GENEVIÈVE BÉJART
de Geneviève. La tradition a là-dessus iqrce de loi ; les biographes n*ont pas confondu Tune avec Tautre. Molière seul était capable de cette aventure.
Deux ans après, le jeudi 27 novembre 1664, Geneviève Béjart se maria à son tour, elle avait eu le temps d'essuyer ses la^es. Elle avait d'ailleurs en réserve un de ses amants, Léonard de Loménie, de la £miille des secrétaires d*Éut. Il avait pour témoin M. de Courbiat, toujours de Limoges. Molière, qui était témoin de sa sœur, ne vit-il pas là dans ces deux personnages, qui n'étaient que de simples bourgeois gentilshommes , un des tableaux de sa fameuse comédie?
Geneviève Béjart ne garda pas longtemps son premier mari, qui était devenu pompeusement, le sieur de Ville-Aubrun, un vrai nom de comédie. Elle convola en secondes noces pour épouser ce Jean- Baptiste Aubry, paveur ordinaire du roy, fils de ce Léonard Aubry qui avait secouru Molière dans l'entreprise de rillustre Théâtre ; ce mariage ne fit pas non plus long feu. La Grange parle ainsi de la mort de Geneviève : a Le troisième jour de juillet mil six cent soixante-quinze (1675) M»* Aubry mourut ; l'on ne joua point le vendredy cinquième. » Morte le mercredi 3, Geneviève Béjart fut inhumée le lende-
main au cimetière de Saint-Sulpice. Le r^;îstre mortuaire de cette paroisse contient Tacte que voici : « Le quâtriesme jour de juillet 1675 a été £aict le convoy, service et enterrement de Geneviève Béjart, aagée de quarante-quatre ans, femme de M. Âubry, paveur ordinaire du roy. » ^
Et ce paveur ordinaire du roy n'était rien moins qu'un poète tragique, resté sur le pavé *. A force de voir des gens de théâtre, il s'était imaginé qu'on pouvait être Corneille à ses heures ; il ne fut pas même Campistron **.
Jal, chercheur obstiné des actes de baptême et des
* Ce pA^eiir ordinaire du roy «prit «lors le titre de sieur des CaMères, ce qui fit dire, psr les gens de théâtre, qu^ svait pris un nom à son gré.
** Aubry ne se décida qu'un peu tard à briguer les suffrages du public ; il avait cinquante-trois ans quand il donna sa première tragédie, Dimitrtus, représentée sur le théâtre de la rue Guénégaud, le « vendredi, io« jour de juin 1689. » Le registre de la Comédie française pour Tannée 1689 porte, â cène date, la mention suivante : « Déméirius, tragédie nouvelle de M. Aubry, première représenu- « tion au Simple, 509 1. » La feuille sur laquelle sont inscrites les dépenses fiâtes pour la journée du 30 juin et les recettes du spectacle de ce jour porte : « Dimétriut, ii« et dernière fois pour Tauteur et U Cocu tmt^mairey 326 livres. » Céuit par égard pour Tombre de Geneviève Béjart, qu'on avait joué onze fois ce Dàmiirius.
GENEVIÈVE BÉJART lOI
fantaisies du cœur, se demande comment il arriva que ce paveur, dont le cœur était tendre, s*éprit de Geneviève Béjart, femme encore, ou veuve déjà de M. de Ville-Aubrun, mais elle était jolie, bien qu'elle atteignît son quarantième printemps. Quoi qu'il en soit, le 19 décembre 1672, Jean-Baptiste Aubry, âgé de trente-six ans, selon la déclaration inscrite dans Tacte de son mariage, épousa à Saint-Germain TAuxerrois la veuve de Léonard de Loménie, qu'il perdit le 3 juillet 1675. Il ne resta pas longtemps fidèle à la mémoire de Geneviève ; deux ans ne s'étaient pas écoulés qu'il avait convolé à de nouvelles noces. On n'a pas trouvé l'acte de son mariage avec sa seconde femlne; le 31. mai 1677, elle signa avec son mari l'acte des fiançailles et du mariage d'Armande- Grésinde Béjart, veuve de Molière, avec Isaac-François Guérin.
Geneviève Béjart n'était connue au théâtre que sous le nom de Marie Hervé, il y avait déjà trop de Béjart. Comme ses sœurs, c'était une de ces blondes rayonnantes qui illuminent leur chemin comme les comètes.
LES
u Croisy n'était pas le premier venu ; c'était un gentilhomme de la Beauce qui, en montrant ses terres, disait comme Rabelais : c'est beau ce. On sait qu'alors dans les entr'aaes de la guerre les gentilshommes ne dédaignaient pas de
* « Dn Croisy », petit fief àe U Beauce, où les sieurs Du Croisy fiusfltent, dit-on, figure de gentilshommes. Philibert Du Croisy fiit un des camarades de Molière, qui Testima assez grand ooBlèdien pour lui confier le r61e de Tartuffe. La Grange, sous la date de i6s9 : « Le sietir Du Croisy et sa femme entrèient dans la troupe comme acteurs nouveaux à Paris.» La femme éuit une comédienne de campagne, nommée Marie Claveau, et non Clavereau, comme l'appelle Sol^rol. Leur fille, Marie-Angélique Gassot, épousa Paul Poisson. NiooUe Gassot Du Croissy prit le parti du théâtre comme son frère, et devint : MUe de Belkrote. jal.
jouer la comédie. Ce fut une mode, ce fut une bouffée. On appelait cela jeter son feu. Du Croisy, qui fut chef de troupe, était un des bons camarades de Molière. On peut dire qu'il créa les rôles à manteau. Ce fut lui aussi qui créa le rôle de Tartuffe, mais il ne le créa pas tout d'une pièce. C'est que ce rôle est un masque; c'est que le caractère se cache; c'est que le type a des physionomies sans nombre. J'ai vu le Tartuffe joué par dix comédiens de marque, qui tous le jouaient bien avec leur tempérament, emportés par la vérité, sans trop s'inquiéter de la tradition. Mais, puisque Molière était content de Du Croisy, c'est que Du Croisy mit en scène et en œuvre ridée de Molière.
Tartuffe est le rôle des grands comédiens.
