‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 58 sur 158 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Biaise^ serviteur ; Fidence^ pédant, et Madame Elisabeth,

Blaise.

I oicy aa grand cas ; ceci me semble la plus estrange chose du monde. Depuis \ cinq ans que je demeure en ceste mai- \ son , j'ay tousjours pensé que c'estoit un sainct monastère, joint que Ton ne se resjouissoit eu icelle non plus en charnage qu*en caresme, et maintenant en moins de rien tout va c'en dessus dessoubs. Si mon maistre et ma maistresse avoient des enfans, je pourrois croire qu'on feroit quelque mariage, et par conséquent des nopces ; mais, n'en ayant jamais eu, je ne sçay que dire. Je m'estois soudain, comme est ma coustume, en-

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donny sur le point du jour, et commençoîs à songer les plus doulces choses du monde, quand ma seconde maistresse m^a fait lever en haste pour m'envoyer je ne sçay où. Ha a ! lia a ! je b'ay cncores les yeux bien ouverts ny estendu ma lasche peau, c'est pourquoy je ne suis encore bien esveille. Mais je n'avois pas prins sarde que monsieur le Pédant est sur le pas de ihuys, et, frottant ses yeux , escoute ce que je dis. 0 lict sainct ! combien es-tu doux k ceux qui , ayant la panse plaine, comme je ray bien souvent, jouysscnt de toi sans se soucier ae chose quelconque ! Si j'estois maistre comme je suis serviteur, 1*e crois que je serois la plus part du temps au ict; et quana j'y pense... Ho ! bon jour et bon an, monsieur nostre maistre !

FiDENCE.

Non per dormire poteria ad alta venire , Sedper studere poterie ad alia sedere,

Blaise. Hé ! que ]e chancre vous vienne, avec ceste vostre sottise ! N'estes-:Vous pas bien aise de dormir aussi bien comme moy ! Le soir vous allez coucher quand les poulies vont au joue , et le matin vous levez au son des escuelles !

FiDENGE. Âins de Testrille, puisque tu immo-^ rigerè^ sans avoir tant soit peu de respect à ma personne, me donnes tous les matins Taubade au son d'icelle, chantant à gorge desployée : Magde^ lon^ mon tout, mon Bien, quej ayme bien, etc^ Mais que dis-je ? tu ne me romps pas mon somme seulement , ainçois tu apportes un grand empeschement k mes lucubrations.

Blâise. Mais plustost culubrations, sçavoir est à vos pets et vesces , qui vont eoulevrinant corn

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me petits cooleyreaux. Et, si c'estoit à moy at- £Buure, tous ne mangeriez si meschamment le paiu d^autray comme tous faictes, ains in audore vul' tits tui. Pensez-vous que je sois un asne?

FiDENGE. Je ne me àoucie pas que tu croyes

2ae je dors lorsque toiie virUfua litteraram stuïis, etc. Ne sçay-tu pas que les hommes oyseux ne prennent plaisir qu'à dormir ? Ils sont comme toy« vehupecora campi,

Blaise. Ouj^pecora^ car vous estes de ceste confrairie, portez la bannière au jour de la feste, et, quanta Foysiveté, qui est-ce qui galle et flatte plus son ventre que vous? Et de quoy servezvous au monde, sinon de nombre, d'ombre et de litière?

FiDENGE. Nos numerus sumus et fruges cofi" sumere nati , voulois-tu dire. Ces mots se trouvent en Laurent Yale, enregistrez au Calepin; mais je ne veux , quia non decet , m'arrester à disputer avec toy, qui n es qu'une beste. Contra verboêoa verhîscontenderenoli, J'aurois le courage, si je voulois te le prouver, que , quand je dors , je suis plus animal raisonnable que quand tu veilles et es gaillard et dispos. Or prend Fargoment.

Blaise. Et s'il me venoit en fantaisie vous prouver, ou à tout le moins vous faire confesser, que vous estes aainua vigilando et dormiendo, que dirièz-vous ?

