‹ Les comédies de Pierre de Larivey, champenoisChapitre 84 sur 158 · SCÈNE IL Fortuné, maistre; Hené, serviteur · texte numérisé non relu

SCÈNE IL Fortuné, maistre; Hené, serviteur

Foft^u^fÉ.

»ené, que fais-tn U seul? Avec qui tparlois-tu?

René, le discouroy en moi-mesme

, Jde vos adventures , et, considérant ores

le mente de vos grandes beautez et de tant d'autres grâces et vertus qui sont en vous, je me sais tesolu de croire qu'à la parfin les femmes se jetteront par les fenestres pour Tamour de vous.

Fortuné. Ce ne seroit pas grand merveille, joinct que j'en ay veu plus aune faire pour moy des choses estranges. Mais laissons cela a part, et escoule , car je te veux dire chose de tr&s grande importance. *

René. Monsieur, dictes ce qu'il vous plaira, et vous fiez en moy comme Je mérite, car vous sçavez bien que je vous suis fîdelle.

Fortuné. Et pour ce que je te cognoy tel, je te veux descouvnr ces secrets ffi^k moy-mesme , si je pouvoy, je tiendroy cachez, et que je ne

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descouYiiray jamais à aucun autre : car, encores qu^on ait accoustumé de dire que difficilement on peut tenir caché le secret de celuy qui ne l'a peu celer à soy-mesme, ce n'est pourtant à dire qne je me dissuade de te le descouvrir , estimant cela estrc dit par des hommes de peu de fay , veu que nar longue expérience je te cognoy fort secret et fiaelle.

René. Croyez aussi que jamais ne vous trouverez trompé de la bonne opinion qu'avez de moy , et sera ce que me direz comme s'il estoit mis soubs le pied.

Fortuné. Tu sçaîs que cest este, nous estant au village, sortît hors sa maison madame Victoire, jeune femme accomplie en toute beauté, comme on peut veoir, laquelle devint tellement «mou^ reuse de moy, que sans ma veuë tout autre plaisir lui apportoit matière de plaintes, tellement qu'elle fut contrainte m'escrire , et , en descouvrant son amour, me pria d'avoir pitié d'elle et de l'aymer. I^enfus content, et, ayant mis bon ordre à nos affaires , ne se passèrent beaucoup de jours qu'ensemble nous prinsmes nostre plaisir avec un très grand contentement. Or, estant de retour en ceste ville , j'ay apprins que Fidelle , que tu cognoy, lequel je sçay que des longtemps l'a fort aymee, la sert maintenant plus que jamais, désirant entrer en ses bonnes grâces. C'est pourquoy je crain, cognoissant que toutes les femmes sont voilages, que ceste-cy ne se retire de moy et se donne à luy , vaincue' ou par son service , ou du désir que peut naistre en elle d'esprouver choses nouvelles , ou par quclqu'autre occasion , ce qui me donne tant de douleur que je n'ay jamais bien.

3i2 Lâriybt.

A ceste cause, Tay recours à tov, affin que tu me Conseilles et aydes.

René. Encores que je sois d'un bas entendement , mal apte k conseiller un homme de telle prudence que tous , toutesfois , puis que me demandez mon advis, je diray ce que j'en sentiray : TOUS cueillez les roses entre les espines , si pourtant les roses peuvent naistre des orties.

Fortuné. Dy ce qu'il te plaira, je t'escouteray volontiers , m'asseurant que si tu ne m'aydes beaucoup , qu'au moins tu me donneras un fidel conseil.

René. Je dy qu'en façon quelconque ne devriez sentir une si grande passion, pour ce qu'icelle s'estant d'elle-mesme donnée à vous, et mise en vostre. puissance, et si ores elle s'en retire, vous en devriez prendre une pareille douleur que de la chose rendue de laquelle par emprunt on a longtemps jouy.

Fortuné. 0 René ! le long usage se convertit en nature, et les choses de nature ne se peuvent ainsi changer à nostre volonté. Par longue possession je 1 ay rendue mienne , et, si je la perdois, il m'en seroit grand mal.