Sa femme, sa sœur et sa fille furent des comédiennes : sa femme, sous le nom de M"® Du Croisy; sa sœur, sous le nom de M^** de Bellerose, un vrai nom de théâtre primitif ; sa fille, sous le nom d'Angélique Du Croisy et sous le nom de M"c Poisson.
M*** Du Croisy, la mère, resta, disent les historiens du théâtre, dans la troupe de Molière quoiqu'elle n*eût aucun talent et qu'elle déplût au public. Mais n'était-ce point assez de plaire â Molière?
Par malheur pour lui, c'étaient là des étoiles en
plein midi, quand le plein midi s'appelait M^^" Molière ; les étoiles, quelque nombreuses qu'elles soient, n'ont jamais remplacé le soleil.
Dans VImpromptu de Versailles^ où Molière joue un marquis ridicule; DuCroisy, un poète; M^ Molière, une railleuse; M"« Du Croisy représente « une peste doucereuse ». Il est probable qu'elle ne jouait pas les grands rôles chez Molière, puisqu'elle se contente de dire qu'elle n'a pas grand'chose à dire : « Mais avec cela, je ne répondrois pas de ne point manquer. »
Molière la peint ainsi, en s'adressant à elle dans cet Impromptu de Versailles :
« Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde ; de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroient bien Ûchées d'avoir souffert qu'on eût dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce rôle. »
Molière avait-il une arrière-pensée quand il faisait dire ensuite à la Du Croisy, parlant de Boursault : — Le portrait du peintre : — « Que ne laissc-t-il au repos nos maris, sans leur ouvrir les yeux et leur faire prendre garde à des choses dont ils ne s'avisent pasl »
Io6 LES COMÉDIENNES DE MOLIÈRE
Chaque comédienne du xvii* siècle a eu son quatrain.
Voici celui de M"« Du Croisy :
Elle A la taille fort mignonae, Elle a beaucoup d'esprit, elle a de l'agrément, La bouche belle et bien de renjoûment, Mais de trop près sa vertu la talonne *.
Voici d'autres vers inspirés à un de ses adorateurs :
Vos vertus et vos beautés Mériteraient des couronnes.
On voit en vous les qualités De ces héroïques personnes Q^e tous les jours vous nous représentez.
On lit dans le registre de La Grange sous la date de 1659 : Le sieur du Croisy et sa femme entrèrent dans la troupe comme acteurs nouveaux. Il a créé vingt-deux rôles dans les pièces de Molière, car il était U au Dépit amoureux; il y était encore au Malade imaginaire. Vingt-deux rôles où ce merveilleux comédien montrait vingt-deux figures, toute la gamme des passions et du caractère. Mais, quoique ancien chef de troupe, il se reconnaissait Técolier de Molière. Il ra-
' VariMtU. — Mais de trop prés son papa la talonne.
contait comment Molière lui donnait des conseils sur le caractère de ses rôles ; par exemple, dans le poète de VImprompiu de VersailUs^ Molière Tinvitait « à marquer cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe. » Un soir que Molière soupait avec Lulli, il dit au musicien — à moins que ce ne fût Lulli lui-même qui en donna la première idée — que tout comédien devait savoir la musique. « Molière avait imaginé, selon Tabbé Dubos, des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en récitant ses rôles. »
Maintenant, passons à la fille qui commence aussi la vie par le chapitre des enlèvements.
Nous donnerons d'abord, grâce à M. Campardon qui en a fait la découverte, cette curiosité des Archives nationales :
1666. — 12 janvier.
RtqiUU de Du Croisy et de sa femme adressée au lieutenant criminel contre un individu qui avoit enlevé Marie de Lécole^ leur fille.
« A M. le lieutenant criminel :
« Supplient humblement Philibert Gassot, sieur Du Croisy, et Marie Claveau, sa femme, auparavant veuve
Nicolas de Lécole, sieur de Saint-Maurice, disant que, depuis sept à huit mois en çà le nommé Robert Pioger, fils de M« Pioger, bailli de Conflans-Sainte- Honorine en qualité de procureur desdits constituans audit bailliage de Confians et de ce que lesdits supplians ont une maison au village de Chennevières, distant dudit Confians d'une demi-lieue, auroit eu rentrée en ladite maison desdits supplians audit lieu de Chennevières, et pendant ce temps auroit recherché en mariage damoiselle Marje de Lécole, fille du premier lit de ladite Claveau, à quoi lesdits supplians n'auroient voulu condescendre sans le consentement du père dudit Robert Pioger. Et ayant icelui continué ses poursuites et recherché jusqu'en cette ville, lesdits supplians Tauroient prié par plusieurs fois de se retirer et de s'abstenir d'icelle. »
Icelui et icelle n'est-ce pas un joli titre de comédie ? Suivons : « Autrement qu'ils seroient contraints de se pourvoir par les voies de rigueur et de justice. Et nonobstant lesdites menaces, ce jourd'hui matin ledit Robert Pioger, prenant l'occasion de l'entrée qu'auroit faite en la maison desdits supplians sise rue Fromenteau, en cette ville, un paysan dudit village de Chennevières qui leur vouloit parler, auroit subtilement enlevé par un dessein prémédité entre lui et
ladite damoiselle Marie de Lécole, âgée de i8 ans, icelle damoiselle. Et la servante des supplians leur en ayant donné avis dans le lit où ils étoient encore, iceux se seroient écriés que Ton courût après pour essayer à les attraper, ce qui n'auroit pu être fait attendu qu'il étoit de grand matin. A cause de quoi et de ce que tel procédé ne peut passer que pour un rapt défendu par les lois et ordonnances, lesdits supplians requièrent leur être par vous sur ce pourvu. 9
On enlevait toutes les allés de comédiens par amour pour la comédie — même la fille de Molière qui joua son jeu tout comme une simple mortelle.
« Ce considéré. Monsieur, il vous plaise permettre auxdits supplians de fûre informer dudit enlèvement et rapt fait de ladite damoiselle par ledit Robert Pioger et pour lui être son procès fait et parfait selon la rigueur des ordonnances et ce pendant le faire prendre et amener par-devant vous en cas qu'ils le puissent trouver pour répondre et être ouï sur la présente requête, circonstances et dépendances et vous ferez
bien.