FiDEÀGE. Abiin malam crucem, furcifer^ id, est va au gibet, meschant que tu es. Faut-il ainsy parler à un semblable à moy?

Blaise. Seigneur Fidence, vostre asnerieme pardonnera : je me joue avec vous, et ne voudrois

igS Lauivey.

pourtant que me fissiez tancer par ma maistressc.' Mais laissez-moy aller où madame Elisabeth m^en- Yoye, car il me semble que je la Toy devant la maison. Â Dieu.

FiDENCE. S'il m'estoit permis disputer avec toyi je te rendrois en toutes façons plus doux qu'un mouton ; mais quomodocumque , j'y engagerois mon bonneur, pour ce qu'on diroit : pares cum paribus. Mais que dit en soy-mesme la sage Sibille?

Elisabeth. Enfin, nous sommes toutes femmes et toutes folles, et en nous n'est aucune stabilité n'y asseurance quelconque.

FiDENGE. Variiim et mutahilefœmina semper^ et en françois : la femme est tousjours variable et mobile de nature.

Elisabeth. Et celles qui pensent estre les plus sages sont plus folles que les autres. Madame Constance, qui ne fait jamais autre chose que direses patenostres, estant au reste en toutes ses actions très modeste, depuis deux jours ençà me semble estre devenue toute autre.

Fidenge. Sapientia est mutare consiUum.

Elisabeth. Ces tant dévots font les chattemit- Xt$^ afHn qu'on pense qu'ils sont saincts ; mais quelques fois ils monstrent qu'ils sont hommes.

Fiderce. Ceste-cy blasme en sa maistresse ce qui mérite estre souverainement loué, assavoir la religion et la bonté. Et quand elle manqueroit en quelque chose, aucunefois le bon Homère ne s'enaort-il pas?

Elisabeth. Elle faict nettoyer la maison et icelle agencer en sorte qu'il semble qu'on y doibt faire quelque grand banquet. Et Ce qui me faict

La Constance, Comédie. 199 le plus esmerveiller est qu^icelle , qui tient moins conte d'elle qu'aucune autre de ce pays, s'en va tousjours toute gaye et cointe ?

FiDENCE. Quoniodo latine dicîmus cointe ?' ' Elisabeth. Mais que dis-je? ee qui ne se faict à temps se faict après, quand on n'y pense plus, et ce qui est permis à un aage est blasmé en un auti:e. Depuis quelques jours ençii, elle s'est plus que jamais n'avoit faict adonnée à se mettre en bon ordre, et se tenir plus proprement. Etpourquoy? C'est qu'elle est jeune. Mais cela n'importe.

FiDENCE. Quia mulier appétit placer e cultu, et impatiens est injuriarum. En toute façon , pourtant, l'homme est un estrange animal, semper et uBiàue II se plaint d'avoir trop de soin et trop d occupations, et au contraire, comme s'il ne se contentoit de ses affaires, il se meslc de celles d'autruy. Mais ceste-cy est fort pensive ; or sus,

f)uisqu'elle m'a veu, c'est démon devoir de la saper à la françoise, crainte de luy faire mal au cœur par mon élégant parler ciceronien. Dieu vous gard, mon tris doux baiser.

Elisabeth. Bon jouretbon an,maistre. Vous vous estes aujourd'huy levé bien matin! Quel miracle est-ce cy?

FiDENGE. Yostre mal apprins Biaise, qui ressemble (ut vulgo dicituf) au chien du jardinier, par antiquaire coustume estant tousjours , pour quelques affaires, contraint de se \tsex summo mane, de grand matin , ne cesse à mettre tout c'en dessus dessoubs iusques à ce qu'il entende que je suis levé. Mais le voicy qui vient deçà : il vaut mieux me taire, car estant un animal . . . Elisabeth. Te voilà, Biaise, desjà de retour?

200 Laritbt.

Blàise. Ouy, Madame* Je ne pouyots ntîetix arriTer : le magister est ayec sa maistresse Eàisabeth.

Elisabeth^ Tu as esté diligent.

