‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 109 sur 158 · SCÈNE YIII · texte numérisé non relu

SCÈNE YIII

Victoire, Béatrice^ René»

Victoire.

eatrice, sors dehors.

Béatrice. Que vous plaist-il?

Victoire. Va- t'en au seigneur Fortuné, et luy dy qu'il soit contant àe venir jusques icy, car j'ay à parler à luy de chose qui impoite la vie de nous deux , et n oublie de revenir incontinent.

Béatrice. Laissez-moy faire. lime dcplaist que ces affaires icy s'acheminent tant avant, pour ce qu'enfin elles causeront la ruyne de ma maistresse. Je sçay bien qu'es disgrâces ne se trouve aucune amitié. Tic, toc.

René. Béatrice, mon cœur , que veux-tu?

Béatrice. Que Je veux ? Ha, traistre ! est-ce

ainsi qu'il faut faire a qui t'ayme: Je t'ay bien peu

attendre, mais non te veoir. Tais-toy, j'en auray

quelque jour ma revanche : la fortune ne te favo-

Le Fidelle, Comédie. 4oi

risera tousjours! Mes eschelles ne y ont pas jasqaes à tes fenestres. Grois-tu que je ne sçache bien qui est celle que tu poursuis et que tu ajmes ? Je le sçay bien, ouj ; mais, par la croix que voilà! je te rendray pierre pour pain.

René. Tu as tort, car je t'ayme seule; si je n'ay peu venir, je te prie me pardonner.

Béatrice. Tu n'as peu, soit, à la bonne béure ! Il faut que je te vienne trouver jusques à la maison. Que maudit soit qui croit auxnommes! Mais sçacbes, qui baise deux boucbes, faut que Tune luy pue.

René. Ne te fasches point; entre en la maison, entre : je veux que nous fassions la paix.

Béatrice. Non, non, tu te trompes; dy seulement à ton maistre que je veux parler à luy.

René. Entre, de grâce ! ne me fay plus demeurer icy.

Béatrice. Ya-t^en d*icy, cbemine et me laisse; va après celle où tu es accoustumé d aller.

René. Je veux que tu viennes.

Béatrice. Ne me tires pas si fort! tu me romps les bras! laisse -moy ! Je m^en vais, mais ne pensez pas de me toucber ny de m'arracber un poil outre mon gré, car je ne rendureroy pas.

René. Entre, et puis nous ferons nostre accort; cependant baise-moy un peu.

Béatrice. Arreste-toy, outrecuidé! n'as-tu

point de bonté, devant tant de personnes qui nous

. regardent! Âtten au moins que soyons en la mai-

4o2 Larivey.

SGËNE IX.

Narcisse^ en juppon avec Thabit de raendiant et sans bonnet ; Fidelle,

Narcisse.

\ ar mon' ame ! j^aj pensé aToir le plainr des chiens lors que quelque jalon x plain I d'enyie lés poursuit avec un bastcm. O , quelle douce Blaisine ! elle m^a faict de la peine, mais enfin elle m*a donné Taumosne autant que j*en ay touIu, et, d'avantage, m'a prenais de me la bâiller toutes les fois que jy retourneray. J'y veux aller plus souvent que tous les jomns.

Fortuné. Où venx-^tu aller? es- tu devenu fol, de te promener en juppon et sans bonnet^ «t fantastiquer ainsi par les rues ?

Narcisse. Monsieur, je m^estoy vestu en mendiant avec cest habit de toille que je porte soubs le bras , et faisoy cela pour certaines grandes affaires que j'ay avec Blaisine, servante de vostrc maistressc; mais estant descouvert d'un de la maison, je m'en suisfuy, et, pour n'estre recogneu, je me suis despouille comme vous voyez, et veaoy tout de ce pas vous trouver pour vous dire diose de grande importance.

Fortuné. Qu'y a-il de nouveau?

Narcisse. Blaisine m'a dict que la dame Vietoire a commandé au brave Bnsemur de vous tuer, et en recompense luy a promis sa propre vie, et a ouy dire cela estant cachée soubs le lict; î'ay eneores entendu le mesme de la boudie de Bnse-

Le Fi]>elle^ Gomedie. 4^3

mur ; lequel , estant sortj de là maison de Victoire sans qu'il mé vist , se glorifioit de sa bonne fortune.

