SCÈNE II
Severin , Patrice,
Severin.
ref, l'esprit tient beaucoup du divin, [ car souvent il prévoit de loin ce cjui doit advenir , et encores plus de nuict quand on dort , par ce qu'adonc , descbargé du gouvernement de ce corps, qui l'aggrave assez de jour, se peut mieux recognoistre soymesme et faire divines opérations, par quoy ce n'est de merveilles si tant souvent nous voyons de nuict en songe ce qui après nous advient de jour. Je songeois ceste nuict qu'un chien mastin m'a voit mordu la main gauche en trahison, et que je l'avois prins par le col pour m'en vanger ; mais comme je le voulois froisser contre terre , il s'est changé soudain, et je ne sçay comment, entre mes mains, et est devenu petite chienne si belle et gentille, qu'en ayans prins pitié, je n'ay eu le courage de luy faire mal. Cependant icelle, croissant tousjours en beauté, me leschoit fort doucement la main dextre , me faisant infinies caresses et de la tesle et de la queue. Ma douleur estoit grande, et grande la pitié quej'avois d'elle, mais encores plus grande la douceur et contentement que je recevois de ce Icschement de main droicte. Voicy comme se vérifie ce que le songe, parmy les fumées et ombres incompréhensibles, m'a monsti*é : Le chien mastin qui en trahison m'a mordu la main gauche n'estoit autre chose que ce traistre Ro-
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bert; la main gauche blessée estoitma fille desbo- . norée. Quand j^ay prins le chien par le col, c'està-dire Robert, me pensant vanger de l'injure qu'il m'a faite, et que cependant il sW changé entre mes mains et est devenu petite chienne , c'est-à-dire une pucelle. Je u'enten pas encor que veut signifier le lescher de la mam droite ; il se peut faire que c'est de mon fils, qui est mon bras droit et le soutien de ma yieillesse. Mais de ce songe me demeure un plus grand doubte que jamais , qui est comme il peut avoir vitupéré ma fille, veu que Je sçay visiblement qu'il est femelle. Il faut donc que ce soit un autre chien qui m'ayt mordu la main gauche. Patiice m'en esclaircira, lequel i'ay laissé avec Constant, affin que , luy mettant devant les yeux que Robert est femeUe , il convainque et combatte Topiniastreté de Susanne , qui remet la coulpe de son impudicité sur Robert, pour lequel rimpossible combat et le deffend. Je ne sçay qu'en dire, il en sçaura la vérité : car, comme la meschante verra l'impossibilité de Robert, il faudra qu'elle change de propos et qu'elle confesse estre menteuse. Je ne in'y suis pas voulu trouver, affin de ne sembler estre père plus mol et paresseux que l'acerbité de l'injure ne le requiert. • Mais voicy Patrice. ... Je le veux arraisonner — Et bien! vous retournez bien' résolu! Que dit ceste ribaude, ennemie de son honneur et hommicidede son père? Qui est l'amoureux qui a couché avec elle?
Patrice. Elle ne vacille point , elle dit tousjours que c'est celuy mesme qu'elle a nommé dès le commencement.
Skverin. Qui? Robert? 0 Teffrontée! Pense-
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elle que je sois devenu vescie ? Veut-elle crever les yeux a la vérité, me paistre de Timpossible? Ne les avez-vous pas confrontez l'un contre l'autre? Qu'a-ellè dit quand elle a sceu que Robert est femme comme elle ? Comment se veut-elle sauver !
Patrice. Vojcy un cas qui vous remplira de merveille et d'estonnement. Croiriez-vous que Susanne Ta vaincue d'argumens, de raisons, de lieux, de temps? car elle dit: Tu parlas à moy en un tel lieu ; tu me dis telle chose en tel jour ; je fus avec toy à telle heure ; tu m'embrassas ; nous commençâmes par telle occasion; tel accident nous advint. Cest autre, oyant ces raisons, se taist, se plaint, pleure, et le confesse tacitement ; toutes fois, comme vous voyez, l'impossibilité le desfend. Salomon ne sçauroit tirer conclusion de ceste chose.
Severin. Ah meschans ! je la tireraybien, Patrice.
Patrice. Et comment? Vous y aurez fort affaire.
Severin. Les empoisonnant l'une et l'autre, je m'en despecheray : Tune parce qu'elle a fait un enfant sans mary, l'autre pour ce qu'elle nie ce dont elle est accusée.
Patrice. Prenons le cas que tout ce que Susanne dit soit vray. Une fille ne peut-elle baiser et toucher une ^utre? Quel mal y a-il? quelle deshonnesteté ? Les femmes ne se baisent-elles pas l'une l'autre tous les jours en nos présences ?
