SCÈNE I
Vincent y Gotard^ son serviteur,
Vincent.
I y » je vous ay bien entendu; nous en I deviserons une autre fois plus à loisir. [ Vien çà, Gotard : et bien! qu'as-tu faict? ' Gotard. Quoi? toucKant ce beau mariage?
Vincent. Oy.
GoTABD. Me croirez-vous? je n'ay cessé toute la matinée de courir et tracasser par là ville, de çà, delà, fantastiquant et cbimerisant après cela. Puis , Quand j'ay esté bien las et me suis bien ronijpu la teste , j'ay trouvé qu'il n'y a rien plus ayse à faire. Voyez que j'estois beste de ne m'en estre advisé du commancement !
Vincent. Est-il vray ? 0 Gotard ! mon amy , queje t'accolle!
Gotard. Laissez cela. Voy ! je croy que vous pensez embrasser une garce ; oyez si vous voulez.
Vincent. Je t'escoutô.
Gotard. Quand le vieillard vous parlera de Renée...
Vincent. Ab ! ne me la nommes point si tu m'aymes.
Gotard. Taisez-vous : je veux que luy disiez que vous vous estes informé d'elle , le suppliant
:22 Lariyet.
bien humblement faire en sorte que la pois cspouser.
ViNCEWT. Ho, 0, o!
GoTARD. Qu'avez-vous ?
Vincent. Est-ce là ce moyen tant aisé | faire que je ne Pespouse? Je m^en gard< bien.
GoTARD. Voilà grand cas, vous ne cesse: me tourmenter, et d'estre tousjours après n me priant et repriant penser ou faire en s que vous n^espousiez ceste-là. Et quand trouvé les moyens qu'il vous faut tenir, vousn chappez des mains.
Vincent. Ains je t'escoute et obey.
GoTARD. Pardonnez-moi. Or il faut esco premier que respondre : Je m'en garderay bi * Quels propos sont-ce là?
Vincent. C'est assez. Et bienî que do faire?
GoTARD. Avez-vous pas oy ce que je > que respondiez à vostre père?
Vincent. Je te prie ne me persuader cela
GoTARD. Pourquoy ? Considérez ce qui en viendra.
Vincent. Quoy ! je seray séparé de Maj - laine et conjoint à ceste-cy ?
GOTARD. Vous vous trompez, car, disant d tous les biens du monde et feignant ne de autre chose que l'espouser, vous osterez au v lard toute occasion de crier. Sçavez-vous qu' adviendra? Vous ne l'espouserez pas , par ce < ceUe, allant ceste après- dinée se jouer a la Vi te , Âlfonse la ravura par les chemins. Voi vous plus beau remède que cestuy-là?
Les Jaloux, Comédie. 23
Vincent. Qui m^asseurera que ces choses doiyent passer ainsi?
GoTARD. Quant à Alfonse, ne vous en mettez en peine , il sçait ce qu'il a affaire , mesmes qu'il ne la pourra jamais avoir, sinon par une voye extraordinaire. C'est pour quoy il a délibère faire ce que je yous dy.
Vincent. C'est bien adyisé. Mais posons le cas qu'elle n'aille point à la Villette.
GoTARi>« Mais posons le cas que le ciel ya tomber.
Vincent. Pourtant , cela est possible.
GoTARD. Qu'elle y aille ou n'y aille pas , elle ira pour le moins soupper chez le sire Augustin , où je sçay qu'ils font leurs Rois. Sinon, faictes ainsi , pour jouer plus seurement : dites au vieillard qu'ayez entendu qu'elle est bossue et contreiaicte; à ceste cause, que le priez yous la faire yeoir.
Vincent. Tu dis bien ; mais le cas advenant qu'il n'en vueille rien faire?
GOTARD. Faictes bonne mine et dictes que vous ne voulez un monstre si laid à vos costez. Entendez-vous?
ViNCEÏfT. Oy. Croirois-tu bien que cet advis me plaist beaucoup, et le trouve plus subtil qu'autre que je sçache?
GoTARD. Monsieur, croyez-moy, que si luy sçavez dire ces choses de bonne grâce , il ne vous en esconduira point.
Vincent. J'y prendray peine. Mais comme ferons-nous de cet autre coste?
Gotard. Quoy? avec l'Angevine?
Vincent. Oy.
à4 Làrivey.
GOTARD. Est-il yray qiie 6e mangeôr de de poulies est son frère?'
Vincent. Oy.
GoTARD. En estes-vous bien asseuré?
Vincent. Oy ; pourquoy?
GOTÂRD. Que sçay-je? J^pcnsois qu'elle eust ainsi enfermé dehors pour tous mettra quelque estrange desespoir, affin que pour trer en grâce vous luy fissiez mille nonnestes senS) comme elles sçavent bien £sdre.
Vincent. Ce n'est pas maladvisé à loy. i donc, que luy pourrois-je envoyer qui luy agréable ?
GoTARD. Que luy youdriez-vous envo; Vous estes un jeune poisson. Qbliez cela : ' luy en ayez assez et trop donné auparavant
Suis vous le pourrez tousjours bien faire qi en sera besoin.
Vincent. Jesuiyray ton conseil; mais, moy, comme la pourray-je aller yeoir?
GOTARD. Me le démandez-yous? Je pei que ce fust le propre des femmes de donne] assignations pour consoler leurs amans , et des nommes, qui ne cognoissent leurbumeui
Vincent. Je luy eh ay desjà parlé, et es encore luy ramenteyoir-^
GoTARD. Que yous a-elle respôndu ?
