de soie à coins et des souliers à talons rouges.
Le costume des femmes était plus absurde encore, c’est ce qui est difficile pourtant. L'étiquette accordait à toutes les actrices des robes dont la queue était proportionnée à l’importance de leur rôle, et un page noir ou blanc pour manoeuvrer cette queue. Les reines avaient droit à deux queues et à deux pages qui les suivaient partout, dans les palais, dans les jardins, et jusqu’au fond des cachots lorsqu’elles gémissaient dans quelque tour déserte.
« Rien n’est plus plaisant, écrivait un critique, rien n’est plus gai que le mouvement perpétuel de ces petits polissons pour courir après l’actrice quand elle se tourmente beaucoup, dans les moments de grand pathétiqne. Leur activité les met en sueur, leur embarras, leur maladresse font toujours rire. C’est toujours une farce qui distrait agréahlement le spectateur dans les situations tristes ou touchantes. »
Ces grandes queues et ces petits pages devaient en eflet nuire singulièrement à l’illusion. Ainsi pensait madame Saint-Huberty le jour où elle quitta bravement les paniers et les robes traînantes pour la courte tunique.
— Si encore, s’écriait douloureusement un directeur de l’Opéra, si encore cette fureur de costumes vrais nous permettait de réaliser quelques économies ! Mais non. Il faut faire venir des modèles, consulter des savants, payer des dessinateurs: tout cela coûte aussi cher, plus cher même que les anciens habillements. Et quand on ne joue plus la pièce on a beaucoup d’aunes d’étoffe de moins en magasin.
Ce directeur intelligent dut être bien plus furieux encore le jour où le perruquier de l’Opéra lui apporta la note d’un chignon, commandé par madame Saint- Huberty. Ce chignon coûtait deux cent trente -deux livres sept sols. L'administration refusa net de payer. Il y eut procès. Le perruquier gagna, mais on pria la prodigue comédienne de ne plus rien commander sans ordres.
Pour dire maintenant tous les succès de cette magicienne d’harmonie, de cette enchanteresse, pendant sa trop courte carrière théâtrale, il faudrait énumérer toutes les œuvres où elle accepta un rôle. Indépendamment des beautés de la musique, c’est par elle que réussissent Chimène et Dardanus de Sacchini, elle fait seule le succès de la Pénélope de Piccini, elle sauve Thémistocle de Philidor.
Mais toutes ses forces, toute son énergie, tout son talent sont consacrés à la Phèdre de Lemoyne. Noble cœur, elle ne croyait même pas s’acquitter ainsi envers son ancien professeur. Car elle avait retrouvé Lemoyne à Paris, Lui aussi, le pauvre chef d’orchestre de Varsovie, il arrivait à la célébrité. Déjà, en 1782, il avait pu faire représenter à l’Opéra une Electre qui avait été applaudie.
C’est à madame Saint-Huberty que Lemoyne dut de voir passer sa Phèdre avant X Œdipe de Sacchini. Ce fut un grand bonheur pour lui, un grand malheur pour l’art. Désespéré de se voir préférer un autre compositeur, il fut pris d’une attaque de goutte et mourut après trois jours de maladie â l’âge de cinquante-un ans.
Quant à Phèdre, donnée le 21 novembre 1786, elle n’eut pas tout d’abord le succès qu’on espérait. Dès la troisième re-
présentation, en dépit des grandes beautés de l’ouvrage, malgré l’énergie d'expression de madame Saint-Huberty, la salle restait vide. Phèdre, qui peu de temps après faisait fureur, allait être condamnée à l'oubli sans l’ingénieuse intervention d’un ami deLemoyne.
Cet ami, nommé Quidor, était inspecteur de police et avait les filles dans son département. Il les invita, les excita, et disons le vrai, les contraignit à suivre et à faire suivre les représentations de Phèdre. Ces demoiselles avaient trop à craindre d’un pouvoir discrétionnaire pour songer même à désobéir. La salle déserte à la troisième représentation était trop étroite à la cinquième et aux suivantes. Des toilettes magnifiques s’étalaient dans toutes les loges, et il faut voir comme on claquait.
Tous les soirs avant le lever du rideau Quidor faisait sa ronde, et il prenait bonne note de celles qui manquaient à l'appel pour les forcer à venir le lendemain. Puis, il faisait donner des troupes d’un autre genre. Il lançait dans le parterre et dans les hauts ses escouades de policiers avec ordre formel de ne pas ménager les mains.
Jamais opéra ne fut plus régulièrement et plus rigoureusement applaudi.
Cette stratégie fit merveille. Les acteurs qui ne se doutaient pas de la manœuvre ne se décourageaient pas; à la dixième représentation le vrai public arrivait, goûtait la musique vraiment belle, et la pièce allait aux nues.
Avec Panurge, ou l'Ile des lanternes, de Grétry, madame Saint-IIuberty prouva une fois encore que, grande tragédienne, elle pouvait cependant exceller dans le genre comique. Elle
fut charmante dans le, rôle de Climène, à côté de Lays qui jouait Panurge.
Mais hélas ce Panurge n’était protégé par aucun inspecteur, on ne le soutint qu’à grand renfort de ballets. La musique de Grétry était faible, le poème de Morel absurde.
Dieu sait si on fit des gorges-chaudes ! — Pourquoi les lanternes sont-elles en papier? demandait l’un. — Parce que Morel ne sait pas faire les verres, répondait l’autre.
Nombre de chansons coururent, une entre autres qui racontait l’histoire assez peu édifiante de Morel; il serait assez difficile de la citer, en voici les trois derniers vers :
Panurge a changé le dicton,
Cela brille aujourd’hui, dit-on,
Comme un Morel dans des lanternes.
