SCÈNE YI
Le Capitaine^ Bracquet, son serviteur.
Bragquet.
|a! ha! ha!
Le Capitaine. Tu t'en ris, grosse )beste?
Bragquet. Ha! ha! ha!
Le Capitaine. Ouj, ouy, je luy donnay un coup de pied au cul si furieusement, que je luy rompy le col sur la place. Mais que diroistu , qu'ayant mis la main a la barbe du compagnon, je la luy tiray d'une roideur que je la luy arrachay toute nette, etla|machoire quant, si que le pauvret demeura sans menton et tout desfiguré ?
Bragquet. Ha ! ha ! ha ! Et ceste beste-là s'eschappa ainsi sans mâchoire?
Lb Capitaine. Il s'eschappa.
Bragquet. Comment peut-il manger?
Le Capitaine. U yitac choses liauides. Que dirois-tu, (ju'iln y a pas long-temps qu en Fhostellerie des Cinges,)e trouvay une troupe de'fendans ciai beuYoient, Tun des<|uels, par sa maie fortune, s attac^ua à moy pour raison de la séance k table. Je, quin^ay accoustnmé frapper telle canaille ayec les armes, m'accostay de luy avec un visage riant, puis luy baillay sur une temple un coup de poing si penetratif et bien assis, que les assistans virent les nœuds de mes doigts sortir par Tautre oreille.
Bragquet. Les nœuds de yos doigts?
46 Larivey.
Le Capitaine. De mes doists, ouy.
Br ACQUET. ParTautre oreille?
Le Capitaine. Ouy, par Pautre oreille. Toute la compagnie s'esleva contre moy, qui me donna occasion de faire preuve, parmafoy, ridicule. Ha!
ha ! ha ! En premier lieu, je ne laissay aucun qui ne portast mes marques : a Tun j'escrasai le nez, à l'autre je deschiray les oreilles; à cestuy-cy j'esgrastignay les joués, k cet autre je plumay les cheveux. Mais de mille coups que je fis lors, deux me pleurent grandement : le premier, c'est que je donnay un si grand coup sur les chesnons du col d'un misérable, que les deux yeux luy tombèrent visiblement en terre.
Bragquet. Enterre?
Le Capitaine. En terre.
Bragquet. Bon soir et bonne nuict!
Le Capitaine. L'autre, je laschay un revers si furieusement à un qui avoit fait semblant de mettre la main k l'espée, que, l'ayant failly, l'impétuosité du vent qui sortit de ma main luy mit le feu en la barbe, si qu'elle luy fut bruslée toute d'un costé. Si j'estois vanteur, je sçayqueje dirois; mais tousjours le taire ma pieu, et cependant manier les mains. Il est malséant à un homme se vanter, car, quoy qu'il soit, la venté est tousjours cogneuë. Je sçay que je suis monstre au doigt par les rues depuis que je chargeay si bien ces Ânglois coiiez qui descendoient et prenoient terre à Dieppe. Ne crois-tu pas que chacun parle demoy?
Bragquet. Jusques aux cabarets, aux petites ruelles destournées, en la rue des Muets, on parle de vous ; on vend desjà l'histoire imprimée de vos beaux faits.
Les Tromperies, Comédie. 47
Le Capitaine. Le sçais-tu bien, par ta foj?
Bragquet. Si je le sçay? n^en yendoit-on pas bier des chansons au coing des Malheureux ? Je Toudrois que tous eussiez esté présent; 0 ! que vous eussiez esté ayse! On les bailloit pour deux liards. Hé ! comme le poltron les chantoit bien et sur un bon chant ! 0 ! quelle rime ! Je pense que je vous diray bien quelque chose du commencement.
Le Capitaine. Et ceste légende me nommeelle par mon nom ? Dy, dy, je te prie.
Bragquet. Or, escoutez si cela se peut entendre d*autre que de tous :
Si voulez ouyr les faits d'armes Et prouesses de Brancquefort .
Qui un camp entier de gens d'armes Par sa vaillance a mis à mort , Escoutez ce que je veux dire, El je vous feray trestous rire.
Le Capitaine. 0! que cela est bon! Achève.
Bragquet. Je ne me souviens du demeurant : tant y a que c'est une chose belle ; aussi ne peutelle estre autre, puis qu'on parle de vous.
Le Capitaine. A-on mis les ruynes, les combats , les duels , les hazards , les bruslemens , les fuites des ennemis, les poursuites, nos retraites, bien que rares , les escarmouches, les sièges, les victoires? Tout cela y est-il par le mepu?
Bragquet. Nenny, de par le diable ! nenny ; Par le menu ! Faictes vostre compte que le tout ne pourroit tenir en trois rames de papier. * Le Capitaine. J'estois bien esbahy , car il ne peut estre autrement. Voyez comme les choses se sçavent ! D'où diable ont-ils sceu cela, veu aue je n'en parlay jamais à personne? Voilà grand cas.
48 Lariyey.
Br ACQUET. Enfin, tout le monde tous cognoist pour tel que vous estes.
Le Capitaine . Lapresenœ sert encores de beaucoup. Combien de malotrus tremblent-ils quand ils me voyent, sans sçavoir autre cbose de moyl Ha ! ha! ha! jeme ry que, comme je rouille mes yeux en la teste et fronce mes sourcils, je voy le peuple tout paoureux , la canaille paslir , les coquins me redouter, les femmes souspirer après moy. 0 ! si n^avois autre chose à faire, combien de pauvrettes rendrois-je jalouses jusques an mourir! Avec quelle dévotion penses-tu que Dorothée, que j'ay laissée grosse, m'attend f La friande tomba pasmée quand je party, il y a presque dix mois. Je pense qu'elle a enfanté.
Bragquet. Allons la trouver.
Le Capitaine . Atten ; je me veux un petit pa • rer, affin que je luy plaise davantage.
Bragquet. Vous luy plairez bien ainsi.
Le Capitaine. Accoustre-moy mes chausses, nettoyer-moy. Entre icy.