‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 71 sur 158 · SCÈNE If · texte numérisé non relu

SCÈNE If

Siret, serviteur de Léonard; Spinette, Aurelian,

SiRïlT.

I ar où commenceras-tu , ô Siret ! pour . raconter tant tristes nouvelles à ta mais- ^ tresse !

Spinette. Helas ! que peut-ce estre ?

SiBET. Comme auras-tu jamais le courage de luy^dire!

Aurelian. Que peut-il estre arrivé?

Siret. En quels mots pourras-tu exprimer telle chose !

• Aurelian. Demandons-luy qu^il y a de nouveau.

Siret. Comme ne te crève le coeur en y pensant ! 0 Léonard! ô Léonard! ô mon cHer maistre! où vous ay-je laissé !

Spinette. A la venté, il est arrivé quelque malheur à Léonard.

Siret. Se pourra-il faire que je sois le porteur de si tristes nouvelles ! Je veux plustost jamais ne reveoir ceste maison ny ce paysi Combien te seroitil meilleur^ ô Siret sans amour ! Siret ingrat ! de t^estre laissé tuer avec luy , que tu demeures sans Léonard ! Avec qui pourroy-tu jamais vivre qui te soit si doux et amianle comme il estoit !

270 Lariifey.

AuR£LlAN. Sans doute, Léonard est mort.

SiRET. Et si ce n'estoit que j ay eu opinion que quant à moy je ne seroy creu de ce que je diroy non plus que si je i*avoy songé, j'eusse plus* tost ayme mourir estendu de mon long sous un arbre V que m'en retourner en la maison sans mou maistre.

AuRELiAN. Laissons-le dire, puisque, vomissant sa douleur, il raconte tout.

SiRET. Que feray-je ? m'en iray-je sans parler? Ouy. Mais qu'en adviendra-il? On le sçaura dW autre, et toy, Siret, seras réputé pour vilain, peu courtois et sans amour. Soit ce qui en pourra advenir, je ne le diray jamais , ains m'en veux aller ^ si loing , qu'en ce pays-cy on n'aura peut-estre jamais nouvelles d^ moy. Helas î comme est-il

Sossible qu'en ce voyage je ne sois trespassé de ouleur ! Ha fortune ! pourquoy , comme je party joyeux en la compagnie de Léonard, ne suis-je pareillement aussi retourné avec luy !

Spimette. Cestuy-làs'cnva. Retenez-le, Aurelian.

AvRELiAN. Siret! Es-tu sourd? Siret!

Siret. Qui m'appelle ?

AuRELiAN. Un lien amy. Escoute.

Siret. 0 seigneur Aurelian !

. Aurelian. Qu'as-tu? pourquoy fais^tu si grandes lamentations ?

Siret. Helas ! pour ce que je suis misérable à jamais.

Aurelian. As-tu perdu quelque chose ?

Siret. J'ai perdu ja plus chère que j'eusse ou puisse jamais avoir en ce monde.

Aurelian. Où as-tu laissé ton maistre ? .

Là Constance, Comédie. 2171

SiRET. 0 monde! o ciel ! ô maudite fortune! un peu plus loin que Dijon.

. Au R ELI AN. En vérité, tu apportes de trist<^ nouyelles, non seulement à la dame, mais encore i'tous ses païens ou amjs.

Spinette. 0 malheureuse et misérable Constance !

. AuRELiAN. Par quel accident a-il esté si soudainement occis ?

SiRET. Une mesme main Ta tué et à moy osté la YÎe : c^est pourquoj je ne yeux plus vivre.

Spinette. Et encores avec luy Tinfortunée Constance, indigne, certes, d*une si m&Mvaise fortune«

AURELIAN. Siret, qu'il ne te soit grief nous raconter la chose de point en point.

SÎRET. Nous allions, nous allions... ô Dieu! je ne le puis dire... à Dijon, comme devez sçavoir, il n*y a pas plus d'un mois. Là arrivez (il faut dire tout), en peu de jours Léonard sceut pour certain qu'Anthoiue , qu'il alloit cherchant (ayez patience, madame Spinette), estoit mort.

Spinette. 0 Spinette ! vrayement née pour estre. le but de la fortune ! Quelle nouvelle nous a3-tu apportée en ce village !

AuRELiAN. Madame Spinette, s'il est vray que la blessure preveuë faict moins de mal, vous n'avez quasi pas d'occasion de vous plaindre : il y. a aesjà bonne pièce que le deviez pleurer.

Spinette. C'est autre chose, Aurelian, d'estre entre si et non d'une chose, et autre la sçavoir certainement. Mais, Siret, poursuy ton propos.

