SCÈNE n
Robert, fille déguisée en garçon; Fortunai, son frère.
Robert.
la grande et urgente nécessité me re- [tient, et amour me chasse; je ne dois [m'en aller et ne puis arrester. De lais-
[ser ceste malheureuse qui est sur le
point d'accoucher, ce seroit très mal fait k moy,
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et de demeurer longuement s^ns mon maîstre, qui me brusle le cœur, amour ne le consent. 0 ciel! ô sort! n'aurez-yous jamais pitié d'une che* tive à aui , dès le berceau , avez commencé à faire guerre: Vous m'avez, de riche, rendue esclave, et, fille, déguisée en masle, affîn de mieux conserver mon honneur ; vous devriez vous contanter de ces traverses, et n^y adjouster encores tant d'autres ennuys , de fascheries et de pœurs. J'ayme , misérable que je suis , celuy qui ne m'ayme point, et, qui pis est, c'est habit faux et menteur
Sue je porte m'oste toute espérance, et suis si loin e tout secours que mon Constant, qui me cuyt la poitrine , estant devenu amoureux d'une petite putain , m'esgorge à chaque fois qu'il m'employe aux messages de ce sien amour. Et voicy bien le pis : Susanne , sœur de mon maistre , pour combler le reste de ma ruyne , est amoureuse de moy, pensant que je suis masle ; et, communiquant un
Iour avec mon frère Fortunat de cest amour que a simplette me portoit , iceluy , considérant l'occasion , me pria et supplia tant qu'une nuict je rintroduisy en la chainbre de la pauvrette , qui dès lors est demeurée grosse , et est tantost preste d'accoucher, et en continuelles angoisses et pleurs, ne sachant encores qui est celuy qui a dormy avec elle. Mais voicy mon frère. 0 Fortunat ! hé ! que Dieu t'envoye bien h propos !
Fortunat. 0 ma sœur, qui a-il? comment vont les affaires? que sera-ce de nous? que doyje espérer? Comment se porte ma Susanne? ne nous veut- elle point encores mettre hors de peine ?
Robert. La pauvrette à toute heure faict
iG Larivet.
iiouyeaux yœax; elle espère, elle craint, elle s^asseare , elle meine deuil , elle se plaint de moj, elle se reconunande à moy , elle me maudit, elle me prie. Et sçaches qu^elle n^a pas beaucoup à aller ; que dy-je? mais fay ton conte qu^elle ne passera pas la journée.
FoRTUNAT. Quoy! elle est encores ensevelie en sa première jerreur? pense tousjours estre grosse de ton fait ? est-il possible ?
Robert. Plus que jamais; elle ne cesse de me tourmenter , et luy semble que je n^ay autres affaires en la teste que les siennes, et que je luy sois bien tenue , de mode que je n'arrive si tost en la maison qu^elle m'assaut.
FoRTUNAT. Patience, ma sœur, pour Famour de moy. Et bien , n'avez-vous point pourveu de quelqu'un pour Taydcr k ce besoin ?
Robert. Elle a la sage fenmie de la maison; mais je ne m'y fie point , je crain qu'il y ayt de l'ordure en nostre fait.
FoRTUNAT. Pourquoy?
Robert. Nos peu de moyens m'espou ventent, si que je ne puis rien espérer de cecy que nostre ruyne. Tu le verras. 0 cnetifs que nous sonmies! que ferons-nous?
Fortunat. De quoy te soucies-tu? Tu es une fille ; pour ce la tu n en mourras pas.
Robert. Conmient! la maquerelle d'une fille de maison n'est-elle pas digne de mort? Le Ciel ne m'en sauveroit pas.
Fortunat. Parlons d'autre chose , Diea nous aydera. Où vas-tu?
Robert. Chercher mon nudstre.
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FoRTCNAT. Je le cherche aussi, car ma maistresse désire parler à luy.
Robert. Mets peine de Temmemer chez vous, et ne le laisse venir en la maison, et pour cause.
