‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 136 sur 158 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Constant, Dorothée,

Constant.

ouissez paisiblement de tos nouveaux amoureux , prenez du bon temps ayecques eux , caressez-les , je ne m en sou-

cie pas. Pourquoy me tenez -vous?

pourquoy me priez-vous? Laissez-moy aller, laissez-moy.

Dorothée. Je n'en feray rien.

Constant. Pourquoy retenez-vous un qui vient tousjours les mains vuides % qui ne vous a jamais donné chose qui vaille? Laissez, laissez. Pourquoy tenez-vous un qui ne vous ayde?

Dorothée. Pource que je ne puis et ne veux vivre sans vous , mon sang.

Constant. Yoicy la fin de nos amours , voicy le dernier ennuy que je vous donneray jamais, les dernières larmes, les derniers soupirs ; a Dieu. Cependant demeurez en paix éternellement.

Dorothée. 0 Dieu ! ô moy misérable! en paix ! à qui mille martyres, vous qui estes ma paix s'esloignant de moy , feront la guerre f Fia I cruel Constant! Ha! ingrat! abandonner ainsi sans

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caase celle qui meurt pour tous ! Où est la foj, où est Tamour accoustumée ? Hélas ! seul soutien de ma vie, ne m^abandonnez pas.

Constant. Laissez -moi! Que vous importe mon amour? Laissez-moj !

Dorothée. Que m'importe la chose dont dépend ma vie? Ha! cruel!

Constant. Dieu tous donne assez de biens. Laissez-moi.

Dorothée. Je ne puis avoir aucun bien si je ne le reçoy de vostre main. Ma joye , vous estes mon bien , vous estes ma paix , vous estes mon tout, TOUS estes ma vie.

Constant. Adieu. Je nesçauroisplus endurer les façons de faire de votre mère.

Dorothée. Elle sera cause de ma mort si elle me prive de vous , mon cœur.

Constant. Laissez-moy aller où mon sort inique me meine.

Dorothée. Pourquoy ne demeurez-vous icy avec moy.

Constant. Parceque l'insupportable avarice de vostre mire m'en chasse. Demeurez avec Dieu pour tousjours.

Dorothée. Pour tousjours! helas! Hé! mon bien , où voulez-vous aller sans moy?

Constant. Mourir désespéré. Voicy la dernière fois que vous me verrez.

Dorothée. Vous me ferez mourir, et non vous, je le sçais bien.

Constant. 0 ! mauvaise ! vous me faites pleurer avec vos larmes de cocodrille ; je ne puis plus m'en garder. Baisez-moy, traistresse, baisezmoy.

42 Larivet.

Dorothée. Amour me serre si fort le cœur que je ne pub plus parler*

Constant. Ha! petite mescbaute, combien grand confort recevroy-je de ces tiennes larmes si elles venoient du cœur !

Dorothée. Elles ne me partent du cœur! .0 Constant, Constant! si le martel en estoitsortj, si tu sentois ce que je sens au dedans, tu ne prendrois plaisir de me tourmenter ainsi.

Constant. 0 Dorothée, Dorothée ! si ce départ te faisoit ainsi grand mal qu'à moy, tu ne me refuserois pour un brave malotru.

Dorothée. Il ne m'en fait mal, ô cruel et sans foy ! Tenez , ouvrez-moi Testomac de vos mains , mirez-vous dedans , et ne me faites mourir par vostre grande dureté , par vostre cruelle et meurtrière incrédulité.

Constant. Que je vous offense , que je vous tuë, vous à qui je voudrois donner mes ans propres? Ne sçavez-vous que sur ce bel estomac repose mon cœur? que c'est le gîste de ma vie?

Dorothée. Baisez-moy, m'amour, embrassez-moi.

Constant. Ce seroit un plaisir si vostre mère n'estoit si mauvaise.

Dorothée. Ne vous ay-je pas dit que ce qu'elle en fait est afin que nostre pauvreté ne nous contraigne vous escorcher seul? Laissez-nous ce

Î>eu de temps traire ces deux bestes. plaines de aict. Ce capitaine vient de la guerre avec aident frais; ainsi Dieu me garde entière en vostre amour, comme k peine aura-il un baiser de moy. Le reste, je vous le garde, mon thesaur. Constant. Voyez si vous n'estes pas mauvaise!

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Toule^vous que celuy avec lequel vous avez une ancienne familiarité , venant de loing et vous ap-

Î)ortant des dons infinis , se contente d'avoir seuement un baiser? A qui voulez-vous vendre vos coquilles?

Dorothée. Ne vous ai-je pas conté que ce ca-

Sitaine pense m'avoir laissée grosse? je veux feinre avoir fait un enfant , que Silvestre m'apportera tout à ceste heure , et me monstreray encore toute malade et incertaine de ma santé. Ho ! pensez-vous, quand je luy voudroy bailler autre chose , que je le peusse faire sans vous? De grâce, accordez-moi tant seulement deux heures de temps , mon œillet , et ie seray après entièrement vostre tout le long de Tannée , qu'autre n'y aura part.

Constant. Faites à vostre mode jusques à ce que je puisse avoir de Targent , et lors je lieray si estroitement vostre mauvaise mère qu^elle n'en eschappera pas comme elle voudroit bien.

Dorothée. Vous l'aurez, certes. Envoyez icy Robert, et vous verrez combien je vous ayme, et si je ne prise pas pins vostre amour que toutes les richesses du monde.

Cqnstant. Voilà le succre dont vous couvrez la médecine que me donnez. Je vous veux contenter : donnez-vous du plaisir avec ce nouveau amant. Cependant je , pauvre banny, m'en iray sans confort, blasmant la tardité des heures.

Dorothée. Allez où il vous plaira, car mon cœur s'en va avecques vous; mais baisez-moi premier.

Constant. Je suis contant. 0 traistresse! cecy n'est autre chose que mettre le feu près le souffre.

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DOROTHii. Pleust à Dieu qae nous forons ainsi ensevelis!

Constant. Je m'en vas et laisse mon esprit sur vos belles lèvres de rose et de succre.

Dorothée. Et le mien s'en va avec vous, et je demeure icy froide^ morte et sans ame.

Constant. Adieu.

Dorothée. Adien. Envoyez icy Robert, et sitost au'aurez l'argent revenez avec le contract. Entcnaez-vous, m'amour?

Constant. 0 ! que malheureuse est ma condition, que je ne puis vouloir ce que je veux, je cours après ce qui me fuit ! Ce cruel tiran ne me laissera jamais en paix ; il me chasse, il me tient, il me géhenne, il me desrobe, il m'escartelle, il m'espouvante , il me tuë. Je suis désormais si hors de moy, que je ne sçay que je fais ny que je veux. Là ou je suis je ne sois pas , et là où je ne suis pas je suis ; ce que je ne veux pas je veux, et ce que je veux je ne veux pas. La vieille me chasse, la jeune me retient; ceste-cy me console, ceste-là me desconforte. L'amour m'esguillonne à luy donner, ma pauvreté me le deffend; ceUe-là me desrobe, ceste-cy me donne. Helas! quelle tempestoeuse onde est ceste-cy qui combat ma pauvre amoureuse ame! Tantost je suis dessus, tantost dessous; maintenant au ciel, et ores au profond de la terre.

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