‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 117 sur 158 · SCÈNE VL * M» Josscy Narcisse · texte numérisé non relu

SCÈNE VL * M» Josscy Narcisse

M. JossE.

. ue je suis misérable 1 Pensant faire en

1 sorte que Fidelle print en bayne ma

itrès douce amelette Victoire , affin que

seul j'en peust jouyr , je me fais le mi-

tiistre de sa mort et de la mienne aussi y pour ce

Le FiDELXiE, Comédie. 435

qu'icelie, qui est la fontaine de ma yie, estant morte, je mourray quant et quant, d autant que accessoriwn sequiiur naturam sui principalis ; ou, si je la survy, je vivray une vie pire que mille morts, souffrant sans cesse un tourment plu& grand que celuy que Titie et Prometée endurent, Tun se sentant pei*petue]lement ronger le foye, et l'autre le cœur, par des yaultours et oyseaux car* nassiers. Que me sert tous les jours lire à mes disciples le Terence , si je ne me suis souvenu du senaire qui yole par la bouche des enfans, yoire des faquins et crocheteurs : obsequium amicos, ve^ ruas odiumparit ?\oicj^ si l'eusse secondé Tayis de Fidelle, aucun mal n'en fust armé ; il neTeust accusée , et par conséquent elle ne mourroit; il ne m'eost chassé de sa maison , et ne me trouverois en la peine où je sais.

Narcisse. La flatterie est aujourd'buy plus proBtable à Thomme que toute autre chose. ODo^ mine! d'où vient qu'estes si troublé ?

M. JossE. Narcisse, mon frère, j'ay une ti'ès grande douleur de cœuf ; je suis désespéré.

Narcisse. J'en suis mariy. D'où vous vient cela? dites-moyqui en est l'occasion.

M. JosSE. Pour avoir esté trop fidelle c\ Fidelle.

Narcisse. Ne vous l'ay-je pas bien dit ? Vous devez apprendre de moy, qui, pour monstrerqueje suis entendu et amiable , je dis souvent quelques paroUes contre son humeur ; mais quand je le voy

S lier d'un autre costé, je me retourne de mesme, e manière que ce que je puis demander je l'obtien de loy dysement.

M. JosSE. Narcisse, Fidelle est maintenant

436 Larivey.

tant enflammé de colère bilieuse, qull m^à chassé de sa maison, occaâon pourquoy je suis tout confus, pour ce que la nuict approche, que je suis encores à jeun , que je ne sçay où me retirer pooT éoucher ny pour vivre, n^ayant denier ny maille. Toutesfois, je pense qu'il me pourra bientost envoyer mes sages et mes livres , et qu'avec cela je pourray m entretenir tellement quellement jus-ques à ce que j aje trouvé quelque party ; maïs cependant 1 appétit me gaigne , le ventre ne pouvant endurer diiation. C'est pourquoy, me trouvant desnué de tous moyens, et que mon estomac, est autant vuyde que ma bourse , je te prie de me faire ce plaisir que de me prester deux escus , et pour ton asseurance je t'hipotecque ihs maintenant tous mes biens.

Narcisse. Si avez une boutique, vous pouvez aller k ceux qui' là tiennent, et les prier qu'ils vous avancent un quartier du loyage.

M. JosSE. Je ne dis pas boutique , je dis hipotecque , oui est un terme légal des jurisconsultes qui signine une certaine obligation qui se faict au crediteurpoursa seureté. Ainsi, jeté prie, encores un coup, me les prester.

Narcisse. U feroit beau veoir un serviteur prester de l'argent à des maistres ! Monsieur mon amy, je n'en ay point à prester , et encores moins à donner ; mais, si vous voulez, je vous enseigneray un moyen par lequel vous en pourrez avoir sans cedulle ny obligation.

M. JossE. Je ne désire autre chose.

Narcisse. J'ay un habit de toille qui a autres fois servy à un pauvre gueux : vous le pourrez vestir, et, ainsi habillé aiceluy, aller d'huis en

Le Fid.elle, COhedie. 43;

hais chercher Paamosne pour Tamour de Dieu ^ pour ce que ^ les personnes de ceste ville estans pour la plupart miséricordieuses , on trouve , à ce que j'ay ouy dire , quelques fois un escu par jour, sans le pain, le potage et quelque viande pour vivre. Il vous faudra sans aucun respect frapper a toutes les portes, et demander encores aux dames et damoiselles, lesquelles donnent volontiers à ceux qui leur demandent en toute humilité.

