‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 121 sur 158 · SCÈNE H · texte numérisé non relu

SCÈNE H

Fidellcy Victoire.

FiDELLE.

* e cognoy maintenant que la fortune I m'est amie, puis qu'elle me donne entière I commodité de mettre fin à mon désir, ^ lequel seul ne tend qu'à nouvellement outrager ceste meschante. Mais la vdcy tout à point qui ^ort de sa maison. De quelle volonté astu este induite, meschante femme que ta es, & m'envoyer quérir, m^ayant tant offensé ? Ne te souvien-il pas que tu as promis te donner toymesme pour recompense a un traistre pour me tuer? Penses-tu que je sois sourd, aveugle et muet? Victoire. Le désir que j'ay, tandis que je sois en vie, de vous donner à mon pouvoir ce cternier contentement, m'a occasionné vous envoyer ap^ peller.

FiDELLE. Qnoy 1 est-ce pour user d'une noovelle pratique afin de me décevoir de rechef?

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Victoire. Je vous veux remercier de cesle pi- * toyable affection dont avez usé envers moy, de m accuser à mon marj, duquel, en bref, je n^atten ^ue la mort, si plustost Paigre dbuleur qui me picque ne me despouille de la vie. Je ne pouvoy recevoir de vous plus grande courtoisie que ceste-cy, parce que ne venez seulement pourestre la fin de mes tourmens, mais pour ceste cause

Sue, mourant comme martire, j 'obtiendra^ paron de mes péchez, si toutesfois le péché d'idolastrie que j'ay commis en vous adorant ne condamne ceste ame misérable aux peines étemelles. Je vous en remercie donc autant qu'il m'est possible, et vous prie, par Tamitié que si long-temps a esté entre nous, par ces plaisirs qu'avons receuz ensemble, par ces larmes qui à présent arrousent mes joues , par celles qui ont tombé de vos yeux quand, me tenant embrassée, ne pouviez dire autre chose sinon : Je meur, et par vostre pitié et courtoisie, que teniez cachée ma vergongneuse faute, pour ce que ce que j!ay fait fut par un désespoir de vostre départ, lequel me donna un asseuré signe de peu d'amour, et fut cause que je tombay en ceste très srande faulte. Quoy faisant par vous, je me puis dire que je vous en demeureray davantage redevable, pour ce que je ne puis plus rien, n'estant en moy aucune partie libre, et me voyant proche de la mort , et ne le feray pour ne vous obliger un peu de poussière en laquelle bientost ce languissant corpsr doit estre réduit; mais si les obligations restent en l'ame, qui demeure éternellement, je le feray très volontiers. *

FiDBLLE. Tu m'as par tes propos remply d'une telle confusion, que je ne sçay de quel costé je

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doy tourner mon esprit, et me repen quasi de t'avoir ouyë.

Victoire. Ne vous en repentez point, seisneur Fidelle, pour ce que je ne tous en deman' de point pardon, et ne cherche par parolles divertir vostre courage de sa cruelle volonté ; seulement, je vous prie, encores un coup, de tenir celée ma vergongne, et après, que ma vie prenne telle fia qu^il vous plaira, je ne m^en soucie pas. Ains, doihvant par ceste fin finir autant de tourmens que vostre haine et mon péché me causent, j 'attend la mort de bien bon cœur.

Fidelle. Quiconque cherche mettre fin k un sien juste désir ne devroit jamais prester les oreilles aux lamentations féminines , et mesmement à celles d'une fenmie qu'on a de longtemps aimée.

Victoire. Si vous avez regret que je demeure tant à mourir, voicy que je me jette à vos pieds, et vous présente cette poictrine où se nichent mes aspres et cruelles douleurs ; transpercez-la autant de fois qu'il vous plaira, car je suis contente que de mon propre sang soient effacées toutes les offenses que je vous ay faites.

Fidelle. Il n'y a chose au monde plus propre k appaiser l'ire des hommes que l'humuité aes ennemis. Vous m'avez estroitement esmeu. Pleust à Dieu qu'eussiez fait ainsi dès le commencement que je descouvry vos erreurs , car vous n'eussiez tombé en tant de ruines! Levez-vous, je vous pardonne, et prenez courage : je feray en sorte que vostre mary vous pardonnera aussi.

