GENEVIÈVE BÉJARD
C’est à sa famille, à ses deux sœurs, que Geneviève Béjard doit de n’être pas complètement oubliée. Elle était même si peu connue, que son nom a échappé aux recherches de plusieurs historiens du théâtre et qu’on a prété parfois une partie de son existence, tantôt à l’une, tantôt à l’autre de ses sœurs.
Entrée au théâtre en môme temps que ses frères, elle prit
250 LES COMEDIENNES ADOltEKS.
tout d’abord le nom de Hervé pour se distinguer de sa sœur. Elle fit partie de l 'Illustre Théâtre et suivit Madeleine en province.
Revenue à Paris, avec la troupe de Molière, elle y resta jusqu’à la mort de ce protecteur. Elle parut ensuite au théâtre Guénégaud, dont elje faisait encore partie lorsqu’elle mourut, le 3 juillet {675, après une maladie de langueur de plus de trois ans.
Mariée une première fois au sieur Léonard de Loroénye de la Ville-Aubrun, elle épousa en secondes noces Jean-Baptiste Aubry des Carrières, l’un des entrepreneurs du pavé de Paris.
Elle était jolie, mais n’avait qu’un très-médiocre talent, et ne devait sa part entière qu’à la protection de son beaufrère.
Dans toutes les comédies de Molière, elle n’a joué d’original qu’un seul rcMe : celui de Bélise, des Femmes Savantes.
(AHMANpE RÉJARD IC45-170U.
COVIELLE
« ... Premièrement, elle a les yeux petits.
Mademoiselle moliêrk. 201
CLÉONTE
Cela est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
COVIELLE
Elle a la bouche grande.
CLÉONTE
Oui, mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
COYIEI.LK.
Pour sa taille, elle n’est pas grande.
CLÉONTE
Non, mais elle est aisée et bien prise.
COVIELLE
Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions...
CLÉONTE
11 est vrai : mais clic a grâce à tout cela; et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
COVIELLE
Pour de l’esprit...
CLÉO.NTE.
Oh! elle en a, Covielle, du plus lin, du plus délicat.
COVIELLE
Sa conversation...
CLÉOPiTE.
Sa conversation est charmante.
COVIELLE
Elle est toujours sérieuse.
CLÉONTB.
Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes? Et vois-tu rien de plus impertinent que ces femmes qui rient à tout propos?
COVIELLE
Mais enfin, elle est capricieuse autant que personne du monde.
CLÉON’TE
Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.
COVIELLE
Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
CLÉONTE
Moi? j’aimerais mieux mourir; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée. »
Tel est l’amoureux et charmant portrait, qu’après huit ans de mariage, Molière trace de cette froide et implacable coquette, qui fut le désespoir de sa vie, et peut-être aussi, hélas ! le terrible aiguillon de son génie.
Mari toujours trompé, amant toujours épris, sans cesse Molière, en dépit de ses résolutions, revient à cette femme qu’il aime d’un incurable amour. A chaque page de son œuvre, on la'voit reparaître. Dans le Misanthrope aussi bien que dans Y Ecole des femmes, c’est elle, toujours elle. La comédie de Molière, cette comédie irrésistible, c’est le drame douloureux de sa vie intime. Subissant la fatalité du génie, il fait notre rire de ses pleurs. C’est lui-même qu’il met en scène, et c’est sa passion qu’il immole aux bravos de la foule. Mais combien elle est navrante, son ironie ! Sous cette verve désolante, sous ces éclats de rire convulsifs, on distingue un sanglot sourd. Infortuné grand homme ! Il n’est pas un de ses maux, pas une de ses douleurs, qui échappe à son analyse et à ses sarcasmes. Toujours malade, toujours mourant, il n’a pas assez de railleries contre la médecine, et il rend le dernier soupir en bernant les médecins. Cocu sublime, il verse à pleines mains le ridicule sur les maris trompés.
Presque tous les contemporains ont pour cette indigne Béjard les yeux de Molière. Il n’y a qu’une voix pour louer ses grâces, son esprit, sa beauté, son talent.
« Elle avait la voix extrêmement jolie, — est-il dit dans V Histoire du Théâtre-Français des frères Parfait, — et elle chantait avec un grand goût le français et l’italien. Personne mieux qu’elle n’a su se mettre à l’air de son visage, par l’arrangement de sa coiffure, et plus noblement par l’ajustement de son habit. En scène, elle faisait voir beaucoup de jugement dans son récit. Son jeu continuait encore, lors même que son rôle était fini. Elle n’était jamais inutile sur le théâtre, et elle jouait presque aussi bien quand elle écoutait que quand elle parlait.... Si parfois elle retouchait à ses cheveux, si elle raccommodait ses nœuds ou ses pierreries, ses petites façons cachaient une satire judicieuse et spirituelle. Par là elle entrait dans le ridicule des femmes qu’elle voulait jouer. »
Oublions pouf un instant la femme. N’est-ce pas là le croquis d’une comédienne accomplie? Et ces lignes si simples, il est bon de le noter, datent d’un temps bien autrement exigeant que le nôtre. Des éloges hyperboliques ne récompensaient pas alors le plus léger effort d’une actrlee. Le diapason de la louange a singulièrement monté depuis deux siècles. Un « pas mal » de 10(53 se traduirait aujourd’hui par le cri : « sublime, » délayé en cinq colonnes de feuilleton.
Mademoiselle Poisson, dans une Lettre sur la Vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps, insérée au Mercure en mai 1740, consacreàla Béjard quelques lignes qui achèvent de la peindre. « Elle avait une taille médiocre.
mademoiselle molière. 255
mais un air engageant, quoique avec de très-petits yeux, une bouche fort grande et fort plate; mais faisant tout avec grâce jusqu’aux plus petites choses, quoiqu’elle se mit très-extraor- 4 dinairement, et d’une manière presque toujours opposée à la mode du temps. »
Une grande originalité, voilà donc le trait distinctif de la femme de Molière. Elle lui dut cette grâce un peu étrange, et cette puissance de séduction dont ne savaient pas se défendre ceux même qui connaissaient la sécheresse de son cœur.
Armande-Grésinde-Claire-Elisabeth Béjârd était née en 164b, l’année même où le jeune Poquelin abandonnait le Palais pour les coulisses de Y Illustre Théâtre. Toute jeune encore, elle fut confiée à sa sœur Madeleine, dont elle suivit la fortune. Ainsi elle grandit dans la maison et sous les yeux de Molière, qui put assister à l’éclosion et à l’épanouissement de cette fleur de jeunesse et de beauté.
A douze ans, à l'âge où la timidité et la maussaderie viennent aux petites filles avec les premières idées, Armande avait déjà des grâces virginales et des caresses félines» Madeleine était souvent pour elle une mère trop sévère, mais elle trouvait dans Molière un protecteur d’une indulgence inépuisable, toujours prêt à prendre son parti, toujours à genoux devant ses moindres fantaisies.
Cette bienveillance si attentive, elle la paya en monnaie d’enfant gâté, en caresses et en cajoleries. Elle s’habitua à considérer ce vieil ami qui veillait sur elle, comme un bon génie ayant mission de combler tous ses vœux. Femme avant l’âge, coquette sans le savoir, elle déploya pour lui les sé-
ductions les plus puissantes. « Sa reconnaissance s’épanchait en mille preuves de l’amitié la plus vive. »
Molière ne sut pas résister à ces démonstrations, ou plutôt il se trompa sur leur nature. Ce grand homme pour qui le cœur humain n’avait pas de mystères, ne sut pas lire dans le cœur de cette Agnès.
Il se crut aimé.
Alors il fut pris d’une de ces passious terribles qui éclatent dans le cœur des hommes à l’heure où. leurs sens s’apaisent. 11 forma le projet d’épouser Àrmande. Lui qui au banquet de l’amour n’avait vécu que des reliefs d’autrui, il se flatta de posséder seul et pour toujours cette ravissante enfant.
Mais il y avait loin de l’idée à la réalisation de ce mariage. La situation de Molière était des plus fausses, et pleine de difficultés. Au moment où il se laissait emporter par ce grand amour, il se trouvait pris entre les deux passions de sa jeunesse, entre Madeleine et mademoiselle De Brie. Qu’allaient dire ces deux femmes?
« Dès que mademoiselle De Brie connut le dessein de Molière, elle mit tout en usage pour empêcher, l’accomplissement d’un mariage qui offensait si fort sa gloire. Rien ne lui paraissait plus cruel que de céder un amant à une petite créature qu’elle jugeait, avec quelque sorte de raison, lui être inférieure en mérite. Elle en témoigna son inquiétude à Molière et le mit en quelque incertitude par ses reproches, car il conservait beaucoup d’honnêteté pour elle, et la traitait avec toutes sortes d’égards. »
Mais les efforts de mademoiselle De Brie furent aussi vains que ceux de Madeleine. Le 20 février 1662, croyant signer un
long bail avec le bonheur, Molière épousa Armande Béjard.
Il avait quarante ans, elle en avait dix-sept.
Déjà à cette époque la future Célimène avait goûté des enivrements du théâtre. « Ses succès dans le tragique aussi bien que dans le comique lui avaient fait le plus grand honneur. » L’année précédente, à Vaux, à cette fête si magnifique donnée par Fouquet à Louis XIV, Armande avait obtenu un immense succès de beauté.
« Au milieu de vingt jets d’eau naturels, tout à coup un rocher se changea en une coquille d’où sortit bientôt la naïade Béjard, chargée de débiter le prologue de Pellisson. » Coquille et naïade furent les merveilles de la fête. Le bon La Fontaine n’a garde de les oublier. On fit sur ce sujet plus de vingt chansons, dont voici un couplet :
Peut-on voir nymphe plus gentille Qu’était Béjard l’autre jour?
Lorsqu’on vit s’ouvrir sa coquille,
Tout le monde disait à l’entour.
Lorsqu’on vit s'ouvrir sa coquille,
Voici la mère d’Amour.
