MADEMOISELLE BEAUVAL. W
L’enfant, plut à Filandre, qui, du consentement de la blanchisseuse, la prit avec lui. Elle était vive, spirituelle; son père adoptif en prit un soin tout particulier, et, comme elle avait un goût très-marqué pour le théâtre, il lui confiait divers petits rôles dont elle se tirait à merveille.
I)e retour en France, Filandre donnait des représentations à Lyon, lorsqu’un autre directeur, Monchinge, dit Paphetin, vit jouer la jeune Bourguignon. 11 lui trouva du talent et lui proposa de beaux appointements si elle voulait entrer dans sa troupe. Ingrate comme une grande personne, la petite fille accepta et quitta Filandre sans regrets.
. Bientôt Paphetin devint amoureux de sa nouvelle recrue et lui offrit de devenir sa femme. Elle refusa. D’un caractère entier, elle craignait de se donner un tyran.
Mais dans cette troupe se trouvait un homme d’une simplicité admirable, nommé Beauval. Modeste était son emploi : il mouchait les chandelles. C’est sur lui que la demoiselle Bourguignon jeta les yeux; ce gagiste naïf lui parut taillé pour l’état de mari obéissant. Ils convinrent donc de s’unir.
Ces noces n’étaient pas du goût du directeur. Il s’y opposa. Il parvint même à obtenir de l’archevêque de Lyon un ordre qui défendait à tous les curés du diocèse do marier les deux jeunes gens. Heureusement pour Beauval, la Bourguignon n’était pas fille à être embarrassée pour si peu. Elle trouva vite un moyen pour lever tous les obstacles.
v Un dimanche matin, elle se rendit à sa paroisse accompagnée de Beauval, qu’elle fit cacher sous la chaire, où le curé faisait le prône, et, lorsqu’il l’eut fini, elle se leva et dé-
clara qu’en présence de l’église et des assistants, elle prenait Beauval peur son légitime époux. L’heureux moucheur de chandelles sortit alors de sa cachette, et dit également qu’il prenait la demoiselle Bourguignon pour légitime épouse. Après cet éclat, on fut bien forcé de les marier. »
Au moins ils furent heureux. Beauval garda religieusement son vœu d’obéissance passive, et sa femme lui fut toujours fidèle, ou à peu près.
Un an après ce mariage, Molière, ayant vu mademoiselle Beauval, obtint un ordre du roi pour la faire passer à son théâtre. Elle débuta à Chambord, mais « elle eut le malheur de déplaire à Sa Majesté, qui fit dire à Molière de donner à une autre le rôle de Nicole du Bourgeois Gentilhomme, qui lui était destiné. »
Molière, qui comptait sur le talent de mademoiselle Beauval, prit un détour pour se dispenser d’obéir. « Il représenta au roi qu’ayant fort peu de jours devant lui, jamais il ne pourrait faire apprendre le personnage. Puis il remania le rôle et l’adapta si merveilleusement à la physionomie de l’actrice, qu’elle n’avait, pour être admirable, qu’à garder son naturel. » C’est ce qu’elle fit, et elle joua si bien Nicole, que Louis XIV, revenu de ses préventions, dit à Molière « qu’il recevait sa nouvelle actrice. »
Maître Robinet ne manque pas de signaler les débuts de la jeune comédienne :
On voit depuis peu la Beauval,
Actrice d’un rare mérite.
Qui de bonne grâce récite,