Victoire. Foiole et tardif est vostre remède.

Fidelle. Il n'est encores tant tardif qu^il soit hors de temps.

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Victoire. Helas ! je n'en puis plus ; le cœur me faut.

Fidelle . Dame Victoire , que faites-Tous ? Ne doutez point. . . Quelle nouyeauté estceste-cj? Dame Victoire , ne vous abandonnez de yous-mesme, ne faites que la crainte de la mort ait plus grande force que la mesme mort. Qu'ayer-yous ? respondez-moy. Helas! elle deyient froide. Dame Victoire, n>ntendez-yous pas? Voyez un peu , elle se meurt ! Hé Dieu ! respondez-moj un peu ! parlez à moy ! Voyez par quelle voye la fortune s'efforce m'oflfenser ! Je ne sçay plus que je doy faire. Je ne la sçauroy abandonner. Elle ne respire plus. Certes Gomille Ta empoisonnée, elle est morte. Que je suis misérable! il n'y a plus de remède. 0 ! comme à mon grand regret je m'apperçoy que l'impétuosité du courroux transporte 'le plus souyent les hommes à commettre choses innumaines et plaines de cruauté ! Et, ores que je ne te puis redonner la yie, je cognoy que j'ay mal fait de procurer la mort, car, encores que m'eusses offensé, tu estois digne d'excuse et de pardon , puis que le seul desespoir d'amour en ayoit esté cause. Je ne deyoy donc me laisser ainsi yaincre et ayeu-

Éer par l'ire, et ne lae deyoy plustost souyenir de faute que de mon deyoir, et pour une simple injure oublier tant d'amoureuses démonstrations que d'une amitié sans fin tu m'as faites de temps en temps. Ha ! que c'a esté une entreprinse trop indigne d'un gentilhomme de procurer la mort à une femme par la main de son propre mary ! De quoy enfin , comme d'un porteur de tout mal, je seroy hay et tenu de tout le monde pour un meschànt et traistre homme ; mais trop de puissance

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« un prompl dçsdain nay de ialousie , ains d'âne asseurance d*estre abanaoniie. A mon partement d'ayec toy, je. te domuay occasion dç croire oue je ne t*ai»oy pluaetde m'abandounei:, Àsiooy aonc, et non à toy, est den le diastiement* Ha l ma chère Victoire , ^onme m peu^il laire que sans ton amoureose yie je- poisse viYre:iui seul moment ! Tu es couchée sur la tenis, misérable que je suis ! et ne me respond point. Au moins, ouTzeles yeux et regarde les larmes de celoy qui « durant ta vie, t*a tant âômée , et qui wts^ qudque part que tu sois, t'adore. Mais, helas ! ne sera jamais vray que Fidelle vive. Victoire estant morte ! J'ay este la racine de ton mal, je ne seray paresseux à te soiyre. A la mienne volonté que, pour mon contentement, tupeusses yeoir ma mort, et qu'elle fîist tant avantureuse qu'ai reprinsses vie! Mais puis oue mes plaintes sont vaines, et moy seul cause de ma douleur, en te faisant un sacrifice de mon corps , j'honoreray ta morl^ car il est bie» raisonnable que si amoiir m'a conjoint avec toy et la bayne t'en ait séparée, que maintenantla mort me rejoigne avec toy, jaçoit qu'ayes bien occasion de me bayr éternellement. Je te supplie n'avoir à mespris ces derniers hmneucs que je suis pour te faire, et, si un cceur repcsntaat: mérite pardon, pardonne-moy un si grief peclié ; pardonne-moy, ame bien hemwuse, et ne te ibsche d'estre si sou* vent nommée par ma. langue, laquelle mettra bientost fin à mes kmentaûmis , recueillant les extrêmes reliques de ce tien, encores une mort , très doux visage, de )Ces délicates lèvres qui quelque temps m'ont esté si amoureuses , et de ces yeux qui m'ont percé le cœur! Dieu vueillc

Le Fidelle, Comédie. JHy

que tout ainsi que comme jusqués icj m'as fînallement esté crueUe et mauvaise, qu'ainsi, au lieu où ta es maintenant, ifemplie d'ainour et de courtoisie, tu daignçs accepter pour éternelle compagne ceste misérable ame qu'à présent je t'envoje! Voicy les derniers. baisers que tu es pour recevoir de moj ; yoicy les dernières larmes que je doj respandre à ton occasion, et voicy les derniers tourmens que je doj sentir pour ton amour. Partant, qu'en un mesme point finissent tant de misères, et que mon sang soit celuy qui lave les macules de ton corps et purge ma si grande et énorme faute!

