SCÈNE VI
Aurelian, et Gérard^ son amy,
AURELIAN.
^ ^ay esté en la maison de Louys , plus I pour trouver Gérard , mon grand amy ^ Jque pour autre chose; ce que je n'ay P faict, pour iceluy s'estre allé çsbattre je oe^y où. Neantmoins, je désire surtout le yeoir avant mon partement^ d'autant que, faisant autre* ment, je ferois. tort à nostre amitié : car je me doute qu'ayant sceu pourquoy je yeux partie si tost, comme très courtois et amiable , il me crira et 3'efibrcera en tout ce qui luy sera possible d'empescber mon voyage. IMais qu'il face tout ce qu'il voudrai je suis en resolution de partir. Je confesse que je fais mal^ mais je ne puis faire autrônent. Le voicy tout à propos qui, doublant le nas, vient deviçrs moy , retournant de la maison. Peut-estreqne Louys lui aura dict que je n'y estîKy pas , ce qui l'aura occasionné de venir après moy^ et à ce faire a esté induict par Lquys. Et pourquoy, mon bon amy Gérard , vous hastezvous ainsi?
Gerabd. Pour vous r'ataindre, et bon pour moy d'avoir faict ainsi, pour ce c[ue peut-estre, si je ne me fusses hasté, vous eussiez party sans me dire à Dieu.
ÂURELIAN. Ha! pensez-vous que je voulusse faire cela ?
Gérard. Ceux qui sont serviteurs d'Amoui;^
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comme vous pouvez estre , peuvent cnMrè toute chose, ,et qui s'oblie soy-mesme ne peut-il a jsement oublier ses amis: Mais si, ccmune on rn^st dict , devez encores estre cy pour quelques affîd*res , expediez-les au plus tost , puis irons nous ptx)mener un peu de compagnie. .
ÂURELIÂN, Non, non ; je veux premièrement soitir d'*afFaires avec vous, affin qu'au plus tosii? retournez à Looys^tiui me prie que ce soir je, ne le prive de vostrè compagnie. Quant à moy^ j© veux , quoy qu'il en soit, partir pour aller «n Bourgongnepour les affaires que sçavez,et pourrai là demeurer deux mois pour le plus. Je ne vous veux réduire en mémoire que , comme j'ay esté cy devant, je seray tousjours vostre , pour ce que ces cérémonies sont mal séantes «Meenous. De mesmes, je vous recôlnmande mes affaires, dottt je vous parlay il y a environ deux jours, de quoy toatés fois il n'est pas beaucoup de besoin, veu nostre amitié; vous priant neantmoins bien fort (jue, si avez affaire de quelque chose, m'en advci^ tissiez avant mon partcment. Vous sçavez que moy et ce qui en despend sont à vostre commandement.
Gérard. Je me suis hasté de vous venir trouver pour vous prier me faire un plaisir que ne - me devez aucunement desnîer.
ÂURELIÂN. Je veux que sçachez que ce que me sçauriez demander ne vous sera jamais par moy refusé, et fust-ce ma vie, nostre amitié n'estant vul-* gaire, mais telle que vous sçavez.
Gérard. Il ne vous est pas caché, Aufelian^ qu'au rang des bons et vrays amis on ne met sinon ceux qui, au grand besoin et où H va de la vie et de l'honneur de l'âmy, s'employent ny pbe
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iiy moms qne pour eux-mesme$ et ce qu'ils tienfient de plos coer. Or, pour ne voas tenir plus en longueur, et.seIon mon pouvoir satisfaire à ce que jecby, comme Tostre tris affectionné âmy, j ay esté assez long-temps â attendre si la medecifte^p-' peroit d'elle-mesme; 'mais enfin, ayant cogneu qae.la chose alloit de mal en |Hs et qu'aveu plus Desoin de conseil que jamais, et encores qu'estas plus proche liu danger eminent que ne f ustes ono* qnes, je yeux satisfaire à mon devoir envers vous, pour n^avoir à en rendre conte à Dieu. ' AuR£LiAif. Je ne suis^pas devin, mais i] pieu* ▼era après tant de tonnerres.
Gbrarb. Je sçay bien qu'en Bourgongne avez des affaires d'importance, mais je sçay Lien aussi que ne partez pas pour cela , ains pour aller après Gismonde^ qui partit Ker pour aller en ces quàr-^ tiers-U. Je ne dors pas, ainsi que pensez, non. . Acrkuan. Si cela est vray, je prie...
Gérard. Ne jurez point, pour rameur de Dieu.
' AuKELi AU . Vous estes en grande erreur, croyezmoy.
Gérard. Plenst à Dieu que je fusse en erreur ! Mais sçave^vous que je vous veux dire? Et si par |dventure je passe plus outre que je ne lé devroy, TOUS excuserez FadOTection que je vous porte. Je crain que ceste ne soit vostre dernière ruyne. Vous avez esté et estes pour devenir amoureux, mais ce qui est le plus à craindre, c'est que vous estes donné en proie à la plus mescbante et des« loyale femme qui vive. Qnoy plus Telle est femme du inonde, pour ne dire putain, et dés plus fines et mèscbantes qui furent jamais. N'avez-vons
fis» ' Iarivey.
ms desjà esté au moins par deux fois en isaffst 4'estre tué à son occasion ?
