‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 152 sur 158 · SCÈNE un · texte numérisé non relu

SCÈNE un

Régnier^ Anselme^ vieillards.

Régnier.

> e croy, par Teffect, que celuy qui pref mier trouva Fart de la guerre avoil l'es- ' tomac de fer et Tesprit de feu , et ha- ) zarda sa vie à la mercy de plusieurs et diverses sortes de morts. Que maudite soit la re- Lellion et les fauteurs d'icelle ! car tous nos malheurs viennent de là. Jésus ! combien d'incommoditez, combien de périls ay-je encouruz à ces te occasion ! la pensée seulement m'en fait venir Teau au front. Je ne suis pas, ce me sexùble, eiicores bien asseuré, combien que je sois entre tant dlionnestes personnes.

Anselme. Je pense qu'on ne sçauroit trouver un exemple plus misérable que le mien, ny homme plus travaille que moy, qui, pour éviter les guerres plus que civiiles allumées en la France par les François mesmés, j'ay par sept ans entiers esté détenu prisonnier entre tes lyens de divers voleurs et à diverses fois, où j'ay vescu une vie sans "vie ! Et ce qui me tuoit le plus en ma captivité estoit les regrets que j avois d'avoir laisse k la mercy des tirans et de la famine deux miens enfans, sous conduite d'une bonne vieille qui mourut incontinent après mon départ. Or, maintenant qu^il a pieu à Dieu me racneter de la main de ces fiers et cruels barbares , et ayant apprins de vous que mon fils Fortunat est en ceste ville, j'y suis venu

ga Lariyet.

pour le chercher , et premièrement pour rendre grâce à la divine bonté de ma délivrance, et que mon fils est vivant.

Régnier. Je le laissaj en ceste ville sain et sauf, et, comme parle chemin je vous ay tant souvent dit , Tautre encores , nommé Robert , lequel demeure chez nous.

ANSELME. G^est ce qui me trouble et tient mon esprit en suspens, et ne puis croire que ce soient mes cnfans, car je n*euz jamais qu'un fils, et une fille nommée Genièvre.

Régnier. Je sçay que Fortunat appeUe tousjours Robert son frère, et Robert de mesme, et conmie tels s ayment et se visitent souvent , et qui plus est se ressemblent tant, qu'U est impossible croire autrement.'

Anselme. Helas ! mon Dieu ! c'est ce qui me tourmente. La nue de mon allégresse se va descouvrant peu à peu, car voicy s approcher le soleil de vérité. Si Robert est frère de Fortunat, mon contentement s'esvanouyt, et toutes mes espérances se consomment en fumée. Allons, je vous prié, car l'insupportable désir que j'ay de m'en esclaircir me cuit la poitrine plus que ne pouvez penser; une heure me dure mille ans. Enseignezmoy un peu la maison de ceste femme où vous dites que Fortunat demeure.

Régnier. Il n'y a pas loin de nostre logis. Passons par là, je la vous monstreray, et, qui plus est, je vous envoieray Robert sitost que seray arrive.

Anselme. Je ne me soucie point de ce Robert, sinon pour l'amitié et ressemblance qu'il a avec Fortunat.

Les Tromperies, Comédie. 93

Régnier. Voyez-vous ceste porte qui est à ce coin?

Anselme. Ouj.

Régnier. C'est là où demeure vostre fiJs.

Anselme. Pleust à Dieu que ce soit ]e mien ! . . . Je vous laissera^ donc, vous remerciant de l'amiable compagnie que vous m'avez faite, et, si je trouve mon fils, je vous promets que je vous fera j un présent qui vous rendra contant.

Régnier. Nous nous re verrons ; je vous iray trouver. Dieu vueille que Robert soit encor vostre ! Autrement, je pane sa perte pour cela que je vous ày dit. A Dieu.

Anselme. A Dieu; je n'ay que faire de luy, car il n'est , ne peut estre et ne veux qu'il soit mien.

Page 1