Siret. Quoy entendu, nous partbmes quelques jours «qprès de Dijon pour nous en revenir,

âuasi désespérez f ayant entendu Is. mort.d!Ànloine et fisact ce voyage en Yain;.inais^ sentis^ hor^ de Dijon,, environ trois ou quatre lieues, et arri^ vez en. un chemin croisé, se jetta sur nous un homme tout armé accompagné de deux serviteut&, lequel, ayant mis une main à ]a bride du dieval de Léonard, disant : Traistre, vous estes mort! luy donna de Tautre un grand coup d'espée sus la teste. A ce bruit, moy qui chevauchoy devant avec la valise, m'arrestay pour voir que c'estOtt, et, me retournant, je vy tirer après moy un ci90f de harquebuse par un des serviteurs de cestuy4à. À cestç occasion, et ayant desjà veu mpn.maistce par terre, et ne luy pouvant donner aucun se^ cours, picquant asprement le cheval-, j'eschappay des mains de ces deux voleurs, qui me poursoin voient. Après, m^estant arresté.en une hosteOerie loing de la environ une lieuë,.j'envoyay veoiven quel estât estoit mon maistre; et celuy que j^y avois envoyé me rapporta qu'il luy avoit veu rendre le dernier soupir^ en une maison, où ce me^u qui Tavoit blessé se mordoit les niainsi d'avoir injustement, plus parla coulpe de fortune que. là sienne, ostela vie à un si honorable gentilhomme.' AURELIAN. En ces quartiers-^là se commettent souvent de tels brigandages.

SiRET. Quoy par moy entendu, je ne ^çay qui me tint que je ne m'occis moy-mesmc sax le champ. Toutesfois , ayant un petit reprins coa-r rage , me mis en chemin , m^en revenant icy tout bellement.

AuRELiAN. Es-tu venu icy tout droict, jou.» tu as passé par Troyes ?

SiRET. J'arrivay à Troyes y a environ deux

Là Constance, Comédie. 17a

heures , et . là ayant laissé le cheyal et la valise , je suis venu icy , où Ton ma dict qu'est ma maistresse, pour lui raconter le tout; mais voyant les maisons, e% considérant les mauvaises nouvelles que je porte au lieu de bonnes, j'ajr changé d'advis , ne désirant estre celuy qui veuille causer la mort à ^ma maistresse pai* un si triste rapp<»t.

ÂUftELfAïY. Siret, on ne croiroit pas cela d'un autre que de toy ; mais, on a adjousté foy en tes paroles en plus grande chose que n*est ceste-cy.

Spinette. Comme vous dictes, il a esté nourry en la maison de Léonard, qui le tenoit presque comme frère. Mais moi, misérable, queferay-je?

AuRELiAN. Dame Spinette, il y a quelques années que ne faisiez conte d'estre demeurée sans firère t supportez donc ceste impatience le mieuxs

nvous sera possible , et laissez lamenter mae Constance, puisqù'aucune désolée nen eut jamais tant d'occasion qu'elle en a.

SiBET. Je vous laisse en la garde de Dieu.

Spinette. Siret, ne t'en va pas. Je vous prié, Aurelian , d'autant que vous aymezet avez aymé Antoine mon frère , qu'il vous plaise, puisque la' fortune vous a icy conduit, comme je croy, pour le salut de ceste misérable jeune dame, de luy raconter ces choses , et par mesme moyen la consoler.

Aurelian. 11 sera bien meilleur le faire sça- ▼oir à ses parens, affin qu'ils viennent faire ce. qui est de leur devoir.

Spinette. Et du vostre encore pour plusieurs occasions ,. et d'autant plus volis estant icy, outre que sçavez que, son père estant mort, elle n'a pa-

^74 Laritev.

rens plus proches, à qui touchent de plus près ses

affaires, que vous. A qnoy pensez-vous ?

SGËNEllI.

Spinette, Constance^ parlant en ia maison^ Elisabeth et Siret»

Spinette.

uel bruit entend-je faire en la maison ? Constance. Ostez-vous d'icy; lais- ?sez-moi par une mort mettre fia à mille ^ morts.

Elisabeth. Gourez, madame Spinette, courez. Âydez-nous, Âurelian, car madame Constance se veut tuer; hastcz-vous, pour Famour de Dieu.

Spinette. Madame Elisabeth est rentrée dedans : courez, je vous prie, Aurelian, car, quant à moy, je ne puis en façon quelconque me soustenir, tant les jambes me tremblent. C'est ainsi , Siret, qu'il faut faire : que benoistsois tu! 0 combien s'est promptement bien employé Aurelian !

Constance. Il vaut mieux mourir d'un coup que d'endurer mille morts , de façon que je suis contante de laisser mon corps sans vie , puis^que la fortune et les cieux le veulent ainsi.

Spinette. Elle doit estre en la première chambre, près la poite , puisqu'elle entend bien tout. En effet , je suis de foible courage ; toutesfois je veux aller veoir.

Siret. Vous venez tout à point, madame Spinette. Elles ont tant faict qu'elles l'ont estendusur le lict. J'ày grandement failli de m^estre monstre ;

La Constance, Cohedie. 175

la forîe de madame Elisabeth et le brnit et rumeur de ces austres ne m'ont donné le loisir d'y penser; mais si encor, d'autre costé, je n'eusse esté

S rompt de luy oster le cousteau des mains, sans oute elle se fust lors tuée.

Constance. Helas, Siret, où est Léonard? oii est Ânthoine? Laissez-moy parler avec luy et rendre, l^prit en parlant de

AuRELiAN. Soustenez-la, madame Spinette; eUe s'évanouit.

Siret. Dieu vueille que ce soit pour tousjours et à jamais ! 0 malheureuse maison , qui nagueres estdit un paradis! Mais voici dame bpinette qui sort dehors en pleurant ; il sera meilleur que je retourne en la maison. .

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