. ÂURËLIAN. Nennyï que je sçache.
' Gehârd. Vous le sçavez bien, et encore» ne voulez retourner en tous. J'ay vacillé quelque tf^mps, si je devoy vous faire ce discours ou non ; enfin, jeme suis résolu, en advienne ce qui pourra, 4e vous dire comme je Tentend. £t quana pour autre chose ne me devriez croire, vous le devez pour la pratique que Tay (ainsi ne Teussé-je à mon dommage !.) de semblables personnes. Âurelian , tandis qu'avez esté jeune, vous avez vescux^omme un vieillard ; et maintenant qu'avez trente ans et plus sur les espaulesi estes devenu fol.
AuRELiAN. Que voi|lez-vou& que j'y face ? Vous me conseillastes ne la tenir plus avecque moy, ce que j'ay faict pour vous complaire. Si l'ay esté yeoir une fois en un mois, est-ce si ffrand cas ?
Gérard. Je ne sçay trop commele tout en Va.
ÂURELiAN. Que voulez-vous, par vostre iby, que je face?
Gérard. Que vous effaciez de vostre mémoire ceste-là, et que redeveniez le mesme Aurelian qii'estiez il y a dix mois : car on ne parle d'autre cbose par Troyes.
Aurelian. Il faut avoir le pouvoir.
Gérard. Il faut avoir le vouloir. Vous avez commancé par mocquerie et fini à bon escieût» Y a-il une plus misérable et malheureuse vie que celle de celuy qui se donne en proye, comme avez faict, à une très deshonneste feomie, qui, outre qu'elle vous desrobbe l'ame, les. biens, et vous feict vivre très mal contant, vous oste encores Qu sera cause de vous pster la vie par quelqu'un!
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Si je TOUS puis dire la -vérité, vous estes tant changé de cetÂurelian que tous estiez , que, quand à moy, je ne sçay si je doy penser si Vous estes le mesme ou noa ; enfin, trop se trompe le jugement humain. Vous ne respondez rien?
AuRELlAN. Que puis-jc autre chose respondre;, sinon que je voy ce que je fay, et que Je vray^ mal cogneu, ne me déçoit point , mais que Faloour me contrainct.
Gérard. Ce que vous dictes sont toutes chan« sotis : aucun ne faict mal sinon par soy-mesmci Mais passez plus avant, et vous souviendrez de vostre Gérard; et adonc vous voudriez avoir faict h $a mode, mais ce sera trop tard. Pensez-vous que, comme je vous ay dict, je ne sçache pas que vous allez âpres Gismonde, qui est desjà partie pour aller en Bourgongne? Et pourquoy faire? Pour despendre à sa poursuite autres trois cens escus, et peu après la vie. Ne voyez-vous pas, pauvre nomme que vous estes, qu^elle vous a mis le lyen au col, et vous tire où elle veut? Vous courez a là mort et ne vous en appercevez pas;
Aui^BLiAN. Tout cecy ne sont que bayes. Gérard, vous vous trompez. Pardonnez-moy si je dis cela.
Gérard. Je sçay que ces propos vous sont coups de poignard, mais je ne puis faire autrement; et soyez neantmoins asseuré que j'auroy pensé toute autre chose que venir en cest altercas avec vous , et que vous, qui depuis un an ayez baillé conseil à tout le monde, estes venu à ce point que chacun en sçaitplus que vous -mesmes. Vous estes aveuglé. Je vous dy qu'avez perdu toute cognoissance, et je cognoy d'où procède tout vostre
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mal, comme aussi dé toturcenx qui se trouvent aâ tenue que icous estes. -
AuRELiAN. D'oii procède ce tant grand malt
Gérard. De vous Cadre entendre que ceste-ey est amoureuse de tous, et le naturel de toutes ces femelles est de faîte lai pasmée pour Tamour de ceux qu'elles sçavent ayoir benne bourse, puis se mocquent d'eux en derrière, et ne vous recom^ pensent de tant d*argent que déboursez pour «l^ tes sinon de quelques rev^ances, tendant les bras A tel que j'ay honte de dire, et saoulant leurs de^ honnestes yolontés avec des hommes de mesmtè fjuine qu'elles sont.
AuRELiAN. Elles ne sont pas toutes pareilles, Gérard^ tar il s'en trouve aucunes assez gentilles et bien apprinses^ selon leur qualité.. *
Gérard. Je le vous accorde; mais si rares sont celles qui ont tant soit peu de hem, que c'est beaucoup d en trouver une entre mille. £t jaçoit qu'il s'en trouvast grand nombre , je vous sçay aîi« que vostre Gismonde n'y peut estre comprinse, ains SI aucune est au rang ces mauvaises, elle tient entre elles la principauté, ou à tout le moins une des plus signalées charges.
