SCÈNE IV
Constant^ Valentin^ son serviteur ; Robert.
Constant.
^e n^ay jamais passé le temps en plus Igrandfes angoisses que j'ay fait cestujîcy. Je croj véritablement que ces malr heureuses m'ont ensorcelé.
Valbntin. Ha! ha! il est force que j'en rie. Oujr, de par le diable ! ony , vous estes ensorcelé ; mais les sorceleries et enchantemens qui au dedans vous bourellent si fort sont un beau visage, un beau sein, deux belles cuisses rondes, polies et dures, qui vous emplissent les mains, et autre chose et tout, que je n'ose dire, dire, dire.
Constant. Ce sont paroUes; si tant soit peu je suis loin de Dorothée, il me semble proprement que mille chiens me rongent la poictrine : cela peut-il estre autre chose crue sorcellerie? Valentin. Je le vous diray.
Ainsi qu'au bon vin court l'Aimant, Au sel la chèvre , au miel la mouche.
Ainsi l'impatient amant.
Ayant succé dessus la bouche
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D6 sa dame le succre doux , Retourner y veut à tous coups.
Voîcy la diablerie qui le pique jusques au yif.
Constant. Valentin, Vaientin, tu parles bien à ton aise, car tu ne sçais comme je suis soubs le rasoir.
Valentin. Mais Toicy le mal, que le barbier ne se contente du poil.
Constant. Que feray-je donc? Je n'iray pas, encor que Fortunat me cherche, et que, comblées de repentence, elles m'envoyent quérir ; je veux armer mon estomach d'une ferme et résolue délibération de nVndurer leurs injures. Que je sois si peu constant qu'il me faille supporter les brocards de ces putains, de ces vilaines... non, non, si elles me prioient k jointes mains ! Je yeux plustost crever de despit, afin qu'elles apprennent à GOgnoistre quel homme je suis. Les traistresses, pensent-elles jouer de moi à la pelotte?
Robert. 0! quelle brave délibération, pourveu que ne changiez point de volonté !
Valentin. Ouy; mais si vous conmiencez à vous rendre fascheux et ne continuez après, ainçois, vaincu de jalousie, sans avoir fait vostre paix, •vous recourrez k leur miséricorde, leur descouvrant la rage et la fureur qui vous chasse, vous ' estes perdu. Elles hausseront la creste, et, voyant que ne vous pouvez passer d'elles, vous estrangleront, monteront sur Tasne et vous tiendront dessoubs en subjection. Je sçay que changerez d'advis, et leussiez-vous juré mille fois.
Constant. Pourquoy ? Tu ne me cognois pa$ encores. Si je pren résolution, je jure Dieu que le
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desdain vaincra Tamour et la rage diassera la jalousie.
VALENTiif . Gela se peut faire pour un peu de temps, mais vous ne vous j opmiastrerez pas; ceste bourrasque de vostre desdain passera en une petite haleine, après laquelle je voy un yent de jalousie se renforcer, qui , à yostre grand dommaffe, vous repoussera à ce roc, où vous donnerez à tond, et serez encores pis. Je sçay bien ce que je dj.
Si tost Tenfant ne change de vouloir, Si peu ne dure au clair soleil la nue , La neige encor n'est si volage au cheoir, La feuille n'est au vent si tost esmeue , Et le printemps n'est point tant inconstant. Que variable est le cceur d'un amant.
Constant. Cela est tout vray. HéDieu! conseillez-moy donc tandis qull en est temps. 0 moy chetif ! mille serpens me déchirent le cœur, amour, despit, rage et jalousie.