Plus prudent, ou plutôt moins aveugle, Molière aurait arraché sa femme aux tentations du théâtre. Mais, hélas ! le malheureux! « il était fier de son talent, il travaillait de toutes ses forces à la mettre en évidence, il rêvait pour elle des rôles admirables afin de la faire applaudir. »
Mais les illusions de Molière s’envolèrent bien vite. Son mariage, troublé dès les premiers jours par les récriminations
ou les jalousies de Madeleine et de mademoiselle De Brie, n'eut pas, pour ainsi dire, de lune de miel. Moins de six mois plus tard, le charme était rompu. Un an ne s’était pas écoulé, que déjà le grand homme, au désespoir, maudissait et son fatal amour et sa faiblesse plus fatale encore.
C’est maintenant plans un livre aussi rare que curieux, La fameuse Comédienne, qu’il faut aller chercher la suite de l’histoire d’Armande. Ce ne sont ni les détails tristes ni Jes aventures scandaleuses qui manquent.
a La fortune de Molière attira plus d’amants à sa femme que çe mérite prétendu, qui l’a depuis rendué si flère et si hautaine- Il n’y avait personne à la cour qui ne se fit une affaire d'en avoir des faveurs. L’abbé de Richelieu fut un des premiers qui se mit en tête d’en faire sa maîtresse. Comme il était fort libéral et que la demoiselle aimait extrêmement la dépense, la chose fut bientôt conclue. Ils convinrent qu’il lui donnerait quatre pistoles par jour, sans compter les habits et les régals, qui étaient le par-dessus. L’abbé ne manquait pas de lui envoyer tous les matins par un page le gage de leur traité, et de l’aller voir toutes les après-dinées.
« Cela dura quelques mois sans trouble ; mais Molière ayant lait la Princesse d’Elide, où la Molière joua la princesse, qui était le premier rôle cônsidérable où elle eût paru, parce que la Du Parc les jouait tous et était l’héroïne du théâtre, elle y parut avec tant d’éclat, que Molière eut tout lieu de se repentir de l’avoir exposée au milieu de cette jeunesse brillante de la cour. Car, à peine fut elle à Chambord, où le roi donnait ce divertissement à toute la cour, qu’elle devint folle du comte de Guiche, et que le comte de Lauzur»
devint fou d’elle. Ce dernier n’épargna rien pour entrer dans ses bonnes grâces ; mais la Molière, qui était entêtée de son héros, ne voulut entendre à aucune proposition, et se contentait d’aller pleurer chez la Du Parc l'indifférence que le comte de Guiche témoignait pour elle.
« Le comte de Lauzun ne perdit pas pour cela l’espérance de la faire venir où il souhaitait, l’expérience lui ayant appris que rien ne pouvait lui résister. Il connaissait, outre cela, le comte de Guiche pour un homme qui comptait pour peu de bonne fortune le bonheur d’être aimé des dames.
« C’est pourquoi il ne douta pas que ses manières indolentes ne rebutassent enfin la Molière, et que son étoile ne produisît alors dans son cœur ce qu’elle avait produit dans le cœur de toutes les femmes à qui il avait voulu plaire. Il ne se trompa pas. La Molière, irritée des froideurs du comte de Guiche, se jeta dans les bras du comte de Lauzun, comme en un asile qui pouvait la garantir d’une seconde rechute pour un ingrat.
« Mais l’abbé de Richelieu avait été averti de tout ce fracas. Il la fit épier, et trouva le moyen de surprendre une lettre qu’elle écrivait au comte de Guiche, durant le temps de leurs intrigues. »
Les termes de cette lettre découvrirent clairement à l’abbé que jamais Armande n’avait eu de tendresse que pour le comte de Guiche, même au temps où elle lui faisait, à lui, les plus belles protestations. Furieux d’avoir été pris pour dupe, « il ne s'amusa pas aux reproches qui ne servent jamais de rien. Il se trouva seulement bien heureux de ne l’avoir prise qu’à la journée, et résolut de la laisser là, ce qu’il fit,
après avoir fait apercevoir à Molière que le grand soin qu’il avait de plaire au public .lui était celui d’examiner la conduite de sa femme, et que, pendant qu’il travaillait à divertir tout le monde, tout le monde travaillait à divertir sa femme »
Aucun des bruits qui couraient sur Armande, déjà la fable de la cour, n'était encore venu troubler la sécurité conjugale de Molière. Les charitables révélations de l’abbé de Richelieu le surprirent donc comme un coup de foudre. Sans prendre le temps de réfléchir ni de rien vérifier, il courut chez sa femme, désespéré et comme fou de douleur. « Là, il éclata en reproches amers, parla de son amour et de ses droits, et de l’indignité qu’il y avait à outrager un mari qui était à la fois le plus tendre des pères et le plus épris des amants. »
A ces reproches, Armande ne répondit d’abord que par un torrent de pleurs. Elle n’était pas grande comédienne seulement sur le théâtre. Peu à peu, avec un art infini, elle repoussa toutes les accusations. Trop habile pour nier son inclination pour le comte de Guiche, elle l'avoua comme une fantaisie aussi passagère qu’innocente, dont elle se repentait, et qu’il fallait mettre sur le compte de sa jeunesse, « jurant d’ailleurs que rien de criminel ne s’était passé, et qu’elle était bien revenue de son erreur. » Toute cette confession, elle la fit « d’une voix si touchante et avec un air de si grande ingénuité, que son innocence parut démontrée. »
Les larmes de la femme adorée seront toujours la plus victorieuse des justifications. Molière était amoureux, pouvait-il douter de la vertu d’Armande? En amour, il faut tout croire ou tout nier. Non-seulement il pardonna, mais encore il
s’excusa de ses emportements injustes. C’était lui à la fin qui demandait grâce. La paix fut signée.
Hélas! ce n’était qu’une trêve. De retour à Paris, après le voyage de Chambord , Armande, de plus belle, recommença ses équipées galantes. L’intérieur de Molière devint un enfer. Vainement il essayait de fermer les yeux; à chaque moment, par ses audaces, elle le forçait à les ouvrir. 11 avait trop d’ennemis, d’ailleurs, pour pouvoir rester en repos. Son amour était le défaut de sa cuirasse, on le savait, et on le frappait par sa femme. Sa passion, lâche comme toutes les passions furieuses d’hommes déjà vieux pour des femmes jeunes, implorait le mensonge. Armande ne se donna bientôt plus la peine de mentir. Aussi les orages se succédaient sans interruption. C’était chaque jour quelque trahison nouvelle, suivie d’un nouveau pardon.
Et Molière dut souffrir plus qu’un autre, car il ne s’abusa jamais. Il se voyait, se jugeait et maudissait son incroyable faiblesse. Mais il était sans courage et sans raison devant cette indigne créature, qui pouvait, à son gré, lui donner les ravissements du septième ciel, ou lui infliger toutes les tortures de l’enfer. Ces convulsions et ces tempêtes, ces transitions brusques et terribles, brisèrent le cœur du grand homme; plus tard elles le tuèrent.
Cependant, au milieu de ces orages domestiques, dans l’intervalle des brouilles et des raccommodements, Armande avait donné deux enfants à son mari, d’abord un fils, né le 19 janvier 1664, qui fut le filleul de Louis XIV et de Madame Henriette; puis une fille, tenue sur les fonts de baptême par le comte
de iModène et Madeleine Béjard. Ces deux enfants pouvaient * *s.
ramener sinon le bonheur, au moins la tranquillité au foyer de Molière; mais Armande était aussi mauvaise mère qu’indigne épouse.
Pour tout diro, cette âme froide était incapable d’un sentiment fort et durable. Armande n’aima jamais qu’elle-même. Follement vaniteuse, coquette au-delà de toute croyance, capricieuse, enragée de plaisir, fastueuse, prodigue, jalouse de bruit et d’éclat, elle ne sut jamais comprendre le grand homme qui avait mis en elle toutes ses espérances de bonheur. Indifférente à ses ambitions, elle ne songea jamais à l'aider à supporter le poids de ses écrasants labeurs et de ses soucis dévorants. Si elle fut sensible à ses succès, c’est qu’il en rejaillissait quelque chose sur elle-même, et que la gloire de Molière devait donner plus d’attrait à ses charmes et plus de prix à ses faveurs. Aux adorations passionnées du poète de génie, elle préférait les plates et banales adulations des petits-maîtres et des marquis. Elle ne marchait qu’entourée d’un insipide cortège de soupirants. Le soir, au théâtre, pendant sa toilette, sa loge était assiégée. Elle se plaisait à attirer chez elle tous les oisifs et les étourdis de la ville et de la cour. Et Molière, chassé pour ainsi dire de sa maison, désespéré, en proie à tous les tourments de la jalousie, était réduit à aller chercher un peu de calme et de repos à Auteuil, dans une petite habitation qu’il louait et qui était le sanctuaire de ses pensées,
Une vieille entremetteuse, nommée la Châteauneuf, ne contribua pas peu aux désordres de la femme de Molière. Cette honnête personne, qui ouvrait les loges au théâtre Guénégaud, avait réussi à s’insinuer dans les bonnes grâces d’Ar-
mande lors de son retour de Chambord. Bientôt elle devint sa confidente et l’instrument de toutes ses intrigues galantes. Avide, rusée, rompue à l’ignominie, connaissant tous les débauchés de la cour et de la ville pour avoir été employée par eux, la Châteauneuf avait toutes les qualités de son emploi. Aussi, l’adorée comédienne avait en elle une si grande confiance, qu’elle n’acceptait plus de galants que de sa main, et qu’elle recevait les yeux fermés ceux qui lui étaient envoyés par elle.
Pour arriver à la femme de Molière, il fallait nécessairement s’adresser à la confidente qui, discrète par intérêt, mettait toute son habileté à sauver les apparences. Si bien que, tandis que la conquête d’Armande n’était plus qu’une question d’argent à débattre avec la Châteauneuf, quantité de naïfs la croyaient d’une vertu sans exemple.
Tels furent pourtant les dérèglements d’Armande, si grand fut le scandale, que Molière, à la fin, s’alarma pour sa considération personnelle et pour son honneur. Les plus dévoués de ses amis s’efforçaient, en outre, de le rappeler à la raison et à la dignité. Sa patience se lassa, et, à la suite d’une scène plus violente que de coutume, il déclara à sa femme qu’il était décidé à la faire enfermer.