Blaise. Je le veux un peu faire eschapper la patience. Jesçay que mes besongnes sont jM'estes, n'en sçavez-yous rien ?

Elisabeth. Non, je n'en sçajr rien, beste chaussée.

Blaise. Quoj qu'il en soit, voicy le jour de caresme prenant : faictes yostre conte que oeste matinée ne se passera comme yons pensez. M^s dictes-moy, de grâce, ma cbère dame , et me pardonnez...

Fidence. Il captive labeneyolence et s'excuse uno ebdemque tempore,

Blaise. Doibt-on demeurer toute ceste année en ce bourg ?

Elisabeth. On a accoustumé d'y estre quelque partie de l'an, et, les jours gras passez, retourner a Troyes et y estre au moins tout le long da caresme; et, quand j'apperçoys qu'on faict son pacquet pour s en aller, et que je voy qu'on accomode toutes choses au viliase pour un temps , il me semble que c'est pour y demeurer etemeDe» ment.

Blaise. Je m'esmerveille de telles choses, le" maistre n'estant pas au pays.

Fidence. Téméraire et imprudent!

Blaise. Quoy ! pensez-vous que je sois sourd? Je vous prie, ne me rompez point la teste. Vous clierchez à ce matin. . •

Fidence. Si le maistre retourne, je t'en feray bien d'autres!

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.'Blaisb. Et d-afvaDtage que, n'estant co'atamiàre de perdre un seul sermon , se peut-il faire qu'elle viieille estré tout cet an sans en ouyr aucun?

EfffSASETH. La pkis grande partie de nous , femmes, y ya plus par usage et pour faire lune comme l'autre qu'en intention d'aprendre, eti)ien sonventpour autre ckose. £t qu'il soitvray, qu'on voye le Deau fruit que nous en raportons ! Si j'estedb liomme et eusse une femme souLs moy. ..

BiiAiSE. Que diantre feriez-yous?

Elisabeth. Ou , pour mieux dire , si j'estois mèredefiaimille...

Blaise. Queferiez-yous, paryostrefoy, dame E]isabe(h?€ommeyoiis gouyerneriez-yôus?

Elisabeth. De la façon qu'autrefois j'ay ouy conter à un galant homme, lequel disnoit avec nous, il y a quelques moys.

Blaise. Le sure Agreste dit en ceste façon : De quoy seryent yos cujus , ne sçachant rien dire qui puisse être entendu d'autre que de yous? Et encores Dieu yueille que sçadbiez bien ce que yous dictes !

Elisabeth. Maistre, c'est yostre fiatute ; yous l'ayez ainsi bien enseigné.

Fidenge. Verum eat^ et, partant, patior telia vulnera facta mets.

Elisabeth. Je me kyeroy de grand matin, et la première cbose que je feroy estant sortie du lict, je rendroy grâces à Dieu d'ayoir passé ceste nuict en repos, sans danger.

Blaise. Note bien, babouyn.

FiBBNGB. Patienter ferre mémento,

Elisabeth. Le suppliant, après, qu'aussy il me

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concède passer la journée sans péril et franche de tout mal.

FiDENCË. Erasmus nostèr in coUoquio cuititulus Pietaspuerilis,

Elisabeth. Puis, ayant ouy messe en Teglise plus proche , non par une accoutumance , mais par dévotion, je m en retourneroy en la maisou

Ï>our songner au gouvernement d'icelle et des enans, les enseignant vivre en celle sorte de mesme. Le soir, je rendroy grâce à Dieu , le priant pour la future nuict et pour le salut» de toute ma famille.

Blaise. Mon bon maistre , dictes la vérité : ceux-là n'ont-ils pas bonne raison de tenir madame Elisabeth pour telle qu'elle est? Si je disois ce que tésmoigne le voisinage de sa sagesse, elle s'en fascheroit.

FiDENGE. Ouy, à la venté; mais telles choses ne se disent en présence.

^ Elisabeth. Je ne vous entend pas.

Blaise. Je dis que ceste façon de vivre me plairoit beaucoup.

