SCENE IV
Fortunaty seul.
FORTUNAT
\ ciel ! ô sort ennemy ! j'enten la voix de I ceste pauvre Susanne, qui est en travail [ d'enfant. C'est à ceste beure que nous som- ^ mes morts ! il n'y a plus de remède ! c'est fait de nous ! 0 pauvre Robert ! ô Susanne ! mon cœur, que sera-ce de vous? Par mes fraudes et tromperies, je vous ay mis la hart au col. 0 chelifs ! O pauvres innocens ! vous porterez la peine de ma malice, de mon iniquité , et moy , qui suis cause de tout le mal, je me sauveray. Ha! il n'en sera rien, car, vous perdue, je ne veux et ne puis vivre. J'ay péché, et non vous, et par ainsi raisonnablement la peine m'est deuë. Je me retireray seulement jusques k ce que j'entende le succez de cecy, qui ne peut estre sinon cruel,'et, selon que le tout en ira , je me resouldray de vivre ou de mourir.
76 Lariyet.
SGËNE V.
Dorothée, Gillette.
Dorothée.
I ^est un mauvais signe que Fortunat ne ) revient point. Jeyoy bien que Constant |ne veut plus venir céans. Que sera-ce l de luy ?ûue maudits soient le serviteur, le maistre et le présent, qui viennent troubler nostre contentement ! mais encores plus ma fascbeuse mère ! Que le mal luy vienne , la sale pouilleuse ! Le pauvret ajuste occasion. Que maudite soit-elle, et ce vieil moisy !
Gillette. Mais toy^ eshontée, penses-tu que
i'e ne t'entende pas barboter? N'as-tu point de lonte, vilaine , in^ate , mal apprinse , présomptueuse? Est-ce ainsi que Ton fait a sa mère, mescofnoissante, qui ne considères pour le bien et profit e qui je suis avaricieuse, pour qui je respagne? Vien çà, malheureuse; respond-moy, dy, parle, pourauoy fay-je ces choses ? à quelle fin ? pour qui, ay? pour toy, ou pour moy ? 0 coquine ! je sçays bien que tu voudrois te prester h cestuy-cy et a cestuy-là pour rien , te donner du plaisir, courir où Vappetit te meine , et au bout de Tan , plaine de chancres et pourrie de veroUe, aller mourir à Thospital sans avoir denier ny maille pour t'acheter un morceau de pain. Voila la fin, voilà le port où arrivent tes semblables.
Dorothée. Hé! ma mère, ayez compassion d^une pauvre amoureuse. Vous sçavez que c^est du monde. Voulez-vous, me pensant espargner
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queloue petite chose, me faire mourir? Gela tous semble-il un beau gain?
Gillette. Ha sotte ! ce mal démange et ne tue pas, mais bien la nécessité. Le martel d'amour se passe en une sepmaine, mais la disette Raccompagne jusques à la mort.
Dorothée* Mais quel profit de ce présent rongneux qui ne vaut trois grosselles? Pourquoy ne Tavez-vous refusé?
Gillette. Bon! refusé!
Celle qui un présent refuse, Et qui, trop sotte, ne le prent.
Bien souvent elle s*en repent, £t sa grande bestise accuse.
Dorothée. Et si je voulois respondre, je trouyerois bien moyen de renverser ce proverbe, car, comme Tavance vous enseigne, ainsi Tamour m'esguise Tesprit:
La dame que Tamour affole
Ne refuse jamais son bien ;
Après luy tousjours son «cœur voile ,
Et son vouloir ne change en rien.
Vous ne vous souvenez plus quel contentement c'est que de se trouver parfaitement amoureuse, de
Snelle paix on jou jt et quel plaisir on reçoit. Fy e Tor î fy de l'argent ! un baiser de mon Constant vaut plus que tout le monde. Souvienne-vous un peu des vers que m'aprint Tamy à qui vous vendistes ma tendre virginité? Il ne vous en souvient plus, et à moy si fait :
Bien heureux ceux qu'amour tient enlacez Bien fortement d*un lien volontaire; L'effort du temps ne les sçauroit desfaire, Ains meurent uns, Tun et l'autre embrassez.