Armande, à cette menace, se livra au plus violent désespoir, elle s’évanouit, elle parut mourante. Molière fut épouvanté, tout son amour se réveilla plus violent que jamais, et une fois encore, — non la dernière, — il promit le pardon. Mais, depuis longtemps déjà, l’indigne coquette « avait conçu pour son mari une aversion terrible,» l’occasion de s’en débarrasser était trop belle pour qu’elle la laissât échapper.
C’est donc avec le dernier mépris qu’elle reçut les excuses et les protestations du malheureux. A son tour, elle se montra indignée. Toutes ces querelles, disait-elle, étaient causées par la De Brie qui vivait sous leur toit. Elle accusa son mari d’avoir conservé des relations avec cette femme jalouse, et aussi peut-être avec Madeleine. Enfin, « elle lui déclara qu’elle ne se sentait plus le courage de vivre avec lui, qu’elle aimerait mieux mourir, et que tout devait être fini entre eux.»
En vain Molière, au désespoir, essaya de la faire revenir sur cette résolution terrible ; elle tint bon. Il fut convenu que, tout en habitant la même maison, ils seraient désormais comme des étrangers et ne se parleraient plus qu’au théâtre. « Ils se séparèrent sans arrêt du parlement. »
C’est alors que Molière revint à mademoiselle De Brie, cette amie des mauvais jours. Mais que pouvaient les consolations de l’amitié contre les douleurs de cet immense amour ? Le grand homme avait au cœur une de ces incurables plaies que l’absence avive, loin de les cicatriser.
Une conversation empruntée à La Fameuse Comédienne, — une page d’histoire, — peint admirablement les angoisses et les douleurs du mari d'Armande.
« Molière rêvait un jour dans son jardin d’Auteuil, quand un de ses amis, nommé Chapelle, qui venait s’y promener par hasard, l’aborda, et, le trouvant plus inquiet que de coutume, lui en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu’il put; mais, comm9 il était alors dans l’une de ces plénitudes de cœur si connues
par les gens qui ont aimé, il céda à l’envie de se soulager, et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il était forcé d’en user avec sa femme était la cause de l’accablement où il se trouvait.
« Chapelle, qui le croyait être au-dessus de ces sortes de choses, le railla de ce qu’un homme comme lui, qui savait si bien peindre le faible des autres hommes, tombait dans celui qu’il blâmait tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous était d’aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu’on a pour elle.
« — Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j’étais assez malheureux pour me trouver en pareil cas, et que je fusse fortement persuadé que la personne que j’aimerais accordât ses faveurs à d’autres, j’aurais tant de mépris pour elle, qu’il me guérirait infailliblement de ma passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n’auriez pas si c’était une maîtresse; et la vengeance qui prend ordinairement la place de l’amour dans un cœur outragé, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre épouse, puisque vous n’avez qu’à la faire enfermer. Ce sera même un moyen assuré de vous mettre l’esprit en repos.
a Molière, qui avait écouté son ami avec assez de tranquillité, l’interrompit pour lui demander s’il n’avait jamais été amoureux.
« — Oui, lui répondit Chapelle, je l’ai été, comme un homme de bon sens doit l’être ; mais je ne me serais pas fait une si grande peine pour une chose que mon honneur m’aurait conseillé de faire, et je rougis pour vous de vous trouver si incertain.
— « Je vois bien que vous n’avez encore rien aimé, lui répondit Molière, et que vous avez pris la figure de l’amour pour l’amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité d’exemples qui vous feraient connaître la puissance de cette passion; je vous ferai seulement un récit fidèle de mon embarras, pour vous faire comprendre combien on est peu maître de soi, quand elle a une fois pris sur nous l’ascendant que le tempérament lui donne d’ordinaire.
« Pour vous répondre , donc, sur la connaissance parfaite que vous dites que j’ai du cœur de l’homme, par les portraits que j’en expose tous les jours au public, je demeurerai d’accord que je me suis étudié , autant que j’ai pu , à connaître leur faible; mais si ma science m’a appris qu’on pouvait fuir le péril, mon expérience ne m’a que trop fait voir qu’il était impossible de l’éviter. J’en juge tous les jours par moimême.
« Je suis né avec la dernière disposition à la tendresse, et, comme tous mes efforts n’ont pu vaincre les penchants que j’avais à l’amour, j’ai cherché à me rendre heureux, c’est-àdire, autant qu’on peut l’être avec un cœur sensible. J’étais persuadé qu’il y avait fort peu de femmes qui méritassent un attachement sincère; que l’intérêt, l’ambition et la vanité font le nœud de toutes leurs intrigues. J’ai voulu que l’innocence de mon choix me répondit de mon bonheur : j'ai pris ma femme, pour ainsi dire, dès le berceau, je l’ai élevée avec des soins qui ont fait naître des bruits dont vous avez sans doute entendu parier; je me suis mis en tête que je pourrais lui inspirer, par habitude, des sentiments que le temps ne pourrait détruire, et je n’ai rien oublié pour y parvenir. Comme
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MADEMOISELLE MOLIÈRE, elle était encore fort jeune quand je l’épousai, je ne m’aperçus pas de ses méchantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage ne ralentit point mes empressements ; mais je lui trouvai, dans la suite, tant d’indifférence, que je commençai à m’apercevoir que toutes mes précautions avaient été inutiles , et que ce qu’elle ressentait pour moi était bien éloigné de ce que j’aurais voulu pour êtrè heureux.
« Je me fis, à moi-même, des reproches sur une délicatesse qui me semblait ridicule, et j’attribuai à son humeur ce qui était un effet de son peu de tendresse pour moi, Je n’eus que trop de moyens de me convaincre de mon erreur : et la folle passion qu’elle eut quelque temps après pour le comte de Guiche fit trop de bruit pour me laisser dans cette tranquillité apparente,
« Je n’épargnai rien, à la première connaissance que j’en eus , pour me vaincre moi-même , dans l’impossibilité où je me trouvais à la changer ; je me servis, pour cela, de toutes les forces de mon esprit ; j’appelai à mon secours tout ce qui pouvait contribuer à ma consolation ; je la considérai comme une personne de qui tout le mérite était dans l’innocence, et qui, par cette raison , n’en conservait plus, depuis son infidélité.
« Je pris, dès lors, la résolution de vivre avec elle comme un honnête homme qui a une femme coquette et qui en est bien persuadé , quoiqu’il puisse dire que sa méchante conduite ne doive pas contribuer à lui ôter sa réputation. Mais j’eus le chagrin de voir qu’une personne sans grande beauté, et qui doit le peu d’esprit qu’on lui trouve à l’éducation que
je lui ai donnée, détruisit en un instant toute ma philosophie.
« Sa présence me fit oublier toutes mes résolutions ; et les premières paroles qu’elle me dit pour sa défense, me laissèrent si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés, que je lui demandai pardon d’avoir été si crédule. Mes bontés ne l’ont point changée.
« Je me suis donc déterminé à vivre avec elle comme si elle n’était pas ma femme ; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi.
« Ma passion est venue à un tel point, qu’elle va jusqu’à entrer avec compassion dans ses intérêts ; et quand je considère combien il m’est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être la même difficulté à détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et je me trouve plus de dispositions à la plaindre qu’à la blâmer.
« Vous me direz, sans doute, qu’il faut être poète pour aimer de cette manière ; mais, pour moi, je crois qu’il n’y a qu’une sorte d’amour, et que les gens qui n’ont point senti de semblables délicatesses n’ont jamais aimé véritablement.
« Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle, dans mon cœur; mon idée en est si fortement occupée , que je ne sais rien, en son absence, qui puisse me divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu’on peut sentir, mais qu’on ne saurait exprimer, m’ôtent l’usage de la réflexion. Je n’ai plus d’yeux pojir ses défauts, il m’en reste seulement pour ce qu’elle a d’aimable. N’est-ce pas là le dernier point de la folie, et n’admirez-vous pas que tout ce que j’ai
de raison ne me serve qu’à me faire connaître ma faiblesse, sans pouvoir en triompher ? »
Chapelle se retira navré. Tant de douleurs et tant de faiblesses avaient remué le cœur de cet épicurien, qui « traversait la vie titubant, le verre en main, et couronné de roses. » Il n’essaya pas des consolations banales.
— « Vous êtes plus à plaindre que je ne pensais, dit-il à son ami, il vous faut tout espérer du temps. »
Mais les mois et les années devaient s’écouler sans rien changer au sort de Molière. Il vida la coupe jusqu’à la lie. Peut-être le malheur est-il l’expiation fatale du génie.
Réfugié à Auteuil, sa femme était encore son unique pensée et la plus chère. Alors, il travaillait à cette grande comédie du Misanthrope , où il s'est mis tout entier.
Parfois, en écoutant ce chef-d’œuvre, je me suis imaginé que j’entendais Molière lui-même, nous racontant les secrets les plus intimes et les plus douloureux de sa vie.
Cette Célimène si futile et si charmante, si dangereuse et si séduisante, cette coquette incorrigible, qui ne comprend pas quel noble cœur elle blesse à mort, n’est-ce pas Armande Béjard, embellie de tout l’amour et de tout le génie de Molière?
Et Alceste, qui donc est-il? Aux premières représentations on crut reconnaître le duc de Montausier, et le duc de Montausier disait avec juste raison : — « Merci, c’est bien de l’honneur. » Mais nous, nous reconnaissons Molière. Ce misanthrope est quelque chose de plus qu’un gentilhomme honnête homme et mécontent. C’est un grand génie méconnu qui soufîre et qui attend, c’est un sage passionné, un honnête homme au cœur grand et excellent.
Puis autour de ces personnages principaux, ne savons-nous pas le nom de tous les autres?
Sous la perruque blonde d’Acaste, tout fier de sa vaste ringrave, et à ses amas de rubans, chacun a reconnu le eomte de Guiche. On sait que Clitandre s’appelle M. de Lauzun. Ainsi Molière peut railler les galants de sa femme, en plein théâtre il les maltraite et les tourne en ridicule.