Infortuné Morel ! Toutes ces pointes ne l’atteignaient pas seul, il n’était que la cible visible, le prétexte. C’est à son collaborateur surtout qu’on en voulait, à son collaborateur qui n’était pas un moindre personnage qu’un prince du sang, Monsieur, frère de Louis XVI.
Ce prince, qui avait du goût pour le théâtre, travailla plus d’une fois avec Morel, et c’est de cette époque que date sa liaison avec madame Saint-Huberty. Oh ! mais en tout bien tout honneur. M. le comte de Provence, qui devait régner sous le nom de Louis XVIII, était, tout le monde le savait, parfaitement incapable... de compromettre une dame. Et cependant, voyez la présomption, il cherchait des prétextes pour recevoir des visites de sa comédienne favorite; mais la femme
de Monsieur, Gros-Madame, comme on l’appelait, n’eut jamais une seconde de jalousie.
Ce n’était pas assez, pour la gloire de madame Saint-Huberty, des bravos de la cour et de Paris, il lui fallait les applaudissements de la France entière. Us ne lui manquèrent pas.
Mais les enthousiasmes que la comédienne atforée soulève en 'province touchent à la folie.
Pour elle, Marseille prépare des fêtes à rendre jaloux un souverain. Parait-elle, l’artillerie tonne, les vaisseaux du • roi se pavoisent dans le port, le soir la ville entière illumine. Pour elle, on a préparé une gondole à huit rameurs, toute drapée de satin, elle y prend place, sur des coussins de velours, vêtue d'un costume grec d’une richesse folle, dont les dames marseillaises lui ont fait présent.
La gondole s’avance en mer, et plus de cent chaloupes lui font escorte, des orchestres la suivent dans de grandes embarcations. On lui offre le spectacle d’une joute sur l’eau, et c’est elle qui couronne les vainqueurs.
Elle revient è terre et le canon gronde encore. Toute la population est sur les quais. Elle monte sur une estrade et reçoit les hommages des populations, comme dans les opéras. Des farandoles se forment, et devant ello on danse au son des galoubets et des tambourins.
Le soir est venu, elle préside un festin de deux cents couverts, et les poètes de la Provence viennent chanter des vers en son honneur.
Enfin elle part, et il faut à sa voiture un cheval de renfort, pour traîner les trophées de ses vingt-trois représentations :
elle emporte plus de- cent couronnes, dont beaucoup trèsriches et très-lourdes.
Si des lettres n’étaient là, nombreuses, dignes de foi, croirait-on à de tels transports ?
A Toulouse, si les fêtes sont moins splendides, le délire est aussi grand. Messieurs les capitouls veulent se signaler par • un hommage à la célèbre actrice.
Au troisième acte de Didon, l’action est interrrompue, et voici qu’une douzaine de jeunes filles vêtues de blanc s’avancent vers madame Saint-Huberty. Elles portent une corbeille de fleurs surmontée d’une couronne, et l’une d’elles, la petite Louise Fleury, débite ce compliment :
« Ma chère sœur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante, qui vous est offert par les mains de messieurs les capitouls. »
A Strasbourg, la veille de ses premiers débuts, les ovations continuent. Là, entre mille vers, elle reçoit ce galant madrigal :
Romains qui vous vantez d’une illustre origine.
Voyez d’où dépendait votre empire naissant :
Didon n’eut pas de charme assez puissant Pour arrêter la fuite où son amant s’obstine;
Mais si l’autre Didon, ornement de ces lieux,
Eût été reine de Carthage,
Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux,
Et votre beau pays serait encor sauvage.
Le temps devait donner du prix à ces vers ; ils portaient la signature d’un jeune officier d’artillerie qui depuis fit assez bien son chemin dans le monde ; Napoléon de Buonaparte.
Madame Saint-Huberty donnait des représentations à Lyon, — toujours au milieu de l’ivresse accoutumée, — lorsqu’elle remarqua Saint -Aubin, qui tenait le premier rang au théâtre.
Voilà Didon prise d’une belle passion pour cet Enée de province.
Mais elle devait rentrer à Paris, son congé expirait, comment faire? Il venait d’épouser une belle et jolie femme : éloigner cette rivale était impossible; enlever le mari était plus simple. Il avait si souvent représenté Enée qu’il devait avoir l’humeur vagabonde de ce héros.
En effet, à peine rentrée à l’Opéra, madame Saint-Huberty obtient un ordre de début pour son ténor favori. Il arrive, il chante, il réussit. Et madame Saint-Aubin, la pauvrette, de se réjouir du succès de son mari.
Mais voilà qu'un beau jour, l’ingrat est prisde nostalgie, il se lasse de chanter à Paris son duo d’amour, il veut retourner à Lyon, il veut revoir sa femme. Didon ne peut le retenir. Alors, elle se dit que mieux vaut partager son bien que de le perdre, et l’épouse délaissée reçoit à son tour un ordre de début. '
Et voilà comment madame Saint-Aubin, la perle de l’Opéra-Comique, débuta à l’Académie royale de musique.
Mais nous voici bien loin de ces jours de folie. D’heure en heure, l’horizon politique se fait plus sombre.
Madame Saint-Huberty n’attendit pas les événements. Déjà depuis plusieurs mois on lui suscitait à l’Opéra de perpétuelles tracasseries, en 1790 elle donna sa démission.