Valentin. Ces ondes amoureuses que vous sillonnez sont si plaines d'escueils que malaisément peuvent-ils estre évitez. Et sçavez-vous quels ils sont? Je le vous vas dire. Ce sont aespits, injures, querelles, soupçons, jalousie, inimitiez, reconciliations, trêve, guerre et paix. Si, par artifice, vous pensez manier ceste vague instable, vous pouvez encor vous persuader* de gouverner la folie par la raison. Et ce que maintenant, estant courroucé, vous pensez en vousmesme, comme : je feray, je diray , cestuy-cy , ceste là, que le médecin, que le soldart, qui dit, qui ^, je veu3L plustost mourir, je ne veux sonffnr, crever de rage, vaincre moy-mesme, monstrer que je
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. suis^ete., tout cela, avec une petite larmelette que la poltronne, se frottant un peu les yeux, en fera sortir à force, sei*a esyanouy et soudain appaisé, si que Tous-mesme yous accuserez, vous jetterez à leurs pieds et leur crierez mercy. .
Constant. Hélas ! je voy bien maintenant que ce sont des mesdiantes ribaudes , que j'ay esté mal mené : je m'en repen. Je brusle au dedans, je le voy, je le sçay, et si volontairement je cours k la mort; je suis hors de moy, je ne sçay que je fais ny que je doy faire.
Robert. Hé! Monsieur, ne vous tourmentez ainsi ; laissez là ces putains, ces publicques !
Constant. 0 moy malheureux! je pasme, je meurs ; ces meurtrières le sçavent bien et se moquent de moy ; je ne trouve aucun repos. Elles sont sans pitié , et moy sans remède.
Robert. Hélas ! c'est moy, misérable, qui suis sans remède.
Valentin. Sçavez-vous qu'il vous faut faire? Vous avez la hart au col : cherchez de Poster petit à petit, et le plustost que vous pourrez.
Constant. En es-tu d'advis ?
Valentin. Ouy, si vous estes sage et n'adjoustez nouveaux ennuis k vos peines infinies.
Robert. Il seroit bien meiUeur vous trouver une jeune fille qui fust vostre et non au commun, qui eust bonne grâce', que vous Tay massiez, et ne vous perdre ainsi en l'amour de ce demeurant de bourdeau.
Valentin. Escontez , Monsieur , il n'y a autre moyen de vous racheter de la captivité de ces harpies , qu'une telle adventuré.
: Constant. Et où la trouverons^nous?
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Robert. Ven cognois une qui est plus perdue en vostre amour que vous n^estes de ceste carongne.
Constant. Estelle belle ?
Robert. Honnestement.
Constant. Où est-elle?
Robert. Procbe de tous.
Constant. Seroit-elle contente que j'allasse coucher avec elle?
Robert. Plust à Dieu que youlussiez j aller! comme elle en lecheroit ses doigts !
Constant. Auroy-je la commodité d'y aller?
Robert. Comme de venir vers moy.
Constant. Comment sçais-tu qu'elfe m'ayme?
Robert. Par ce que souvent elle discourt avccques moy de ses amours.
Constant. La cognoy^-je?
Robert. Comme moy.
Constant. Est-elle jeune?
Robert. De mon aage.
Constant. Elle m'ayme?
Robert. Elle vous adore.
Constant. L'ay-je jamais veuë?
Robert. Aussi souvent que moy.
Constant. Pourquoy ne se descouvre-elle i moy?
Robert. Parcequ^elle vous void esclave dWe autre.
Valentin. Par mon Dieu ! elle a raison, et n^a pas faute d'entendement.
Constant. Je veux seulement prendre une fois congé de Dorothée, et puis....
Valentin. Ha! Monsieur, les putains ont les paroUes de poix ou de glus : vous demeorerez at-
Les Tromperies, Comédie. 37 trappe ; faictes vostre conte, si vous allez lâ , de trouver les soixante escus qu'elle vous a demandez.
Constant. Et où les trouveray-je ?
Valentin. Je ne sçaj, mais il les fout trouver quoj qu'il en soit.
Constant. Valentin , mon amy , tu dis vray ; je suis mort, comme tu vois. Donne-moy secours de ton ayde et bon conseil; trouve-moy cet argent, si tu aymes ma vie. .