Fortuné. Ne t'esmerveilles pas si elle procure ma mort, pour ce que, sçachant que je dois estre cause de la sienne, elle cherche me rendre la pareille ; mais elle dechcrra de sa pensée. Tu dois sçavoir que je veux que ceste perfide purge aux. despens de sa vie toutes les trahisons et meschancetez qu'elle m'a.£adctes; et affin qu'elle demeure infâme à tout le monde, je veux encores que ceste autre sa trahison et meurtrière volonté soit congneœ, et que le traistre assassin ne porte autre peine qoe d'estre congneu pour un scélérat. Partant, ya et pren mes rets à sanglier, et avec iceiix ceins toute la rue proche de sa maison , qui n'a point de bout et par où ne se passe jamais personne. Cefûct, trouyez deux bons compagnons, et tous ensemble donnez-luy la chasse , luy empeschant le retour, faisant en sorte que luy-mesme se prenne ; nuis, si tost que cela sera faict, allez l'attacher à l'huys de Victoire et faictes rumeur et grand bruit , affin que les personnes qui accourront pour yeoir que c'est , yoyant ce maraut ainsi honteusement attrapé , puissent par vostre r'apport entendre l'occasion de ce faict.

Narcisse. Et s'il se met en deffence?

Fortuné. Chargez-le fort et ferme; il est très

Eoltron , et en exécution autant couard qu'il est rave et hardj en parolles. Ne doutez de rien. Narcisse. Monsieur, je my portcray en gallant homme.

Fortuné. Or ya, etfay provision de ce qui est nécessaire. Je me yeux aller informer des amys de

4o4 Labivey.

Gomille s^ils sçàveiit point quand il reviendra dès champs. Mais le voicy. Narcisse, escoute.

Sans partir de la scène ^ Us feignent parler ensemble, et donnent loisir à Cornille de dire les suivantes parolles y et puis Narcisse s'en va.

SGÈNEX. • Cornille y Fidejle.

Cornille..

Lntre tous les travaux que j'ay soufferts [en ceste mienne tant lon^e demeure } au village , je n'en aj pomt supporté

.„.^ un plus grand que celuy de la douleur

et regret qu'en a porté ma très dière compagne Victoire , laquelle je sçay m'aimer autant que femme peut aimer son mary. Je cognoy vrayement que la fortune m'a esté amie, puisque j'ay eu cest heur d'espouser une femme si honneste , si mesnagère et d'un tel gouvernement que c'est merveille.

FiDELLE. 0 ! comme vous estes trompé , seigneur Cornille ! Vous soyez le bien venu.

CoRNiLLE. Et vous le bien trouvé. Comment vous portez-vous ?

Fi D ELLE. A vous faire service. Vous avez esté si longuement aux champs , que je pensois que fussiez perdu.

Cornille. Mes affaires estoient tant brouillées qu'elles ne requeroiént moins de temps, ny encores moindre solicitude.

Fidelle. Seigneur Cornille, je sçay que vous

Le Fidelle, Comédie. 4o5

esmerreilierez beaucoup d^en tendre ce que- je Yous yeux dire , je sçaj. que la chose vous semblera impossible; mais si avez esgard au lien d'amitié qui nous estraint ensemble, vous ne presterez seulement foy à mes parolles , mais louerez mon présent office et devoir, lequel pourra estre' occasion que laverez la tache que le peu de cerveau d'autruj vous a marquée sur le visage , et ne veux en façon quelconque oublier me comporter avec vous comme un bon et paifaict avaj tel que vous m*estes.

CoRNiLLE. Je ne vous entend point. Si me faictes sçavoir qui m*a offensé, je feray veoir que je suis homme pour m'en ressentir. Parquoy, parlez-moy clerement , et faictes que je vous entende.

Fidelle. Ces discours ne se doivent faire en la rue; partant, allons en ma maison, et vous entendi*ez le tout.

GORNILLE. Allons.

SGËNE XI.

' Méduse^ Béatrice.

Méduse.

eniste soit Tame de ce docte et sçavant personnage qui a esté cause que j'ay apprins cest art! 0 homme admirable !

! 81 tu pouvois veoir combien de larmes honorent ta mort, peut-eslre que ne me reputerois indigne du bénéfice que tu m'as fait .

Béatrice. Les affaires vont de mal en pis.

4o6 Lâbivet.

Reoé m*a dit que le seigneur Fortuné jette feu et flammes de toute part, et dit qu'il ne vent jamai» se trouver en lieu où soit ma maistresse ; mais il en fera ce qu'il voudra. Si elle eust faict comme je Fentend, les affaires eussent cheminé d'une autre façon.

Mbduse. J^ay gagné deux escns^ et un pistolet m'a esté donné par Victoire, et si ceste jeune dame m'a baille les deux eseus , je te sçaj dire qu'elle avoit bien besoin de mon secours.

Béatrice. Elle ne vouloit autre que yous* Tenez, prenez ceste floUe que voits aviez oubliée.

Méduse. 0 ! que tu as bien faict de me l'apporter ! tu m'as relevée d'une grande peine, je ne pouvois quasi rien faire sans iceUe.

Béatrice. En quoy vous sert ceste eau?