Alors elle était malade et inquiète. Sa pensée n’était plus à
Paris. Elle suivait au loin, en exil, l’homme qu’elle aimait d’un amour sérieux et profond, depuis longtemps déjà, l’homme dont elle était aimée, le comte d’Entraigues, — membre de l'Assemblée constituante, — qui venait d’émigrer.
C’est à lui qu’elle écrivait ces lettres charmantes, où elle mettait mieux que tout son esprit, où elle mettait tout son cœur :
« Tâche un peu que Cabanis m’aime, afin, qu’il me guérisse; j’ai peur de mourir, depuis que tu m’as dit que tu croyais pouvoir m’aimer toujours. Je te crois autant qu’il est en moi de croire ce ^ui ne dépend pas de nous. Voilà ce que c’est d’aimer les gens pour eux ou pour leurs vertus ; moi je suis bien sûre de t’aimer toujours, quoi qu’il arrive, parce que, avant de t’aimer, je te désirais toutes tes bonnes qualités... Mon bien-aimé, quand je pense qu’il ne tiendra qu’à nous d’être heureux, mon cœur tressaille de plaisir, mais cette idée ne rend pas le moment présent bien agréable. Je travaille à être indépendante et je me tue; si j’ai perdu par mes fatigues réitérées la fraîcheur de la jeunesse, qui est un agrément pour le vulgaire des hommes, j’espère qu’en formant mon cœur sur celui que j’aime, il me tiendra lieu de tout ce qu’un autre que toi peut désirer. »
Bientôt, madame Saint-Huberty quittait Paris pour aller rejoindre M. d’Entraigues à Lausanne. Elle cessait d’être une grande actrice pour devenir une grande dame. Le 29 décembre 1790, le comte l’épousa, mais le mariage fut tenu assez longtemps secret.
Homme d’action et d’initiative, le comte d’Entraigues était dévoué corps et âme à la cause des Bourbons. Madame Saint-
230 LES COMEDIENNE8 ADOREES.
Huberty, devenue madame d’Entraigues, embrassa avec ferveur les opinions de son mari, et jamais ceux qu’on appelait les rois légitimes n’eurent d’agent plus dévoué. Bravant les fatigues et les dangers, elle n’abandonna pas le comte d’une minute, et cependant, chargé de missions diplomatiques, tantôt pour l’Espagne, tantôt pour la Russie, il traversait à tout moment l’Europe d’un bout à l’autre.
Le comte d'Entraigues quittait Venise pour gagner Vienne, lorsque ses papiers furent saisis sur la route; lui-même fut arrêté et renfermé dans la citadelle de Milan. On mettait sa liberté au prix d’une signature; en la donnant, il compromettait peut-être Pichegru, accusé d’ètre de connivence avec Moreau; il refusa. Mais il parvint à s’évader, favorisé, dit-on, par le général Kailmain, en réalité aidé par sa courageuse femme.
C’est à la suite de cette évasion que le mariage du comte avec madame Saint-Huberty fut déclaré. Pour reconnaître ce dévouement, le comte de Provence, devenu roi de France en petit comité, fit remettre à son ancienne amie le cordon de l’ordre de Saint-Michel. Une seule femme avait été honorée de cette distinction, et c’était encore une comédienne, mademoiselle Quinault.
Successivement, nous retrouvons le comte à Dresde, à Berlin, à Vienne, partout où il se trame quelque ligue contre Napoléon, partout où on espère la restauration des Bourbons.
Enfin , en 1812 , M. et madame d’Entraigues étaient venus se fixer en Angleterre. Ils habitaient un charmant cottage, dans le comté de Surrey (Barnner-Terrace). Sans doute ils croyaient avoir devant eux de longs et d’heureux jours.
MADAME SAINT-HUBERTY. 23t
Une fin horrible les attendait, eux qui avaient traversé tant de dangers, eux qui avaient fui, pour s’aimer, Paris, l’Opéra, la Révolution.
Le 22 juillet 1812, au moment où ils se disposaient à monter en voiture pour se rendre à Londres, ils furent assassinés par un de leurs domestiques.
Le comte fut frappé dans le dos de deux coups de couteau, dont l’un le traversa de part en part. La comtesse reçut une balle en pleine poitrine.
On les releva expirants, baignés de sang ; mais tous les soins étaient inutiles. Ils ne reprirent connaissance ni l’un ni l’autre et expirèrent au bout de quelques heures.
Voici comment on raconte cette horrible catastrophe.
Le comte d’Entraigues, qui avait réussi à surprendre les articles secrets de la paix de Tilsitt, en avait donné communication au cabinet anglais, et, en échange de ce service, recevait une très- forte pension. Fort avant dans les secrets de la cour de Russie, il avait avec lord Canning, le ministre, des relations très-suivies.
Fouché apprend tous ces détails, et aussitôt il envoie à Londres deux agents avec mission de lire à tout prix la correspondance du comte.
Ces agents; par l’entremise d’un émigré, réussirent à corrompre, à force d’argent, un domestique que M. d’Entraigues avait tout lieu de croire fidèle, un Piémontais nommé Lorenzo.
Ce misérable livrait à l’émigré toutes les lettres écrites ou reçues par le comte. 11 les livrait décachetées et gardait les enveloppes.
La veille du jour fatal, le comte reçut une lettre qui nécessitait son départ pour Londres. Aussitôt il donna les ordres nécessaires.
Lorenzo comprend que son crime va être découvert, il se voit perdu. 11 attend l’heure du départ, et, au moment où le conjte descendait l’escalier, il se précipite sur lui et le frappe. Le comte tombe. Mais l’assassin craint que la victime ne soit pas morte, il remonte pour prendre un pistolet afin de l’achever. Il revenait lorsque la comtesse se présente à lui dans les escaliers; il lui appuie son pistolet sur la poitrine et fait feu.
