‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 11 sur 158 · SCÈNE YI · texte numérisé non relu

SCÈNE YI

JA^ro^m^, vieillard ; Vincent,

Jherosme.

I e pendant, je vas voir si je trouveray ^mon fils.

VmcÉNT. Mais voicy mon père.

Jherosme. Hé!

ViKCENT. Il m'a veu.

Jherosme. Vincent, je te cherchois. J'ay ce jourd'huy parlé avec le sire Nicaise , et avons condud que demain tu fianceras sa fille.

Vincent. Helas !

Jherosme. Toume-toy deçà ; qu'as-tu ?

Vincent. Que je la fianceray demain?

Jherosme. Oy, demain. Pourquoy ?

Vincent. Il me semble que Ton me la devoit faire voir premièrement.

Jherosme. Gomment? Quels propos sont-ce cy, Vincent?

ViNCETïT. Je ne dis pas cela sans cause, encores que je sache qu'elle est une des plus sages , accortes et filles de bien de Paris. Mais je sçay bien ce que je dy.

Jherosme. Je ne t'entend point. Comme situ Toulois dire qu'elle reçoit quelque autre exception. Pourquoy ne te plaist-elle pas ?

Vincent. Le diray-je? Si vous eussiez esté où j'estob aujourd'huy, que l'on parloit d'elle, vous en seriez émerveillé.

38 Làrivby.

Jheroshe. Dy, dy, qu'en disoit-on?

Vincent. On en disoit tant qu'on n'en peult dire davantage , tellement que la souvenance m'en fait rougir de honte, mesmes quand je pense qu'on me la veult faire espouser.

Jheroshe. Mon Dieu! qu'est-ce cy?

Vincent. Elle a le nez camus comme un chien terrier, et la bouche ridée comme un viel singe qui faict la moue*

Jheroshe. Quoy! dict-on cela d'elle?

Vincent. Elle a les lèvres grosses et enflées comme un bourgeois d'Etiopie ; elle est 'edentée^ et que ce peu de dents qui luy restent est jaune, chancreux, et tremble comme les marches d'une epinette.

Jheroshe. Je n'en sçay rien ; peut-estre que j'avois la barlue quand je la vis. Toutesfois elle me sembla moyennement belle.

Vincent. Vous n'avez pas encores ouy tout le plus fascheux. Ils disent qu'elle put comme un vieil bouc, et que ses yeux font plus de cire qu'un getton de mouches à miel.^

Jheroshe. Ah! qu'il y a en ceste ville d'insolens et mesdisans jeunes hbnunes , lesquels , ayans bien mangé et mieux beu au fond d'un cabaret , s'adonnent tousjours , comme glouttons et efirontez qu'ils sont, à calomnier tantost ces-; tuy-cy, maintenant ceste-là , ou quelque homme d'église. Et vrayement, la justice a grand tort et faict mal de l'endurer, et qu'elle n'y remédie.

Vincent. Mon père, ils m'en ont dict tant de

mal que me pardonnerez si je dy que je n'en veux

^ point, si premièrement avec ces yeux je ne m'en

esclarcy. II3 disent davantage qu'eUe a la cou-«

Les JaiiOux, Comédie. 39

leur y^rte , rouge , bleue et changeante comme la teste d'un coq dinde, et qu'elle est manchotte de la main droicte.

Jherosme. Comme est-il possible trouver un bonmie qui ayt si mauvaise yeue que cela ?

Vincent. Et c{ue Talaine luy put comme la bouche d'un retraict , tellement qu elle faict mal au cœur de qui s'en approche.

Jherosme. Mon Dieu ! que j'ai esté fol jusques icy ! Vincent, sçays-tu qu'il y a? Tandis que ton aage l'a requis , j ay assez souvent (pource que Je n ay plus que toyj fermé les yeux à tes apetitz, espérant que quelque jour le temps te meuriroit et te feroit homme de bien. Mais, quand j'ay veu que tu ne te veux amender de toy-mesmes, et que 1 aage ne t'apporte rien de bon , j'ay voulu estre celuy qui te mettra au chemin de bien vivre. Ne vois-tu pas que je suis vieil , que tu m'es demeuré seul et que je n'ay personne pour gouverner ma maison? Voylà pourquoy il fault que je te donne compagnie.

Vincent. Âh ! mon cher firère , helas ! où e&-tu maintenant?

Jherosme. Que. dis-tu de ton frire? à quel propos?

Vincent. Rien: achevez.

Jherosme. Que soupires-tu donc?

Vincent. Je soupire pour ce que, quand vous avez dict que n'avez plus que moy, vous m'avez faict souvenir de luy.

Jherosme. Ha! pendart, ie t'enten bien, voire ; mais escoute icy : quana ton frire seroit en vie , je ne ferois pas grand difficulté marier plostost l'un que l'autre. Mais qu^ay-je affaire

4jo Laritbt.

me soucier de ce qui ne peut estre ? Il survient quelques fois des ckoses pour ausquelles pourveoir on employé souvent , et en vain , tout soin , diligence et esprit, et sVn trouve d'autres au maniement desquelles on cognoist le jugement et dextérité de qui les pratique. Regarde, Vincent, c'est un beau denier que dix mille francz qu'on baille à Renée en mariage. Si je laisse eschapper de mes mains ceste adventure , Dieu sçait quand jamais une telle se présentera \

Vincent. Mon père, me voudriez-vous donner un monstre si contrefaict?

JuEROSHE. il ne faut (pour t'en excuser) que tu dises ainsi, mais bien tu doibs dire que tu as lyé ton boudin avec ceste diablesse de femme (que maudite soit Tbeure et «le point qu'elle entra jamais en ceste ville !), et que tu voudrois prolonger ces nopces, attendant que quelque diable y mette empeschement. Quoy! peuses-tu que je ne te voye pas bien et ne sacbe de quel pied tu cloches? Il y a trois jours que je t'en ay parlé, et jamais tu ne m'as dict que tu n'en voulois point. Qui t'a empescbé cependant de l'aller voir? Tu ne sçaurois dire qu'on ne void point les femmes et filles de Paris , veu qu'on ne tresbuche contre autre pierre , que les rues en sont tousjours plus couvertes que ae carreaux, et qu'elles sont incessamment plantées sur le pas de leur huys.

Vincent. Mon père, la belle marchandise est ordinairement mise en monstre , et la layde est cachée au magasin , ou n'est nionstrée qu en lieu trouble. Ainsi, si je ne la voy cheminer, comme ^ pourray-je oster de ma fantasie l'opinion que j'ay qu'elle est boiteuse ; si je ne l'oy parler, qu'elle ne

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soit muette ; et si je n'aproche près, d'elle ^ qu'elle n'ayt la bouche jpuantef

Jheroshe. C'est bien rencontré. Enyoudroistu pas faire comme d'un cbeyal : l'avoir à l'espreuvé, ainsi qu'on faict en assçz d'endroits de ceste ville ; où on leur faict enfiller jusques aux esguilles. Tous tes propos ne tendent sinon mener l'affsûre en longueur.

Vincent. Pardonnez-moy : ce n'est mon intention, car je voudrois que c'en fust faict.

Jherosme. Il n'y a autre cbose qui te le face dire. N'estoit-ce pas assez de dire qu'elle est lajde ou autrement, sans tant la vilipender? Penses-tu que je ne l'aye pas veue?

Vincent. Faictes-moy voir qu'elle est autre que je ne pense, affin de m'oster de cestè opinion.

Jherosme. Et vrayment , je le veux bien. Va, Ta au logis.

Vincent. J'y vas.

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