SCÈNE V
Brisemur^ sortant de la maison de Victoire ; Narcisse^ Blaisîne.
Brisemur.
\ arault, que fais-tu k ceste porte ? Oste-toy ) d'icy, despesche, que si je te pren, je te [ jetteray par delà les Alpes qui partisi sent rÂllemagne.
Narcisse. Non, pas si loin, mais un peu par deçà, car il y fait trop froid.
Brisemur. Que gromelles-tu entre tes dents? Respond, beste que tu es.
Narcisse. Je dy que vous feriez bien de me donner Taumosne.
Brisemur. Encores as-tu la hardiesse de parler ! Mets la main à tes armes, car je me yeux tuer ayec toy.
Narcisse. Tu as menty par la gorge !
Brisemur. Regardez qu'il yeut contester ayec moy, et en un temps que je ne crain la force du ciel!
Narcisse. 49Jourdliuy, la discrétion est perdue, la beste est encores icy. Que puisse-il creyer! Je me yeux cacher cy derrière jusques à ce qu'il s'en soit allé.
Brisemur. A la yerité, il ne faut jamais
3u'un amoureux, pour desfayorisé qu'il soit, se esespère de pouyoir accomplir son désir, pour ce que, l'une par desdain , Fautre par nécessité, qui par appétit , qui par haine , qui par amour,
3ga Lariyëy.
qui pour se delirrer de quelque danger, qui pour avoir un mar j impuissant , à Toccasion du peu de moyen qu il a de saouller sa femme , et qui pour une autre chose, contentent à la fin leurs amans, Ceste-cy, sçachant quej'ay esté la destruction et ruine de mille citez...
Narcisse. N'en dy pas tant et va au rabais, monsieur Baudet.
Brisemur. Et qu'avec ce poing j'ay renverse les murailles par terre et réduit les pierres en menue poussière, dont j'ay acquis cest honorable nom de Brisemur, estant molestée par Fideflè, pour la délivrer de luy, m'a promis que si je le tuois ceste nuict, elle me rendroit contant.
Naucïsse. BonlOtraistresse! Oresestvenu le temps que je me vengeray et te ferày attacher à un gibet qui touchera jusques au ciel.
Briseuur. Loué soit Mars qui m'a donné l'occasion de repaistre ma cruauté, et Amour, qui me rend tributaire du plaisir de ceste tant belle jeune femme!
Narcisse. Loué soit le diable qui té rend tributaire au boureau d'un ^eau collet relevé sur une peccadille de chanvre retors !
Brisemur. Je me veux aller armer un petit mieux, et puis venir attendre l'occasion , car je sçay bien qu'il se promène toute la nuit icy aux environs.
Narcisse. Va à la malle heure et te charge bien de fer, afinqneplustosttute rompe le chaisnon du col ! J'ay entendu beaucoup plus de cho^ ses que je ne pensoy; neantmoins je ne veux pour cela laisser d'aller veoir Blaisine. Tic, toc. Faites l'aumosne à ce pauvre^ pour l'amour de Dieu!
Le Fidelle, Comédie. 393
Blaisime. Entrez, je vous Tapporteray incontinent.
Narcisse. Ne l'avoy-je pas bien dit? Je me recommande à ^mon petit frère, la vache est nostre.
SCËNE YI.
M, Josse , Fortuné.
M. JOSSE
I elius est non cœpisse quant non perse" I verare , pour ce aue, m'estant délivré I du soupçon de Fidelle, Je veux etiam \ me délivrer de celuy de Fortuné, lequel est aussi courier en ce champ amoureux , et jaçoit qu'il ait peut-estre esté adverty par Fidelle de tout ce que je luy veux dire, je ne veux manquer à moy-mesme, pour ce que si...
Fortuné. Femme ! et quelle chose peut estre pire que la femme ! A la vérité, soubs ce nom sont comprinses toutes les meschancetez du monde. Monsieur Josse, que faites-vous là seul?
M. JosSE. Te ipsum quœrebam ; je vous trouve tout à point pour vous dire deux mots.
Fortuné. Sçachez, encores que je me trouve tout troublé, que je désire vous faire plaisir, et ce k Toccasion que vos vertus m'ont dis long-temps rendu vostre amy.
M. Josse. Gratias tigo immortales ^ je vous remercie infiniement, non tant pour les louanges que m'avez données comme de la façon de me loiier, pour ce qu'en ceste vostre recommandation
394 Larivet.
yous ayez touché deux belles clausules , une de Ciceron : Cupio aliquid agere quod tibi gratum acjucundum ait; et l'autre d'Horace : Tibi me virtus tua fecit amicum.
Fortuné. Vous direz ce qu'il yous plaira.