M. Josse. Ce seroit chose indécente à ma di-^ goité , aller ainsi de maison en maison chercher mon pain.

Narcisse. Il ne faut avoir tant d'esgard à la dignité quand la nécessité contraint. Vous ne se-^ rez le premier docteur qui se va mandiant.

M. Josse. Il est vray, et certes, si moy seul estois tomhé du comhle de tant dlionneurs en ceste^misère, je me voudroy esgorger, je voudroy faire passer la lame d^un poignard à travers mon cstomach; mais s*eu trouvent assez qui, ayaus eu fortune plus grande que la mienne, sont cheuz en pauvreté. Le fils de Perseus, roy des Macédoniens , estant seul et héritier d'un si beau royaume , crainte de mourir de faim , se fit serrurier. Solatiwn est mUeris socioa habere pœnarum.

Narcisse. A ceste cause, résolvez-vous encores en ceste nécessité d'aller mandier : cest habit couvre depuis la teste jusques aux pieds et cache le visage , ce qui rend les nommes plus hardis et présomptueux ; de façon que Ton peut , si ou veut, sans honte , aller frapper à toutes les portes des maisons de ceste ville , entrer dedans , et, sans donner aucun soupçon aux voisins, deviser avec (es chambrières et encores avec les maistres-^

43S Lâriyet.

ses , et par ainsi , non seulement pourvoir k sa yie , ains encores gaigner la grâce , et peût-estre quelqu^autre chose de quelque belle servante , car la commodité est celle qui faict Thomme larron. Je vous jure en homme de bien que, si j'estoy amoureux et ne me tronvoy tant occupé au ser^ vice de mon maistre , je ne voudroy jamais vestîr autre habit que cestuy-là dont je vous parle , habit vraycmént bon , habit utile , habit pour éstre révéré et aymé comme un maquereau parfaict, qui entre seurement en toute maison et conduit les amans es bras de leurs amyes. Maisti*e Jo^se, acceptez mes offres avec ma bonne volonté , car je vous donne tout ce que je puis.

M. JosSE. Tu m'as, avec tant de louanges, allumé le désir de le veoir, car. . .

Narcisse. Voulez-vous que je Taille quérir?

M. JossE. Je t'en prie de tout mon cœur.

Narcisse. Attendez-moy, j'y vas. 0! comme je te veux faire bastonner, pédant, assassin !

M. JosSE. En somme, accidit in puncto guod non contingitin anno. Je ne pouvoy désirer chose

Elus propre à mes désirs, lesquels sont de sauver i vie à ma très aymée amelette Victoire. Enfin se tranqui lieront les flots orageux de la mer de mon adverse foitnne* J'iray donc avec ce benoist habit à sa porte demander Taumosne; j'entrerai en la maison , je luy declareray que Fidelle Ta accusée à son mary, lequel la veut tuer ; et, en recompense de ce bienfaict, j'en recevray sa çrace ; et qui sçait si elle , effroyee et toute tremblante depœur, se resouldra point de s'enfuyr avec moy? Audaces fortuna juvat^ et omnia vincit amor. Partant, je ne doy point avoir pœur, et, à la ve-

L£ FioBLLE, Comédie. 439

rite, on doit avoir espérance du malade jusqucs à ce qu'il ayt rendu Tesprit.

Narcisse. Le voila. Que vous en semble?

M. JossE. Bien. Je t'en rend grâces, immortelles.

Narcisse. Je vous accompagneroy volontiers, mais je suis cootrainct aller icj près trouver aucuns de mes amis, lesquels maintenant m'atten* dent pour faire un affront à un certain brava* che, etc. Tout va bien... il vous reste seulement d'entrer dedans.

M. JosSE. Je me gouvemeray fort bien.

Narcisse. Souvenez-vous de me r'envoyer l'habillement après que vous en serez servy.

M. JossE. Je ]e feray, poUiceor.

Narcisse. Ne me faictes point d*autre police : r'envoyez-le.

M. JosSE. PoUiceor est verbum deponens^ et signifie promettre ; c'est pour quoy je te promets faure ce que tu dis : tu Taïu^as.

Narcisse. Allez, et surtout soyez importun.

M. Josse. J'espère, viriute duce^ comité foriu^ na, que je feray bien mes affaires. Je me recommande.

Narcisse. Si le hazard nefayde, pédant, tu retourneras plus cbargé de boys que d'argent!

44o Larivet.

SGËNE X.