FoRTUNAT, Laisse-moy faire, il ne m'eschappera pas. Va-t'en parla et moy par deçà ; si tu le rencontre, dy-luy que je le cherche.
I Robert. Aussi feray-ie. A Dieu.
FORTUNAT. A Dieu. Quoy qu'il en soit, nous nous en devrions fuyr, ma sœur et moy, plus tost qu'attendre ceste grande ruyne qui nous menasse par l'accouchement de ceste fille , si une fois on s'en aperçoit. Mais quoy ! ce traistre amour s'est tellement fait maistre de moy que je ne la puis abandonner. Quoy ! que je vive sans toy, o ma Susanne ! Ha! jamais ! jamais ! Que plus tost tous les desastres et malheurs du monde ntadviennent. Amour me tient lié de si fortes chaisnes, que je ne m'en puis ny veux desfaire. Mais je m'amuse trop icv; je vas chercher Constant, et l'emmeneray ,s'il m'est possible, affin de donner commodité à ma vie de faire soh petit poupart.
SGËNE III.
Le Médecin, Adrian, son serviteur.
Le Médecin.
Lotte que tu es, beste chaussée, in- [ domtable , farouche , sans cervelle , enjnemie de ton mary et de toy-mesme.
> Par Dieu ! si tu ne changes ae condition et ne mets fin à tes noises, crieries et grom- T. Tii. s
i8 Larivet.
melemens ordinaires, je te chasseray au gibet. Et quelle intolérable servitude, quelle pénitence, quelle mort est cecj ! Grois-tu que je puisse longuement supporter tes folies , enragée que tu es t qa*i\ faille que tu sçaches où Je vas , d^ou je riens, ce que je dy, que je £ay, qui parle à moy ? Que le cancre te vienne 1 Veux-tu pas qu'à chaque bout de champ je te rende comte de mes actions ? Beste impertinente! Par la croix que yoilà! la chose n^en ira pas à Fadvenir comme par le passé. Je t'ay entretenue trop délicatement; ma patience et bonté t'a rendue farouche et insupportable , je t'ay trop lasché la bride sur le dos, cavalle au diable! Ëscoute : ne me viens plus rompre la teste de ce que j'ay à faire ou dire ; sinon, tu me feras sortir hors du manche ! Soupçonneuse , importune, jalouse que tu es ! que te faut-il ? Veux-tu que je te donne un bon conseil f Ne te mets en peine de vouloir trop sçavbir de mes affaires ; sinon, par Dieu ! je te donneray tant d'occasions de sonp* çonner, que je te feray crever. Si tu me fîaisdbes plus, je te meneray des garces jusques k ton Hct, pour te faire plus dedespit. Va te pendre, et ne me tourmente plus; n^ te trouve point devant moy, ou je te...
Alton , Adrian , laisse la là ! Et bien 1 qu^en dis-tu? N'ay*-je pas fait valeureusement? ne me suis-je pas porté en homme de cœur ? En fin , je me suis destrappé de ceste mouche canine qui me piquoit les flancs. Qu'au diable soit qui me Ta attachée ! Le proverbe est faict à quelque fin. .
Il laisse le fruict pour la feuille, Pesche tourment et rongne acueille.
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Et chez S07 retire un tyrant Qui se marie et dame prent.
ÀDRiAN. Je le yas bien mieux dire :
Un seigneur qui t'oste le tien , Un soldat qui mange ton bien , Et la verolle , est moindre rage Que prendre femme en mariage.
Le Médecin. 0 quel beau présent! Que ma douce Dorothée sayoureusement m^embrassera ! Que la mère dira bien que je suis libéral et magnifique! Monstre , que je la yoye encores un peu. En ma conscience , il n'y a pas long-temps qu elle me cousta quatre-yingts escus.
Adrian. Voicy une difficulté que j'y trouye • elle luy sera trop estroite.