AuRELiAN. Je vous puis asseurer qu'elle me porte plus d'affection que ne pensez.
Gérard. Quand vous monstra-elle vous porter si grande amitié, et quand commançastes-vous k la tenir à vostre poste?
AuRELiAN. Ce fîit lors qu'elle m'aymoit k bon escient.
Gérard. Et je vous veux faire toucher avec la main que lors vous n'estiez pas si tost sorty de la porte, qu'elle mettoit secrettement et avec
La Go^NSTAi^ClSf Comédie. 355 diverses «xcmes un amant son pareil en b mair son, avec lequel, en se mocqaant de tous, ^Ue jooissoit de ce que luj aviez donné à pleine poignée. GognoissezrVoos sa main, je yeujL dire son escriture?
ÂURELiAN. Ouy, je la cogno^ fort bien.
. .Gehard. Or, lisez (pois qu'il faut mettre la pain k ces. fers pour vous guérir, et aux armes pour TOUS vaincre) ces lettres, et vous esdairci^rez tellement, que portiez hayue à vous-mesme tant qu'aurez souvenance de ceste-là. £t d'avantagé, lors qu'il vous plaira (mais cela seroit trop)^ je vous en esdairciray d'autre façon « Lisez-les k Tostre aise, et vous verrez avec quels mots hon- Borables elle parle de vous. Mais, pour réduire le mille en un, vos affaires de Bourgongne ne sont tels qu'un autre ne puisse faire ce que vous feriez. Partant, je serois bien aise que ne fissiez autieipent ce voyage, et qu'en change allassiez pensant de vous accompagner avec une belle et bonne femme, pour vivre avec icelle et les enfans qu'il plaira à Dieu par sa grâce vous donner , et comme il est bonneste et requis à un gentiibomme. Quelle autre chose voulez-vous ou pouvez-vous faire qui soit phis louable que ceste-cy? Vous consoleriez vostre mère, qui ne désire autre chose ; vous mettrez vostre esprit en repos, et remplirez vostre maison , qui adeflaut d'homme. Et prenez resolution que, quant au monde, ne se peut trouver aucune vie qui soit plus chrestienne et civile, ne finalement plus bonneste et ti'anquille, que celle d'un gentilhomme aisé comme vous estes, vivant avec sa femme et ses enfans pour servir à Dieu, au pays, au prince et k tous hommes. Et si vous vous disposez a cela,
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comme ferez si aymez ydstre bien, soyez asseux^ qu'avant qu^il soit quatre mois vous me bénirez de bon cœur. -
AURELIAN. C'est grand chose, Gérard, qu^en ces affaires des femmes, la pluspart de ceux qui conseillent les autres à se marier nVa yeullent eax-mesmes rien faire ; et vous estes un de ceux-là. Gérard. Si mon estât estoit tel qu'est le yosÂ>trë, je vous monstrerois plus par effet que par pa* roUes combien je loue et approuve ceste vié-là. Faictes à ma mode, et avec un incredibleconteiHtement vous cognoistrez quelle différence il y aura de la vie que lors vous mènerez à celle, qu'avez jusques à maintenant suivie. Jusqoes à ua certain aa'ge on souffre beaucoup de choses à la jeunesse, lesquelles après sont blasmables et h. mespriser. Dites-moy, par vostre foy, en avez cogneu, sinon bien peu (je ne parle des gens d'église) qui sans femmes n'ayent esté infâmes, etn'ayent pouf la plus part faict une mauvaise fin?
ÂURELiAN. Helas! que me dictes-vous? Femme, hé l
Gérard. Ouy, femme : je n'ai pas blasphémé. ÂURELIAN. Or, bien; nous en parlerons une autre fois. C'est assez que pour ceste heure je vous ay ouy en patience, comme celujr que je oognoy n avoir este meu d'autre chose sinon d'une pur« et saine afi*ection, et peut-estre encor par les prières de ma mère et de qui me veut du bien. Mais laissons cela pour oeste heure, et aux occasions qui se présenteront vot^ verrez combien je fay mon profit de vos bons propos et amoureux conseils. Mais puisc[ue jusques à maintenant voas avez, sans jamais estre interrompu, dict tout ce
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qtie yons aiîez enTie de dire, il est raisonndble qu^ayec padeoce toqs oyez mes raisons , lesquelles entendues, je suis contant que tous mesme rendiez la sentence et la prononciez. Mais pour ce que je suis las d'estre si longtemps debout en une place, tous irez retrouver Louys, et ittcontineèt après je. vous iray veoir tous deux , puis je rcvicnaray icjr, pour expédier ce que j'ay affaire arec Madame Spinette.
Gérard. Je vous en prie de grâce, et trouvez cependant les lettres que je vous ay données il n'y a pas fort longtemps.
«AuRELiAN. Je pensois a cela. Allez donc, car .je Toy quelqu'un qui soit de la maison.