M. JOSSE. Ab incunabulis , a teneris unguicuUs^ je yous ay porté une très grande et abondante amitié , pour ce qu'estiez (Tune bonne indole, et ores qu'estes yenu adultus^ jeune homme
S lus capable ae raison , je yous ayme beaucoup ayantage, occasion pourquoy, par ceste sentence pitasorique : Amicorum oninia sunt communia^ je m attriste yous yoyant succéder mal , comme autrefois je me suis resjouy et suis encores pour me resjouyr de yostre bien. Pouyant donc, par mon adyertissement, yous deliyrer d'un eminent péril , si je ne yous en certiorois, jepenserois estre cause du mal, et ensemble manquer à mon offîce, c'est-à-dire mon deyoir.
Fortuné. Que yeutdire tout cela? c'est quelque nouyelle tromperie de Victoire.
M. JossE. Je sçay fort bien que, ut est hominum ingeniwn a labore proclive ad libidinem , yous , fermant les oreilles aux bonnes admonitions de ceux qui yous exhortent à bien yiyre, desvoyé par le doux rapeau des siraines, comme une simple yolatiUe yous estes laissé prendre au filet, videlicet enyelopper en Tinfame et doloreux lacet des...
Fortuné. 0 quelle brouillerie est ceste-cy ! Vous me consommez.
M. JossE. Dieu yous pardonne ! yous m'ayez rompu le fil de la plus belle métaphore qui m'ait jamais tombé entre les mains.
Le Fidelle, Comédie. 895
Fortuné. Qaand on parle familièrement entre amis, on n^use de tant de circonlocutions, de belles paroi] es ny de tant de cérémonies.
M. JosSE. Quelles cérémonies? Ciceron dit-il pas que translata verla quasi stellœ illustrant orationem?
Fortuné. Né sçauriez-vous dire clairement ce que TOUS youlez , et en peu de parolles?
M. JosSE. Minime nequaquam^ il n'est pas possible ; parquoy , dit Horace, brevis esse laboro; mais je vous le diray, et si ne Tentendez, le mal finallement sera pour yous. Victoire fait des endiantemens , des conjurations et des sorcelleries.
Fortuné . Pour moy ?
M. JossE. Maxime, ouy^ Monsieur.
Fortuné. Sitost qu ayez ouyert la bouche, je yous ay entendu.
M. JosSE. Cur, quare, quam 06 rem ^k quelle occasion ?
Fortuné. Pour ce que je l'ay desjà entendu de Fideile.
M. JosSE. Je n'en sçayoy rien : il eust fallu que je Teusse deyiné, et eusse esté prophète, depreterito.
Fortuné. Voilà qui ya bien, et ayez raison.
M. JossE. Qu'en dites-yous? a-elle pas mérité d'estre quittée ?
Fortuné. Je dy que je suis très asseuré qu'en tout le monde il ny a femme pire qu'elle, et par ainsi je suis grandement fasché, et ne sçay qui me tient que des ores je ne yas en sa maison pour faire d'elle la punition que mérite sa meschanceté.
M. JossE. Je suis bien aise qu'estes despestré
396 Larivey.
de son amour, et àe^enu vestri j'iiris^ pour ce que, si désormais voulez entendre à Tamour, ce que je ne voudroy pas, d'autant que miser es t. qui amat, vous quitterez les lits matrimoniaux , lesquels se chercbent avec grand danger, et jouyrez seurement tantost d'une, tantost d'une aut|e pellice.
Fortuné. Que dites-vous de pelisses ? je n'en suis despourveu, et vous en pi^is prester une pour vous couvrir quand aurez froid.
M. JOSSE. Vous n^entendez la .nomeudature de ce vocable latin, qui vient du yerhe pelliceor, qjoi siçniGe blandir, tLatter, et veut encores dire concubine, paillarde, autrement courtisane.
Fortuné. Gomment, courtisane? Moy qui ne me soucie aucunement de tant de gentilles damoiselles, belles comme petits anges, qui courent après moy, et voudriez^ maintepant vous faire à croire que je me puis adonner à aymer des putains, lesquelles n*oqt autre fin que faire tresbacher en un précipice ceux qui les ayment, leur àr rer le sang, leur oster l'bonneur et la vie, et si leur cstoit possible engager leur a^ie au diable, elles le feroient! Et comme pourroy-je cberir et aymer une femme qui vend à toutes sortes dç: personnes sa vie à très vil prix ? ,Ne sçavez-vous pas que de ces scélérates et mescbantes naissent toutes les ruynes du monde ?
M. JosSE. Et partant, disoit un poète fort célèbre, uhimulieresy ibi omnia mata sunt.
Fort UNE . Dieu me garde de ces perfides maistresses de tout vice, et nées seulement pour polir et farder leur faulse beauté, et ce afin de pouvoir plus aisément tromper autruy !