Signé: Du Croisy. »
a Permis d'informer et .ce pendant d'amener pardevant nous sans scandale ledit Robert Pioger, attendu
le rapt mentionné en la présente requête. Fait le
12 janvier 1666.
Signé : Frérand. »
Et puisque nous sommes 'aux Archives nationales, donnons encore cette pièce, presque aussi curieuse, qui peint bien les mœurs du temps, ce bon temps, Tâge d*or des servantes de Molière, où toutes les servantes volent :
1673. — 23 février.
Plainte de Du Croisy contre une servante voleuse.
« L*an 1673, le jeudi 23» jour de février, sur les deux heures de relevée, nous Jean David, commissaire au Châtelet, mandé et requis qu'avons été, sommes transporté rue Saint-Honoré près le Palais- Royal en la maison où est demeurant Philibert Gassot, sieur Du Croisy, comédien ordinaire de Sa Majesté, où étant ledit sieur Du Croisy nous a fait plainte et dit qu'il y a environ trois mois que la damoiselle sa femme prit pour servante domestique Anne Cochon, fille, de la fidélité de laquelle André Cochon, son père, demeurant à Arblai, a répondu, sur quoi, lui plaignant et ladite damoiselle sa femme n'auroient eu aucun soupçon d'elle *, mais ils y ont été trompés, en
ce qae depuis le tems qu'elle les sert, elle les a volés de plu&ieurs nippes, hardes, argent et autres choses, ainsi qu'ils ont été avertis ce jourd'hui sur les achats qu'elle avoit £ûts tant à la foire Saint-Gennain qu'autres lieux. Et ce qui le £ût d'autant plus connoitre, c'est que depuis quelques jours en çà elle auroit persécuté la damoiselle fenune dudit sieur plaignant pour lui donner son congé sans lui vouloir en dire le
sujet.
Signé : David ; P.-G. Du Croisy. »
MUe Cochon qui va à la foire, c'est du haut et bas comique. Qjie pensez-vous d'Anne Cochon et d'André Cochon, son père? Comment Du Croisy qui riait û bien peut-il garder son sérieux?
On voit que rien ne manquait au roman de M^*« de Lécole : en ce temps-là tout commençait par un enlèvement.
La fille de Molière elle-même y passa conmie les autres.
Marie de Lécole n'en devint pas moins, par un légitime mariage, la femme de Paul Poisson, le célèbre comédien. Elle daigna pour lui oublier son nom de gentilhommerie et son nom de théâtre. Elle devint une épouse accQpiplic, presque légendaire: cela s'est vu au théâtre.
lia LES COICÉDIEKNES DE MOLIÈRE
Les frères Parfait disent que peu d'années avant la retraite de MUe de Brie, ses camarades l'engagèrent à céder le rôle d'Agnès de VÈcoie des Femmes à une autre actrice plus jeune, nommée Angélique Du Croisy. a Lorsque celle-ci se présenta pour le jouer, le parterre demanda MU* de Brie avec tant d'instance, qu'on fut obligé de l'aller chercher chez elle. Elle vint, joua le rôle en habit de ville, parce qu'on ne voulut pas même lui donner le temps d'en changer, reçut des applaudissements qui ne firnssatent point, et conserva le rôle d'Agnès jusqu'à sa retraite. Elle le jouait encore à soixante-cinq ans. »
La Du Croisy se consola gaiement par ce mot :
« La de Brie a toujours l'air d'avoir vingt ans, mais c'est moi qui les tiens. »
On trouve dans le Mercure de Franu ses lettres datées de 1675, 1722 et 1740. On a dit qu'il n'y avait pas de meilleur historien contemporain de Molière et de sa troupe comme de la troupe de Montfleury. C'est bien peu dire, car voici les lettres *.
tt Armande Béjart avait la taille médiocre, mais un air engageant, quoique avec de très-petits yeux, une
* Dans l'histoire de U fille de Molière on trouTent d'autres lettres de Mil* Du Croisy.
bouche fort grande et fort plate, mais faisant tout avec grâce, jusqu'aux plus petites choses, quoiqu'elle se mit très-çxtraordinairement, et d*une manière presque toujours opposée à la mode du temps. .
a De Beaupré, tante de la Dii« Marotte Beaupré, épouse de Vemeuil. Elle était actrice de la troupe du Marais et avdt quitté la Comédie avant la démolition de ce théâtre *. Cest une des premières actrices qui aient joué en femme sur le théâtre^ car auparavant il n'y avait que des hommes ; c'est en quoi consistait son plus grand mérite.
a Petit de Beauchamp, dite la Belle Brune. Elle était de la troupe du Marais, et joua d'original, dans une des tragédies de P. Corneille, le rôle de Rodogune, pour lequel le cardinal de Richelieu lui ût présent d'un habit magnifique â la Romaine. C'était une excellente artiste, grande et bien faite, d'une représentation avantageuse.
« M**« Du Parc était belle et bien faite, et dansdt très-bien. Elle brillait aux ballets du Roi dans les danses hautes ; elle faisait certaines cabrioles remarquables, car on voyait ses jambes et partie de ses cuisses par le moyen de sa jupe fendue des deux
* On croit qii*dle avait conru la province avec Biolière.
côtés, avec des bas de soie, attachés au haut dhine petite culotte.
« Judith de Nevers, dite Guyot, apr^ avoir quitté la Comédie, fut longtemps à la porte pour recevoir les billets. Elle mourut d*un coup à la tète, et, par son testament, elle donna tout son bien aux comédiens, par forme de restitution.
