SCÈNE III
M. JosSE, seuL
\ outes et qnantes fois qu'arec tout Tin- ^ tellect spéculatif je pèse prudemment ces iparoUes du Cecropien pnilosophe : Ma-^ {gnu8 eêt deua Amor, et apud deos et apud hominea mirandua toties^ je suis contraint croire qu'iceluy les prononçant ne pouvoit estre sinon inspiré de Tesprit divin, pour ce que , mettant les autres choses à part, tant animées que sans ame-, il acogneu qu'il peut gouverner les immortels celic(4es et les mortels terricoles à sa volonté, comme avec un £rain fort et puissant. Il a fait transformer Jupiter, Mercure, Neptune et autres deitez (tant masculini que fœminini gene-^ ris\ en animaux et bestiales metamorfosées ; ilfist qa Hercule se vestit de Thabit d'une femme , et qu'avec ses mains, qui avoient dompté et atterré tant d'infâmes monstres, il print femininement la quenouille, mania le fuzeau et fila4u lin ; il contraignit Anstote Stagirite, prince de Tescole peripatetique, d'aymer une concubine et luy sacrifier ; il induisit Marc-Ciceron , pire de la patrie
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et de la romaine éloquence, à coucher (o ecelus maximum!^ avec sa propre fille, et, laissant plusieurs autres en arrière, poussa Palemon , Vénitien, splendeur de cestuy nostre ordre grammatical, d'aymer encores une vile femmelette, et pour elle faire des choses qu'il n'eust jamais voulu entreprendre pour autruy. Ce qu'estant ainsy, quelle merveille pourra apporter aux erudits et sçavans hommes (je tiens les indoctes et meschans pour oi^es et boves) que ma scientifique personne, qui désormais entrant en aagemeur, coustumière d'enseigner les lettres et bonnes mœurs à la jeunesse de bonne indole, soit esprise eu l'amour de ceste speciosissime et electissime muliercule Victoire? Certes , je ne m'en soucie point, pour ce que je tien fermement que les prudens et provides , me voyant travaillé de ceste maladie qui les afflige Ou peut affliger, en m'excusant auront compassion de moy : car, meblasmant, ils provoqueront plus tost en eux -mesmes ce qui est comme un propre, et encores beaucoup plus propre à tous les hommes ; et par ainsi j explique bien mon intention , par ce qu'estant vray ce que le mesme philosophe a dit : Nemo adeo ignavus est quem amor non inflammet, la conséquence est vallable, a con^ Irario sensu deducta : Ergo onines navos amor inflammat^ sans ce que mes vénérables escolliers entendent bien que^ dès le commencement, l'homme a esté créé hermaphrodite, à sçavoir masle et femelle. Si j'ayme ma Galatée, je ne mente estreblasmé ny reprins, pour autant qu'icelle estant la moitié de inoy-mesme, par raison naturelle, qui veut que chacun ayme soy-mesme, aymant icelle, qui est ma moitié, je vien a aymer moy-
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mesme. Doncques, si je sçay bien (pour dire Tray) que , par ma condition non vulgaire , par Telegance de mes paroUes plus que nettes et par cette formose espèce qui est digne d'un empire , je mérite estre r aymé de celle qui avec les trois déesses auroit peu contendre de beauté , neantmoins, considérant après que varium mutabile semper foemîna , je doute que Fidelle , jadis mon disciple, lequel est fort amoureux d'elle , ne me diminué* ou sincope ( sincopa enim de medio toUii) partie de mes contentemens, ou bien que, s^interposant entre mon désir et la grâce d'iceile , il ne me fasse une eclypse qui , m'interdisant la lumineuse clarté de ses esdncelans yeux, seroit cause que ceste mienne ame désolée demeureroit couverte de ténébreuse obscurité. Attamen, il me semble qu'elle ne se monstre si privée et joyeuse qu'elle avoit accoustumé d'estre auparavant qu'il allast Hispaniam versus , qui me fait avoir très bonne espérance , et croy fermement et pense encor qu'en plaine campagne, manifestant la grandeur de mes mérites et combattant avec luy (signis collatis)^\e le rompray, et, l'ayant mis en fuitte, j'obtiendray la Victoire. Mais, lupus est in fabula; en ecce, le voicy ; je le veux saluer à la dceroniane et user dé toute l'antiquité romaine. Seigneur Fidelle, je vous dy : Salutem plurimam . Que faites-vous ainsi afiUge de douleur et tristesse ?
