SCÈNE y
Anselme^ Sihesfre^ Gillette.
Anselme.
e reco^oistray bien mes enfans sitost I que je les verray, car ny mes fortunes, » ny ma captivité , ny leur servitude , ny ' le temps, né me les ont peu oster de la mémoire. Il me semble que je les voy tous deux beaux, vermeils, gentils, le visage rond, les yeux noirs , bref tels qu'ils donnoient envie à un chacun de les veoir. Au moins si je pouvois retrouver le garçon ! mais il m'est advis que ce sera quelque autre, par avanture , de mes voisins, qui aura un pareil nom , ce qui ne peut estre autre-
94 Lâritet.
ment s*il a un antre frère. Mais ce ne s^a mal £aict que je frappe k ceste porte affin de m^en esclaircir. Tic, toc.
SiLYESTRE. Qui est Jà ? Ho ! cW un estranger. Madame , venez ; un oyseau passager s'est Tenu mettre en tos rets. Ho ! il est vieil ; il sera bien dur àcuyrel
GiLLETTB. Gela n'importe, il fera meilleur potage, pourveu qu'il se laisse plumer.
Anselme. Corps de diable! me voicy bien arrivé ! Gestes-cj parlent desjà de me plumer, mais elles n'y ^aigneront guères : car tant plus l'oyseau est vieil, d'autant plus malaysement laisie-il la plume.
SiLVESTRB. Que demandez-vous, bomme de bien?
Anselme. Je désire parler à vous.
SiLVESTRE. Attendez, je vous vas ouvrir la porte.
Anselme. J'atten. Si Fortunat a long-temps esté nourry en ceste maison, je m'atten qu'il aura aprins beaucoup de bien. Mais voicy qu'on ouvre l'huys, et toutes fois je ne voy point Fortunat.
Gillette. Que cberchez-vqus. Monsieur?
Vous ne me semblez pas estre de ceste ville , estil pas vray?
Anselme. Je suis d'Orléans, et ne fais que d'arriver.
Gillette. Vous estes marchant?
Anselme. Ouy.
Gillette. Quel est vostre trafic?
Anselme. Nul, à cause des troubles; mais auparavant je trafiquois à Paris, à Lyon, par toute la France et ritabe, et jusques en Levant.
Les Tromperies, Comédie. 96
Gillette. En Levant?... Allez, vous ne nous estes pas bon. Aucun n'entre céans qui ne trafique en Ponant : nous avons affaire d'hommes qui nous donnent, et non qui emportent.
Anselme. Si vous avez quelque chose qui m'appartienne , ne me le voulez-vous pas rendre d'amitié?
SiLVESTRE. Voyez un peu , il a peut-estre donné son coeur, et il le veut r'avoir !
Anselme. Vous dites bien, je cherche mon cœur et mon ame.
SiLVESTRE Que vous ay-je dit?
Gillette. Nous serons tantost d'accord; vous sçaurez de nos affaires, et nous sçaurons des vostres.
Anselme. Il ne vous coustera riend'estre les premières à me faire plaisir; mais, premièrement, escoutez ce que je cherche.
Gillette. Nous vous entendons trop, et vous ferons plaisir de nostre marchandise , pom^ veu qu'encor vous nous faciez plaisir de la vos* tre. Vous ne recevrez paravanture en lieu de oeste ville plus de plaisir et de contentement que céans.
Anselme. N'y a-il pas icy un jeune garçon qui a nom Fortunat?
Gillette. Ouy, que luy voulez-vous?
Anselme. Je l'ayme plus que personne du monde.
Gillette. D'où vient ceste amitié? Dites franchement, luy attouchez-vous en quelque chose?
Anselme. Je suis son parent, et le cherche pour son bien et profit.
SiLVESTRE. Son parent?
96 Larivet.
Anselme. Ouj, sans faute. Que diriez-yous si jVstois son père?
SiLVESTRE. Ho! ho! son père est mort il y a long-temps. Allez , si ne voulez autre chose.
Anselme. On m'a bien tenu pour mort, mais. Dieu mercj, me yoiU. Si ne le voulez croire, confrontez-le-moy, et vous verrez s'il me recognoistra.
SiLVESTRE. Laissez-le entrer.
Gillette. Entrez.