« Des Œillets était une très-excellente, et même gracieuse comédienne, quoique laide, point jeune et fort maigre ; mais, malgré cela, pleine d'agrément. Le tragique était son fort ; on prétend qu'elle a joué d'original le rôle d'Hermione, dans VAndromaque de Racine, que W^^ Champmeslé joua ensuite en coocurrence ; sur quoi on fait dire au feu Roi, dont le goût était si sûr en toutes choses, que pour remplir ce rôle parfaitement il faudrsdt que la Des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les deux autres ; voulant faire entendre par là que celleci avait plus de feu, pour faire sentir les emportements du personnage représenté dans les derniers actes de cette pièce, et l'autre plus de délicatesse et de finesse.
u La Des Œillets n'avait contre elle que sa figure qui n'était pas belle ; mais elle se mettait si bien et avait un si grand air de noblesse et d'autorité, qu'elle
jî.
plaisait toujours infiniment par le mérite extraordinaire qu'elle avait d'ailleurs. Elle jouait aussi parfaitement les amoureuses comiques. Elle a joué Ariane d'original dans la tragédie de Thomas Corneille ; AgrippinCy mère de Néron, dans le Britannicus de Racine. »
Conmient n*a-t-on pas gardé plus vivante la tradition de Molière, quand une actrice de sa troupe parlait encore de lui en 1756 ? En effet, M^c Du Croisy, qui mourut presque centenaire à Saint-Germain, jouait en 1671 une des Grâces dans Psyché, Elle fut admise en 1673.
Elle joua les confidentes avec une grâce abandonnée, mais quand elle dut remplacer Mlle de Brie dans les Agnès, on ne lui trouva pas, elle qui avait vingt ans, les airs de naïveté et de jeunesse que la maîtresse de Molière avait conservés avec tant de charme jus qu'à plus de soixante ans.
LES
ARiE RagucDeau de Létang eut l'honneur d'épouser Charles Varlet, sieur La Grange, orateur de la troupe de Molière, un des meilleurs acteurs de cette troupe illustre.
Comme sa fenmie, La Grange avait parcouru la province. C'était le modèle du galant homme, aussi Molière en fit-il son ami. Ce fut lui qui publia la première édition des œuvres du maître, une édition digne de cette renommée, mais on lui reproche, non sans quelques raisons, d'avoir eu sous la main tous les papiers de Molière, manuscrits, lettres, poésies, — des autographes qu'on paierait aujourd'hui un mil-
Il8 LES COMÉDIENNES DE MOLIÈEE
lion — et de ne les avcnr pas transmis en mains loyales. Il était si simple de garder ce trésor dans le trésor de la G)médie française avec ce célèbre r^istre de La Grange : Extrait dis reuptes et affaires de la Comédie depuis Pasquts de Vannée 1^/9, appartenant au sieur La Grange, Yun des comédiens du roy. Edouard Thierry a très-bien dit que c'était le livre d*or de la Comédie française tenu par son véritable greffier d*honneur, pai un des ancêtres de la compagnie, par Tacteur accompli qui a créé la tradition toujours vivante d*Horace et de Clitandre. Aussi à toutes les merciuiales des austères censeurs du théâtre disait-on :a si vous condamnez la comédie, condamnerez-vous un homme comme M. de La Grange? »
Mais le portrait le plus digne de La Grange est celui-ci, de la main dé La Fontaine, dans lUti^Hn, Isabelle parle de Tacteur Le Destin, qu'elle feint de ne pas connaître :
Je ne sais, je l'ai pris pour ce comédien,
Si jeune, si bien fait, qui déclame si bien.
Qu'on aime unt, et qui, quand la pièce est finie.
Vient toujours saluer toute U compagnie.
Et faire un compliment...
La femme de La Grange, qui la première porta le surnom de Marotte (Marie-Marotte), avait joué tous
les rôles avant de monter sur la scène; aussi fut-ce pour elle un honneur me^>éré que d*épouser un tel comédien. Elle avait tour à tour été fille de chambre de MU« de Brie, « si douce à servir », elle avait été <c préposée à la recepte », enfin elle avait été « distributrice de liqueurs dans l'entr'acte, à la boutique des loges». Grimarest a dit que M*^« Marie Ragueneau, Marotte, d'un nom familier, avait été fille de chambre de M**« de Brie. Pourquoi ? Le Destin, TOlive et la Rancune, du Roman comique, ont chacun un valet «c prétendant à devenir un jour comédien en chef » ; et tel d'entre eux récite « déjà sans rougir et sans se défaire ». Ces sortes de valets étaient des élèves. On ne voit guère alors d'autre école pour la comédie, et, du reste, à Paris aussi bien que dans les troupes de campagne, tout le monde faisait à peu près tout. Il se peut donc que Marotte eût servi de fille de chambre à M"e de Brie; qu'elle eût représenté en 1658 une femme afHigée dans la Psyché de Rouen; qu'elle eût été, plus tard, sous ses deux noms. Marotte dans les Précieuses ridicules, M"c Lestang à la recette, gagiste çà et là, suivant le besoin, en attendant Psyché ^ où elle fit Aglaure, et la Comtesse d'Escarbagnas, où elle joua la comtesse. Singulier rôle pour être suivi d'un mariage ! Mais que dire à cela ? peu de talent, assez
peu d'agrément personnel et de jeunesse : c'était pourtant toute sa dot. La Grange, jeune, bien finit, brillant comédien, Tépousa sans lui demander davantage, sans se croire généreux ou seulement se trouver modeste. Il parait que ses yeux y faisdent fortune, car il n*y avait que des marquis autour d'elle. La Grange en véritable amoureux s'y laissa prendre.
En ce temps-là, pendant Tentr'acte, conmie il n'y avait pas encore de café à la Procope et comme les spectateurs de M. de Molière ne vouldent pas aller au cabaret, «c on se réjouissait le goût par quelques douces liqueurs ». C'est le sieur de Chappuseau, le Dangeau de cet autre Louis XIV, tenant journal des faits et gestes des comédiens et des spectateurs, qui nous initie après deux siècles aux délices de l'entr'acte. Il y avait un buffet devant les loges et un buffet au parterre. La description de Chappuseau nous en fait venir la framboise à la bouche. Il n'y avait pas seulement à ces boutiques merveilleuses des eaux de framboise, mais aussi des eaux de groseille, des eaux de cerise, des eaux de citron, des eaux de fraise. Mais écoutez Chappuseau lui-même : u On y tient Tété toutes sortes de liqueurs qui. rafraîchissent, plusieurs confitures sèches, des oranges de Chine ; mais l'hiver on y trouve des liqueurs qui réchaufient
Testomac, des rossolis de toutes sortes, des vins d'Espagne et de la Scioutat, de Rivesalte et de Saint-Laurent. J*ai vu le temps où Ton ne tenait dans les mêmes lieux que de la bière et de la simple tisane, sans distinction de romaine ni de citronnée ; mais tout va en ce monde de mieux en mieux, et, de quelque côté qu'on se tourne, Paris ne fut jamais si beau ni si pompeux qu'il est aujourd'hui. »
Paris est de plus en plus pompeux, mais je doute qu'en voyant aujourd'hui les dames de comptoir dans les théâtres, où d'ailleurs les comptoirs sont fort déddgnés, Chappuseau ne regrettât avec mélancolie les belles « distributrices » de liqueurs et autres délices non pareilles qui s'épanouissaient â leurs boutiques tout auréolées par l'éclat de leurs girandoles. C'est que le luxe est conmie l'esprit : il perd d'un côté ce qu'il gagne de l'autre.