3i8 Larivey.
SGÊNE un.
Fidelle^ M. Josse,
FiDELLE.
|0u$ estes sorty de la maison sans parler l à moy , occasion pourqaoy, désirant sur- Ltout communiquer avec tous, je tous jrallay chercher par toute ceste ville," et ay pensé devenir foi, ne trouvant aucun qui me sceust dire nouvelles de vous. Dieu soit loué que je vous ay trouvé !
M. Josse. Je ignoroy vostre désir, car, alias, je n'eusse porté le pied hors le sueil de ITiuys que premièrement je ne vous eusse adyerty , et sy une affaire de petite importance ne m'y eust contrainct. Ores que m'avez coram^ dites-moy tout ce que desirez que je sçache, et ne me celez fa cause ex qua accidit, c^r ex quo que estes de refour des Hesperies, presque tousjours vous estes monstre triste et dolent aux yeux des regardant. FiDELLE. Amour et jalousie, maladies mortelles des amans, m'ont conduit au terme que voyez; partant, ne vous esmerveillez si à présent je suis pour vous descouvrir ce que j'ay tousjours tenu caché en ma poitrine, par quoy, outre ce que l'a* moureuse passion m'y contraint, vous, estant sage et prudent et ayant grande expérience es choses du monde, et possédant encores infinies sciences, j'espère recevoir de vous fidelle conseil et secours opportun.
M. Josse. Je désire faire chose qui vous soit
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joyeuse et ag^reable, mais devez premièrement 5ça\oir que qui ne s^ayancé es yertuss'en recule ; et partant, vous trouvant en la présence de moj, qui jadis ay esté vostre précepteur, ne devriez ainsi avoir le bonnet sur la teste sans me faire Thonneur que me devez. Ainsi vous estes plus tost reculé qu'advancé //i Wa morum,
F10ELLE. La passion m'cmpesche de veoir et cognoistre ce que je devroy faire.
M. JosSE. Neantmoins, je me resjouy grande* ment avec vous qu'en me demandant advis m'ayez monstre que ores n'est esteinte en vous ceste reluisante lumière de vostre bel esprit, Içqucl me fait souvenir que parmy vos condisciples de mon escolle faisoit resplendir sa clarté, comme un spt ieil entre les menues estoilles, et avez, en implorant mon secours, usé d'une rhetoricienne façon, et captivé la benevolence de la personne de l'auditeur, qui est moy, la louant de prudence et de sagesse, ne vous estes aucunement trompé , pour autant que, comme il est escrit d'U lisse, on en peut autant dire de moy : Qui mores hominummultO' rum vidit et urbea. Dites donc ce qu'il vous plaira, car je vous escouteray erectis auribus. ;
FiDELLË. Il y a longtemps queje devins amoureux d'une jeune dame plus plaisante à mes yeux que toutes les beautez du monde, et tel a esté mon amour que ny les travaux, ny les dangers , ny toutes sortes de malheurs, ne peurent jamais me desbaucher en façon quelconque du service que jeluy avois voué, laquelle enfin me fit digne d'ob^; tenir ce qu'un jeune désir peut souhaitter, ayec un mien contentement si grand, que je me tenois le plus heureux jeune homme de l'univers, croyant
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que si, comme adonc nos désirs estoient pareils, nos YoloDtez gouvernées d'un mesme frein, nos pensers communs et Tamidé egalle, qu'ainsi sa foj fust toasjours de durée. A ceste cause, esloi-
S lé de tout soupçon, je menoi^ une vie heureuse, uelque temps après, mon destin voulut que je party d'icj, estant contraint, comme sçayez, d'aller en Espagne; parquoy, ayant prins congé de ma hien-aimée Victoire (car tel est son nom), dolent à merveilles, je la laissay ; les larmes qui furent respanduës, les soupirs qui furent jettez, les paroUes qui furent dites et les lamentations qui furent faites, je laisse à vous les raconter, car vous, estant sage et prudent, pouvez imaginer combien ils estoient iniinis. Or, tandis que j'estoy esloigné d'elle, je ne faisoy un pas que mes pensers ne fussent dressez à elïe, dont je me souvenoy plus que de moy-mesme. Cependant, et me trouvant tout enflammé d'un ardent désir de la reveoir, je hastay si fort mon voyage qu'au bout de quatre mois je retournay. Ainsi, espérant la retrouver de mesme volonté que je l'avoy laissée, et me consoler avec elle, je l'ay cogneuë envers moy plus
l'occasion de ce mien mais nref esloignement, elle se soit pourveuë d'un nouveau amant. Et voilà, maistre Josse, le ver qui me ronge, me dévore le cœur et me rend très malheureux. Qu'en dites -vous?