Ce grand râle d’Alceste, Molière voulut le jouer après l’avoir créé; sans doute il y trouvait une volupté âcre et poignante. « Il y déployait, dit un contemporain, une verve désolante. » Qui rendra jamais, en effet, tout ce qu’il y devait mettre d’indulgence et de vertueuse indignation, de tristesse, de passion, de brusquerie! Est-il rien de plus beau que la lutte de ces amants, que ce duel entre l’amour le plus tendre et la plus glaciale coquetterie 1
A ce moment, Molière, séparé de sa femme, ne la voyait qu’au théâtre. Comme il jouait Alceste, elle jouait Célimène. Aussi a-t-on dit qu’il avait fait cette comédie uniquement pour pouvoir encore, sans lâcheté, dire à la perfide : « je t’aime, » uniquement pour pouvoir tomber à ses genoux et lui offrir le pardon et l’oubli.
Peut-être ils ont raison, ceux qui ont dit cela. Molière, dans le Misanthrope, se plait à raviver toutes ses douleurs du passé; il rappelle les moindres circonstances de son amour.
Ce que souffre Alceste, pendant la scène du billet, il l’a souffert le jour où l’abbé de Richelieu, par une vengeance tout à fait digne d’un laquais, lui a remis les lettres d’Armande.
Aussi Champfort disait : « Le Misanthrope est une querelle conjugale sublime. »
Quand Célimèpe, pressée de se disculper, répond : — • « Il ne me plaît pas, à moi, » on croit entendre la femme de Molière.
Non, il ne plaisait pas à cette courtisane sans âme, l’aïeule de toutes les « filles de marbre » de l’avenir, de rompre avec sa vie de galanteries et de désordres. Trop faible était son sein, pour que la tète puissante de l’homme de génie s’y pût appuyer et y goûter quelques instants de repos,
Et lorsque Alceste répond aux représentations de Philinte, n’est-ce pas Molière qui s’adresse à Chapelle?
Non l’amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui trouve,
Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner,
Le premier à les voir comme à les condamner.
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire.
Je confesse mon faible, elle a l’art de me plaire :
J’ai beau voir ses défauts et j’ai beau l’en blâmer.
En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer.
Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme.
On sent, sous ces deux derniers vers, percer une secrète espérance. C’est la dernière et la plus caressée des illusions qui survit à toutes les autres.
Espérances vaines, hélas ! Armande ne devait pas changer. Quelques années plus tard, par sa conduite avec Baron, elle comblait la mesure. Il était dans la destinée de ce noble cœur d’être trahi par tous ceux qui l’approchaient.
Un jour, parmi les petits comédiens du bois de Boulogne, Molière avait distingué un jeune garçon de onze ans. Il était doué d'une jolie figure, son intelligence était prompte et éveillée, son jeu était remarquable pour son âge. Molière pensa que peut-être il en pourrait faire un grand acteur, et se chargea de sa fortune. Il le prit près de lui, dans sa maison, le fit travailler, l’aida de ses conseils comme de sa bourse, enfin le traita comme son fils.
Cet enfant n’était autre que le jeune Boiron, dit Baron, qui devait en effet devenir un des plus célèbre comédiens de la Comédie-Française. Il devint aussi le plus illustre des fats. C’est lui qui, enivré des ses succès et de ses bonnes fortunes, disait que les comédiens devraient être élevés sur les genoux des reines. Il reconnut d’ailleurs dignement les bienfaits de Molière : il séduisit sa femme, ou se laissa séduire par elle.
Dans les commencements, le fils adoptif et la femme de Molière ressentirent l’un pour l’autre peu de sympathie. Un jour, à une répétition de Mélicerte, où Baron jouait Myrtil, Armande lui donna un soufflet. De ce coup, le jeune comédien s’enfuit et s’enrôla dans une troupe de campagne. Molière le rappela, pour son malheur, et il revint.
Les temps étaient changés. « Tant que la Molière avait de- « meuré avec son mari, elle avait haï Baron comme un petit étourdi, qui les mettait souvent mal ensemble par ses rapports: et comme la haine aveugle aussi bien que les autres passions, la sienne l'avait empêché de le trouver joli. Mais quand ils n’eurent plus d’intérêts à démêler, elle commença à le regarder sans prévention, et trouva qu’elle en pouvait faire un amusement agréable.
« La pièce de Psyché, qu’on jouait alors, seconda heureusement ses desseins, et donna naissance à leur amour.
« La Molière représentait Psyché à charmer, et Baron, dont le personnage était l’Amour, y enlevait les cœurs de tous les spectateurs.
« Les louanges communes qu'on leur donnait les obligèrent de s’examiner de leur côté avec plus d’attention, et même avec quelque sorte de plaisir. Baron n’était pas cruel : il se fut à peine aperçu du changement qui s’était fait dans le cœur de la Molière en sa faveur, qu’il y répondit aussitôt. 11 fut le premier qui rompit le silence, parle compliment qu’il lui fit sur le bonheur qu.’il avait d’avoir été choisi pour représenter son amant ; qu’il devait l’approbation du public à cet heureux hasard , qu’il n’était pas difficile de jouer un personnage que l’on sentait naturellement ; qu’il serait toujours le meilleur acteur du monde si l’on disposait les choses de cette manière.
« La Molière répondit que les louanges qu’on donnait à un homme comme lui étaient dues à son mérite, et qu’elle n’y avait nulle part; que cependant la galanterie d’un homme que l’on disait avoir tant de maîtresses ne la surprenait pas, et qu’il devait être aussi bon comédien auprès des dames que sur le théâtre.
« Baron, à qui cette manière de reproche ne déplaisait pas, lui dit, de son air indolent, qu’il avait, à la vérité, quelques habitudes que l’on pouvait nommer bonnes fortunes, mais qu’il était prêt à lui tout sacrifier, et qu’il estimerait davantage la plus simple de ses faveurs que le dernier emportement de toutes les femmes avec qui il était bien, et dont il
2ît LES COMÉDIENNES ADOUÉES.
lui nomma aussitôt les noms, par une discrétion qui lui est
naturelle.
« La Molière fut enchantée de cette préférence, et l'amour propre qui embellit tous les objets qui nous flattent lui fit trouver un appât sensible dans le sacrifice qu’il lui offrait de de tant de rivales. »
Une fois sur ce terrain, ils furent vite d’accord. Mais leurs caractères avaient trop de ressemblance pour que la fantaisie pût durer longtemps. Armande ne congédia pas un seul de ses amants, Baron ne rompit pas avec une seule de ses maîtresses.
La jalousie arriva, puis les querelles vinrent; ils échange* rent des reproches et des mots piquants. Lés représentations de Psyché duraient encore, que déjà tout était fini entre eux.
Ils s’étaient pris sans remords, ils se quittèrent sans regret, mais plus ennemis que jamais. Ils s’étaient jugés et se méprisaient.
La coquette reprit ses conquêtes, le fat retourna chez les duchesses réclamer son bonnet de nuit ou forcer à rougir les portraits d’ancêtres.
Molière avait été averti de la liaison , il fut prévenu de la brouille, mais il ne parla jamais de rien à son protégé, et continua à le traiter comme par le passé; »
Cette rupture ne ramena pas Armande à son mari. Êlle remplaça Baron par l’abbé Lavaux et « quelques autres, » et pour elle tout fut dit.
Cependant, vers la fin de 1671, les amis de Molière, voyant augmenter sa mélancolie j songèrent à le rapprocher de sa
MADEMOISELLE MOLIÈRE, femme. Ils réussirent, et de ce rapprochement naquit (fî> septembre 1672) un fils qui ne vécut qu’un mois.
Mais déjà la santé de Molière commençait à donner les plus sérieuses inquiétudes. Sa poitrine se prenait. Sa réconciliation avec Àrmande lui porta les derniers coups et hâta sa fin. Armande aimait à souper. Pour lui plaire, pour avoir le plaisir de souper avec elle, il renonça à son régime sévère , deux tasses de lait par jour, et adopta le régime échauffant de Chapelle et de Baron. C’était plus que n’en pouvait supporter le malheureux grand homme, écrasé de toutes les lassitudes de la tête, de l’àme et du corps.
Et c’est à cette heure, lorsque tout, autre se serait mis aui mains des médecins, qü’il leur porte les plus terribles coups.
Le 10 février 1873, le Malade imaginaire fut représenté pour la première fois.
La Faculté allait être vite et bien vengée.
Le jour de la quatrième représentation de cette comédie si bouffonne et si lugubre, le 17 février 1673, premier anniversaire de la mort de Madeleine Béjard, Molière, qui remplissait le rôle d’Argan, se sentit plus malade. Baron, Armande, tous ceux qui l’entouraient, le conjurèrent en vain de ne pas^ jouer, de prendre un peu de repos.
« — Comment voulez-vous que je fasse? leur répondlt-il; il
y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour
vivre, que feront-ils si je ne joue pas? Je me reprocherais toute ma vie d’avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant absolument. »
Après une telle réponse , toutes les prières étaient inutiles.
11. fut seulement convenu que le spectacle commencerait à quatre heures précises.
A quatre heures, en effet, la toile se leva, et l’agonie de Molière commença avec le Malade imaginaire. 11 sentait la vie lui échapper, et cependant, avec un courage inouï, il poursuivait son rôle, raillant, lui malade, la maladie, bernant, lui mourant, les médecins. Et jamais il n’avait si bien joué, ni si naturellement, jamais on n’avait tant ri, tant applaudi.
Et cette foule insoucieuse ne se doutait guère que là, sous ses yeux , sur le théâtre, expirait, le rire aux lèvres, le plus grand poète du monde. Ses forces étaient à bout, cependant. Dans la cérémonie, au moment où il prononçait le mot juro, une convulsion le prit qu’il dissimula à grand’ peine sous un rire forcé. La représentation ne fut pas interrompue, mais aussitôt après il fallut le transporter chez lui, rue Richelieu. On n’avait pas pu le déshabiller, la robe de chambre d’Argan devait être son linceul.
Bientôt sa toux le reprit avec une extrême violence, un des vaisseaux de la poitrine se rompit, et il rendit par la bouche une grande quantité de sang.
Quelques moments plus tard, il expirait, entouré des siens, entre les bras de deux religieuses auxquelles il avait coutume de donner l’hospitalité lorsqu’elles venaient à Paris.