FiDENCE. Madame, cestuy-cy faict trop le compagnon avec uq chacun.

Elisabeth. Bon prou vous face, puisque le voulez ainsi ; avec telles sortes de gens, il ne faut pas trop se haster.

FiDENGE. Ita aiunty ab œqualierdm conversatione nascitur dignitatis contemptio.

Elisabeth. Ha! Biaise, tu ten ris!

Blaise. Et qui diable ne riroit des sottises de cet homme? Poursuivez.

Elisabeth. Je n'en ay pas dict la moitié.

Blaise. Que faut-il après?

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Elisabetb. Je te le vas dire en deux mots: c'est qa'iJ fautestre homme de bien.

BtAiSE. Comme peut-on estre homme de bien ?

Elisabeth. C'est, comme je croy, de n'offenser à escient personne , d'ayder à un chacun selon sa puissance.

Blaisb. 0 ! cela n'est pas possible.

Elisabeth. Tant y a «jue celuy qui s'aproche plus de ce but est le meilleur et le gaigne , et sont toutes ces choses ayscment exécutées par ceux qui ont la crainte de Dieu devant les yeux , joint aussy qu'on doibt avoir considération au temps, aux lieux, aux aages et autres circonstances.

FiDENCB. Talèmuxorem Euripides ai habuis- «er, tam làudoêsetfœminas quàmvituperavit.

Elisabeth. De grâce, maistre, si vous aymez me faire plaisir, laissez une autre fois ceste vostre P^dantené, et parlez françois. Et puis quand vous serez avec vos semblables et escoliers. . .

Blaise. C'est assavoir, en quelque Ludo Uterà- ^0^ comme vous avez accoustume de dire.

Elisabeth. Parlez tel langage que vous voudrez, mais non avec moy.

Blaise. Diûmikicujumpecus, estant un lourdaud tel que vous estes, à quoy vous sert ne sça- ▼oir sinon sanglotter et cracher certaines sentences latines qu'avez apprises par cœur, non à autre occasion sinon pour faire le guetmquam ?

FiDENCE. Ômnes benignos reddit erudi'tio, Voicyà quoy ceci me sert, que je suis homme, et tu esbeste. aominis opes pulchrœ suntliterœ,

Elisabeth. Cela va bien, mais toute chose a W)n temps.

FiDENCE. Omnia tempus habent. Bref, je ne

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puis me commander; mais sin'estoh que les bons sont mesprisez du monde et hayz et contemner de tels comme tu es, Biaise , je yeux dire ignorans, vous co'gnoistriez que ie ne suis moins docte en la cioeronienne qu'en lanrançoise éloquence, comme mes œuvres le demonstrent. Lisez les Odes de Fidence, escritcs en rime françoise, et tous verrez si je sçay autrement parler que latin. Considérez, ma chère damé, quels vers sont ceux-ci : Escoutez tous, d'une enteruiue oreille, En vers françoia, le bruit et la merveille, et que sequitur. Ne voylà pas un beau oommeticément, et vraiment héroïque !

Blaisb. Donc, Madame Elisabeth, pour retourner à nostre premier propos, ne laisserez pas la maison en desordre et toute chose en confusion, et, comme font plusieurs enfans, mettre tout k IV bandon pour aller je ne sçay où, et, ainsi que yons dictes, se donner assez souvent du plaisir depuis le lever du soleil jusques au soir, au grand détriment et scandale du marj et de toute la £aimille.

Elisabeth. Quand à ce qui dépend de la maison, du mary, et des enfans, je m sccommoderay autant destrement que je t'ay tantost dict. Je trouve bon crue quiconque n'est ooligé par justes et raisonnables émpeschemens , ny encores en façon quelconque, au devoir de la charité, peut tonte la journée employer son temps à ses honnestes plaisirs. Mais, Biaise, ceux qui ont charge de la famille !

Bla4SE. Madame, c'est assez, n'en parlons plus. A la vérité, vous me sembkz par vos discours une profetesse, tant vous dictes bien ; mais poorce que ne menez pas la vie que vous dictes.