Le misérable avait complètement perdu la raison. Entendant le tumulte causé par cette tragédie, il s’arme d'un second pistolet et se fait sauter la cervelle.
Quelques années plus tard, l’émigré, qui avait servi d’intermédiaire entre le domestique du comte et les agents de Fouché, se suicidait à son tour.
Quand on considère l’œuvre de Molière, si complexe et si varié, infini, pour ainsi dire, comme le cœur et l’esprit humains, ôn en vient vite à se demander quels acteurs étaient capables de supporter l’écrasant fardeau de tant de génie. Combien donc étaient-ils pour suffire à tant de passion, à toute cette verve, à cette mordante ironie, à ces luttes, à ces amours? Combien étaient-ils pour jouer l’humanité tout entière, avec ses vices et ses faiblesses, ses grands sentiments
et ses mesquineries, ses ridicules et ses grandeurs? Aux plus beaux jours de la faveur de Louis XIV, à l’apogée de leur fortune, ils étaient vingt-quatre. Et encore, dans ce nombre, je comprends peut-être un moucheur de chandelles.
Quoi, si peu? Il s’en faut qu’ils aient toujours été aussi nombreux. Mais le maître était au milieu d’eux, le maître, qui les enflammait du feu de son génie, qui leur communi-
quait quelque chose de sa sensibilité brûlante et fatale, les pressant, les exhortant, leur donnant les qualités qu’ils n'avaient pas, tirant parti de leurs défauts, utilisant même leurs infirmités; le maître, « créateur sublime et sublime manœuvre en même temps. »'
L’œuvre terminée, et quelle œuvre! — Don Juan, le Misanthrope, Tartufe, — Molière descend du Sinaï de sa pensée, il baisse sa taille à la taille de chacun des siens. Le voilà directeur de troupe. C’est là, dans ces coulisses illustrées par son agonie, sur ces planches qui sont pour lui « le champ d’honneur, » qu’il faut étudier, qu’il faut voir le grand homme et le bon homme. Là, il dresse, il met sur pied la comédie sortie d’une pièce et tout armée de son cerveau.
Alors, il doit s’assurer le concours de tous. Aussi, quels soins et quelle prévoyance! Nul détail n’échappe à sa dévorante activité. Décors, costumes, accessoires, machines, il voit tout. Et les répétitions ! Comme il entend la mise en scène, le grand poète! et le jeu du théâtre. Dans ce petit espace, entre quatre chandelles, il fait tenir le monde. Et le voilà, dessinant le rôle de chacun, indiquant les intentions, enseignant à souligner d’un geste l’allusion parfois obscure. Le jour où il lit, il faut écouter, surprendre, retenir, car il est le modèle inimitable. A lui seul il joue toute la pièce. Tout ne parle-t-il pas en lui ? « Il semble même qu’il ait plusieurs voix. D’un pas, d’un clin d’œil, d’un sourire, il fait plus concevoir de choses que le plus grand parleur en une heure. »
Aussi, elle est excellente, cette troupe si petite, et à tel moment elle atteint à la perfection. Et cependant, jamais un
LES COMÉDIENNES DE MOLIÈRE. 235 jour de repos, jamais une heure de répit. Il faut se multiplier, suffire aux plaisirs de la ville et de la cour, jouer à Paris, et être aux ordres du plus magnifique des rois, qui ne donne pas de fêtes sans Molière. •
Parfois, après bien des difficultés surmontées, lorsqu'il a réussi à apaiser les furieux petits amours-propres qui grouillent autour de lui, le dégoût prend le grand homme, ou la colère. « Quels étranges animaux à conduire que les comédiens ! » s’écrie-t-il. Mais ce n’est qu’une boutade. Il en fait ce qu’il lui plaît, il les sait par cœur. Il tient dans sa main les fils de tous ces pantins.
Il ne faut pas, cependant, diminuer par trop la valeur et le mérite des comédiens, et surtout des comédiennes de Molière. Après la part du maître, il y a leur part, qui est grande encore et digne d’envie. Pendant que l’auteur immortel de Tartufe inaugure notre comédie nationale, elles inaugurent le jeu de cette comédie. Elles jouent d’instinct, d’inspiration, d’original, elles créent, dans toute la réalité de cette expression devenue banale. C’est dans la société qui les entoure, à la ville, à la cour, qu’elles vont chercher les traits épars qu’elles rassemblent pour composer le personnage. Et telle est la force de leur génie qu’elles se substituent au modèle. Leur vérité de convention devient la vérité. Si bien que les imiter est toute l’ambition des comédiennes qui les suivent.
Leurs rôles, après deux siècles, sont restés les grands rôles, pierres de touche du talent. Bien peu osent les aborder, de celles que nous applaudissons le plus et le plus justement. Et de ce peu, combien sont, je ne dirai pas excellentes, mais passables? Et pourtant, elles ont, ces dernières venues, la
tradition, qui jalonne la route, qui signale les écueils. On sait comment entrait Célimène-Béjard et quel était son geste, on a pointé la moue de Lucile-de Brie, on a noté les mielleuses intonations d'Arsinoé-Du Parc, et le rire argentin de Nicole-Beanval.
Qui dit comédienne de Molière dit, à la fois, grâce, esprit, beauté, grand air, convenance parfaite, ingénuité ravissante, espièglerie mutine, adorable coquetterie, larmes, sourires, tendres regards.