D'Assoucy, l'empereur du burlesque, le poète lunatique, le joueur affolé, est un des meilleurs historiens de la troupe de Molière quand la troupe battait les campagnes.
Il jouait le rôle d'un homme de particule, toujours suivi de deux pages, habillé comme un gentilhonmie ruiné, velours fripé et dentelles « qui riaient trop haut ». U se sauvait du ridicule par le ridicule, riant
tout le premier de sa «c chienne de fortune » et jouant du luth en pleine rue et en plein soleil quand il avait tout perdu son argent.
« Ce qui me charma le plus, dit-il, ce fut la rencontre de Molière et de MM. les Béjart. G)mme la comédie a des séductions, je ne pus quitter sitôt ces charmants amis : je demeurai trois mois à Lyon parmi les jeux, la comédie et le festin, quoique j'eusse bien mieux fait de n y pas arrêter un jour ; car au milieu de tant de caresses, je ne laissai pas d'y essuyer de mauvaises rencontres. Ayant ou! dire qu'il y avait i Avignon une excellente voix de dessus dont je pourrais facilement disposer, je m'embarquai avec Molière sur le Rhône qui mène à Avignon, où étant arrivé avec quarante pistoles de reste des débris de mon naufrage, comme un joueur ne saurait vivre sans cartes, non plus qu'un matelot sans tabac, la pre^ mière chose que je fis ce fut d'aller à l'académie. (L'académie du jour bien entendu.) J'avais déjà ouï parler du mérite de ce lieu et de la capacité de plusieurs galants hommes qui divertissaient les bienheureux passants qui aiment â jouer à trois dés. »
Donnons encore la parole à d'Assoucy pour la peinture du poète pâtissier Ragueneau :
« Il ne trouva dans Paris aucun poète qui le vou-
lût nourrir i son tour, et aucun pâtissier, qui, sur un de SCS sonnets, voulût lui faire crédit seulement d'un pâté. U sortit donc de Paris avec sa femme et ses en- £mts, lui dnquiëme, en compagnie d'un petit âne tout chargé de ses œuvres, pour aller chercher fortune en Languedoc, où il fut reçu dans une troupe de comédiens qui avait besoin d'un homme pour faire un personnage de Suisse, où, quoique son rôle £àt tout au plus de quatre vers, il s'en acquitta si bien, qu'en moins d'un an il acquit la réputation du plus méchant comédien du monde, de sorte que les comédiens ne sa* chant â quoi l'employer, le voulurent faire moucheur de chandelles; mais il ne voulut point accepter cette condition, comme répugnante â l'honneur et â la qualité de poète ; depuis, ne pouvant résister â la force de ses destins, je l'ai vu avec une autre troupe, mouchant les chandelles fort proprement. Voilà le destin des fous quand ils se font poètes, et le destin des poètes quand ils deviennent fous. »
Marie Ragueneau fut d'abord fille de chambre de M^e de Brie. Elle avait suivi son père dans le Roman comique de Molière. On sait que Cyprien Ragueneau, fils de pâtissier, était pâtissier lui-même, près du Palais-Cardinal. Il faisait bonne figure a avec le tablier bleu, le long couteau de cuisine, le bonnet co-
quet. n roulait la farine avec une grâce charmante ; il fourrait sa pâte de viande hachée avec un air sacerdotal. » Il avait le titre de pâtissier du cardinal de Richelieu ; mais au fond il étdt né comédien.
Scarron, dans son Roman comique^ av^dt-il rêvé des physionomies plus drôles que celles de la troupe de Molière ?
n commença donc par être pâtissier ; c'est en cette belle qualité qu'il fut adoré des comédiens et des poètes 4ui se régalaient à sa boutique en écoutant ses vers, car il cultivait Us Muses, l'illustre pâtissier de VlUustre théâtre. Les vers étaient détestables et les pâtés exquis. C'est que Ragueneau ne négligent pas son four en cherchant la rime.
Tant et si bien qu'il se ruina à ce double métier : les huissiers, sans respect pour les Muses, le menèrent galamment en prison : « Eh bien 1 dit le poète, je ferai des tragédies et des comédies. » Au bout d'un an il fut libre d'aller jouer ses chefis-d'œuvrc en prenant une stalle sur le chariot du Roman comique,
D'Assoucy calomnie le pâtissier. La vérité, c'est qu'un beau jour il abandonna sa boutique pour suivre celle de Molière emmenant sa femme et sa fille. La petite Marie, ou Marotte, comme on la nommait.
fut donc fille de chambre de MUe de Brie. EUefiit aussi préposée à la recette, ce qui lui donna un certificat de loyauté. De la porte et de la coulisse elle passa sur la scène. Sans doute pendant longtemps elle tint le double emploi, mieux payée par la de Brie que parle théâtre ; mais l'heure glorieuse va sonner. Le 24 février 1672, le dimanche de la Quasimodo, La Grange écrit sur son registre : — a Je fiis fiancé lundi 25e et je fiis marié i Saint-Germain TAuxerrois avec MU« Marie Ragueneau de l'Étang, qui est entrée actrice dans la troupe. »
Del*ËtangI On voit que le pâtissier lui-même prenait un air de bonne maison. Pourquoi ceux qui jouent les princes ne se donneraient-ils pas des airs et des noms de gentilhomme 1
Marie Ragueneau avait trente-trois ans; par la grâce de son mariage, elle devenait sociétaire à demi-part, tout conmie MUe de Brie, qui prit une autre femme de chambre pour nouer les rosettes de ses souliers.