Molière mourant avait réclamé les secours de la religion; ils lui furent refusés par les prêtres de Saint-Eustache. Mort, on lui refusa les honneurs d’une sépulture chrétienne. Ainsi le voulut l’archevêque de Paris, Harley de Champvalon. On comprend l’intolérance de ce prélat : quelques années
après, il devait mourir des suites de ses crapuleuses débauches. Tartufe prenait sa revanche.
Le scandale de ce refus barbare fut grand, et l’épigramme indignée de Chapelle n’est que l’expression de l’indignation générale.
Puisqu’à Paris on dénie La terre, après le trépas,
A ceux qui pendant leur vie Ont joué la comédie.
Pourquoi ne jette-t-on pas Les bigots à la voirie ?
Ils sont dans le même cas.
En cette circonstance, au moins, la conduite d’Armande fut digne. Sa douleur ne fut peut-être ni bien sincère ni très-profonde, mais « on approuva sa contenance désolée. » Elle septait, à ce moment suprême, la perte immense qu’elle venait de faire, elle était fière de porter le nom de cet homme que toute la France allait pleurer. Lorsqu’elie apprit la décision de l’archevêque de Paris, elle fut transportée d'une noble colère.
« — Quoi ! s’écria-t-elle, on refusera la sépulture à celui qui dans la Grèce eût mérité des autels! »
Et, montant en carrosse avec le curé d’Auteuil, elle courut à Versailles se jeter aux pieds du roi et demander justice. Malheureusement, sa douleur et son indignation l’emportèrent* Elle osa dire à Louis XIV que, « si son mari était criminel, ses crimes avaient été autorisés par Sa Majesté même. » A
ces mots, le roi fronça le sourcil. Pour comble de disgrâce,
le curé d'Auteuil crut le moment bien choisi pour se disculper d’une accusation de jansénisme, et entama un long discours. Louis XIV congédia brusquement le curé et la comédienne, en leur disant que cette affaire ne dépendait que de l’arcbevêque de Paris.
Cependant des ordres secrets furent donnés à Harlay de Champvallon, qui, s’exécutant à demi, refusa l’entrée de l’église, mais accorda deux prêtres pour conduire le corps au cimetière. Cette transaction forcée exaspéra les tartufes, et, ne pouvant, refuser un coin de terre à Molière, ils organisèrent une émeute devant sa maison le jour de ses funérailles. Armande, effrayée des cris de la populace, ouvrit les fenêtres et jeta de l’argent, mille francs environ. Aussitôt les dispositions changèrent.
Enfin, le 21 février 1673, les restes mortels de ce grand homme, dont s’honorent la France et l’humanité, furent portés à leur dernier asile, sans pompe, la nuit, presque furtivement, comme ceux d’un criminel.
Molière fut enterré au cimetière Saint-Joseph, rue Montmartre. Sa veuve y fit porter une « grande tombe de pierre » qui s’y voyait encore en 1732.
«Cette pierre, dit Titon du Tillet, est fendue par le milieu ; ce qui fut occasionné par une action très-belle et très-remarquable de sa veuve. Deux ou trois ans après la mort de Molière, il y eut un. hiver très-froid; elle fit voiturer cent voies de bois dans ledit cimetière, lequel bois fut brûlé sur la tombe de son mari pour chauffer tous les pauvres du quartier : la grande chaleur du feu ouvrit cette pierre en deux. »
Ces grands feux allumés sur la tombe de Molière étaient moins un hommage rendu à sa mémoire, qu’une fantaisie d’ostentation de sa veuve. Pour s’en convaincre, il ne faut que regarder la conduite d’Armande. Ses larmes de parade furent bien vite séchées. Les cendres du grand homme n’étaient pas froides encore, que son indigne veuve osait reparaître sur le .héàtre, dans une des pièces qu’ autrefois elle jouait avec lui. Paris entier fut indigné de ce mépris des plus vulgaires convenances.
a 11 sembla, dit une correspondance, qu’elle avait perdu quelque chose de son talent. » La comédienne, en effet, avait perdu les conseils de son mari. Elle en avait besoin. L’autorité de Molière était nécessaire pour l’obliger à modérer sa coquetterie. Souvent sa passion pour la parure l’entraînait, et fui faisait porter des toilettes qui allaient très-bien à sa taille et à sa figure, mais qui n’allaient pas du tout à ses rôles.
C’est ainsi que a le Soir de la première représentation de Tartufe, où elle jouait Elmire, elle eut une cruelle mortification. » Comme elle savait que la pièce qui avait soulevé tant d’orages avant la représentation attirerait un monde infini, elle revêtit la plus belle de ses toilettes.
« Au dernier moment, Molière, faisant sa ronde, entre dans la loge de sa femme, et ne peut retenir sa surprise en la voyant si magnifiquement parée.
« — Que voulez-vous dire avec cet ajustement? s’écrie- t-il ; ne savez-vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? vous voilà habillée et ornée comme si vous alliez à une fête! Déshabillez-vous vite et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être. »
Une querelle s’ensuivit, et le dépit d’Àrmande fut si grand, qu’un moment on crut qu’on ne pourrait pas la décider à jouer ce soir-là.
Bientôt les intrigues amoureuses de cette veuve inconsolable recommencent de plus belle. La Cb&teauneuf est toujours son intendante. Entre tous ses adorateurs de cette époque, on remarque surtout un certain Du Boulay, « homme assez du monde, et sachant à peu près l’air du bureau. »
Riche et généreux. Du Boulay devait plaire à Armande ; mais elle le vit si épris que, conseillée par la Châteauneuf, elle pensa qu’avec un peu d’adresse elle pourrait le conduire jusqu’au mariage. La voilà donc, faisant la cruelle, « pour la première fois de sa vie, » et refusant jusqu’à la moindre faveur. Par malheur, ce rôle, tout à fait en dehors de son emploi, lui sembla si difficile qu’elle ne sut pas le soutenir jusqu’au bout. Elle céda.
Mais Du Boulay avait vu le piège, il se tint sur ses gardes. Bien décidé à ne jamais se laisser prendre pour dupe, il promit à la belle tout ce qu’elle voulut, et ne fut avare ni de serments ni de protestations. Seulement, dès qu’elle abordait la grande question, il trouvait mille prétextes excellents et des raisons indiscutables.
Cette intrigue laissait beaucoup de temps à Armande, c’est pourquoi elle entreprit d’enlever l’amant d’une actrice entrée depuis peu dans la troupe, mademoiselle Guiot.
Cet amant, nommé Guérin, pitoyable acteur, n’avait rien absolument de séduisant, aussi s'explique-t-on difficilement cette fantaisie.
Celui qui en était l’objet fut surpris tout le premier. Il ne
se croyait pas tant de mérites. Mais il songea bien vite à profiter de ces bonnes grâces imprévues, et ne fit aucune difficulté de se rendre aux avances de la veuve de Molière.
Guérin, caractère souple, insinuant et rusé, était un de ces hommes capables des dernières bassesses quand leur intérêt est en jeu. Il étudia Armande, et il eut vite la clef du caractère de cette insigne coquette. U comprit qu’avant tout et surtout il fallait se déclarer son esclave et adorer à ;genoux ses caprices. Ce fut un jeu pour lui.
Certes, du premier coup, il aurait très-volontiers abandonné la Guiot, sa maîtresse depuis plusieurs années, mais, en homme adroit, il feignit d’hésiter. Il ne voulait pas lâcher la proie pour l’ombre, et il n’était pas encore assez sûr des dispositions de la Molière pour quitter la Guiot. Enfin, il se dit qu’il fallait surtout irriter la passion de la capricieuse comédienne, si passion il y avait.
Ses prévisions ne le trompèrent pas. Ravir ce méchant acteur à la Guiot devint la plus chère ambition d’ Armande. Son manège devint si évident que Du Boulay s’en aperçut et saisit ce prétexte pour s’éloigner, ne laissant entre les mains de sa perfide « qu’une bonne somme et beaucoup de bijoux. » Tout occupée de ses projets, Armande ne lui donna pas un regret.
C’est à ce moment qu’arriva à la veuve de Molière la plus étrange et la plus scandaleusement romanesque des aventures. Une femme, qui lui ressemblait à tromper l’œil d’un amant, se fit passer pour elle. C’est absolument, quant au fond, l’histoire du Collier de la Reine. Ce sont les mêmes ruses, la même crédulité, la même innocence.
On comprend, à la lecture de ce bizarre récit, comment une ressemblance fatale a pu compromettre une reine innocenterais entourée d’ennemis. Et le rôle du président Lescot, rôle de dupe de bonne foi, explique et excuse celui du cardinal de Rohan.
« 11 y avait une créature, à Paris, appelée la Tourelle, qui lui ressemblait si parfaitement , qu’il était malaisé de ne s’y pas méprendre. Elle faisait même métier de galanterie que la Molière, mais avec moins de bonheur, ce qui lui donna la pensée, voyant qu’elle lui ressemblait si bien, de passer pour la Molière, à ceux qut n’avaient pas grand commerce avec elle. Elle voulut essayer par là si sa fortune n’augmenterait point.
« La chose lui réussit si bien pendant quelques mois, que tout le monde y était trompé.
« Un président de Grenoble, nommé Lescot, qui était devenu amoureux de la Molière en la voyant sur le théâtre , cherchait par tout Paris quelqu’un qui lui en pût donner la connaissance. 11 allait souvent chez une femme nommée la I.edoux, dont le métier ordinaire était de faire plaisir au public.ill lui témoigna qu’il souhaiterait connaître la Molière, et que la dépense ne lui coûterait rien pourvu qu’il pût réussir.
« La Ledoux, par malheur, ne la connaissait point. La chose n’aurait pas été difficile, pour peu qu’elle eût d’habitude avec elle; néanmoins elle se souvint que, sans se donner tant de peine, la Tourelle pourrait admirablement faire le personnage. C’est pourquoi elle dit au président qu’elle ne la connaissait point, mais qu’elle savait une personne qui la gouvernait absolument. Qu’elle la ferait pressentir sur ce chapitre, et que, dans quelques jours, elle lui en donnerait des
MADEMOISELLE MOLIÈRE, nouvelles. Le président la conjura de ne rien oublier pour lui assurer le succès, et qu’elle devrait être sûre de sa reconnaissance.