M. Josse. Je me souscris à vostre sentence et loue vostre advis , iceluy estant inefragablement vray, car exclusio unîus est incluaio aUerius;
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icelleneyous aymantà raccoustumé, faut par illation conclure ^u^elle en ayme quelqu'autre, duquel la possession pacifique des grâces d'elle tous trouble de ceste façon. Or, si voulez que ]é vous conseille, je vous exltorteray que laissiez ces niaiseries et estudiezaux bonnes lettres , desquelles, avec ma longue et obstinée diligence, je vous rendraj- convenablement capable, et lesquelles in omnire, in omni locoy et in omni tempore, vous pourront rendre content sans jamais vous apporter aucun desgoutément. Quittez ces petulentes amours, lesquelles sont basties sur un K)ible fondement. Il est force que la beauté de la femme, qui passe tout ainsi que Tonde d'une fontaine, qui ne retourne à sa source, tresbuche un jour au péril de Tarchitecte et du masson ; joint, mon enfant, plus grand est le nombre de ces choses ({ui nous apportent des incommoditez que le plaisir de celles qui nous donnent du contentement ; unde versus : Quodjuvat exiguum eut, plus est quod ledit amantes.
FiDELLE. Malaisément m'induirez - vous à croire qu'un ardent amour tel au'a esté le sien fîist pour une si petite absence entièrement esteint ; si elle brusloit en mon amour, car elle y brusioit, il est impossible que quelque scintille de ce- feu ne soit demeurée encores vive, et, si cela est vray, sera fort aisé, en continuant mon service, de l'enflammer de nouveau, car le bois, une fois brusié par le feu, pour peu de chose se r'allume incontinent..
M. JosSE. S'il estoit vray qu'elle vous aymast tant soit peu, elle le vous feroit paroistre en quelque façon ; mais elle n'en monstre rien. Ergo, elle
T. VI. «i
Sad ^Laritey.
De TOUS aymepas, qui est un fort argument, par ce que intima per mores cognoêcimus exteneres; tmmojjt vous dy plus, que, ne tous ay mant point, est force qu'elle yous ajt en haine ^juxia le proverbe des anciens etimologiques, appelle le yray proTerbe : Âut amat^ aiU odit mutier ; rdhil eai médium.
FiDELLE. Vous pourrez dire beaucoup de choses , mais yous ne me ferez pas croire que ramoor d'elle soit si facillement et pour si légère cause conyerly en haine.
M. JossE. JeyousTay desjà prouvé. La reîgle dkt : Rei salie demonetratœ quidquid ad/ieitur super fluum est. Et pour ce qu'aucun bienfait ne se deyroit eslargir i qui refuse le recevoir, je m'en repen, j'ay honte, je me Dasche, et suis marry d avoir despendu et fhuile et la peine. En effet, est bien vray ce que chante Horace : Imherbis jui^enis tandem custode remoto , cereus in vitium flecti, monitoribus asper. Je me recommande, ' soyez heureux.
Fjdelle. Or, maintenant, je recognoy qu'entre les infinies passions des amans n'y en a point de plus grande que celle qui naist de la remembrance des douceurs passées ; et certes, si ces ardans effets pouvoient par nous estre mis en oubly, nostre vie ne seroit, sinon paisible, au moins non si fort travaillée. C'est un grand malheur de se veoir, sans sa faulte , tombé d'une grande félicité à uoe infinie misère de vivre, esloigné de toute espérance de bien ; et se souvenir du contentement et plaisir qu'on a acconstumé sentir lorsque, vivant en la grâce de la dame aymée, on repaît ses yeux et son esprit de celle divine sem-
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blance , nous afflij^e Tame de telle façon que somr mes contraints pner la mort nous retirer de telles angoisses , ce que sans cesse je désire , puis que jamais de mon foible entendement ne peut partir la béatitude de ces keures qu'astraint et Ce de ses bras , je ne portois envie, à la félicité des bienheureuses âmes , lesquelles en cela seulement sur* passent ma joujssance ,.car leur béatitude est ferme ^ asseurée et étemelle, et ma gloire a esté* comme encore 0|i void à présent, bref ve.» fresle et caduque.