Vincent. Qu'elle ne «çayoit aucun moycE que j'y pensasse.
GoTARD. Qu'elle n'en sçavoit aucun ! 0 la tain ! voyez si vous pourrez commander à désirs, et avoir patience jusques après soup Cenendant j'y mettray ordre.
VINCENT. Hé! Gotard, quand l'année pa
Les JALO.UX, Gohedie. a5
mon pife te^ battoit si cruellemeiil pource que ta luy avois desrobbé une pièce de cresej, je ne te dis pas : Gotard, ayes patience jusqu^s après soapper. Ainsy me jettaot aux^ieds démon père, je le priay te pardonner, ce qu'il fit.
GoTARD. Je ne Tay pas oblié, et mi jour, si je
Vincent. Or sus, laissons cela : Tois-tu pas que je ne puis estre deux beures sans ceste enchanteresse?
GoTARD. Vous avez raison; attendez I .Que TOUS semble si je me desgiiisois.en belistre, comme un de ces soldarts dévalisez qui vont demandant la passade, et que je vous portasse, enveloppé en quelque comrerture , en son logis ? Pensez-yous point que ^ priant le capitaine, en llionneur des armes , de me retirer pour ceste nuict, il ne me Taccordast ?
Vincent. Tu voudrois donc, à ce compte, que je me laissasse lier en une couverture?
GoTARD. Je veux veoir comme vous aimez Tostre maistresse.
Vincent. Me lier en une couverture !
GoTARb. Pourquoy non ?
Vincent. Et » j'y cstois trouva , que dirois-je?
GoTARD. Ha i ba ! ba[! pauvre homme ! Si vous trouve^ estrange vous laisser lier en ceste façon, sera-ce pas chose encores plus estrange qu'on se jwiîsse imaginer qu^estes enveloppé en mon pacquet? Comme, diable ! un sot se pourra-il jamais adviser qu'un coquin porte Tamoureux de sa sœur en une paillasse ou couverture ?
Vincent. Il sembleroit que je fusse je ne sçay
26 Larivey.
qui, si je me laissois porter en ceste façon. I sons cela. Et puis, penses-tu qu'il te yoi recevoir?
GoTARD. S'O n'en veut rien faire, il ne sç. pas qui je suis ny que je cherche; tandis pourray trouver quelque autre expédient.
Vincent. Je me làisseray conseiller. Fa] que tu voudras.
GoTARD. Allez donc faire provison de coi et de quelque vieille paillasse ou couveiture. pendant, je vas chercher Âlfonse; je sçay quasi je le doy trouver.
SGËNE IL
Alfonse, amoureux ; Richard^ son serviteur
ÂLFONSE.
f 1 est doncques vray que Jherosme s\ \ force faire espouser Renée à son fils ? Richard. Demandez-le à Gotard, Ue vous dira comme moy.
ÂLFONSE. 0 loyauté, helas! ou es-tu maint nant? Il m'a donné sa foy entre mes mains c faire pour moy comme pour son propre enfant, < toutesfois il me trahit! 0 ! combien m'eust-il esl meilleur qu'il m'eust dict, dès le commencement qu'il ne vouloit prendre ceste peine pour moj que, m'alechant et paissant d'une vaine espérance me mettre au desespoir !
Richard. Monsieur, je veux icy confesse] mon ignorance. Je pensois que l'amour rendis les personnes joyeuses et gaillardes, n'aimans rien
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que les jeiix , les instrumens , la musique et tels autres jMaisirs ; mais, à ce que je voy en vous , je cognois tout le contraire.
Alfonse. Helas! Richard! je n'eusse sceu recevoir pire nouvelle que d'entendre que je bats les buissons et un autre prend les oiseaux. Si j'estois esclave entre les mains du Turc ou prisonnier enfermé au fond d'un cachot, je ne soufirirois tant de peine (jue j*endure : car, à la vérité, les chaisnes , les prisons et les septs ne sont si malaisez à supporter comme les angoisses d*un vray amant désespéré.
Richard. Ayez patience, car vous estes entre les mains d'un médecin qui sçait guérir de tous maux.
Alfonse. J^atten mon remède de toy. Mais pourquoy m'entretiens-tu en ce martyre, si tu sçais chose qui me puisse ayder en cecy !
Richard. Je vous vay dire ce que j'en pense. Vous sçavez combien Vincent ayme l'Angevine ; je suis d'advis qu'on aille par devers elle pour luy descouvrir comme les choses se passent, y ajoustant et diminuant selon qu'il viendra à propos.
Alfonse. A quelle fin?
Richard. Sçavez-vous pas combien les putains qui luy ressemblent sont flateresses et remplies de dissimulations , et combien il leur est gnef perdre un tel pigeon comme* Vincent? Nostre affaire pourra cheminer d'un tel pied, que les prières , baisers et lamentations de ceste-cy pourront avoir tant de force, qu'iceluy, outre ramitié qu'il luy porte, se laissera engluer plus fort qu'auparavant.
Alfonse. Penses-tu que cela me puisse aider?
a8 Larivey.
Richard. Telle est mon opioion. Pour* le moins Y s^il ne tous aide, il ne vous ntiira pas. Voulez-vous que je Palle troùrer pour essayer si je sçay bien faire qu^ué cliose?
AliFOifSB. Tu meferasplaisir; Ta, je t'atteiidraij en ce prochain jeu de paume. Mais regarde à faire si bien que Vincent n ait occasion se plaindre de moy.
Richard. A son commandement* Par nion ame , vous vous souciez de beaucoup de choses.