Brisemur, Narcisse , les Compagnons,

Brisehur.

aintenant , on cognoistra la valeur de Biisemur, et comme il sçaittuer les homf mes et servir les dames qui Tayment ; il \ me deplaist seulement que de celle entreprinse je nepourraj acquérir cest honneur que j*ay accoustumé r'emporter quand je brusle une armée, je romps un exercite, je subjugue une cité et desiruy un royaume : car, posé que FideUe soit accompagné de vingt hommes et plus, armez jusques aux dents , et que moy, seul et désarmé , )e ;^oise affronter et les tue tous , comme j'en suis bien asseuré, on dira tousjours que j'ay usé envereluy d'une supercherie, et que cecy est cela qui meluy fait porter une mauvaise volonté. Brisemur au vaillant courage , regarde bien ce que tu fais , que tu ne perdes ton honneur ! Si ie tue cestuy-cy et qu'on le sçache, je suis le plus eshonté qui vive ; ^i je ne le tue point , je perd la grâce de Victoire et le service que je luy ay fait par cinq jours entiers, ce qui m'importe assez. Bien est vray que je luy pourroy, par une fenestre, tirer cinq on six cents haquebousades ; mais, si je nefrappois et que la chose fust descouverte , je ne voudroy publier Victoire pour une infâme. Prenons le cas que je le tue, quel profit m'adviendra-il de sa mort? Très grand, la grâce de Victoire, il est vray. Mais, si par ceste mort je gaigne'sa grâce, n'en reçoy-je

Le Fib^lle, Comédie. 44t

pas récompense? Et, $i tuer qnelqu'iin affîn d'en estre récompensé est acte d'un traistre, que diront de moy les gi'ands capitaines du monde? Cestuyçy est un honneste gentirhonmie ; le tuant, j'en cpntristeray plusieurs et seray hay d'un chacun. Mais dequoy me peut nuire cela? Mon cspée ne me faict-elle pas avoir ce que je demande ? L'n qui ayme ne doit avoir esgard k autre chose qu'au bien servir ; non fait ! si fait ! mort , ventre! ne doit- on pas préférer à tout autre hien le plaisir qu'on tire de la dame aymée ? Je le veux faire ; et pourquoy le doy-je faire? Ce n'est acte d'un chevalier honorable, pour un plaisir qui ne dure qu'un moment, d'avanturersoç honneur. Il n'y a point faute de femmes , et encores de plus belles qu^elle. Je ne veux pas faire cela. Ho! je ne doy manquer à la promesse que je luy ay faicte. Il est vray, mais Victoire est femme , et la promesse femme : si tout à la fois je manque à deux femmes, qui peut dire que je fay mal ? Tout beau ! un peu de patience! ne pourray-jc pas satisfaire à elle et k moy aussi en un mesme temps? 0 ! voilà qui va bien ; o le beau traict ! o rare invention ! feindre le vouloir occire , et faire un si grand bruit d'armes autour de la maison, qu'elle pense que je l'aye tué ; car il n'y a point de doubte qu'icclle, decepe par l'apparence du faict , ne soit pour me complaire. Je veux donc donner commencement & ceste tromperie , de laquelle ne me peut advenir sinon tout bien, pour ce que, si ceste-là me croit, }'ay ce que je demande, et si de bon gré je devien maistre ue sa vie , en despit qu'elle en ayt je viendra^ à esti'e seigneur de ses biens. Si elle ne me croit et nie ce qu'elle m'a promis , la menassant

JH% LARtVET.

de descouvrir sa trahison , je la tiendray soain mes pieds , et tireray de ses mains quelque esca : car, quant an reste, je ne m*en soucie guères. Au-» jourdjiny la grâce des femmes se yend à si vil pris, que pour un teston on en a tant qu'on veut et a choisir. Après , ne me réussissant aucune de ces choses , je m'en iray au seigneur Fideiie ^ et luy descouvriray ceste entreprinse; et ainsy en tireray quelque profit. Doncques, aux mains , amoureuse espée et poignard chery , et vous préparez à faire du bruit ! Ha , traistres ! tue ! tue \ Ha , poltrons ! ha , infâmes ! tournez visage , car j« ne vous crain non plus qu'un festu. Je vous mettray tous en pièces et vous haoheray menu comme chair de pasté, assassins, rôdeurs de pavé, tireurs de layne, guetteurs de chemins !

Narcisse. Voicy le poltron qui combat maintenant contre Tair.

Les Compagnons. Tue, tue le traistre! tue!

B^iSEMUR. Helas ! je suis mort à ce coup.

Page 1