Méduse, à faire totnber le poil, tellement qu'il ne revient jamais.

Béatrice. Je veux que m'en donniez un peu , pour ce que celuy que j'ay plus bas que le ventre , vous m'entenctez bien , me nuit infiniment.

Méduse. Geste-cy est miraculeuse pour cela dont tu as affaire, et faict aussi incontinent mourir les petites bestes qui s'y engendrent. Tien, pren : je t'en fais un présent.

Béatrice. Vous estes la plus courtoise femme du monde, puis que donnez a autruy ce dont vous avez affaire. Je vous remercie.

Méduse. Il me faut estre telle; autrement, je n'aurois liberté d'entrer en toute maison.

Béatrice. Voilà grand cas que vous estes cogneue d'un chacun pour une personne qui corrompt non selnement Pair, mais les esprits des

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ptrâonnes, et neantmoins chacun tous laisse praticmer eu 9a maison*

. Méduse. Tu ne te dois esmerveiller de cela, pour ce que, quand j^ay à parler à quelque dame ou damoiseÛe , i'emply ce mien petit sachet de collet de fine toille , enrichy de dentelle et point coupé, de cordons de soye, de passement dW et dVgent, de fil d'Ëspinay bien délié, et telles autres choses, et vas seurement frapper à sa porte; et comme celle qui veud à bon marché et a tousjours quelque chose de beau, je suis receuë.

Béatrice. Chacun n'a pas de Targeut à s'employer à cesbeatilles. C'est pourquoy vous devez soMvent demeurer les mains vuy des.

Mebuse. Si je n'ay de l'argent à despendre, . j'ay des yeux pourjregarder ; et si elles ne se soucyent pas beaucoup de cela , alors je leur fay entendre que j'ay de l'huile qui fait les dents d'ivoire» qui oste la mauvaise odeur de la bouche, que j'ay un fard divin, une blonde miraculeuse, une eau de lentilles fort exceUente ; et ainsi leur nomme tant et tant de choses , qu'elles sont contraintes, tant elles soi^t ambitieuses de leur beauté, s'ayder de n^oy, non sans mon très grand profit. Je dy cecy pour ce que quelque peu après elles m'envoyent quérir et me payent comme je veux. ,

Béatrice. Yoilk un beau moyen de s'introduire ! Mais comme avez-vous la hardiesse de persuader une femme de bien à mal faire?

Méduse. Je te le diray. Quand l'amitié est bastie , je trouve occasion de nommer le jeune homme amoureux , et, me montrant esloignée de toute mauvaise pensée, je le loue autant qu il m'est

4o8 I^ÀRIYBT.

possible, de bonne grâce, de beauté, de yerto^ de valeur, et telle fois, pour demonstrer qu'il est toat' aymable et plein de mérites , je feins croire que quelque honorable damoiselle brusle de luy. Et, tandis que je parle ainsi , je regarde tousjours droict aux yeux de la dame ajmee ; et si je m'aperçoy que mou discours luy plaise , je me descouvre sans aucune crainte, et ne m^en vas point d'avec elle sans conclusion.

Béatrice. Et si elle se fasche et vous £aiict rompre la teste?

Méduse. Gela ne peut estre , pour ce que, sitost que je m'apperçoy de son altération, je change mon propos en chose que juge estre conforme à son humeur, et pour autant que je sçay qu'on ne

Ï)eut faire plus grand plaisir a une femme que la ouer de beauté, je luy dy : Mes yeux ne voyent rien de plus beau que vous, et croy certainement que la splendeur de vostre visage est forte assez d'enflammer tous ceux qui vous regardent. 0 mon bien ! o mon ange terrestre ! o ma dière fille ! o quel péché ! . . . Or sus, je ne veux pas encores dire, et ainsi je me tay ; et à ceste cause icelle, amie de ses louanges, et désireuse d'entendre choses nouvelles, me prie que je dise. Alors je poursuy : 0 quel péché qu'une si grande beauté n'est employée par quelque beau jeune homme ! Pardonnez-moy, ma chère dame, si je vous offence... Et ainsi, petit à petit, j'entre tant avant que je luy fay faire tout ce que veux, et ne m'estonne jamais pour chose qu'elle me puisse dire , pour ce que je sçay fort bien que nous autres femmes sommes toutes entachées d'une mesme poix. Je ne te veux dire autre chose, pour ce que je sms

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pressée de m'en aller ; mais si lu veux venir avec inôy jasqnes icy près, chez une mienne amie , je te! contera j beancoup de choses nécessaires à unetelle que toy, et je sçay que tu en seras bien ayse. Béatrice. Ëncores que ma maistresse m'attende , c'est tout un , ma chemise m'est plus près que ma cotte : je veux aller avec vous. 'Méduse. Allons donc.

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