M^e de La Grange arriva à par! entière en 1676. Elle jouait les caractères en fenmie qui a été à bonne école. Rien n'était médiocre dans la maison de Molière, car il avait donné du cachet même à ceux qui n'avaient pas le moindre génie dramatique.
Marie Ragueneau représentait les fenunes revenues
des fassions, mais elle y allait toujours. A-t-on calomnié cette comédiemie par ce quatrain célèbre ?
Si, n'ayaat qa*iui anumc, on peut passer pour sage» Elle^est assez femme de bien; Mats elle en aurait davantage, Si Ton voukit Tatmer pour rien.
Il parait par ce vers deux fois impertinent qu'il lui fallait payer pour être aimée ou plutôt que son cœur ne donnait pas une hospitalité écossaise. Mais rÉcosse n'a pas de théiLtre 1
C'est Mlle de La Grange qui avait surnommé Molière le Misanthrope. C'est qu'il jouait si bien ce rôle au naturel 1 Un autre Misanthrope, Saint-Si:iK)n parle en toute désinvolture du grand Molière sans s'indigner des menaces d'un grand seigneur qui parle de £ûre « mourir sous le bâton » l'auteur du chef-d'œuvre des chef»-d'œuvre.
« Le Misanthropey dit Saint-Simon, dans ses notes sur le journal de Dangeau, fit grand bruit, et eut un grand succès à Paris, avant d'être joué à la Cour. ChacuB reconnut M. de Monuusier, qui k sut et s'emporta jusqu'à £dre menacer Molière de le Êdre mourir sous le bâton. — Enfin le Roi voulut voir le JaÊisantbropey et les frayeurs de MoUène MdoubièKnt
étrangemeat. M. de Montausier, charmé du MisanthropCj se sentit si obligé qu'on l'en eût cm Tobjet, qu'au sortir de la Comédie il envoya chercher Mofière et lui dit que s'il avait pensé à lui en faisant le Misanthrope qui était le caractère le plus parfaitement honnête honmie qui pût être, il lui avait fiait trop d'honneur et un honneur qu'il n'oublierait jamais. »
n parait qu'il y eut beaucoup d'originaux pour cet admirable portrait du Misanthrope, mais qui donc a mieux posé que Molière devant Molière I
n y a pourtant f^us d'un trait de caractère pris ci et là.
Rivarol a dit : a Le génie égorge ceux qu'il pille. » Ainsi a fait Molière.
Je ne suis pas de ceux qui lui reprochent d'avoir pris son bien où il le trouvait. C'était presque toujours du bien perdu : des perles dans du fumier ; des trésors enfouis comme des morts à six pieds sous terre.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on n'a pas accusé Molière d'avoir pris le Misanthrope à Érasme. Il est pourtant peint en pied, de face, de pro61 et de trois quarts dans V Éloge de la Folie :
« On passerait encore aux philosophes d'exercer les charges publiques comme les ânes jouent de la lyre.
s'ils étaient du moins bons à quelque chose dans la vie privée. Mais menez un philosophe au milieu d'un festin : son silence, sa tristesse ou ses questions saugrenues troubleront aussitôt la fête ; fiûtes-le danser, il déploiera les grâces d'un chameau ; si vous parvenez à Tentrafner à un specucle, son seul aspect glacera les plaisirs de la foule, et, conmie Taustère Caton, on le priera de quitter le théâtre puisqu'il ne peut quitter pour une heure son air grave et sévère. Qu'il tombe au milieu d'une conversation, c'est un loup dans une bergerie, personne n'ose plus souffler mot. S'agit-il d'acheter, de faire un acte quelconque, une ces mille négociations que veut le commerce journalier de la vie, notre philosophe n'est plus un homme, c'est une souche. Bref, lui-même, ses parents et les siens n'ont rien à attendre d'un pareil être, parce qu'il est inhabile à toutes choses, et qu'il se tient éloigné des opinions et des coutumes ordinaires.
Une telle diÔérence de mœurs le rend, on le com-
prend, odieux à tout le monde. Car, retenez-le bien, tout ce qui se fiait id-bas entre les mortels est essentiellement fou, et fait par des fous pour des fous. Q^î veut seul s'opposer à l'entraînement universel n'a, selon moi, pour ressource que de suivre l'exemple du célèbre Misanthrope, et d'aller jouir dans quel-
que solitude profoode de sa tant belle sagesse, d N'est-ce pas que ce Misanthrope c'est celui de Molière? Si Érasme ne fût mort depuis longtemps, luimême u'eût pas accusé Molière ; il l'eût félicité hautement d'avoir nugnt&quement remis au monde son idée, d'avoir tnchlssé dans des perles de U plus belle eau ce petit diamant presque perdu dans l'Êlogt de la Folû.
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UAND le cardinal de Richelieu bâtissait un théâtre non pas pour le Cid mais pour Mirame, non pas pour Corneille mais pour Son Éminence elle-même, il ne se doutait pas que ce petit coin de Paris, Taile du Palais-Cardinal, — à l'angle de la rue de Valois et de kl rue Saint-Honoré, — deviendrait bientôt la maison de Molière, la plus illustre maison de la comédie, de la tragédie et du drame. Qui pouvait croire que ce théâtre destiné â représenter des ombres errantes prendrait feu tout à coup â tant de chefs-d'œuvre inattendus, à ces immortelles
132 LES COMÉDIEVVES DE MOLltl
comédies qui depob trois siècles sont Fargiieil àm
théâtre et do génie firaoçais :
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est pmqne va Grec, , Motive tout Fran^iis boixs peut daoacr U baî^
Gnnme nous serions heureux aujourd'hui si par la vertu d'une magicienne nous pouvions, nos quinze sols à la main, entrer au parterre avec les gardes du corps, les chevau-l^;en, les pages, les bourgeois, les étudiants I nous saluerions d'un sourire le célèbre Saint-Germain et le célHve Gillot qui gardent la porte, deux vraies cariatides ; comme nous donnerions avec joie notre menue monnaie à la receveuse Mii« de Létang — plus tard b femme de La Grange — pour faire contrôler notre billet par MUe Nanon 1 Nous aimerions mieux certes o£&ir on demi-louis pour une place réservée sur la scène dans le monde des marquis, des importants et des flcheux, mais déjà nous sommes trop heureux d'aller au parterre où nous nous tiendrons debout pendant toute la représentation. Nous n'attendrons pas que le spectacle soit commencé pour mieux savourer toutes les émotions d*unc belle soirée. La salle est dans le demi-jour ou plutôt dans la demi-nuit avec son cordon de chandelles et ses trois lustres qui n'ont pas encore remplacé le soleil.