La Constance, Comédie. 2o5

qui est cause que tous et la maistresse aussy ne yiyez plus joyeusement, la maistresse vous tenant comme sa sœur et ne vous voyant qu'à demy. ..

Elisabeth. C'est de sa grâce. Tu m'as faict dire ces choses je ne sçay à quel propos ny à quelle occasion, madame Constance estant un vray miroir et exemple d'une vie cbrestienne et civile, et sçaclies qu'il y en a peu au monde qui la ressemblent.

Blaise. Vous avez bonne occasion de parler ainsi, puisqu'elle vous tient comme sœur, vous reçoit à sa table, voire mesme en son propiie lict.

Elisabeth. Àussy Dieu sçait si on peut plus aymer une sœur ou une fille comme je l'ayme, aymeray et serviray toute ma vie.

FiDENCE. 0 mots dorez, digues d'estre recitez au théâtre du monde ! Je veux les enregistrer en ma mémoire, pour en compiler un docte et très élégant opuscule.

Elisabeth. Mais voyez d'où et avec qui j'ay, ce matin, entré en discours ! A la vérité, entre nous femmes, nous babillons volontiers et contons nos affaires à un chacun, et bien souvent faisons comme Rolin, ce savetier qui racontoit ses beaux fdcts à qui ne les vouloit sçavoir.

Fidenge. Hoc latine diûîmus narrare fahulam sur do,

Elisabeth, à tHeu , maistre. Je veux aller trouver Madame, qui sort dehors.

FiDENCfi. Me vobîa commendo.

3o6 Laritet.

SGËNE II.

Constance^ Fidence, Elisabeth y Biaise et Spinette..

Constance.

I ''est un grand cas que cest homme ne ^vent oublier ces siennes folies, nj dame [ Elisabeth de sWuser à babiller avec iun chacun. Bref, qui est d'une telle nature ne peut faire autrement, tesmoing le bruit qu'on a faict ce matin.

FiDENGE. Sahcy Domina mea; soit bien venue vostre seigneurie.

Constance. Je ne sçay quel diantre d'homme vous estes ! Estant si docte et sage comme le pensez estre, pourqiioy entrez-vous en dispute avec cest animal ? Mais, pour le tous dire comme je l'entend, le monde se trompe d'appeler ou docte, ou sçavant, on prudent, tout homme qni sçait seulement dire quatre mots de latin, et que tous les autres sont ignorans, comme si aucun ne pouvoit estre habile honmie ne se rendre vertueux sinon par le moyen d'une ou de deux langues estrangeres.

Fidence. Totua horreo tremoque.

Constance. Peut estre qu'en latin vous estes un grand docteur, mais en françois vous n'y entendez rien.

Blaise. Vous estes un grand bœuf, verbi grada, et ignorant en quatrogue.

Fidence. Audaces fortuna juvat* Je veux

Là Constance, Cohedie. 207

respondre pour ne sembler estre uu ignorant. Je rends grâces à Dieu, ma très honorable dame, que, si je n'aj apprins antre chose de ceste tant négligée science, pour estre, comme dit le DoctrinaJ, paratum adutramque fortunam.

Constance. Bon jour et bon an.

Blaise. Et quoy I n'eussiez-yous peu apprendre le mesme au traicté de consolation ?

FiDËNCE. Je ne te yeux pas respondre.

Constance. Biaise, ya ren à tes affaires, et yous, maistre, ferez bien d^aller escrire : Léonard retournera tantost, et n^aurez pas escrit la moitié de ce liyre qu^il yous a laisse pour le coppier. C*est assez dit, contentez-y ous. Dame Elisabeth,

Ï>uisque nous sommes despestrés de ceux icy, alons yistement ouyr la messe. Il me desplaist, yoyant le temps si beau, que je n'aj^ faict de grand matin ce que j*ayois enyie de faire, et ay tant attendu que le soleil est déjà si haut.

