‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 105 sur 158 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Fidellcy SainiCy Virginie.

FiDELLE.

► e veux aller sçavoir ce que Virginie me ) voudra dire. Je voudrois volontiers ^ m'en (}eflaire, mais je ne sçay comment : \ la pitié me contraint d'un costé, Tai^^our me force de l'autre, et enfin la raison m'esguillonne si fort, que je me trouve tout confus, et en une grande perplexité. Il n'est raisonnable, et y a de l'inhumanité, de tourmenter une jeune fille qui aime ; il n'est honneste luy manquer de foy, car cela tient de la trahison. C'est pourquoy je ne la veux jamais abandonner, car, jaçoit que je me trouve deceu et hay de Victoire , je veux retenir ceste consolation de ne luy avoir jamais manqué de loyautés tant en prospère comme en adverse fortune ; et certes il vauoroit mieux lui procurer la mort que luy manquer de foy, parce que Tun seroit appelé vengeance juste et honorable, et l'autre seroit réputé une détestable infamie.

Sainte. Ma fille, si l'imagination ne me trompe,, je vQy ton seigneur, lequel, comme. je

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pense, ne vient pour antre cbose que pour te consoler. C'est luy-mesme. Sors.

Virginie. Dieu le yneiUe !

FiDELLE. La voilà en la rue avec la nourrisse. Je les veux accoster.

Sainte. Si sçaurez aussi bien ajmer ceste ma pauvre ûUe, pauvre par vostre faute, comme la sçavez bien destruire et consommer , ne se tronveroit aujourdliuy femme plus heureuse qu'elle, nv honune plus fortuné que vous. Hélas ! par pitié, donnez-luy quelque consolation.

Fidelle. Je suis venu pour cela. Dame Virginie, que voulez-vous de moy ? Pourquoy, avec si grande instance, m'avez-vous envoyé quérir? Respondez.

Sainte. Laissez qu'elle revienne à soy. Voyezvous pas qu^elle est toute transportée , et que la crainte faict mourir la paroUe en la bouche lors-

3ue les misérables qui bruslent sont conti*ain(s de cmander pitié !

Virginie. Mon très cruel seigneur, taudis

âu'avec une extrême peine j'ay peu soustenir la amme qui continuellement me consomme pour vous, $oit pource que j'estoy en soupçon que je Tauroj descouveit à une personne qui , comme peu amiable, ne Tauroit recogneu, comme aussi pource que mon honnesteté me le defiendoit, à ceste occasion , j'ay tante toutes occasions d'estrauger de mon cœur ceste pensée ; mais c'a a esté en vain. Or, sentant croiti'e en moy ce feu qu'en despit de moy avez allumé en ma poitrine, je suis forcée, pour ne mourir, vous reqderir avoir pitié de moy; partant je ne doy pas vous estre réputée moins lionneste, pource que je ne demande autre

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chose qu'estre aimée de vous, et que mon amour TOUS soit agréable. Je vous prie donc, si en un gentil esprit une juste prière peut trouver mercy , que soyez contant de m'aymeret n^estre cause de ma mort, laquelle, me manquant vostre faveur, je mç la donneray de ma propre main , pour ce que, vivant sans espérance d acquérir vostre grâce, j endure une si. griefve peine que je porte envie aux âmes damnées, pour autant que, pour les chastiemens de plusieurs fautesparelieS' commises, elles souffrent aux .profondâ et aveuglez abismes un seul tourment, et moy, en ce monde, suis en recompense de ma foy condamnée par vostre cruauté à souffrir mille peines, voire mille morts, . si autant on en peut endurer.