Ainsi parle cette tradition qui, à la Comédie-Française, va, se transmettant de générations en générations, comme une légende sacrée. Grâce à elle, nous pouvons nous représenter, telles qu’elles étaient autrefois , ces enchanteresses qui éclairaient de leurs beaux yeux les fêtes de l’amant de La Vallière, et qui furent le ravissement de la plus magnifique et de la plus galante des cours.
Joseph Béjard, bourgeois de Paris, procureur au Châtelet, ou huissier du roi, ès-eaux et forêts, — les actes que nous possédons lui donnent ces deux qualités, — épousa fort jeune
MADELEINE BÉJAHD. 237
Marie Hervé. Ils eurent, comme dans les contes de fées, beaucoup d’enfants. Mais ils s’occupèrent fçrt peu de toute cette progéniture, se reposant sans doute sur la Providence ou sur quelque bon génie. C’est pourquoi filles et garçons, après avoir grandi à la grâce du bon Dieu et aussi un peu à la grâce du diable, prirent tous successivement le parti du théâtre qui n’en était pas un.
Cinq enfants de Joseph ont donc joué la comédie. Deux fils, Jacques et Louis, et trois filles, Madeleine, Geneviève et Armande. Cette dernière devint la femme de Molière.
Madeleine, l’aînée de la famille, était née à Paris le 8 janvier 1 618. Elle avait seize ans à peine quand elle quitta la maison paternelle pour s’engager dans une troupe, — il faudrait presque dire dans une bande de comédiens de campagne qui exploitait la Provence et le Languedoc.
A cette vie errante et aventureuse, il n’est pas de vertu qui tienne. « Bientôt, dit la chronique, elle fit la fortune de quantité de jeunes gens des divers pays qu’elle traversait, si bien que, dans une galanterie si confuse, il serait fort difficile de dire quel était le père de la fille qu’elle eut en 1638. »
Ce père, que l’anonyme et scrupuleux chroniqueur serait si embarrassé de désigner avec quelque certitude, n’était pas un moindre personnage que M. le comte de Modène.
Esprit de Raimond de Mormoiron, comte de Modène, était un gentilhomme du ComtatVenaissin, chambellan des affaires de Monsieur* frère du roi. C’était un officier distingué. On a de lui plusieurs ouvrages, entre autres une Histoire dés Révolutions du royaume et de la ville de Naples, infiniment préférable à beaucoup de compositions de ce genre. Jeune,
galant, spirituel, assez riche, il se laissa prendre aux charmes de Madeleine, qui ne lui fut pas cruelle. On sait peu de chose de leur liaison. Lorsque la jolie comédienne ambulante se trouva enceinte, le comte eut le bon goût de ne pas montrer de jalousie rétrospective, s’il en avait, toutefois, et il accepta bravement sa paternité.
C’est à Paris, dans une maison de la rue Saint-Honoré, que la petite fille vint au monde, le 2 juillet 1638. Le 18 du même mois, elle fut baptisée à Saint-Eustache sous le prénom de Françoise, et inscrite sur les registres de la paroisse comme enfant illégitime de Madeleine Béjard et du comte de Modène (1).
(1) 11 est nécessaire d’insister sur la date de la naissance et sur le prénom de la fille de Madeleine. Longtemps on a cru que c’était elle qui était devenue la femme de Molière. Sur cette erreur est basée l'abominable calomnie de Monfleuri qui, vers la fin de 1663, présenta au roi une requête où il accusait le grand homme d’avoir épousé sa propre fille. L’infAme calomniateur prétendait que si le comte de Modène avait eu la faiblesse de reconnaître l’enfant, elle n’en était pas moins le fruit des amours de Molière et de l'alnée des Béjard. Cette horrible accusation pouvait perdre un homme moins bien en cour que l’auteur illustre déjà de Y École des femmes. On sait comment y répondit Louis XIV, en daignant tenir sur les fonts de baptême l’enfant que venait d’avoir son auteur favori (28 février 1664). Mais d’une calomnie il reste toujours quelque chose, et longtemps il plana comme un soupçon sur la mémoire de ce grand génie, de ce noble coeur. Je remplirais uue page rien qu’avec les titres des ouvrages écrits sur ce sujet, pour ou contre. Dieu sait ce qui s'est noirci — bien inutilement souvent — de papier tout aussi innocent que Molière. Aujourd’hui qu’on a en main les preuves les plus Irrécusables de ce fait, que la femme de Molière était la
MADELEINE BÉJAHD. 23!)
Grimarest avance quelque part que le comte de Modène épousa secrètement Madeleine Béjard. Cette assertion, complètement dénuée de vraisemblance, ne prouve absolument rien, sinon que Grimarest est un biographe d’imagination. Ce qui est certain, c’est que les relations des deux amants durèrent plusieurs années après la naissance de leur fille. Mais, une fois encore, les détails manquent, et, pendant près de sept années, il est à peu près impossible de suivre la trace de Madeleine. *
En 1745, nous la retrouvons à Paris. Elle faisait alors partie avec ses deux frères, Jacques et Louis, d’une troupe bourgeoise, sorte de société d’amateurs qui jouait pour son plaisir.
A ces représentations assistait assidûment un jeune avocat de vingt-trois ans, passionné pour le théâtre. Il se nommait Poquelin. A voir jouer Madeleine, il devint amoureux d’elle, se lia avec ses frères, et finalement, en dépit de sa famille, il' entra dans cette société dramatique.