René. Gomme est-il possible , Monsieur, que soyez jaloux du seigneur Fidelle, et qu'à ceste occasion vous en tourmentiez tant, si n'avez aucun soucy de l'amour de madame Victoire ? Je croy que vous mocquez.

Fortuné. Je dy à bon escient^ je ne me tourmente pas pour l'amour que je luy porte , mais pour la crainte que j'ay que , se donnant au pouvoir de Fidelle, elle me prive du plaisir que je "ens de la veoir dolente et jalouse de moy : car

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ta sçais bien qae je n*ay jamais fait grand fondement de ramour des femmes, lesquelles tousjours feignent d^aymer, et, si elles ajment, leur amour

E revient de Tesperance du profit et utilité , ou de i beauté et gaillardise qui se recognoist en lliomme, tous mauvais fondemens, lesquelles enfin sont cause de toute rujne, pour ce que, les femmes estant insatiables, celles qui ayment pour leur profit conduisent bientôt leur amant à une infinie pauvreté , puis lui tournent le dos et Tabandonnent. Celles qui ayment pour le service qu'on tire d'un bomme nerveux et robuste le tiennent tant exercité, qu'en peu de temps elles le réduisent en fumée; a raison dequoy, comme débile et impotent, elles le cbassent. Âpres , celles qui ayment pour la beauté , ne pouvant retrouver cbose tant beUe qu'il n'y en ait une plus belle, est force pour la mesme occasion que, si elles se sont données au pouvoir du premier amant, qu'elles se donnent encores en la puissance du second et du tiers ; de £içon que plus aysément se conserve l'amour des animaux irraisonnables que celuy de ceste perfide espèce qui est née de nous et nous engendre , et aussi (escoute un grand cas), eslevée par nous et nous eslevant, nous hayt à mort ; et, si elles nous ayment, tel est leur amour que la vie d'un animal effimère qui meurt le mesme jour qu'il prend naissance , et n'est en rien dissemblable à celle fleur nocturne qui es tenibres se monstre gentille, belle et odoriférante, et au lever du jour qu'on en devoit jouyr elle se seicbe et meurt. Parquoy on peut bien croire cstre vray ce qu'escrivent les philosophes , que d'une mesme façon la nature engen-

3f4 Laritbt.

dre les femmes et les monstres, et quHl n*y a antre différence entre les monstres et les femmes aue, de rimperfection ^venant du plus au moins, elles ont continuellement deux, sortes de larmes aux yeux, dont Tune procède de rage et Tautre de déception, ne s'en trouvant aucune (^selon mon opinion) qui plus tost ne veulle faire cliange de dix amans le mojs que demeurer dix jours k un seul, ce qui advient parce que la nature des femmes désire tout ce qu'elle void.

René. Pourquoy doncques yousplaignez-yous si ceste-cy se gouverne k la façon féminine? Si Paviez acquise par vos services ou par argent, comme la plus grand part se gagne aujourdliuy , vous auriez grande raison, la perdant, de vous en douloir , parce qu'auriez consommé et l'un et l'antre en vain ; mais , ayant par kazard retrouvé ceste adventure, vous ne devez vous plaindre si oreâ elle vous eschappe des mains et un autre la prend, et d^autant plus que vostre fortune vous rend tel qu'on peut dire que plus tost les estoilles defandront au ciel que les femmes vous mancquent. Monsieur, n'en cherchez point d'autre. Vive qiit est vainqueur, jouysse qui peut , et qui ne peut demeure en paix, et soient les desplaistrs et jalou^ sies jettez aux phvez et retraits.

Fortuné. Tu dis bien, mais ores je ne me veux ayder de ton conseil; partant, trouve-moy le moyen de couper chemin au mal, en sorte qu'il ne me gaigne : car, m'ayant gaigné, on ne pourroit trouver médecine pour le guérir.

René. Qu'on en trouve si on peut, car je croy, puisque les femmes sont insatiables, qu'elles ne se contentent jamais et ont le diable à dos.

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FORTurïé. Ne manquons poiot à nous-mesmes, puis fasse le ciel...

René. Voicy M. Josse, le pédant du sieur Fidelle.

Fortuné. Va exécuter l'affaire que tu sçais, puis retourne en la maison , et lors nous discourerons sur ce fait.

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