Victoire jette un souapir.

FiDELiiE. Ho ! elle respire encores.

Victoire. Helas!

FiBELLE. Mon ame, confortez-vous; r'avivez l'espérance morte, car je vous promets de vous oster encores de ces peines.

Victoire. Helas 1 laissez-moj mourir.

FiDELLE. Je veux que viviez.

Victoire. La mort est la fin des travaux et commencement de la vie.

FiDELLE. H est vray, mais c'est à ceux qui ont tousjours à vivre en misère ; mais j'espère que de vous n'en sera pas ainsi. Essuyez ces larmes, et laissez que je pleure pour vous , car la raison le veut.

. Victoire. Aydez-moy.

FiDELLE. La douleur vous a-elle laissé?

Victoire. Ouy, Monsieur.

FiDELLE. Avez-vous mangé quelque chose depuis le retour de vostre mary ?

Victoire. Non , Monsieur. Mon angoisse n'est

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vèneuë d^autre cbose que de la douleur que je sea de TOUS avoir offensé ; mais si la raison , à nous concédée par spéciale grâce de Dieu , ayoit puissance aucune , et si la mémoire des bienfaits receux avoit telle authorité sur moy quelle est cèustumière avoir sur les personnes courtoises et gratieuses, soyez assenré que je vous seray tousjours éternellement servante ndelle, et de celle mienne faulte payeray telle amende, que serez contraint confesser que je vous aime.

FiDELLE. Je ne demande pas autre chose de vous que vostre amour.

Victoire. Iceluy, tout ainsi comme la deyotion de mon ame est pour durer éternellement, ainsi durera autant que ceste chetive vie.

FiDELLE. Je vous remercie. Allez et prenez courage, car tout à ceste heure je vas trouver vostre mary, et feray en sorte qu'il vous sera pardonné.

Victoire. Allez avec Dieu.

SCËNE m.

Victoire^ Béatrice,

Victoire.

eatrice, vien çk bas.

Béatrice. Avez-vous envoyé Blaisine en quelque lieu?

Victoire. Non.

Béatrice. Elle est hors de la maison et son coffre vuyde. Je pense qu'elle s'en est foye. Victoire. A sa volonté. Tu sçais que j'ay en-

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voyc appeller le seigneur Fidelle pour veoîr si, par parolles, je le pouvoy esmouvoir à si grande compassion qu'il me sauyast la yie, ayant néantmoins en ma pensée une ferme délibération de le hayr éternellement? La fortune a voulu qu'avec fausses démonstrations je n'ay seulement obtenu ce que je desirois, mais, feignant d'estre morte, j'ay provoqué le misérable amant à vouloir aussi mourir; et moy, vaincue de la pitié qu*il me fît se Youlant tuer, j'ay rallumé en moi le feu qui estoit esteint, et converty ]a hayne en amour, de façon que je ne désire maintenant moins sa vie que la mienne propre.

Béatrice. Cela importe beaucoup. Ne vous a-il pas promis de vous faire pardonner par vostre mary?

Victoire. Il me Ta promis et le fera, quoy qu'il en soit, car c'est un gentilhomme d'honneur et riche d'amis.

Béatrice. J'en suis ayse de tout mon cœur. Voyez combien importe avoir affaire avec des personnes de jugement ! Je vous dy. Madame, qu'il vaut mieux ùire plaisir d'un pied à un honneste homme que d'un doigt à un sot et badin.

Victoire. Il est vray. Va-t'en maintenant trouver Brisemur, et luy dy de ma part que, s'il désire mon amitié, il ne lace rien de ce qu'il sçait.

Béatrice. J'y vas en diligence.

46o Laritët.

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