En jetant sa robe par-dessus les moulins, le jeune échappé du Palais y jeta du même coup le nom de sa famille. Du
jour où il monta su-r les planches, il s’appela Molière.
sœur et non la fille de Madeleine, les derniers soupçons ont bien été forcés de s’envoler. Voici ce que dit M. Taschereau, gui a porté tant de lumière dans ces tristes débats t « La fille de Madeleine Béjard fuL baptisée sous le nom de Françoise, et la femme de Molière se nommait Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth. La fille de Madeleine Béjard est née en 1638, et la femme de Molière n’est venue au monde qu’en 1645* comme le prouve son acte de décès. Enfin, Molière ne connut Madeleine Béjard qu’en 1645, c’est-à-dire plus de sept ans après la naissance de sa fille. •
Mais il faut dire ce qu’était Madeleine à cette époque, et pour cela recourir aux témoignages des contemporains. Mademoiselle Béjard, au moment de doubler le cap de la trentaine, était dans tout l’éclat de sa beauté. Spirituelle autant que jolie, elle était agréablement frottée de littérature, et n’aurait peut-être pas fait tache dans le salon de quelqu’une de ces précieuses dont Molière, quelques années plus tard, devait faire si bonne et si prompte justice. Elle n’était pas fort grande, mais sa personne, malgré un embonpoint naissant, ne manquait pas de distinction, et sa démarche n’était pas sans noblesse. Elle avait des grâces et de l’enjouement, et une grande vivacité. Ses yeux petits, mais bien fendus, étaient noirs et brillants, pleins de feu et de malice. Ses lèvres un peu épaisses n’ôtaient à son sourire ni sa raillerie ni sa finesse. Enfin, pour finir, ses bras, ses épaules et sa poitrine étaient la perfection même.
Ce portrait plaiderait les circonstances atténuantes pour l’avocat, s’il en était besoin. Mais il a des excuses meilleures: la vocation et le génie.
Comédien par amour, presque chef de troupe grâce à son initiative, Molière ne tarda pas à s’associer aux vues ambitieuses des deux frères Béjard. Madeleine d’ailleurs les poussait dans cette voie. Après avoir joué la coméde, — et aussi la tragédie, hélas! — beaucoup pour la gloire, il songeait à la jouer un peu pour de l’argent.
Voilà donc mes étourdis, mes comédiens de vingt ans, riches pour tout talent de leur audace, qui constituent une troupe à peu près régulière. Comme ils ne doutent de rien, ils intitulent leur société nouvelle l 'Illustre Théâtre. L’épi-
MADELEINE BÉJAKD. 241
thète pompeuse A' Illustre sera pour l’avenir, si elle n’est pour le présent.
Mais V Illustre Théâtre ne réalisa pas les espérances de ses fondateurs. Vainement il essaya de lutter contre les deux troupes en faveur à Paris, de l’hôtel de Bourgogne et du Marais. Trois fois en un an il déménagea. Successivement il planta sa tente au faubourg Saint-Germain, au quartier Saint- Paul, puis au faubourg Saint-Germain encore, il ne rencontra pas la fortune en route. Ni la gloire ni la richesse ne tenaient leurs promesses trompeuses. La foule, pour tout dire, refusait de prendre le chemin de l 'Illustre Théâtre .
A bout de ressources, il fallut bien s’avouer vaincu. La troupe illustre mit la clef sous la porte et gaiement quitta Paris pour courir les hasards de la province.
Tallemant des Réaux, le spirituel bavard, a entendu parler de l’aventure et la conte en ses Historiettes, tout de travers selon sa coutume. Après avoir esquissé quelques comédiennes célèbres du temps : « Il faut, dit-il, finir par la Béjard; je ne l’ai jamais vue jouer, mais on dit que c’est la meilleure actrice de toutes. Elle est dans une troupe de campagne. Elle a joué ici (à Paris), mais c’a été dans une troisième troupe qui n’y fut que quelque temps. Un garçon nommé Molière quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre. Il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s’en mit et l’épousa. »
Voilà comment Des Réaux, en vrai chroniqueur qu’il est, est toujours renseigné. Un « on-dit » court-il la ville, vite il prend la plume. Il conte au hasard, à l’improvisade, à tort et
à travers. Il consigne sur ses (ablettes, tout et rien, le bruit
du jour, l'anecdote, le petit scandale. S’il se trompe, peu importe, il n’y regarde pas de si près, pourvu que le Irait ou la méchanceté y soit. C’est moins la vérité que son ombre, son apparence, quelque chose d’approchant. Il y a toujours aU fond üft peu de réel. Sous la broderie, en cherchant bien, on retrouve la trame. Pas de fumée sans feu, dit le proverbe populaire, souvent Des Réaux n’est que la fumée qui affirme le feu. On reprochait un jour à Voltaire de conter un mensonge : -** Est Ce que iha vérité n’est pas plus jolie? demandait il.
Cependant, le garçon nommé Molière n’épousa pas la Béjardj au moins cette Béjard-là; — si ce n’est elle, c’est donc sa sœur; mais il prit la clef des champs avec Madeleine. Ensemble ils partirent, un matin, en se donnant la main, comme deux amoureux qu’ils étaient. Ils marchèrent droit devant eux, sans retourner la tête. Ils allaient salis but, au gré de leur fantaisie et de l’amour.
Ce furent de belles journées, mêlées de pluie et de soleil. Ils couraient à l’aventüre le long des chemins poudreux, s’arrêtant à l’ombre, au miliéü du jour, à l’abri des haies en fleurs.