Se VERIN. Devoit-elle faire ceste lascheté, estre femelle et comme masle servir par plusieurs années en une maison noble et honoraole? Un honneste homme ne peut et doit pas se vanger d'une telle malheureuse que ceste- cy ?
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Patrice; N*avez-Tou5 pas entendu roccasiou pourquoj elle Ta fait?
Severin. Et ne sçarez-yous pas pourquoy elle ne le de voit foire?
Patrice. Prenez garde, Seyerin, que le coup de ceste vostre cruauté ne tue quant et quant Constant, yostre fils unique.
Seyerin. Si vous le sçayiez bien , il y a longtemps que ]oy-mesme eust prins la vengeance, n'eust esté le respect qu'il me porte. Vous l'avez trouvé ! Il est plus jaloux et fascheux. es choses d'honneur que je ne suis pas. Pleust à Dieu qu'il me ressemblast aussi bien en autre chose qu'en ceste-cy ! Je sçay qu'il n'aura pitié de qui nous a tant offensé.
Patrice. Que direz-vous quant le verrez pleurer à chaudes larmes k ceste occasion ?
Severin. Pourquoy?
Patrice. Genièvre luy a descouvert la grande amitié qu'elle luy a tousjours portée, luy ramentevant d'une admirable pitié et grâce les divers accidens de ses amours : de quoy le pauvret s'est tellement attendry le cœur, que si Genièvre meurt il veut mourir aussi. Le pauvre jeune homme, vaincu des larmes qui en grande abondance la voient le visase de Robert, meu encores par la nouveauté du faict, et considérant combien grande estoit l'amour que ceste fillette luy portoit, se desespère , se plaint , se fasche de sa tardité , accusant sa trop grande patience. Geste autre luy rejette la cbulpe, luy remettant en mémoire tout ce qu'ils ont fait et dit par ensemble. Que voulez-vous? le pauvret maudit l'amitié qu'il a porté à la courti-
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San ne, car elle a esté cause qu'il a yescu si longtemps en ténèbres.
oEVERiN. Voicy... Robert est la petite chienne
Îii me lesche la main droite et faict caresse à onstant, cpii n'est seulement ma main, mais mon œil et ma vie. Toutes fois, je ne croy point qu'en luy soit une si grande lascneté de cœur.
Patrice. Entrons, et vous verrez qu'ils pleurent à qui mieux mieux. Ceste-là luy raconte ses ennuis et les tourmens quVlle a endurez pour luy, et luy se plaint de ce qu'elle ne s'est baillée plustost a cognoistre ; l'un pend au col de l'autre, et doucement se caressent. Qui les verroit en prendroit pitié. Mais les voicy. Retirons-nous un peu et les voyous faire.
SGËNE III.
Constant^ Robert.
Constant.
elas ! m'amour, essuyé tes larmes, con- \ forte-toy ; tes pleursme tuent, mon cœur. t Neme fay plus pleurer, me ramentevant ' ce que je touche de la main. Je voy, je cognoy l'infinie amitié que m'as porté; mais comme des long-temps ceste amitié t'a fait mienne, aussi maintenant la mesme m'estraint et me donne à toy . Amour veut que tu sois mienne, puis que je suis tien . Suffisent les injures que je t*ay laites, dont je te crie mercy , et de tant d'ennuis que tu as souffers à mon occasion. Hé! ne te tourmente ainsi, mon cœur, ce qui sera de toy sera encores de moy .
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Fay ce que je te dis, pren courage, étalions trou* Ycr mon père, lequel, ou se contentera que tu sois ma fenmie, et que Suzanne espouse Fortunat, ton frère , ou je ne yi^raj plus, si je ne puis plier sa dureté. Cerne sera plaisir de mourir avec toy. Pren courage.
Robert. Helas! Monsieur, je vous supplie ne me faire point sortir; le cœur et les jambes me {aillent.
Constant. Doncques tu as si peu de ûance en moy?
Robert. 0 Dieu ! j'accable soubs ceste grand faveur que vous me faites.
Constant. Hé! je te prie, vien... De quoy as-tu peur?
Robert. Helas! je suis si débile, que je ne puis soustenir le srand faix de Tesperance que me donnez; et puis 1 erreur que j'ay commisenyostre maison et la lourde injure de yostre sœur me mettent en deffîance et menassent de mort.
Constant. Hé! ne pleure plus.
Robert. Helas ! vostre père ne tiendra compte de mon mente envers vous, mais bien se souvienviendra de mes fautes. Mais , bêlas ! j'ay ouy du bruit, je crains qu'il ne vienne... Je m'en vas.
Constant. Atten un peu.
Robert. Je ne puis.
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