78 Lariyet.
GiLLETTB. Je t^ay mille fois dit, friande, qae ces yers oe sont faits poor toy. Tu te trompes, sotte cpie ta es ! Tu penses que Constant t'ayme, cela se peut faire ; je le croy aussi. Et bien ! posons le cas que son père le marie ou qu^une autre luy monstre bon visage , ne te plante-il pas là pour reverdir? ne tourne-il pas les espaules? Ouy, si qu'il ne te donneroit un verre (Teau. Comment uras-tu?Tu perdras doublement, et Tamant et ce que tu luy devois desrobber. Parquoy, ma fille, demeurons encores sur nostre advantage : battons à Tenviron , menons les mains , ballayons la^maison , frappons le clôud tandis qu'il est chaud du brasier aamour ; ne laissons aucun venir céans les mains vuydes, et qui ne pourra donner beaucoup qu'il donne peu : toute chose nous est bonne. L'uu baille de l'argent, l'autre des chaisnes et joyaux , l'autre des hàits ; l'autre paye l'huille, l'autre le pain, l'autre le bois et le cbarbon. Cependant le monceau croist , la maison s'emplit et la bourse augmente. Faisons comme la formis : tandis que tu es en ta beauté, emplissons le grenier pour ryver qui approche. Voy c.es cheveux blancs... c'est 1 yver, c'est la neige et les glaçons de nostre aage. Tu deviendras ainsi. J'ai eu comme toy les joues polyes et le visage deUcat. Pleust à Dieu qu'en cest aage quelquun m'eust conseillée comme je te conseille ! j'aurois chèrement vendu ce que j'ay mille fois donné pour rien , dont je me repens. Où sont maintenant les trouppes des amans qui me caressoient , ou la fréquence des chevaux qui environnoient ma maison? où sont les aubades, lesresveils, les festes, les comédies? Tout cela s'est esvanouy en fumée : à peine me daignent sa-
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luer ceux qui autresfois m*ont adorée « Fay k ma mode, sotte, tandis que ton aage vert le permet; foumy la maison, appreste le viatique à la yiellesse ^ qui bientost cnangera tes cheveux d^or en argent, te crespera le front, aplatira tes joues, rendra tes lèvres de coral noires et baveuses, flestrira les roses de ton sein et fera que ces deux rondes et belles pommes qui s'enflent sur ta poictrine deviendront lasches et comme deux vessies sans Tent. Ne fay comme la corneille, qui durant l^'beau temps s'es jouyt à la fraischeur, sans se souvenir d^ ry ver prochain ; et, quand le mauvais temps Tient , la malheureuse crie , se plaint et se desespère. Il est force que je te dise un sonet à ce propos , que j'ay apprins de Symonne d'Aiimène , tors qu'elle enseignoit sa fille comme je fay toy. Escouste :«
La corneille esventée et la sage fornys Sont Texemple et pourtrait de cette nostre vie : L'une fait bonne chère en la saison fleurie , Et Tautre avec travail desrobe, les espis.
Mais quand le morne hy ver, paresseux et remis , Couvre le champ de neige et de gresle arrondie , Ceste-là d'un chacun ayde et secours mendie. Et Tautre use des biens qu'en reserve elle a mis.
La corneille tu es, ô sotte et sans cervelle ! Pour autant qu'au plus beau de ta saison nouvelle Tu gourmandes la fleur de tes jeunes amours.
Et cependant le temps, qui à rien ne pardonne, '■ Flestrira tes beautez , puis n'auras plv^g personne Qui ait pitié de toy sur l'hyver de teg \out8.
Mais c'est assez... entrons enMa inrv;
8o Laritbt.