La belle vie, à vingt ans, que celle de ces vagabonds spirituels et de ces comédiennes galantes! Les bons soupers et les bons jeûnes * les rires joyeux et les belles larmes! Et que d’aventures, que d’imprévu! Combien d’expédients et de stratagèmes! Il faut vivre. Elles ont, les belles filles, tout leur avenir dans une œillade; ils portent, les joyeux bohèmes, leur souper dans leur cervelle. Et si Pâtre de l’auberge est froid aujourd’hui, demain le château sera
hospitalier. Allons, en roule ! à pied, à cheval, en charrette. Voici l’hiver, et les brises de décembre sont tièdes à Montpellier, En route! pierre qui roule n’amasse pas de mousse, mais les voyages forment la jeunesse.
Et, certes, cette vie vagabonde d’enfant sans souci ne sera pas perdue pour Molière, Pendant ces années de courses dans les provinces, les germes de son génie tombent en lui et fermentent sourdement à son insu, A ces frottements si divers, à ces transitions brusques, il doit cette science souveraine de l’humanité, son plus beau titre de gloire, ftien n’est perdu pour celui que plus tard Boileau appellera le contemplateur. Déjà il possède ce sens d’intuition, cette faculté d’assimilation qui plus tard font le désespoir de ses ennemis, # C'est yn homme dangereux, dit De Visé, que cet Elomire (anagramme de Molière); tout ce qu’il ne dessine pas sur ses tablettes, il l’imprime dans son imagination, U y en a qui ne vont point sans leurs mains : mais on peut dire de lui qu’il ne va pas sans ses yen* et ses oreilles. » Pendant ses flâneries le long des chemins, aux soupers de l’hôtellerie, dans ses conversations avec des gens de toute sorte, Molière recueillait les matériaux de son œuvre. La bohème, pour le génie, est un surnumérariat. A vingt ans de là, il retrouvera daps sa mémoire des traits et des types précieux, trésors qu’il ne se connaissait pas.
Les deux amoureux avaient mis en commun leurs intérêts et leurs espérances. Elle était directrice et il était directeur de la troupe ambulante. Ils mettaient leur argent et leurs cœurs dans la même cassette. Mais Madeleine avait une fausse clef, et de temps à autre elle retirait son cœur.
Quelle fut leur histoire pendant ces années? On ne sait au juste. Et pourtant ils ont eu leur historien, un bohème comme eux, qui vivait au jour la journée, de sa plume, comme ils vivaient de leurs représentations.
Une troupe de comédiens ambulants arrive un jour au Mans, et voilà la bile de Scarron allumée. Il écrit le Roman comique. Oh î le beau roman que nous aurions là, si le pauvre cul-de-jatte avait eu quelque chose de la veine de Lesage ! La magnifique épopée que celle de ces artistes errants, courant à travers cette France de 1650, toute frémissante et encore agitée, bruyante, révolutionnaire, mal remise encore des convulsions de la Fronde-
Mais Scarron semble fuir son sujet. Toujours il le côtoie et toujours il l’évite. Ses héros sont la moindre de ses préoccupations. Ses comédiens de campagne ne sont guère que le lien de ses histoires, la monture du chapelet d’angglotes qu’il débite grain à grain, le fil blanc dont il coud lesTonwes farces qu’il conte. Par ci par là, on rencontre, au détour d’une page, un récit, un crayon, une ébauche à peine indiquée, et c’est tout. Si on cherche quelque chose comme un vague portrait, il faut, avec une patience infinie, rassembler les traits noyés dans une intarissable faconde, — qui, du reste, n’est pas sans charmes.
Vous souvient-il de ce Destin, si brave et si doux, si joyeux et pourtant si mélancolique, si insouciant et si amoureux? Pour suivre celle qu’il aime, il a quitté le foyer paternel, et il accepte tous les hasards de la troupe aventureuse. Le voici , il fait son entrée au Mans. Il est jeune, aussi pauvre d’habits que riche de mine; au lieu de chapeau, il n’a qu’un
bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs. 11 marche d’un pas fier à côté de la charrette chargée de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes. Qui vous dit que ce Destin n’est pas Molière ? Molière avant le génie.
Et celle qu’il aime, son amie, cette charmante Etoile qui se défend si mal quand la foule des provinciaux galants l’assiège à sa toilette, pourquoi ne serait-elle pas Madeleine?
Ceci n’est pas une imagination vaine. Un savant qui a su rendre la science aimable, le bibliophile Jacob, a fort bien démontré, dans un travail excellent, que le Roman comique est le roman de Molière.
Vers 1650, nous retrouvons Madeleine à Paris. Molière y a ramené sa caravane. Accueilli avec le plus grand intérêt par son ancien condisciple du collège de Clermont, Armand de Bourbon, prince de Conti, l’amant de Madeleine fait faire halte à sa troupe. 11 donne plusieurs représentations à l’hôtel du prince.
Mais l’heure du repos n’est pas encore venue, et, de nouveau, en 1652, les pauvres comédiens se remettent en roule. Seulement, à cette tournée nouvelle, on a l’itinéraire de Molière. C’est ainsi qu’on suit la troupe à Vienne, puis à Lyon, puis à Dijon, à Grenoble, à Montbrison, à Lyon encore en
Lyon paraît être le quartier général. C’est à Lyon que Molière héberge d’Assoucy, que le jeu a mis dans l’état d’Adam. Ensemble ils descendent le Rhône, s’arrêtent à Avignon, à Pézenas, à Lunel, à Béziers, à Narbonne.