« Du moment qu’il fut sorti, elle envoya chercher la Tourelle, à qui elle dit qu’elle avait trouvé une bonne dupe, qu’il en fallait profiter, qu’elle se tînt prête pour le jour qu’elle l’enverrait quérir, et qu’elle se préparât à bien contrefaire la Molière.
« Le lendemain, le président revint fort empressé, pour savoir le résultat de sa négociation.
« La Ledouxlui dit qu’elle n’allait pas si vite, qu’on lui avait seulement promis d’en parler à la Molière , et qu’il fallait se donner un peu de patience.
a Le président la conjura de nouveau d’y donner tous ses soins. Il venait tous les jours savoir s’il y avait lieu d’espérer.
« Enfin, quand la Ledoux eut pris le temps qu’il fallait pour faire valoir ses peines, elle dit au président, avec beaucoup de joie, qu’elle avait surmonté les obstacles qui s’étaient opposés à sa passion, et qu’elle avait parole de la Molière pour venir chez elle, le lendemain. L’amoureux président lui promit de se souvenir toute sa vie du service qu’il lui rendait. Il prit l’heure du rendez-vous, où il se trouva longtemps avant la demoiselle, qui vint avec un habit fort négligé, comme une personne qui appréhendait d’être connue.
« Elle affecta la toux éternelle de la Molière, ses airs importants, ne parlant que de vapeurs, et joua si bien son rôle, qu’un homme plus connaisseur y eût été trompé. Elle lui fit fort valoir l’obligation qu’il lui avait d’être venue dans ces sortes de lieux, dont le nom seul lui faisait horreur.
« Le président lui dit qu’elle n’avait qu’à prescrire la reconnaissance, et que tout ce qu’il avait au monde était en son pouvoir.
« La Tourelle fit fort l’opulente, et après s’être longtemps défendue, elle lui dit qu’elle voulait bien prendre un présent de lui, pourvu qu’il ne fût que d’une fort petite conséquence.
« Qu’elle ne voulait qu’un collier pour sa fille qui était en religion.
« Aussitôt notre amoureux la mena sur le quai des Orfèvres, où il la pria de choisir le collier tel qu’il lui plairait.
« Elle lui dit qu’elle n’en voulait un que d’un prix fort médiocre.
« Ces manières magnifiques furent un nouveau charme pour le président. Il continuait de la voir au même endroit, et elle lui recommandait de ne lui point parler sur le théâtre parce que ce serait le moyen de la perdre entièrement; et que ses camarades, qui avaient une extrême jalousie contre elle, seraient ravies d’avoir une occasion de parler. Il lui obéissait, et se contentait d'aller admirer la Molière, croyant que ce fût elle.
« Il l’admirait alors avec justice dans le rôle de Circé qu’elle jouait, et dont elle s’acquittait parfaitement. Elle y avait un certain habit de magicienne, et quantité de cReveux épars, qui lui donnaient un grand agrément.
« Un jour que la Tourelle avait donné un rendez-vous au président chez la Ledoux, elle y manqua. Son amant, après l’avoir longtemps attendue, voulut aller à la Comédie, e toutes les raisons de la Ledoux ne purent l’en empêcher.
« 11 fut donc à l’hôtel de Guénégaud, et la première personne qu'il aperçut sur le théâtre, fut la Molière.
« Il se détermina d'abord à y monter, contre les défenses qu’il croyait qu’elle lui avait faites; mais il crut qu’un petit emportement de passion ne lui déplairait pas. 11 y monta dans le dessein de lui marquer le chagrin qu’il avait de ne l’avoir pas vue l’après-dinée.
i « D’abord qu’il fut sur le théâtre, il ne put lui parler, à cause d’un nombre infini de jeunes gens qui l’entouraient. Il se contentait de lui sourire toutes les fois qu’elle tournait la tête de son côté, et de lui dire, quand elle passait dans une aile de décoration, où il s’était mis exprès :
« — Vous n’avez jamais été si belle ! Si je n’étais pas amoureux, je le deviendrais aujourd’hui.
« La Molière ne faisait aucune réflexion à ce qu’il lui disait. Elle croyait que c’était «î homme qui la trouvait à son gré, et qui était bien aise de le lui faire connaître.
« Pour le président, il était hors de mesure de voir avec quelle négligence elle recevait ses douceurs. La pièce lui sem blait d’une longueur insupportable, dans l’envie qu’il avait de savoir sa destinée. Il fut l'attendre à la porte de la loge où elle se déshabillait, et y entra avec elle, lorsque la comédie fut finie.
« La Molière est fort impérieuse, et la liberté du président lui parut par trop grande pour un homme qu’elle n’avait jamais vu.
« Ce n’est pas qu’il ne soit permis d’entrer dans les loges des comédiennes, mais il faut du moins que ce soit gens qu’elles connaissent. C’est, pourquoi la Molière, qui n’avait jamais vu
son visage, fut surprise de sa hardiesse, et, pour l’en punir,
elle résolut de ne rien répondre à tout ce qu’il lui dirait.
« U crut d’abord qu’elle n’osait parler en présence de la femme de chambre qui la déshabillait. Ce fut un nouvel obstacle pour le président, que cette fille; et comme il n’osait témoigner son inquiétude devant elle, il faisait signe à la Molière de la renvoyer, et qu’il avait quelque chose à lui dire.
« La Molière n’avait garde de répondre à des signes qu’elle n’entendait pas; mais notre amant, qui croyait être assez d’intelligence avec elle pour qu’elle dût comprendre cette façon de s’exprimer, toute muette qu’elle était, prenait pour des marques de colère le refus qu’elle faisait d’y répondre, et l’envie qu’il avait d’apprendre ce qui causait cette froideur l’obligea de s’approcher et de lui demander ce qui l’avait empêchée d'avoir le bonheur d® la voir l’après-dînée.
« La demoiselle lui demanda d’un ton fort haut ce qu’il disait. Il lui demanda d’un ton encore plus bas si l’on osait dire devant cette fille ce que l’on pensait. La Molière, étonnée de ce discours, lui répondit d’une voix encore plus élevée : a — Je ne crois pas avoir rien d’assez mystérieux avec vous, monsieur, pour devoir prendre ces sortes de précautions, et vous pourriez, avec moi, vous expliquer devant toute la terre.
« L’aigreur avec laquelle elle acheva ces mots fit entièrement perdre patience au président, qui lui dit :
« — J’approuverais votre procédé, si j’avais fait quelque action qui dût vous déplaire, depuis que je me connais, mais je n’ai rien à me reprocher. Et quand vous manquez au ren-
dez-vous que vous m’avez donné, et que je viens tout inquiet vous trouver, craignant qu’il ne vous soit arrivé quelque accident, vous me traitez comme le plus criminel des hommes !
« Il serait impossible de bien représenter l’étonnement de la Molière. Plus elle considérait le président, moins elle se souvenait de lui avoir jamais parlé; et comme il avait la mine d'un honnête homme, l’émotion avec laquelle il continuait de lui faire des reproches lui marquant que ce n’était ni jeu 'd’esprit, ni gageure, augmentait si fort sa surprise, qu’elle ne savait que croire de ce qu’elle voyait.
« Le président, de son côté, ne pouvait comprendre d’où venait le silence de la Molière.
« — Enfin, lui dit-il, donnez moi une bonne ou une mauvaise raison, qui justifie un procédé pareil au vôtre.
« 11 cessa de parler pour entendre la réponse de la Molière; mais elle n’était pas revenue de son étonnement, et lui était dans la dernière consternation.
« C’était une chose plaisante, que de les voir se regarder tous deux sans se rien dire, et s’examiner avec une attention qu’on ne peut se fignrer. Néanmoins la Molière résolut de s’éclaircir d’une aventure qui lui paraissait si surprenante. Elle demanda au président, avec un grand sérieux, ce qui pouvait l’obliger à lui dire qu’il la connaissait; qu elle avait pu croire, au commencement, que c’était une plaisanterie, mais qu’il la poussait si loin qu’elle ne la pouvait plus supporter ; surtout, d’où lui venait son obstination à lui soutenir qu’elle lui avait donné un rendez-vous auquel elle avait manqué.
« — Ah ! Dieu ! s’écria le président, peut-on avoir l’audace
de dire à un homme qu’on ne l’a jamais vu, après ce qui s’est passé entre vous et moi ! J’ai du chagrin que vous m’obligiez d’éclater et de sortir du respect que j’ai pour toutes les femmes, mais vous êtes indigne qu’on en conserve pour vous. Après m’être venue trouver vingt fois dans un lieu comme celui où je vous ai vue, il faut que vous soyez la dernière de toutes les créatures pour m’oser demander si je vous connais.
« On peut juger que la Molière, de l’humeur dont elle est, ne fut pas insensible à ces duretés; et croyant que c’était une insulte que le président lui voulait faire, elle dit à sa femme de chambre d’appeler ses camarades.
« — Vous me faites plaisir, lui dit cet amant outré, et je souhaiterais que tout Paris y fût, pour rendre votre honte plus publique.
« — Insolent! j’aurai bientôt raison de votre extravagance, lui dit la Molière.
« Dans ce moment, une partie des comédiens entra dans la loge, où ils trouvèrent le président dans une fureur inconcevable, et la demoiselle dans une si grande colère, qu’elle ne pouvait parler.
« Elle expliqua pourtant, à peu près, à ses camarades, ce qui l’avait obligée de les envoyer quérir, pendant que le président leur contait aussi les raisons qu’il avait d’en user de cette façon, leur protestant avec mille serments qu’il connaissait la Molière pour l’avoir vue plusieurs fois, et que le collier qu'elle avait au cou était un présent qu’il lui avait fait.
« La Molière, entendant cela, voulut lui donner un soufflet; mais il la prévint, et lui arracha son collier, croyant
avec la dernière certitude que ce fût le même qu’il avait donné à la Tourelle, encore que celui-là fût beaucoup plus gros.
« A cet affront, que la demoiselle crut ne pas devoir supporter, elle fit monter toutes les gardes de la comédie, on ferma les portes, et on envoya chercher un commissaire qui conduisit le président en prison, où il fut jusqu’au lendemain, qu’il en sortit sous caution, soutenant toujours qu’il prouverait ce qui l’avait forcé à maltraiter la Molière, ne pouvant se persuader que ce ne fût pas elle qu’il avait vue chez la Ledoux.