II est près de quatre heures. On entre par-ci , on entre par là, pour l'amphithéâtre, pour les loges, pour le parterre, tumulte silencieux qui menace à tout instant d'éclater bruyamment. La pièce va commencer, les moucheurs de chandelles ont déjà d'une main preste passé la mouchette d'argent sur toutes les chandelles mélancoliques et éplorées.
Tout le monde se demande comment M. de Molière peut y suffire: chef de troupe, ce qui est plus compliqué que de conduire une armée au feu; poète de génie, ce qui l'oblige tous les ans à deux ou trois chefs-d'œuvre; familier des grands de ce monde qui lui prennent souvent le meilleur de son temps sous prétexte de souper avec lui ou plutôt sous prétexte de lui dire les ridicules — ^ des autres ; vieux mari d'une jeune femme qui lui donne beaucoup de ûl à retordre. Pour les spectateurs ce M. de Molière est un prodige *.
* Qui a le mieux peint en une page cette vie en plein orage avec de rares arcs-en-ciel que ce fin lettré qui s'appelle Henri Lavoix, dans son excellentissime petit livre sur la premièrt représentation dm Misanthrope ?
« Il faut sjms cesse renouveler TaHiche.
« Molière est condamné au chef-d'œuvre. Kotez qu'il est toujours sur la scène ; s'il ne joue pas, il répète. A quelles heures, ce comé« dîen, occupé jour et nuit au théitre, écrit-il donc U Misantbropt f
m A peine a-t-il le temps de quitter la souquenille de Scapin on le baut-de-cbaussies, le pourpoint et le manteau de satin couleur de
134 LES COXÉDIEXXES DE XOLIÈKE
! Les six violoos chantmt d'âne xàa. dbm et vîbrame une xnâodie de Lnlli, les ooeors tressaillent, voili que Molière entre en scène; Molièie, le grand Molière, le dieu de cet Olympe improvisé où von: apparaître autour de loi les déesses et les demi-déesses...
Mais c est en vain que nous sommes tom yeux et tout oreilles :
L« xrjciin c œax ïi^grt, cbior: prêtait stlsaot :
Lors:c£, d'an air rrcyaar et p'.dn «TeatraTagaarr ,
Ua bcsrac à grands car.o:.» est eatrc bras yieuami
Ea r-laat . Ho'i ! là ! ua ïtcçc p rj j ftrsegt î
Et de M» erazui (nc^s sorprexijuit i'asKnsKée,
Daxis le plus bel eodroit a la pièce troublée.
Hé ! moQ Dieu ! nos Fracfais, si sonvem redresses.
Ne preaJron'.-i'.s jamais an air Je gens sensés?
At-ie di:, et fau'.-tl sar dos dHants extrêmes
Qlt'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes.
TDUtc de Sgir.arel!e. Il se marie entre deux représentatkms de V Ecole dit Mjrï!, donniçs dixis la même scircc, l'une an Peth-Boorbon, l'autre en visite, un mardi g{as. Pendant que son père se meurt, ii joue le Tartufe chez M. de Luxembourg ; on loi dooae un jour pour pleurer la pcr:e de son 61s, le lendemain il reparaît dans l'Avare^ et. quand la mort viendra le saisir, lui^ c'est sur les plaadies qu'elle le trouvera. O misère de cet eut du comédien qui appartient à La curiosité publique même par delà la tombe! Cette fin, un deuil pour le monde entier, n'est qu'un événement à sensation qui fera une réclame pour U Malade imaginaire. Jouée quelques iours après cette date funèbre, la comédie verra ses recettes augmentées d'un tiers, et U MalaJ* imaginaire bénéûciera ainû de U mort de Molière. ■ Morte lui vivens. • VoilÀ qui est dit.
Et confirmions ainsi par des éclats de fous Ce que chez nos Tobins on dit partout de nous ? Tandis que là-dessus )e haussais les épaules, Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles : Mais l'homme pour s'asseoir a Eût nouveau fracas ; Et, traversant encor le théâtre à grands pas, Bien que dans les côtés il pût être à son aise. Au milieu, par devant il a planté sa chaise, Et de son large dos morguant les spectateurs. Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
Heureusement, grâce à la forte en gueule de la troupe qui jette un regard furieux sur les fâcheux, le • voilà qui rentre en lui-même et s*en va, s'e£Eaçant peu à peu parmi les moins bruyants.
Quelle est ce jour-là la foite en gueule ? Est-ce Madeleine Béjart ou Jeanne Beauval ? Cest Jeanne Beauval.
Voulez«vous savoir sa ^e aventureuse ? Elle naquit en Hollande ; elle fut exposée à la porte d'une église. C'était l'hiver ; une blanchisseuse la recueillit, lui donna son lait, son pain et sa gaieté, tout en lui mettant de bonne heure la main au battoir. Mais blanchir de la toile de Hollande, c'est ennoblir ses mains. Filandre, chef d'une troupe vagabonde.
adopta à son tour l'enfant anonyme. Il l'exposa sur son théâtre, mais ne la garda pas longtemps. A peine fut-il en France, qu'un autre chef de troupe, Paphetin, enleva la jeune fille qu'il adopta pareillement. Il y avait, dans la troupe de Paphêtin, un moucheur de chandelles. La jeune fille, déjà courtisée par les plus beaux et les plus riches, se passionna pour le moucheur de chandelles. .