En 1053, Molière avait donné I.yon sa première comédie
régulière, cinq actes, en vers, {'Etourdi', en 1656, il donne son second ouvrage : le Dépit amoureux. Mais il travaille en courant car, plus que jamais on a de la peine à le suivre, Chapelle et Bachaumont le rencontrent à Carcassonne, mais il ne fait qu’y passer, il se rend à Toulouse, de là à Castelnau* dary, puis à Agen, et une seconde fois à Bordeaux, où il lance un essai tragique, la Thébaide , qui ne réussit pas. En 1657, la caravane comique est revenue sur les bords du Rhône, A Avignon , Molière se lie d’amitié avec Mignard qui revient d’Italie, et auquel il dédiera son poème du Val-de-Grâce , Puis il remonle vers Lyon, se rend à Rouen, vers les fêtes de Pâques de 1658, et enfin, le 24 octobre suivant, il débute avec sa troupe devant la famille royale et a le bonheur de plaire à Louis XIV.
Après treize ans de pérégrinations, Molière obtenait enfin la permission d’avoir du génie.
Il faut cependant revenir à Madeleine. Depuis 1654, elle n’était plus la bien-aimée de son Destin. En cette année fa* taie, Molière avait rencontré à Lyon deux comédiennes charmantes, la Du Parc et la De Brie , et leurs beaux yeux lui avaient fait oublier ses premières amours.
Repoussé par la Du Parc, beauté froide et orgueilleuse, il se laissa consoler par la touchante De Brie. Puis, il trouva moyen de les engager toutes deux dans sa troupe.
C’en était fait du bonheur de Madeleine. Dans ce cœur, balayé par la tempête de tant de passions , un seul sentiment tendre restait, l'amour de Molière, et voilà qu’il lui échappait. Son àme restait plus froide et plus vide qu’un galetas sans feu en décembre. Tout d’abord elle voulut lutter; elle
pensait que le temps lui avait donné sinon des droits, au moins un certain empire, elle mit tout en oeuvre pour retenir le volage. En vain.
Ella avait trente -cinq ans, et déjà les premières rides plissaient ses tempes, autrefois polies comme le marbre. La solitude se faisait autour d’elle. Qu’étaient-ils devenus, ces beaux amoureux, ces adorateurs de la vingtième année, qui se pressaient autour d’elle, au temps où elle n'avait qu’à choisir ! car elle avait toujours choisi. Devenue vieille, et jetant un regard 6ur son passé, elle se vantait avec un légitime orgueil de n’avoir jamais eu de faiblesses que pour des gentilshommes. Son coeur, comme les carrosses du roi, ne s'ouvrait que devant un certain nombre de quartiers. Cette estime des gens de qualité lui avait tenu lieu de morale. Elle ne chercha jamais à donner d’autres principes à sa fille Françoise.
Abandonnée de Molière, elle ne sut pas se résigner tout d’abord. Entre Madeleine, à laquelle il était lié et par le passé et par l'intérêt j entre mademoiselle Du Parc qui, après l’avoir repoussé, semblait vouloir s’humaniser, et mademoiselle De Brie qui le consolait, le pauvre grand homme dut mener une existence étrange. Deux ou trois fois dans ses pièces, il revient sur cette situation bizarre.
Peu à peu, cependant, Madeleine s’accoutuma à la présence de sa rivale, le passé ne lui apparut plus que comme un songe, elle devint une bonne et fidèle amie pour son ancien amant.
Lorsque, définitivement, la troupe fut installée à Paris, il y eut entre elle et Molière une association pour l'exploilation des spectacles. Le registre de La Grange en fait foi. Ainsi,
aux dates des 10 juillet, 1 et 17 août 1659, on trouve certaines sommes payées pour frais et vieilles décorations à mademoiselle Béjard. Plus tard, sur le même registre, nous la voyons devenue caissière de Molière, et toucher, pour lui, en quatre prélèvements.
Elle était bien d’ailleurs le lieutenant indispensable à un homme aussi occupé que Molière. Versée dans tous les détails de l'administration d’un théâtre, elle pouvait, au besoin, retoucher une pièce, couper, rogner, tailler, ajouter, suivant les nécessités de la représentation ou le goût du public. C’est ainsi que le 10 janvier 1660, le registre de La Grange, auquel il faut toujours revenir lorsqu’il s’agit de Molière et de sa troupe , mentionne la première représentation de Don Quichotte, » pièce raccommodée par mademoiselle Béjard. »
Un crève-cœur plus grand que tous les autres était réservé aux dernières années de Madeleine. Elle avait pris près d’elle sa plus jeune sœur, Armande, et l’élevait comme sa fille. Molière traitait en père cette enfant, ravissante de grâces et de gentillesse.
Mais, avec le temps, les sentiments du grand homme changèrent, et Madeleine s’aperçut avec effroi que Molière aimait Armande. Elle fit tout pour empêcher une union, que, peutêtre, elle considérait comme disproportionnée, mais, cette fois encore, elle échoua. Grimarest prétend que, pendant neuf mois, Molière cacha son mariage à son ancienne amie, mais c’est une erreur, la signature de Madeleine est au bas de l’acte , avec celles de toute la famille.
Les tristes prévisions de Madeleine ne tardèrent pas à se réaliser. L’inconduite de sa sœur, les tourments de l'homme
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qu’elle avait aimé empoisonnèrent ses derniers jours. « Si grand fut son chagrin, dit un écrivain du temps, qu’il contribua certainement à la conduire au tombeau. »
Elle mourut le 17 février 1672, un an jour pour jour avant Molière.
Madeleine Béjard tenait avec éclat l’emploi des reines, mais elle remporta ses plus grands succès dans les rôles de soubrettes.
Ses principales créations dans l’œuvre de Molière sont : Marinette, du Dépit amoureux; Marotte, des Précieuses Ridicules; Georgette, de l ’ Ecole des Femmes; Dorine, de Tartufe , et l-’rosine, de X Avare.