Le Médecin. Il ne peut estre autrement, car ma femme est menue , déliée , seiche et maigre comme la cherté et Tusure ; Dorothée est cassette, douiUette, rondelette et en bon point; que yeux-tu? Bref, parlant d'eUe, c'est faire comparaison des morts ayec les yiyans. 11 nV a point en ceste yille de plus belle aue Dorothée : considère un peu quel port, quelle contenance elle tient ! comme est-elle braye , comme est-elle parée! elle trancbe de la princesse. Que t'en semble, Adrian?... Qu'en dis-tu?... Nesuis-jepas bien beureux d'estreaymé d'une telle beauté? Ha, petite mignonne, comment ne t'aymeroy-jeî Gomment ne tiendroy-je conte de toy?... Je disoye bien qu'elle ne dissimnloit. Te semble-îi que ce soit mocquerie?
Adrian. En estes-yoas U? Vous croyez aux
ao Lariyet.
Sutains? Par ma foy, je n*eusse jamais pensé cela evous.
Le Médecin. Je ne croj à leurs parolles, mais aux yifs effets , ardens et indubitables. Adrian. Quels e£fets?
Le Médecin. Qu'elle me porte bon yisage, ifxe rit quand elle me void. Es-tu aveugle ? Adrrian. Hé , mon maistre ! . . .
Ne te fie à mule qui lii , N'a femme qui de rœil fait signe , Car Tune des pieds te ferit, L'autre des ongles Vesgraffigue.
Le Médecin. Tu es trop soupçonneux. Si les carresses , les juremens et me veoir maistre de leurs Tolont^ ne t'esmeuvent, au moins cela fesmeuve qu'elles m'ont communiqué un ^and secret, supposition d'un enCant! et avec si belles parolles, ô Dieu ! qu'elles demoureront loo^ jours escntes au milieu de mon cœur. La go* dinette me disoit d'une petite bouchette douce et amoureuse : Ma vie, je désire vous charger le moins qu'il me sera possible , afin que cela n'em^ pesche que me veniez veoir; je veux laire croire a un brave et glorieux que i'ay fait un enfant, car il croit de vérité m'àvoir laissée grosse quand il partit d'icy. Si de fortuné vous y vepez tandis quil y sera, faites semblant de me manier le j)0uls. 0 ma joye ! je ne seray jaBiàis autre que tien ! Qui ne te croura. Ces parolles ne se di^eiit pas, sinon a celui en qui elle a mis toutes ses espérances.
Adrian. Ha! mon maistre, faites vostre CQnte que ces belles parolles sont le chant des syrènesi
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Putains , ha ! il est force aiie Je vous recite quelques vers qu'un honneste nomme m*a apprins.
Aux resveries des malades, Aux songes vains, extravagans.
Aux forcenemens des Menades , Aux folles des Grecs et Troyans, Aux diseurs de bonne aventure , Aux mariniers , aux courtisans , Aux orloges qui n'ont mesure , Aux pèlerins et aux marchans, Aux tiltres hauts et honorables Des happelopins et flatteurs.
Et aux promesses peu durables Des princes et des grands seigneurs , On doit mille fois plustost croire Qu'aux sermons et foy des putains :
Car de mentir elles font gloire , Leurs cœurs de mensonge estans plains.
Le Médecin. Cest bien dit ! Tu penses estre un docteur, et ne crois à combien d autres elles ont mis martel en teste.
ÂDRIAN. C'est voirement un bon martel que le leur , car jamais il n'est employé qu'à battre monnoyé.
Le Médecin. Bref, tu es trop suptil , et penses tout sçavoir.
Qui trop se subtilise , Plus il entre en bestise.
Adrian. Vostre grande subtilité ne vous abestira jamais.
Le Médecin. Que veux-tu, je sub ainsi fait. 11 ne fut oncqufcs que je n'aye esté amoureux ; hé, gai , vive les garçons ! Tien , nettoyé un peu mes
la Laeiyet.
souliers et ma robe avec le pan de ton manteau.
ÂDRIAN. Hé ! que tous estes brave !
Le Médecin. Allons jusques là-haut apprendre des nouvelles f et puis nous Tirons veoir. Mais cache bien cela.
ÀDRiAïf . On ne le verra pas. Allons.