Le Fidelle, Comédie. 397
M. JOSSE. Terence dit : Dum se comjuntj dum se pectunt, annus prœterit^ elles sont un an à se lisser et s'agencer.
FoRTUPil. Il n^en faut douter, pour ce qu'elles sont de nature superbes, yainès, inconstantes, légères, malignes, cruelles, ravissantes, meschantes, envieuses, incrcduUes, trompeuses, ambitieuses, frauduleuses, desloyalles, mgrattes, impétueuses, audacieuses et desreiglées, faciles à faire place à la haine et à Tire, dures. à s'appaiser ; où elles vont, elles portent la rébellion et les débats; elles sont coustumières à mal dire, à allumer des noises et querelles entre les amis, et à semer infamie sur les bons ; sont promptes à reprendre les fautes d'autruy et négligentes à cognoistre leurs propres vices ; tousjonrs simulent, tousjours feignent, tousjours trament des tromperies, et cheroient de conduire les hommes à la mort ; elles sont fort promptes aux embusches qu'elles tendent, les gestes et le visage auquel à leur plaisir elles peuvent monstrer la joye et la douleur, la crainte et Tesperance, et plusieurs autres effets qu'aucun ne peut éviter. Et ae là, et non d ailleurs, procèdent tous nos maux.
M. JosSE. Le tragique Senèque dit : Dux malorum fœmina , et scelerum arlifex^ c'est-à-dire que la femme est guide à tous maux et inventrice de toutes meschancetez , laquelle sentence dorée ne fut par luy dite, mais par la fureur poétique , qui cornes est ventatis, et moyennant la- Quêlle nous autres habitans du Mont- Parnasse disons les belles choses ; et repéra^ quand quelques bestes sont picquées de cest esguillon, elles sont agitées de plus grande fureur que ne sont les jeu-
desonamouT
Li^KtvEt-
itri^'
pour
iitf *
de sou amouT , cV de'» enu •»•-" - ^ j'aiB"" y ^^JM si désormais ^ouWï. euleaor'î ^^^^j. ggi V ne -vQudroy pas, d'auUn'-'V^f niât'* ■• ^^ vous (^urtterci \es V\is mairiio" . ^«rei scttH ctierdietil avec grand danger, «^ 1" pe\lic< lanlost d'une, tanto&t 4'uoe »"H* \.<,ies Fortuné. Qne dites-VOttS de l'^ .^^^ SUIS despourveu, et vous en P"'* ^ vous couvrir quand aurez froid- „„, ce voi?;>"' nWnde.la »»n^,<,r
•<jJro
je m
saf,g:
i aynij
'uj
■li . ■ ■ I-- -•
le
^^ Wf'BBIHlIfcii « .
luv?
LJi" faire
pcii-
398 Lariyey.
nés bourîllons au temps d'esté. Ne se trouve chose tant espouvantable que , pour satisfaire à leur bestial appétit, non audeant. A quôy Canace a-elle réduit son frère Macaré, et elle-mesmes encores ? Je suis esmerveillé que les dieux ne bruslèrent en- ^ cores ses firoides eaux.Âriadne nVelle pas trahy son père, son frère et sa patrie, pour Tamour ûr Thésée? Clitemneste ne fit- elle pas mourir ce ^ très renommé et grand capitaine quo cecîdit Ilion ? Medée, esprise de jalousie, n*egorgea-elle pas les enfans queUe avoit couceuz de Jason? Phèdre , ne trouvant le chaste privilège conforme à ses i adultères désirs , ne fit-elle pas que le propre fiJLs procura la mort à son père ? Scilla, vaincue d'impudique ardeur, ne rendit-elle pas sa patrie serve, * de libre qu'elle estoit ? et tandem fuit in causa^ qu'elle fut vestuë de plumes , et encores son misérable géniteur. Sed quid frustra kœc repetimus? Voicy une chose qu'en y pensant , vox miki fau- , cibus hœret : Semiramis, très puissante reyne de I Babylone, et Pasiphée, femme du juste Minos, qui rend raison es règnes horribles , ne s'enfLam- < mèrent-elles pas en Tamour d'animaux bruts ? Et en somme, MyrAdi^oscelusinfandum ! ne deceutelle pas son propre parent , et quem concupiverai fraude assecuta est. 0 animal pessimum et irresonnable ! Quel licol , quel poison , quels fers, quel précipice et quelle mort ne se trouveroit légère pour punir tes meschancetez ! Tellement , que, du premier jusquès au dernier, je dy en concluant qu'il ne sortit jamais de la boette de Pandore aucune infirmité qui travaille tant l'homme que cela fait une femme transportée d'une effrénée \ luxure, occasion pourquoy on peut dire : 0 mulier
Le Fidelle, Comédie. 899
omnis facinoris causa , et plus quant omnis ! Et n^est de meryeille si Euripide , poëte très célèbre, estoit autant amoureux de toy que les chiens de coups de baston.
Fortuné. N*en dictes pas davantage, car je sçaj fort bien comme je m'y dois gouverner. Partant, allez à vos affaires.
M. /OSSE. Valete.