« La Molière, qui avait reçu une insulte furieuse, demandait de grandes réparations contre le président. On informa de la chose. Elle fut confrontée avec l’orfèvre, croyant que cette seule preuve détruirait l'erreur du président. Mais elle fut bien autrement désolée, quand l’orfèvre assura qu’elle était la môme qui avait acheté le collier avec le président. Elle était inconsolable de ce que toute son innocence ne pouvait se justifier, elle faisait faire des perquisitions par tout Paris de la Ledoux, que l’on disait être celle qui l’avait produite ; mais cette femme s’était cachée à la première nouvelle qu’elle avait eue de cette affaire, et on eut beaucoup de peine à la retrouver.
« Enfin, elle fut prise, elle avoua toute l’affaire, et qu’il y avait une femme qui, par la ressemblance qu’elle avait avec la Molière, avait trompé une infinité de gens, que c’était la môme qui avait produit l’erreur du président.
« La Tourelle fut prise à son tour. La Molière en eut une
joie inexprimable, espérant par là faire croire dans le monde
que tous les bruits qui avaient couru d’elle avaient été causés
par la ressemblance qui était entre elle et la Tourelle.
« Elle faisait travailler avec soin au procès de sa rivale, et, comme elle avait de l’argent, les choses allèrent ainsi qu’elle voulut, et malgré l’injustice qu’il y avait à la punir d’un crime dont la Molière aurait pu lui donner des leçons. »
Le président Lescot fut condamné à une amende et à une réparation verbale, c’est-à-dire à payer deux cents écus et à venir déclarer au greffe, « en présence de la Molière et de quatre personnes telles qu’elle voudrait choisir, que, par méprise et inadvertance, il aurait usé de voies de fait contre elle, et tenu les discours injurieux mentionnés au procès, l’ayant prise pour une autre personne. »
Le môme jugement condamnait les deux intrigantes « à être fustigées, nues, de verges, au devant de la principale porte du Châtelet et devant la maison de ladite Molière. » Mais la Ledoux subit seule sa peine. La Tourelle, qui avait des amis un peu partout, réussit à s’évader et évita ainsi le fouet.
Ce succès judiciaire (1) exalta singulièrement l’orgueil
(1) Thomas Corneille, dans l’/nconnu, s’est souvenu de cette aventure. La présence d’Armande, qui jouait dans la pièce, ajoutait au piquant des allusions. Elle remplissait le rôle de la comtesse, et une vieille bohémienne, en lui disant la bonne aventure, iui adressait ces vers s
Cette ligne qui croise avec celle de vie Marque pour votre gloire un moment très-fatal :
Sur des traits ressemblants on en parlera mal,
Et vous aurez une copie.
d’Armande. Elle prétendit se faire de la sentence du Châtelet, sentence coniirmée par le parlement, un brevet de vertu. Elle essaya de mettre sur le compte de l’élève de la Ledoux tous les désordres de son passé. A l’entendre, dès le lendemain de son mariage, et pendant toute sa vie, elle avait été victime de cette étrange et fatale ressemblance. Ainsi, elle était immaculée, et La Tourelle avait tout fait. C’était elle, la coquine, qui avait été la maîtresse de l’abbé de Richelieu, qui s’était éprise du comte de Guiche, qui avait aimé Lauzun, Lavau, Baron, du Boulay et tous les autres, et finalement avait fait mourir Molière de douleur et de jalousie.
«Assez bonne fille jusqu’alors, dit une correspondance, la Molière devint tout à coup d’une fierté aussi ridicule qu’insupportable. Elle affichait des airs de pruderie et avait toujours à la bouche sa sagesse et sa vertu. »
Dans le public on riait fort de ces prétentions. Seul, Guérin ne riait pas et paraissait croire comme articles de foi tout cq que lui contait Armande. A force de soumissions et de bassesses, « il s’était établi dans l’esprit d’Armande. » Depuis plusieurs mois déjà il avait quitté la Guiot et songeait sérieusement à se faire épouser par la veuve de Molière.
« Mais, malgré toutes ses ruses, Guérin n’en serait pas arrivé à ses fins, si Armande ne s’était trouvée enceinte. » Pour cette fois, il lui fallait ou se marier, ou renoncer au bénéfice du diplôme de sagesse délivré par le Châtelet. Elle hésita longtemps. La liberté du veuvage lui plaisait, et en outre il lui semblait dur d'échanger pour le nom d’un méchant comédien le nom illustre de Molière; Elle se résigna pourtant, convaincue que son nouveau mari serait toujours un esclave à ge-
292 LES COMEDIENNES A DOUEES.
doux devant ses moindres fantaisies. « Comme ta grossesse était très-apparente, elle prit toutes les précautions qu’il fallait pour se marier secrètement, afin de faire croire que le mariage était depuis longtemps fait et conclu dans les formes. »
l.e 31 mai 1077, la veuve de Molière épousait le sieur Guérin d'Estriché.
Los grâces et les ris régnent sur sou visage,
Elle a l'air tout charmant et l’esprit tout en feu,
Elle avait un mari d’esprit, qu’elle aimait peu.
Elle en prend un de chair qu’elle aime davantage.
Tel est l’épithalame qu’on improvisa le lendemain du mariage d’Armande. Mais, hélas! elle avait croqué sa lune de miel avant le sacrement. Après huit jours d’union, le plus soumis des amants était devenu le plus tyrannique des époux. Guérin vengea Molière. Il alla même, dit-on, jusqu’à battre la belle, l’adorée, l’irrésistible Célimène. Alors, sans doute, elle regretta sincèrement Alceste.
Avec Guérin, plus de fêtes, plus de bonnes parties, plus d’escadrons d’adorateurs. Cet homme sans délicatesse lui déclara qu’il voulait être le maître, et «lui signifia qu’elle eût à s’abstenir de toute coquetterie. » Elle voulut résister dans les commencements, mais il était le plus fort, il le prouva, et elle se soumit. «Il mit si bon ordre à sa conduite, qu’elle en vint à ne plus oser recevoir personne sans sa permission. » Comme cependant il lui fallait à tout prix des adorations, elle se contenta, faute de mieux, des hommages d’un sieur Aubry qui
MADEMOISELLE .MOLIÈUE. 2<l3
demeurait dans sa maison. Mais Guérin eut vent de cette intrigue, et Aubry reçut congé.
Ne pouvant faire autrement, Armande finit par se résigner au pot-au-feu conjugal. Elle mena depuis, disent les frères Parfait, une conduite exemplaire. Retirée à Meudon, où elle avait une charmante maison de campagne, « elle se consacra uniquement à l’éducation du fils qu’elle avait eu de Guérin et qu’elle aimait à la passion. »
Les orages de la vie d’Armande n’exercèrent sur son talent aucune influence fâcheuse. Elle resta « la plus excellente comédienne de son temps. » Elle porta sans jamais faiblir le poids écrasant de l’œuvre de Molière. Jusqu’au dernier jour, elle joua seule les rôles écrits pour elle et qu’elle avait créés avec tant d’éclat et de succès : Léonor, de Y École des Maris, — Orphise, des Fâcheux, — Élise, de la Critique de l'École des Femmes, — Célimène, du Misanthrope , son triomphe, — Elmire, de Tartufe, — Alcmène, â' Amphitryon, — Élise, de Y Avare, - Henriette, des Femmes savantes, — Angélique, de Georges Dandin, et tant d’autres encore.
Enfin, le 14 octobre 1694, Armande prit sa retraite avec une pension de mille livres. Elle n’a pas d’histoire pendant ses dernières années; on ne la voyait que rarement â Paris. Elle était presque oubliée lorsqu’elle mourut, six ans plus tard, le 30 novembre 1700.
Des trois enfants que Molière avait eus, un seul lui survécut, sa fille Madeleine. Lorsqu’elle eut seize ans, Armande voulut la faire entrer en religion pour pouvoir disposer de ses biens en faveur du fils de Guérin. Mais la jeune fille n’a-
vait aucune vocation pour le couvent, et il fallut l’en retirer. A vingt ans, voyant que sa mère ne songeait pas à la marier, elle se laissa enlever par un homme d’une quarantaine d’années, veuf avec quatre enfants, Rachel de Montalant. Armande voulut poursuivre, mais des amis s’interposèrent, et les fugitifs se marièrent et allèrent vivre à Àuteuil. La fille de Molière mourut sans enfants en 1723. ,
Armande n'avait jamais aimé cette fille, qui était pour elle comme un extrait de naissance vivant. Madeleine n’était pas jolie, mais elle était spirituelle.
— Quel âge avez-vous, mon enfant? lui demandait un jour Chapelle.
— Seize ans et demi, répondit-elle tout bas; mais n’en dites rien à maman.
« Jolie, bien faite, spirituelle, mademoiselle Du Parc excellait dans les deux genres.» Elle jouait avec un égal succès les seconds réles tragiques et comiques. Elle dansait aussi à ravir.
« Elle brillait aux ballets du roi, dit mademoiselle Poisson, surtout dans les danses hautes Elle faisait certaines cabrioles remarquables, ea* on voyait ses jambes et partie de ses
cuisses, par le moyen de sa jupe, fendue des deux côtés, avec des bas de soie attachés au haut d’une petite culotte. »
Le coup d’œil de ses cabrioles pouvait être fort agréable, mais la description ne laisse pas que d’être singulièrement grotesque. Heureusement mademoiselle Du Parc a d’autres titres. Ainsi elle joua avec le plus grand talent et une rare perfection YAndromaque de Racine.
Mademoiselle Du Parc donnait des représentations à Lyon, lorsqu’elle vit Molière pour la première fois. Elle repoussa les hommages du grand homme, séduit à première vue par sa t beauté et son talent, mais elle consentit à partager sa fortune, et le suivit à Paris lorsqu’il obtint l’autorisation de s’établir définitivement au Petit-Bourbon en 1658.
Elle ne tarda pas à être considérée comme une des meilleures actrices de la troupe. Molière avait en elle une grande confiance ; aussi la complimente-t-il dans Y Impromptu de Versailles.