Robert. Je suis perdu.
Valentin. La difficulté m'espouvante ; toutesfois je vas songer quelque moyen pour vous ayder.
Constant. Je t en prie.
Valentin. Où vous retrouveray-je?
Constant. Icy, ou es environs.
SGÊNË y.
RoBerty Constant,
Robert.
I e n'est pas mocquerie ce que je vous di- ^sois, que ceste fille de mon aage vous I ayme si desmesurement.
i Constant. Par ta foy?
Robert. La pauvrette ne vous honore et révère moins que je fais , encores quelle vous ayme sans aucune espérance.
Constant. Sans espérance? pourquoy?
Robert. Pour ce qu'elle sçait qu'en vostre
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cœur vous portez poiirtraite Dorothée, et non p» elle.
Constant. Fay-moy parler à ceste seconde « car, si ie voy qu'elle me donne ce que ceste-là me vend cn&rement, il me viendra par aventure volonté de la laisser pour ceste*cy.
Robert. Faictes cela que je vous diray, et je vous promets de la faire coucher avec vous : soyez seulement huict jours sans nommer ou veoir Dorothée.
Constant. Huict jours ! helas ! je mourrob ; mais qu'importe que tu luy dise que je suis courroucé contre elle et qu'y allions couvertement ?
Robert. Dieu me garde de faire injure à la pauvrette ! c'esthien assez des peines qu'elle endure pour vous, sans que je la trompe.
Constant. Pourquoy? quel interesty as-tu?
Robert. Pour ce que j'ayme autant ceste fille comme moy-mesme; ains vous veux dire que quand je la voudrois tromper je nesçaurois, par ce qu'elle ne sait moins de vos secrets que moy.
Constant. Elle les sçait donc par toy ?
Robert. Voire, car elle sçait tousjours et void le secret de mon cœur.
Constant. Donc, tu l'aymes!
Robert. Je voudrois que m'aymassiez autant: faictes estât que je suis avec elle une mesme volonté et un seul esprit.
Constant. Youdrois-tu bien estre maquereau d'une personne que tu aimes tant?
Robert. Je le serois pour vous de moy-mesme, par manière de dire, tant je vous suis affec* tionné.
Constant. Tu as raison de m'aymer, car je
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t^ayme, et si jamais Tay moyen, je recongnoistray ta hoDne volonté, Robert, mon amy.
HOBERT. Il n'y a rien que paissiez plus aysement faire que me contenter.
Constant. Tu verras, si jamais Foccasion se présente, comme je terecompenseray de la foyet amitié que tu me monstre.
Robert. Ma servitude n'attend autre recomr pense de vous que vostre amitié. Et vous veux bien dire que, si vous m'aymiez mille fois plus que Dorothée, vous ne payeriez une estinceile de la vive affection que je vous porte.
Constant. Que veux-tu davantage? après elle je n'ayme rien plus que toy.
Robert. Voilà ae quoy je me plains, voilà le commencement de mon mal, o Dieu !
. Constant. Qu'as-tu? Es-tu marry que je sois amoureux d^une si mauvaise femme, dy-moy? I^Iais patience, puisque ma fortune le veut ainsi.
Robert. Il me fasche que vous en aymez d'autre plus que moy.
. Constant. Toy n'estant femme, de quoy te plains-tu ?
Robert. Et si je passois sous l'aro-en-ciel, et que quelque estrange accident me changeast quelque jour :
Constant. Pleustà Dieu ! car tu m'osterois de l'entendement . ceste détresse. Mais tandis aue nous parlons ioy de choses vaines , le temps s en vja. Allons veoir si nous trouverons Valentm.
Robert. Permettez-moy, s'il vous plaist, que je voise jusque à la maison, pour quelque affaire que. jY ayi et je viendray vous retrouver incontinent.
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Constant. Va oà il te plaira; mais revien soudain, car j^ay affaire de toy.