Fidelle. Croyez-moy, dame Virginie^ que je suis pour vous aymer esternellement, mais avec celle pureté de cœur qu'il convient à un honneste amour, à un fidelle amy et à un cher frère; partant, estrangcz de vous toute vaine pensée. Si vous cognoissez ne pouvoir vivre Sans compagnie, procurez que vostre père vous marie, car vous ne manquerez jamais d'homme honorable et digne de vous , avec lequel pourrez gouster la douceur d'amour, qui ne sera aucunement meslée avec Tamertume du deshonneur , et du blasme< Geste entreprinse ne vous sera difficile , ipesmement si vous laissez gouverner par la raison, ne souffrant que le fol appétit vous induise à ramer ce^te tempestueuse, obscure mer d'amour, en laquelle finalement toute espérance et tout plaisir demeure lasche, submergé et estaint, pour ce que les S lus fidelles compagnons d'amour sont infidélité , aterie, trompiçne,., trahison, jalousie, courroux,

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haine, iaimitîé, discorde, cruauté, perte, tourment, ruyne,jpauTreté, suspicion, inquiétude de corps, maladie d'esprit et mort; et entre tant

2uW y court, entre tant de peines qu'on y enure, entre tant de misères qu'on y sent, entre tant de ruynes qui niynèrent un monde, ne s^espreuve jamais autant de bien que ce bref et court qu'on possède en embrassant la chose aymée, bien comblé de celle passion qu'adonc le temps fugitif et trop soudain apporte aux amans ; bien, comblé de celle rage qui naist ordinairement pour en un seul coup ne pouvoir exécuter plus de mille choses ; bien remply de celle rancune qui cous-

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tumierement travaille ceux qui tout à la fois ne peuvent satisfaire à tous sens ; bien plain d'insatiable et inextinguible soif, remply d ardent désir de se perpétuer en la personne aimée, pleine d'un desespoir d'en pouvoir partir,, d^une volonté d*y retourner, d'une crainte de n'estre abandonnée; et infini bien plain de tout mal et vuide de tout contentement, qui, avec une petite et douce amorce, alèche nos cœurs , puis , pnns à l'hain comme le poisson, nous conduit à la mort. Partant, retirezvous de ceste volonté ; car en vivant et bien vivant, vous passerez vostre vie.

Virginie. Helas! comme est-il possible que je me retire de ceste volonté, si je porte vostre image gravée en mon cœur? et comme me puis-je eschapper oe tant d'ennuis , si mon penser vous représente tousjours devant mes yeux , et si tant plus je cherche me deslier, tant plus Amour me garotte en ses ceps, fers et chaisnes? Misérable que je suis ! car vos courtoises et gracieuses paroUes naissent plustost d'une pitié commune que

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d'un amour particulier ; et c'est cela dont je me plains.

FiDELLE. Le temps, à faute d'autre médecine, adoucira vostre martire.

Virginie. C'est chose légère souffrir le mal pour un peu de temps , mais est impossible le supporter longuement sans repos.

FiDELLE. Faites que la nécessité soit la volonté de Tostre courage, et vous reposerez.

Virginie. Qui n'a contentement ne peut reposer.

FiDELLE. Le mal, estant accompagné de patience, se resoult en bien.

Virginie. Foible est celle espérance à laquelle je me doy appuyer.

♦ FiDELLE. Vous m'attendrissez le cœur : je voudroy vous pouvoir apporter remède au prix de mon sang.

Virginie. Sans que respandiez vostre sang, vous pouvez me soulager de si grande misère.

FiDELLE. Monstrez-m'en le moyen, et je le feray volontiers.

Virginie. Aimez-moy, souvenez-vous de moy , laissez-vous voir tous les jours, et faites que quelquefois je puisse, en vous descouvrant mes désirs, consoler mon tourment en la douce harmonie qui sort de vostre bouche.

FiDELLE. Il ne falloit pas tant de prières pour m'induire à ce que je suis obligé vous faire : je vous aimeray comme je doy, je nemanqueray, en tant que se pourront estendre mes forces , de faire ce que desirez; partant, prenez courage et vous retirez en la maison, car je m'en veux aller.

Virginie. Je vous mercie autant qu'il m'est

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possible, et vous prie n'oublier ces parolles, qui

me seront elernellement imprimées au cœur.

FiDELLE. Je suis homme qui tient ma paroUe. Je TOUS baise les mains.

Virginie. Allez à la bonne heure.

Sainte. Ma fille, je suis bien ayse et ay le cœur tout resjouy.

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