Ses meilleures créations dans l’œuvre de l’auteur de Tartufe sont celles de Cathos des Précieuses ridicules et d’Elvire de Don Juan ; mais son triomphe fut toujours l’Arsinoé du Misanthrope.
Son mari. Du Parc, plus connu au théâtre sous le nom de Gros-René, avait fait partie de Y Illustre Théâtre. C’était le meilleur compagnon du monde, franc, serviable, et ne manquant pas de talent. Molière, qui l’aimait et l’estimait beaucoup, l’a peint d’un trait dans le Dépit amoureux, où, jouant le rôle de Gros-René, il dit :
Je suis un homme rond de toutes les manières.
Ses camarades avaient pour lui une telle affection, au dire des frères Parfait, qu’ils firent relâche lorsqu’il mourut, en 1664.
Restée veuve, la Du Parc fut vite consolée. Bien qu’ayant repoussé Molière, elle n’était pas cruelle. Ce jour-lâ elle avait eu une fantaisie de vertu dont elle se repentit beaucoup plus tard. Alors elle était à la mode, et les plus galants et les plus riches de la cour se disputaient ses faveurs, qu’elle ne « donnait pas, » à ce qu’assurent quelques contemporains.
Reine de tragédie au théâtre, elle jouait à la ville le rôle de grande dame, et elle le jouait avec succès, car on l’avait surnommée la marquise, et c’est sous ce nom que nous la ret ouvons dans les manuscrits deConrart.
L : n seul fait dira les charmes de sa ligure et de son esprit : elle fut aimée des quatre plus beaux génies du siècle de Louis XIV ; elle vit tour à tour à ses pieds Molière, Corneille, La Fontaine et Racine.
C’est à Rouen, en 1658, que Corneille rencontra mademoiselle Du Parc. Le cœur du vieux poète avait toujours vingt ans, il fut pris d’une passion soudaine et violente pour la belle comédienne. Repoussé, «son amour timide se répandit en vers, » et c’est pour la Du Parc qu’il soupire ces tendres strophes qu'on est tout surpris de trouver sous la plume de ce mâle et fier génie:
Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses Aime à faire cet affront:
Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :
t On me vit ce que vous ôtes,
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants,
Pour n’avoir pas trop d’alarmes De ces ravages du temps.
V ous en avez qu’on adore;
Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.
Us pourront sauver la gloire Des yeurqui nous semblent doux.
Et dans mille ans faire croire Ce qu’il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle,
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle Qu’autant que je l’aurai dit.
Ces rimes amoureuses ne touchèrent aucunement le cœur de la marquise Du Parc. 11 lui fallait des preuves d’amour plus parlantes. Elle dut même trouver fort impertinent ce
vénérable adorateur qui lui rappelait ainsi brutalement qu’elle aussi deviendrait vieille. Corneille n’avait pas pris là le bon chemin, mais on sait qu’en amour l’adresse n’était pas son fort. Cependant ses conseils ne furent pas sans influence sur l’avenir dramatique de la Du Parc. Le premier, il lui fit remarquer, non sans bonnes raisons, « que la troupe de Molière était très-inférieure dans la tragédie, et qu’ainsi elle devait toujours être sacrifiée, elle qui excellait surtout dans le genre tragique. » Cette semence d’ingratitude devait porter fruit.
Plus jeune et plus adroit. Racine fut écouté de la belle dédaigneuse. Il fut tout à elle avant d’être tout à la Champmeslé, la dévotion ne l’avait pas pris encore.
Ce choix ne témoigne pas en faveur de l’intelligence de la Du Parc. Racine, le grand poète, avait un misérable caractère. 11 s’empressa de se servir de l’influence qu’il avait sur sa maîtresse pour l’enlever à la troupe de Molière et la faire entrer au théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Déjà bien des fois Molière avait eu à se plaindre de Racine, mais toujours il avait pardonné. Après ce dernier trait, l’auteur d 'Andromaque n’osa plus se montrer chez son ami, qui avait été son bienfaiteur, et la rupture fut complète.
Le théâtre de l’hôtel de Bourgogne ne profita pas longtemps des talents de mademoiselle Du Parc.
Elle mourut le 1 1 septembre 1668, un an après sa trahison .
Robinet a décrit ses funérailles :
L'hôtel de Bourgogne est en deuil.
Depuis peu voyant au cercueil
Son Andromaque si brillante,
Si charmante et si triomphante, Autrement, la belle Du Parc,
Par qui l’Amour tirait de l’arc Sur les cœurs, avec tant d’adresse.
Cloton, sans yeux et sans tendresse Pour les plus accomplis objets Comme pour les plus imparfaits.
Et qui n’aime pas ce théâtre Dont tout le monde est idolâtre, Nous a ravi cette beauté Dont chacun était enchanté,
Alors qu’avec un port de reine Elle paraissait sur la scène.
Et tout ce qu’elle eut de charmant Git dans le sombre monument.
Elle y fut, mercredi, conduite,
Avec une nombreuse suite,
Dont étaient les comédiens Tant les Français qu’italiens;
Les adorateurs de ses charmes.
Qui ne la suivaient pas sans larmes.
Quelques-uns d’eux, incognito,
Qui, je crois, dans leur mémento Auront de la belle inhumée Fort longtemps l’image imprimée ; Item, maints différents amours, Affublés de sombres atours.
Qui pour le pas semblaient se battre Item, les poètes de théâtre.
Dont l’un, le plus intéressé,
Semblait à demi trépassé ;
Item, plusieurs peintres célèbres
300 LKS COMÉDIENNES ADORÉES.
Il y a encore au moins cent vers de cette force-là; une fois lâché, ce Robinet ne tarissait pas.
MADEMOISELLE DR URIK
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Grimarest, on ne sait pourquoi, prétend que « mademoi- >,elle De Brie était fort laide, maigre comme un squelette, et n’avait pas le sens commun. »
Heureusement pour l'amie de Molière, trois de ses portraits venus jusqu’à nous, et les témoignages des contemporains, sont d'accord pour démentir très-catégoriquement cette singulière assertion.
Grande, bien faite, gracieuse , elle avait une jolie figure qu’éclairaient de beaux yeux tremblants. « L’incertitude de son regard, dit un de ses admirateurs, donne à sa physionomie un charme de plus. » Son esprit était « solide, » s’il n’était ni très-vif ni très-brillant, et son jugement était sûr. Elle avait une « mémoire heureuse, très-ornée, » et sa conversation était des plus agréables. Enfin, elle parut à Molière, qui s’y connaissait, digne de représenter les «jeunes amoureuses,» qu’elle jouait comme personne. Toutes ses créations obtinrent un très-légitime succès, et on applaudit successivement Lucil*, du Défit amoureux; Climène, des Fâcheux ,• Éliante, du
Misanthrope ; Mariane,de V Avare Bi de Tartnfe,et Armande, des Femmes savantes.
De toutes les femmes aimées par Molière , mademoiselle De Brie est peut-être la seule qui comprit et aimât sincèrement ce grand homme. Lorsqu’il vint à elle, repoussé par la Du Parc, elle ne songea ni à se faire valoir, ni à irriter sa passion naissante par une résistance calculée ; elle se donna entièrement. Atteinte au cœur, profondément blessée dans son amour-propre le jour où Molière l’abandonna pour Armande, elle sut cependant prendre son parti et resta l'amie de son ancien amant.
Molière savait à n'en pas douter qu’il pouvait compter absolument sur le dévouement de mademoiselle De Brie. Aussi est-elle sa confidente. C’est toujours à elle qu’il revient. Qu’Armande le trompe, le trahisse, l’abandonne pour courir les plus tristes aventures, il retrouve l’amie fidèle qui le soutient et le console, qui panse les blessures de son cœur malade et entretient ses espérances et ses illusions.
Cette constante affection , ces retours périodiques comme les fredaines d* Armande, surprenaient les amis de Molière. Ils voulurent l’éclairer sur les défauts de mademoiselle De Brie.
—«Certes, elle a des défauts, répondit Molière, tout le monde en a j mais je connais les siens, j’y suis accoutumé, et il faudrait que je prisse trop sur moi pour m’accommoder des imperfections d’une autre. Je n’en ai ni le temps ni la patience. »
Une fois marié, Molière continua à garder mademoiselle De Brie près de lui. Ce fut une faute grave et qu’on ne comprend guère de la part de ce génie qui connaissait si bien tous
les secrets de la passion. En éloignant son ancienne maltresse 11 ne changeait pas le caractère de sa femme, mais il lui ôtait un prétexte dont elle se servit souvent.
Mademoiselle De Brie avait un mari. C’était un joueur, un Ivrogne, et surtout un bretteur déterminé, en un mot un sacripant achevé. Molière, qui ne l’aimait pas, l’engagea uniquement à cause de sa femme; mais, habile à tirer parti de tout, il écrivit pour ce capitan de cabaret des rôles qu’il jouait au naturel. Il fit pour lui Sylvestre des Fourberies de Scapin, La Rapière du Dépit amoureux, et le maître ■ d’armes du Bourgeois Gentilhomme.
En 1685, le 14 avril, mademoiselle De Brie donna sa dernière représentation ; elle avait soixante-cinq ans. Elle se retirait avec une pension de mille livres. On ne sait rien de ses dernières années. Elle mourut en 1706.
Mademoiselle De Brie fut, au théâtre, la plus parfaite des ingénues. Le rôle d'Agnès, ce type inimitable des ingénues, resta la plus belle de ses créations et son triomphe. Comme Ninon de L’Enclos, comme trois ou quatre comédiennes favorisées, elle garda jusqu’à ses dernières années les grâces et la fraîcheur de la jeunesse, et à soixante ans elle était encore la plus jeune et la plus adorable des Agnès.
Lorsqu’elle n’avait encore que cinquante ans, ses camarades l’engagèrent à céder ce rôlé à une jeune et jolie débutante, mademoiselle Du Croisy. Elle consentit, mais non le public. Lorsque parut la nouvelle Agnès, la salle entière se souleva, et à grands cris demanda l’ancienne. Il fallut aller la chercher. Elle vint, et, comme on ne lui laissa pas le temps de prendre son costume, elle joua en habit de ville et fut