Pourquoi ? Ce point d'interrogation avait été posé bien des fois devant cette fantaisie de Jeanne Bourguignon. Selon les uns, elle voulait avoir un homme pour avoir un homme, sans s'inquiéter de sa généalogie; selon les autres,* elle n'avait pas de temps à perdre pour donner un père à son premier enfimt. Pierre qui roule n'amasse pas de mousse, mais les comédiennes qui courent les provinces se font une famille. Il paraît que la demoiselle voulait surtout plaire. « Tu ne te mêleras de rien. Ce sont mes affaires; tu diras toujours : oui. Ce sont mes affaires. » Après cela, le moucheur de chandelles ne fut pas tous les jours à la noce avec une femme qui lui donna vingt-huit enfants.
Paphêtin chassa Beauval et obtint de l'archevêque de Lyon un ordre qui défendait à tous les curés de son diocèse de marier ces deux fous. Que fit la fille?
Un dimanche, elle s'habille en mariée et va à la messe, cachant sa couronne d'oranger sous une coiffe noire. Le curé prêchait. A peine eut-il cessé de parler, que M^e Bourguignon déclara, en présence de Dieu et des hommes, qu'elle prenait Beauval pour son légitime époux. Béauval, jusque-là caché, monta sur un banc et déclara qu'il prenait la demoiselle Bourguignon pour sa légitime épouse. L'archevêque conseilla à Paphetin de marier ces amoureux résolus, pour effacer un peu le scandale, d'autant que, selon la tradition, les amoureux ne logeaient pas dans une chambre à deux lits.
Mais je vais donner le récit d'un historien du mot à mot pour bien montrer que ceci n'est pas une invention. Jal, qui s'est évertué à ressaisir dans le passé cette jeunesse romanesque s'il en fût, conte ainsi les aventures de }eanne : « Née de parents inconnus, en£mt de Tamour, abandonnée par une fille coupable, ou enfant d'un hymen légitime, jetée sur le parvis d'une église, elle avait été recueillie par une femme du peuple que ses vagissements avaient attirée. Cette boni^ créature avait remplacé auprès de l'enfant sa mère véritable ; elle l'avait élevée jusqu'à l'âge de dix ans dans la perspective de blanchir la toile de Hollande. » L'historiographe se hasarde à peindre
ainsi son héroïne sans Tavoir vue : « La petite Jeanne se faisait remarquer par une vive intelligence, par une taille déjà gracieuse et bien prise, par une physionomie expressive. » Et à ce propos Filandre, le comédien, chef d'une troupe d'acteurs qui courait les Flandres et les provinces de la république de Hollande, vit Jeanne chez sa blanchisseuse. « Il proposa à celle-ci de prendre sa fille d'adoption et de lui donner ua état plus brillant. Filandre était un honnête homme, la blanchisseuse n'était pas riche, Jeanne avait le cœur léger et l'esprit aventureux ; ce fut une aHaire bientôt conclue. » Elle débuta. Elle courut les Flandres et la Hollande. On la retrouve à Lyon dans la troupe de Filandre au temps où la troupe de Paphetin y donnait des représentations. « Les deux directeurs ne s'associèrent point ; ils restèrent concurrents, cherchant à s'arracher le public. Jeanne Bourguignon plut si fort aux nobles, bourgeois et manants de la cité lyonnaise, que Paphetin résolut de l'enlever à son rival. U lui fit faire des propositions avantageuses qui l'éblouirent, et, sans vergogne, oublieuse des bienfaits de son second t>^e, elle passa dans le camp de Paphetin. » Ce n'était que le commencement. « Dans la troupe où l'ingrate venait d'entrer était un gagiste, ne montant
sur le théâtre que pour moucher les chandelles. Jeanne Bourguignon le remarqua, s'en éprit à cette déclaration et lui déclara qu'elle voulait l'épouser. » Le moucheur de chandelles, Jean Pitel, en vit trentesix chandelles. « L'actrice à la mode consentait à devenir sa femme, il n'y comprenait rien ; il s'inclina, remercia, et se redressa mari de la soubrette alerte, de la reine siiperbe et applaudie. Jean Pitel, qui trouvait son nom piteux, se fit appeler M. de Beauval, laissant les chandelles à un autre. » Ce n'était pas tout. Jeanne imagina un tour digne d'un valet de la farce italienne. Elle conduisit Pitel à la messe de sa paroisse, le cacha sous la chaire où le curé faisait le prône, et au moment où le pasteur lisait à son troupeau les promesses de mariage enregistrées à la sacristie, elle se leva et interrompant le religieux silence qui régnait dans l'église : a Mes frères, dit-elle, je déclare devant Dieu, et de cette déclaration je vous prends à témoin, ainsi que notre digne curé, que moi, Jeanne Olivier Bourguignon, fille de parents inconnus, et par conséquent libre de ma volonté, je prends pour époux Jean Pitel, ici présent et consentant. Levez-vous, Jean I » Et Jean se leva, et, sans trop de trouble, déclara aussi qu'il entendait prendre pour femme Jeanne Bourguignon, et qu'il appelait le sacrement. Que
pouvait faire TArchevéqae ? Qpd parti avait à prendre le sieur Paphetin ? Moncbaingre se soumit, le prébt leva Finterdit, et la bénédiction nuptiale, demandée d'une manière si étrange, si publique, si inaccoutumée, fut donnée à Jean et Jeanne. Jeanne jura qu'elle serait soumise à son mari; mais les rôles furent bientôt intervertis dans le ménage.
Quoi qu'il en soit, selon le vers connu : a A vingtsept ans, j'avais déjà quatorze enfimts. »
M^e Beauval n'était pas faite pour adoucir le caractère des servantes de Molière, elle accentua encore les fortes en gueule. Molière, d'ailleurs, l'avait encouragée dans l'esprit mordant, dans le geste hardi, dans la vérité à l'emporte-pièce. Regnard, .qui, à son tour, lui donna à jouer ses rôles de soubrettes, se garda bien d'amortir son jeu franc et décidé. C'était l'idéal de la servante-maîtresse. Il arriva que par contre-coup,* après avoir reçu le ton de Molière, elle donna le ton à Regnard pour les servantes-maîtresses.
Aussi dans le prologue des Fciies amoureuses, Regnard a peint M^e Beauval avec sa douceur proverbiale :