Elisabeth. Nous cheminons trop laschement, estant si tard, comme yous dictes. Mais c^est tout un, je vas prendre ma cappe et reyiendray incontinent.

Constance. Outre plusieurs autres bien-faits que je recognoy ayoir reçu de la bonté de Dieu, je luy suis grandement tenue de ce qu'U m'a faict Tenir entre les mains ceste bonne dame, llionnesteté et la douce compagnie de laquelle m'a depuis plusieurs années tousjours esté, consolation. Mais la yoicy qui reyient. Cheminons un peu, dame Elisabeth, afin que quand madame Spinette arriyera nous soyons de retour.

Elisabeth. Nous n'ayons que faire de nous haster, car la yoilà.

2o8 Lariyry.

Constance. Je voy bi^, madame Spineile, qu^estes soigneuse et- fort diligeiit&. Vous sojez' }a tresbien ^enue.

Spinettb. Et vous la bien trouvée. Comine TOUS portez-vous, madame Constance?

Constance. Bien, Dieu mercy , et me semble, à vous voir, quHi est ainsy de vous.

Spinette. Il en est ainsi, grâces à Dieu*

Constance. Je suis marrie qu'estes venue à pied.

Spinette. Il n^ a pas si loing, ce ne m'a esté qu une promenade ; et puis je m'en porteray mieux.

Constance. Dame Elisabeth, vous ponvea vous en retourner en la maison , sans vous ennuyer icy. Et vous autres, retournez au logis. J'ose m'assurer, madame Spinette, ((ue ne vous esmerveillerez pas peu de ce que je vous ay envoyé prier de venir demeurer icy avec moy quatre ou cinq jours, et le serez encorcs davantage quand vous entendrez l'occasion pourquoy je l'ay faict. Mais, d'autre costé, j'espère qu'ayant enûm considéré la foy et amitié que j'ay envers vous, oublierez tout cela. Or, avant qu'entrions plus outre en discours , puis que ^e ne m'en suis pas souvenue plus tost, je veux que mes servantes et les vostres aillent quérir vostre fille, afin que durant ce peu de jours elle soit aussi avec nous.

Spinette. Je luy avois commandé aller au monastère se tenir avec ma sœur jusques à mon retour. Toutesfois , puis qu'il vous plaict qu'elle vienne icy, nous la pourrons envoyer quérir après disné.

Constance. C'est bien dict, il sera faict ainsi.

La CONSTANCE', Comédie. .209

Spinette. Madame Constance , je vous remercie de la fîaYiee qu'avez en moy, et suis«n opinion que ce ne sera en vain , si en quelques -endroits je vous puis servir; aussi nostre longue amitié, ayant quasi esté nourries ensemble, le requiert. Occasion pourquoy, sans user d'autre cérémonie, je vous prie croire qu'en amitié je vous suis et veux cstere comme vostre bien affectionnée

sœur.

Constance. Je croy qu'avez souvenance que -nos pères estans jadis si proches voisins Tun de l'autre qu'il n'y avoit que la muraille entre deux, et que lors entre nous, petits enfans, estoit une si grande privauté , que, quand nous aurions esté engendrés d'unmesme père, elle nepourroit estre plus grande, et que j'estois tousjours en vostre maison, ou vous et vostre frère estiez en la mienne , jaçoit que les moyens de mon père fussent très grands et les vostres médiocres.

Spinettb. Je m'ensouvién bien, et ores réduisant cela en ma mémoire, est cause que les larmes m'en viennent aux yeux , pensant combien durant ce temps-là j'ay vescu avec peu de liesse et moindre consolation, et ce, pour plusieurs occasions.

Constance. Doncques, hantans ensemble, comme est la coustume des voisins , estans devenues un peu plus grandettes et fermes d'âge, fut si grande l'amitié que portions l'une à l'autre, et encore vostre frère Anthoine et moy, que par avanture on n'entendit jamais parler de telles et semblables amours que les nostres. Seulement alors estions contans de nous veoir, de parler et de nous recréer ensemble. Quand après , selon le

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